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Bernard Dagnies

Bernard Dagnies

vendredi, 09 juillet 2004 05:00

L'humour danois

Dans l'histoire du rock on avait déjà connu des paroliers qui se consacraient exclusivement à l'œuvre d'un groupe. Pete Sinfield au sein de la première mouture du King Crimson et Keith Reid pour le Procol Harum en sont les plus parfaits exemples. Mais la principale compositrice d'un groupe qui ne joue pas (ou presque jamais) en 'live', est à ma connaissance un événement totalement inédit. Katrine Stockholm incarne donc ce nouveau concept pour la formation danoise Under Byen. Un ensemble constitué de huit musiciens responsable à ce jour de deux albums ; mais surtout un groupe dont la musique navigue quelque part entre jazz, folk, pop, rock, classique et trip hop. Le violoniste Nils Grondahl et le percussionniste Anders Stockholm (NDR : oui, oui le frère de Katrine ! Une famille apparemment très impliquée dans la musique, puisqu'il existe un autre frangin qui conduit ses propres projets) ont bien voulu lever un coin du voile du mystère Under Byen…

En fait, le groupe s'est habitué progressivement à cette situation. Nils explique : « Au départ Katrine se produisait encore en compagnie du groupe, au Danemark. Mais lors du dernier festival de Rockslide, il n'a pas été possible de l'intégrer au line up, parce que nous n'avions pas eu le temps de répéter. Ainsi on a de plus en plus l'habitude de jouer sans elle. Et puis elle n'aime pas trop le 'live' ; et encore moins se rendre à l'étranger. Pour nous, c'est tout à fait le contraire. Finalement la formule marche plutôt bien. Nous sommes nombreux et il faut qu'il y ait une place pour tout le monde… » Un ensemble up qui recèle donc un violoniste et un percussionniste, mais aussi un claviériste/pianiste, un drummer, une bassiste et une violoncelliste. Qui se partagent également une foule d'instruments dont les percussions, le mélodica, les claviers, l'ukulélé, le trombone, la lapsteel, la scie et autres éléments insolites ou issus de la technologie moderne. Sans oublier la chanteuse, Henriette Sennenvaldt, responsable des lyrics. Des lyrics qu'elle chante d'une très belle voix, dont le timbre velouté, sensuel, rappelle Björk. Mais auxquels on ne comprend strictement rien (NDR : à moins de pratiquer le danois !), même si on a l'impression qu'elle tente de nous mettre dans la confidence. Anders en remet une couche : « Même Danois, il faut se concentrer pour comprendre ce qu'elle raconte. C'est la raison pour laquelle, on a reproduit les lyrics à l'intérieur du booklet. Ce ne sont pas les textes qui sont confidentiels, mais la forme qu'elle utilise pour les exprimer… » Mais le langage utilisé n'est-il pas, quelque part, une barrière pour la musique d'Under Byen ? Nils s'en défend : « Henriette se charge des textes. En danois. Pourtant on s'est rendu compte que le public en retirait quelque chose, même s'il ne comprend pas les mots. L'histoire qu'elle raconte est une expérience à la fois intéressante et amusante pour nous. Lorsqu'on voit la réaction de ce public, nous en sommes convaincus. Bien sûr, le contenu des textes leur échappe. Mais la manière de plaquer ses mots sur la mélodie et le rythme produit son effet. » Une forme que le groupe juge très humoristique. Nils justifie : « En fait les lyrics ne sont pas du tout drôles. Ni la musique d'ailleurs. Qui peut parfois paraître mélancolique, mélodramatique. Et l'humour vient de ce contraste entre ce que nous jouons, et la manière dont nous jouons. Si tu nous observes sur les planches, tu remarqueras qu'on n'est pas du style à se mettre à pleurer… »

Pas de guitariste chez Under Byen ! Et le groupe n'a pas l'intention d'engager ce type de musicien. En fait, à l'origine il y en avait bien un, mais pas de bassiste. Anders explique : « Nous nous sommes rendus compte que notre musique ne nécessitait pas de guitariste, mais bien d'un bassiste. Et puis la six cordes peut être aisément remplacée par une scie, un violon, un violoncelle, un piano ou un orgue. » Et Nils d'embrayer : « Nous n'avons jamais dit que nous ne voulions pas de guitare, mais pas de guitariste. La plupart des musiciens du groupe sont capables d'en jouer, mais nous n'y avons recours que lorsque c'est nécessaire. La guitare n'est pas une priorité ». Anders reprend le crachoir : « Lors de l'enregistrement de notre nouvel album à Bruxelles, que nous avons réalisé il y a deux semaines, nous avons ainsi eu recours à la guitare, parce que nous en avions eu besoin. » Mais quel est le dénominateur commun au sein de la musique d'Under Byen : la voix, la basse ou le piano ? Nils répond : « Tous les instruments peuvent jouer ce rôle, même la batterie. Evidemment, les compositions sont écrites au piano par Katrien et Thorbjorn. Et lorsqu'on joue, les autres instruments viennent renforcer cette ligne. A un tel point qu'il est difficile de reconnaître quel est l'instrument qui est utilisé. » Anders confirme : « Nous prenons tous notre part de responsabilité. Parfois elle relève davantage des cordes, de la basse ». Et Nils d'admettre : « Il est exact que le piano constitue le point de départ. Mais nous voulons parvenir à un ensemble. Pas mettre le piano au centre et venir broder le reste autour. Avant on faisait cela. On essaie de transformer le tout pour le rendre organique. Chaque élément à sa place dans son tout. S'il manquait un élément, ce ne serait pas la même chose.»

Pour enregistrer leur premier elpee, Under Byen avait reçu le concours de Manne Von Ahn Öberg, mieux connu pour avoir travaillé en compagnie de Stina Nordesntam, à la production. Plus de trace de Manne, lors de la mise en forme sur ce 'De ter mig der holder taeerne sammen'. Les mauvaises langues ont insinué que la formation avait opéré ce choix, pour ne plus entendre parler de comparaison avec la musique de Stina. Nils réagit : « Non, ce n'est pas pour cette raison ! Il en existe des tas d'autres, mais la principale est qu'il est difficile de travailler en compagnie de son équipe. » Et Anders de clarifier : « Au début, nous n'avions pas trop confiance en nous pour opérer ce travail de production. Pour le deuxième, on a voulu tirer notre plan en se disant qu'on verrait bien quel en serait le résultat. » Anders avoue : « Notre collaboration avec Manne a été très fructueuse. Il est parvenu à nous ouvrir des tas de perspectives. Et au fil de l'enregistrement de l'album on a pris confiance et on s'est dit que finalement, à l'avenir, nous n'aurions plus besoin de lui pour la production. Nous ne le renions pas. Nous avons beaucoup appris en travaillant sous sa houlette » Anders ajoute : « Nous sommes nombreux au sein du groupe. Et en apportant chacun leurs idées, toutes les personnes qui constituent le groupe peuvent le remplacer… » Pour en revenir aux comparaisons, que pensent-ils de celles que les médias ont établies entre leur groupe et Björk, Sigur Ros, Portishead ainsi que Stina Nordenstam ? Anders confesse : « Pour enregistrer notre premier album, on a puisé des idées chez Stina. Parce que nous aimions bien l'album produit par Manne. Personnellement, c'est un compliment d'être comparé avec ces artistes… » Nils rétorque : « La musique de Sigur Ros est totalement différente de la nôtre, même s'ils font des choses qu'on fait aussi un peu. Je les apprécie cependant beaucoup. Mais je ne vois pas le rapport. Peut-être parce qu'ils sont scandinaves comme nous ! Il existe peut-être une tonalité que les gens de l'extérieur perçoivent, mais pas nous… »

Plusieurs musiciens de groupe ont déjà participé à la confection de bandes sonores cinématographiques et théâtrales. A la fois des exercices de style et un divertissement. Nils explique : « Il est très excitant de travailler dans d'autres contextes. On est venu, à plusieurs reprises, nous voir pour faire tel type de travail. Et on l'a fait. Ce qui nous permet de se fixer d'autres objectifs que ceux inhérents au groupe ». Anders insiste : « C'est un boulot difficile, mais on y prend son pied. En fait quand vous travaillez pour d'autres personnes, le cadre est défini et vous rencontrez des contraintes qui ne sont pas nécessairement les vôtres. Dans le domaine créatif, cette approche peut être intéressante. C'est cette faculté d'adaptation qui peut être enrichissante dans le processus créatif. Travailler dans l'art de l'autre. Mais nous, on voudrait travailler comme nous l'entendons. Et dans le futur, ces collaborations s'effectueront comme nous le souhaitons, suivant nos propres critères… » En compagnie d'un orchestre symphonique ? Les deux interlocuteurs n'y sont pas opposés. Nils avoue : « Franchement je n'y avais jamais pensé. Mais pourquoi pas ? » Anders concède : « Nous avons déjà joué en compagnie d'une fanfare, et cette expérience m'a parue très intéressante. Mais je crains que le nombre de personnes qui compose le groupe ne rende cette expérience difficile. Ne fut-ce que pour voyager. Voyager à 2, à 8 ou à 50, ce n'est pas la même chose… » Nils tempère : « Avant de se lancer dans un tel projet, il vaut mieux d'abord faire le tour des nôtres. Nous avons tellement de choses à défricher, que je cette expérience n'est pas encore à l'ordre du jour. Notre objectif, pour l'instant, est de jouer dans Under Byen. Mais il est intéressant de constater qu'il y a toujours de nouvelles portes qui s'ouvrent… »

En 2002, plusieurs membres du groupe ont été invités par Howe Gelb à jouer sur son album ‘The listener’. Comment une telle histoire a pu se produire ? Nils raconte : « En fait, à cette époque, Howe Gelb vivait à Aarhus. Là où nous habitons. Il y est toujours d'ailleurs. Son épouse est danoise. Et elle devait alors donner naissance à leur deuxième enfant. Il est venu assister à un de nos concerts, et à l'issue de celui-ci, il est venu nous demander si nous pouvions jouer en sa compagnie. En fait, il demande un peu à tout le monde de jouer avec lui. Et il faut avouer qu'on le connaissait très peu. Je sais qu'il jouait chez Giant Sand, mais je suis incapable de citer le titre d'un de ses disques. Il y en a un que j'apprécie beaucoup, très agressif, sur lequel il joue uniquement en compagnie d'un drummer, mais j'ai oublié son nom (NDR : ‘Long Stem Rant’ en 1989, commis en compagnie de John Convertino). Certains d'entre nous ont donc participé à des sessions live… » Anders commente : « Je connaissais le nom du groupe, mais pas sa musique. A l'époque, lorsqu'il a enregistré ‘The listener’, on ne se doutait pas que ces sessions allaient devenir un album. Nous avions simplement été en studio pour l'accompagner sur quelques chansons. C'était une fameuse surprise. Une bonne surprise… »

Merci à Vincent Devos

vendredi, 31 décembre 2004 04:00

Nous ne sommes pas nés à la bonne époque...

Auteur d'un excellent premier album (" If we can't trust the doctors… "), mais surtout responsable d'une prestation 'live' époustouflante, accordée lors de la dernière édition du Pukkelpop (voir review en ces pages), Blanche nous vient de Detroit. Drivée par Dan et Tracee Miller, cette formation bénéficie du soutien inconditionnel de Jack White, le leader des White Stripes. Ils ont d'ailleurs joué ensemble au sein de Goober & The Peas et sont demeurés d'excellents amis. Mais Blanche constitue un drôle de patronyme pour un groupe, même s'il pratique ce qu'on appelle de la country alternative. Rien à voir cependant avec la marque d'une bière belge si caractéristique ni avec une quelconque potion thérapeutique, comme le suggère le dos de la pochette. Le couple a tenu immédiatement à éclaircir la situation…

Dan s'explique : " Aux States, Blanche est un prénom féminin tombé en désuétude. C'était celui de Blanche Dubois, une actrice qui jouait dans le film mythique 'Un tramway nommé désir'. Un long métrage qui date de 1951, au sein duquel jouait également Marlon Brando. L'histoire a été écrite en 1947, par Tennessee Williams, un grand écrivain américain que nous apprécions beaucoup. Mais il n'a acquis sa popularité que grâce à la transposition de sa pièce au cinéma. L'origine du nom procède donc de cet épisode de l'histoire. C'est un peu comme si nous remontions dans le temps. En fait, nous ne voulions pas que ce patronyme fasse immédiatement penser au blues ou à la country. Qu'en le lisant ou en l'entendant, le public ne puisse nous coller une étiquette. Nous avons voulu lui donner une signification plus abstraite, qui ressemble à notre musique un peu triste, un peu décalée… " Dan n'est pas seulement musicien, il est aussi acteur de cinéma. Dans le passé, il a ainsi joué quelques seconds rôles. Mais il vient de terminer le tournage d'une superproduction consacrée à la vie de Johnny Cash. Il y incarne le rôle du guitariste Carl Perkins. Il commente : " Il s'agit du premier grand film au sein duquel je joue. Une super expérience. Mais j'ai vraiment été surpris et heureux d'apprendre que j'avais été choisi pour ce rôle, par Johnny Cash lui-même, avant qu'il ne meure. En concertation avec June Cash et le réalisateur, qui était très proche de la famille. Ce film rend hommage à l'artiste, mais laisse une sensation de malaise, car il décrit sa vie troublée. C'est un film sombre qui n'a rien à voir avec les productions hollywoodiennes. Le plus difficile pour moi fut de rester calme. Car quand je chante ou je joue, je libère beaucoup d'énergie. Alors que Perkins était plutôt un personnage paisible, qui restait pratiquement immobile. Donc il a fallu que je m'habitue à ce rôle, et que je m'en souvienne. C'est un honneur pour moi d'avoir pu jouer ce personnage, car si pour certains leur 'guitar hero' répond au nom de Jimmy Page ou Jimi Hendrix, le mien est tout simplement Carl Perkins… "

Le groupe cultive une imagerie un peu passéiste. Le nom du groupe en est le premier signe distinctif. Le booklet de leur album et le look affiché sur les planches en sont les suivants. Une imagerie qui évoque les années 40. Eisenhower. Tracee confesse : " J'en suis la première responsable. J'admets le stéréotype. Mais j'ai le sentiment de n'être pas né à la bonne époque. Il y a longtemps que mon cœur et mon âme hantent les années 40. J'essaie de répercuter cette impression à travers ma manière de chanter, de m'habiller, d'interpréter notre musique… " Une attitude qui semble très importante au sein du groupe. Dan confirme : " Oui, l'attitude est vraiment très importante. Cette musique est quelque chose qu'on a tous décidé ensemble. Parce qu'elle procède d'une même inspiration. Toute la musique que nous aimons depuis si longtemps. On la respire lorsqu'on est sur scène. Nous attaquons nos concerts avec une pêche d'enfer tout en soignant notre partie vestimentaire, pour que les gens se souviennent de nous… " La formation aime reprendre de vieux standards de la musique country. Mais sous une version toute personnelle. Sur leur premier opus figure ainsi l'adaptation du 'Wayfaring stranger' de Bill Monroe. Un exercice de style que Blanche semble apprécier tout particulièrement. Dan admet : " C'est une manière de se connecter au passé. Car cette musique a tellement de signification pour nous. Dès que j'ai entendu cette chanson pour la première fois, j'ai considéré qu'elle était la plus belle. J'ignorais qu'il y avait tant de monde qui l'avait reprise. Dans une époque où tout est jetable, il est intéressant de constater qu'un groupe contemporain puisse ressusciter une chanson qui fait partie du patrimoine. Et en fait, c'est ce type d'initiative qui permet de maintenir la tradition vivante. Peut-être que d'ici quelques années, quelqu'un écoutera notre version et en fera sa propre adaptation. Notre but est d'apporter une touche personnelle aux morceaux traditionnels, tout en conservant l'esprit de la chanson… " Et Tracee d'ajouter : " Lorsqu'on interprète ce type de composition, c'est un peu comme si on rentrait à la maison. On y respire une certaine forme de sérénité. On y goûte un sentiment de beauté, de vérité… "

La musique de Detroit véhicule une réputation de violence, de férocité, d'énergie et de puissance. Pensez à des légendes telles que MC5 ou Stooges. Or, Blanche pratique une forme de country alternative. Qui ne maque pas de punch, mais qui dénote au sein de cet univers plutôt métallique. Comment l'éclosion d'un tel groupe a-t-il pu se produire dans de telles conditions ? Tracee explique : " Il y a quelques années, on a assisté à un flux migratoire du Kentucky et du Tennessee vers Detroit. Pour y travailler. Au départ, cette population s'est installée sans leur famille. Mais en dépit de la délocalisation, elle a conservé ses racines sudistes. Aujourd'hui, à Detroit, il existe une très grande communauté issue de ces migrations. Et nous, dès notre plus jeune âge, nous avons été confrontés à ce phénomène… " Dan ajoute : " Quand on mélange ces vielles traditions roots avec le rock plus métallique, on retrouve ces mêmes caractéristiques 'punchy' qui existent dans le blues, le folk ou la country ; mais de notre côté, nous avons voulu conserver l'aspect plus triste des vieilles mélodies… " Une affliction qui est également le fruit de pénibles épreuves traversées par le groupe au cours de la confection de l'album. Et qui naturellement transpire à travers quelques chansons plus dépressives. Qui parlent de suicide, de meurtre ou encore de ruptures. Dan le reconnaît : " Lorsqu'on traverse des moments aussi douloureux dans la vie, on se connecte avec de vielles chansons, qui sont d'une certaine manière réconfortantes. Et le fait de les chanter est une forme de consolation. On essaie d'ajouter un peu d'humour dans ces compositions poignantes, pour essayer de faire face à ces moments difficiles. C'est aussi une manière d'exorciser les aspects mélancoliques de notre personnalité… "

A l'instar de 16th Horsepower, Blanche est le fruit d'un mélange entre les mélodies appalaches et le son gothique sudiste. 16th Horsepower est même une référence de choix pour le groupe. Dan acquiesce : " Oui, nous aimons beaucoup 16th Horsepower. La plupart des groupes qui pratiquent une musique semblable à la nôtre, puisent leur inspiration dans les années 30 et 40. Aussi bien Handsome Family que 16th Horsepower. Ces sont ces deux formations qui nous donnent le courage d'interpréter des morceaux plus calmes. Leur musique est belle et mélancolique et nous voulions intégrer cette beauté et cette mélancolie dans la nôtre. Mais nous voulions aussi qu'elle soit plus puissante. Et je reconnais que 16th Horsepower y est parvenu avant nous. Et observer comment un tel groupe est capable de réaliser cet objectif est une espèce de challenge pour nous. Heureusement, je pense que nous sommes sur la bonne voie. C'est un peu comme si nous étions dans un laboratoire et qu'on préparait une décoction. Au cours des premières années d'existence du groupe, nous n'avions pas trouvé les bons ingrédients. Mais depuis que nous les avons trouvés, la formule marche… " Blanche a justement tourné en compagnie du légendaire Handsome Family, l'an dernier. Notamment en Angleterre. Une fameuse expérience qui laisse cependant des sentiments mitigés chez Dan : " Une fantastique aventure, mais frustrante en même temps. Parce que le chanteur est tellement bon que c'est humiliant pour nous. Leur capacité à interpréter un répertoire aussi intimiste est un modèle. En fait, ils jouent ce qu'on aime ; et démontrent qu'il n'est pas nécessaire de jouer du rock'nroll pour gagner l'estime du public. Mais il est vrai que le public européen est plus réceptif à ce type de musique plus subtile… " A propos de timbre vocal, celui de Dan me fait parfois penser à celui de Stan Ridgway (Wall Of Voodoo). Vu l'ouverture d'esprit de Dan, je n'ai pu m'empêcher de lui faire la réflexion. " Même s'il pose un regard différent que le nôtre sur le monde contemporain, il aime la vielle musique country. Il possède aussi une voix nasillarde. C'est donc probablement vrai… "

Sur l'elpee on retrouve une cover de Gun Club, 'Jack on fire', une composition qui avait été retenue pour figurer sur un tribut consacré à feu Jeffrey Lee Pierce. Dan adore l'œuvre du combo texan. Mais pourquoi avoir choisi ce titre ? Dan confie : " J'ai toujours aimé la rage du désespoir de Gun Club. Et en écoutant 'Jack on fire', c'est comme si je me trouvais dans une voiture au sommet d'une falaise, en me demandant si j'allais m'écraser. J'ai rencontré Jeffrey un an avant qu'il ne décède. A cette époque, il était occupé de s'éteindre. Il était vraiment mal en point. Et j'étais assez triste de le voir dans cet état. C'était un artiste très talentueux… " Sur la flip side du single 'I don't know what to do with myself ' des White Stripes, figure une cover de Blanche, 'Who's to say', plage reprise sur l'opus 'If we can't trust the doctors'. Et Jack White a participé à l'enregistrement de cet elpee. A son tour, pourquoi Blanche ne pourrait-t-il pas aussi reprendre un titre des White Stripes ? Dan tempère : " Nous avons adapté une compo de Gun Club, parce qu'on nous l'avait demandé. Pour opérer ce type d'approche, il faut une raison ! Et lorsqu'on m'a proposé d'interpréter 'Jack on fire', je me suis demandé comment on allait se débrouiller pour y parvenir. Comment on aurait pu l'améliorer. On a donc décidé de l'aborder sous la forme d'un duo entre Tracee et moi, afin de lui procurer une autre tonalité. Mais pour y parvenir, ce ne fut pas facile. Aussi, si on décide de s'attaquer à une chanson du répertoire des White Stripes, il faudra trouver un autre chemin, car ce qu'ils font est tellement bien… " Evidemment, en abordant le cas Jack White, il était impossible de passer à côté de l'épisode au cours duquel il a abîmé le portrait de Jason Stollsheimer, le leader des Von Bondies. Un épisode qui a bien fait rire Dan. " D'une part, il l'avait bien cherché et d'autre part il s'y attendait. Encore qu'il ne pensait pas à un tel accueil. Mais juste après l'altercation, il a convoqué la presse pour qu'on le prenne en photo. Donc, il n'était pas aussi blessé qu'il le prétendait. Et de toutes manières, ces empoignades sont fréquentes à Detroit. Alors je ne vois pas pourquoi il fallait enfaire tout un plat… "

'If we can't trust the doctors' a bénéficié de la production de Warron Defever, la tête pensante de His Name Is Alive. Il a beau être issu du Michigan, on ne peut pas dire que sa musique épouse une quelconque forme country. Dan réagit : " Je pense que le courant est bien passé entre nous. Son œuvre reflète une forme de beauté tranquille. Il était très intéressant de travailler sous sa houlette, car il est fort branché sur la musique démodée, tout en parvenant à y ajouter une pincée de spleen. Et c'est ce qu'il a compris chez nous. Il est expert dans l'utilisation des vieux microphones. En outre, il est très compétent dans le domaine technologique. Car nous ne voulions pas sonner comme à cette époque là, mais simplement en conserver le feeling nostalgique…"

Merci à Vincent Devos.

 

Plus de trente ans après leur séparation, les Zombies ont donc décidé de se reformer. Enfin, pas tout à fait, puisque du line up initial, il ne subsiste plus que Colin Blunstone et Rod Argent. D'ailleurs pour enregistrer leur nouvel album, " As far as I can see… ", le duo a pris le soin de lui attribuer pour patronyme : " Colin Blunstone & Rod Argent / The Zombies ". Ce qui méritait une explication…

Tout a (re)commencé le 25 novembre 1997. Le groupe avait été invité au vernissage de la sortie de leur deuxième box, consacré à tout ce qu'il n'avait jamais été enregistré à ce jour. Au Jazz Café de Londres. Colin raconte : " Après une longue période de retraite, j'avais déjà recommencé à me produire en 'live'. Au sein de ma propre formation. Et j'ai joué dans ce club. Tous les autres membres des Zombies étaient présents dans le public. A un certain moment, Mc Namara, présentateur TV emblématique, a décliné notre présence au sein de la foule. Et a précisé qu'il serait flatté de nous entendre jouer. Nous nous rencontrions de temps à autre, mais nous ne nous étions plus produits ensemble depuis 1967. Et en montant sur scène, je ne savais toujours pas si nous allions jouer ou tout simplement saluer le public. Et encore moins ce que nous allions interpréter. Et puis, naturellement, on a choisi 'Time of the season' et 'She's not there'. Le résultat fut probant. Et nous en étions les premiers étonnés… "

En 2001, Argent et Blunstone se sont alors réunis pour enregistrer un album (‘Out of the shadows’) et dans la foulée, ont accompli une très longue tournée. Rod explique : " Au cours de ce long périple, nous avons pris notre pied en compagnie du groupe avec lequel on était partis. Mais on a aussi beaucoup bossé. 'As far as I can see…' est le résultat de trois ans de travail. C'est en réécoutant les pistes de cet album, que nous avons commencé à réaliser que ces chansons possédaient une telle légèreté dans les harmonies, dans les mélodies, qu'il serait honnête de leur attribuer une certaine paternité aux Zombies. Notre démarche ne s'est donc pas limitée à reformer les Zombies en nous demandant quels musiciens nous allions engager. Au cours de ce long périple, nous avions reçu le concours d'un quatuor à cordes. Et on estimait que les chansons ressemblaient très fort à ce que nous faisions avant. Cette idée est venue de manière naturelle et certainement pas calculée… " Et Colin d'ajouter : " Nous en avions discuté avec les anciens membres du groupe, et le projet n'a suscité aucune contestation. Ils étaient même favorables à notre initiative. Malheureusement, Paul (NDR : Atkinson, le bassiste) est décédé peu de temps avant l'enregistrement de l'elpee " Rod s'épanche : " Quelques mois avant sa disparition, un concert avait été organisé en son hommage, à Los Angeles. Pour lui et sa famille. Il savait qu'il était condamné. On y est allé. On a joué. Parmi les invités il y avait Brian Wilson, Bruce Hornsby, Mickey Thomas de Starship, et bien d'autres. Ce fut une super soirée. Nous avons interprété trois chansons. Paul est monté sur scène. Avec un baxter pour soulager sa souffrance. Il a joué sur 'Time of the season' et 'She's not there'…"

Sur le nouvel opus, Chris White est pourtant venu donner de la voix. Mais pas de trace de Hugh Grundy aux baguettes! Une question qui méritait donc d'être posée. Colin se justifie. " Il y a trop longtemps que Hugh et Chris sont déconnectés du circuit musical. Pour Chris, son concours aux backing vocaux ne posait guère de problème. Il a donc collaboré à trois titres. " Un album qui a également reçu le concours du London Session Orchestra. Au sein des studios 'Air' ! Normal, puisque le beau-frère de Rod en est l'ingénieur du son. " Pour l'enregistrement des cordes, les deux meilleurs studios sont Abbey Road et Air. Et connaissant ses compétences, je souhaitais que ce soit lui qui effectue le travail. C'est la raison pour laquelle on a choisi cet endroit. "

Les Zombies ont vendu plus de 2.000.000 d'exemplaires de la chanson 'Time of the season' ; et 'She's not there', un hit qui a été repris à de multiples reprises (NDR : souvenez-vous de la célèbre adaptation de Santana), a été numéro un aux States. En extrapolant, on imagine que ces deux titres constituent les principales sources des royalties récoltées par nos deux comparses. La conversation s'anime. Colin acquiesce. Rod pas. " J'ai écrit ces deux chansons. Au sein du vieux catalogue, elles produisent incontestablement le plus de royalties. Et il existe des droits pour les jouer sur scène. Mais au cours de ces 25 dernières années, j'ai écrit de nombreuses bandes sonores pour le cinéma et la TV. J'ai également produit toute une série d'albums, dont 'Ancient heart' et 'Sweet keeper' de Tanita Tikaram. Ces deux elpees se sont vendus à plus de 6.000.000 d'exemplaires. Et donc, je gagne ma vie rien qu'avec les royalties de la vente de ces deux disques… " Récemment 'She's not there' a été inclus dans la B.O. du film de Quentin Tarantino, 'Kill Bill II'. Mais leur plus illustre collaboration remonte à 1965, lorsqu'ils ont contribué à la bande sonore du film d'Otto Preminger, 'Bunny lake is missing'. Une aventure qui les a quand même marqués. Colin se remémore : " Otto Preminger était un type extrêmement difficile, agressif, irritable. Il était capable de faire pleurer les gens qui travaillaient sous ses ordres. " Et Rod d'en remettre une couche : " Je me souviens que lors du tournage, il m'avait adressé une réflexion très grossière. Et comme nous ne dépendions pas de lui pour gagner notre vie, je l'ai invité à cesser de me parler sur ce ton. Et il s'est mis à rire. Après cet épisode, il s'est montré sympathique. Je pense que pour avoir un bon contact avec lui, il valait mieux dire les choses en face ; à condition que ce ne soit pas ton employeur " (rires)

Ce fameux 'She's not there' repris entre autres par Santana et Urge Overkill, avait été enregistré sous la houlette de Ken Jones et surtout de Gus Dudgeon. Ce dernier deviendra un producteur célèbre ; en travaillant notamment pour Elton John et XTC. Colin se souvient de cet épisode du12 juin 1964 : " Lors des premières sessions consacrées à l'enregistrement de cette chanson, le premier était si pété, qu'on a dû le transporter à l'extérieur. Avant qu'il ne fasse des dégâts (rires). Gus Dudgeon, lui, n'est malheureusement plus de ce monde… " Et Rod d'enchaîner : " C'était l'assistant de Jones. Il était très jeune. Et on se rendait compte qu'il avait beaucoup de talent, même si on n'imaginait pas qu'il allait faire une telle carrière. Il est décédé à l'issue d'un accident de circulation, alors qu'il était encore en pleine forme. Et " As far as I can see " a été écrit le jour de ses funérailles. Lors de son homélie, le prêtre a déclaré 'On ne voit que le présent, on ne peut pas voir le futur'. Et cette réflexion a servi de trame à l'écriture de cette chanson… "

Il faut le voir pour le croire, mais en consultant la toile, j'ai relevé l'existence d'un nombre impressionnant de compilations consacrées aux Zombies ; alors qu'avant de commettre ce nouvel opus, ils n'avaient enregistré qu'une quinzaine de singles et deux véritables albums. Colin se justifie : " Nous sommes totalement étrangers à cette prolifération de compilations. Nous en ignorons même parfois l'existence. " Pas pour le box de 4 cds 'Zombie heaven', on le suppose. Un coffret pour lequel Tom Petty a d'ailleurs rédigé la préface. Rod embraie : " Lorsqu'il a écrit cette préface, nous ne le connaissions pas. Il avait assisté à un de nos concerts au cours des sixties. Et c'est la raison pour laquelle, il souhaitait la rédiger. Mais, il y a peu près un an, nous avons joué en concert avec lui " Colin précise : " Lors d'un festival qui s'est déroulé aux States. Il nous avait invités. C'était très sympa et généreux de sa part "

'Odessey & Oracle', le deuxième album des Zombies est considéré comme un des 100 albums incontournables de la pop britannique. Enregistré en 1967, aux studios Abbey Road, il pose les premiers jalons de la musique dite progressive. Mais cet album ne va rencontrer le succès mérité que bien après la séparation du groupe. Sous l'impulsion d'Al Kooper. Rod commente : " On avait splitté en 67. Et en 69, soit deux ans plus tard, cet elpee marche le tonnerre ; et 'Time of the season', qui en est extrait, devient numéro un aux States. A cette époque, j'avais fondé Argent, et si Chris était encore avec moi, les autres avaient d'autres projets. Envisager alors une reformation n'aurait pas été honnête. A cette époque on ne pensait pas à l'appât du gain. Je me disais, 'Time of the season' est numéro 1 ? C'est superbe ? On s'est séparés et on est au sommet. Le public reconnaît notre travail. C'était déjà une belle récompense. Et puis les projets individuels étaient beaucoup trop avancés pour faire marche arrière " Ce disque semble également avoir influencé une multitude d'artistes : depuis REM à Belle & Sebastian, en passant par Paul Weller, The Thrills, Beck et Super Furry Animals. Rod se montre perplexe : " Pour vous dire la vérité, j'ai beau écouter ces différents artistes, j'ai beaucoup de mal à y reconnaître les influences. Même chez REM ! Certains médias ont même avancé que les Doors avaient été influencés par les Zombies. Il y a quelques mois, nous avons rencontré Courtney Love qui nous a avoué que nous figurions parmi ses groupes préférés " Colin concède : " De tels témoignages nous motivent et nous autorisent à en tirer une certaine fierté. Mais ce que nous voulons, c'est se tourner vers le futur. Ecrire de nouvelles chansons. " Et Rod de conclure : " Si nous devions nous contenter de ressasser le back catalogue, nous ne monterions pas sur les planches. Et c'est sous l'impulsion de ce passé que nous allons construire notre avenir. Elle nous donne de l'énergie pour écrire de nouvelles chansons. Les enregistrer. Les entendre à la radio. Et ainsi nous pourrons sortir de nouvelles compilations réunissant des compositions récentes (rires). Nous ne voulons pas être considérés comme une bande rétro ! "

Merci à Vincent Devos

 

Ce 20 septembre dernier, Tuxedomoon se produisait dans le cadre des Nuits Botanique. Consacrant le dernier jour du festival d'une prestation 3 étoiles. Deux bonnes heures avant ce set, Blaine Reininger et Steven Brown ont accepté de nous parler. De leur vision de la musique d'abord. Qui est toujours demeurée alternative ! De leur reformation aussi, bien sûr. Qui ne nous laissera pas sur notre faim, comme en 1987. A cette époque, le groupe s'était simplement réuni pour fêter le dixième anniversaire de sa naissance; se contentant alors de sortir une compile. Bonne nouvelle donc, ce come-back est assorti d'un nouvel album…

Blaine précise : " Sa sortie est prévue pour avril 2004. Nous y avons privilégié la sensibilité moderne. Post moderne. Enfin pas trop moderne quand même (rires). Aujourd'hui, nous sommes plus âgés. Nous avons tous la cinquantaine, et notre création est plus mûre… C'est un disque beaucoup plus instrumental. On y a inclus de l'électronique, mais pas au point de dériver dans la ‘trance’ et ses boîtes à rythmes 'tchack tchack boum'. En fait, il s'inscrit dans la lignée de ce que nous pratiquons depuis longtemps et que nous avons pratiqué avant les autres ". La musique électronique, Blaine et Steven l'avaient expérimentée fin des seventies, lorsque étudiants, ils fréquentaient le City College de San Francisco. Des recherches particulièrement poussées qui leur permettent aujourd'hui d'avoir un regard critique sur ce qui se pratique aujourd'hui, dans ce domaine. Qu'ils qualifient, le plus souvent, de recyclage. Et Steven de faire une comparaison très pertinente : " Qu'est ce que la techno, si ce n'est du disco ? En plus rapide. Mais avec plus de moyens. "

Un quart de siècle plus tôt, Blaine et Steven s'étaient également essayé à l'art-rock. Plus de l'art que du rock, d'ailleurs. Afin d'atteindre l'expression la plus noble de leurs sentiments, pendant près de deux ans, ils vont monter des shows qui ressemblaient davantage à des attractions de cabaret ou de théâtre. Et de recyclage, on en revient forcément, lorsqu'on leur parle de culture. Blaine en particulier : " Nous sommes aujourd'hui à l'âge du pastiche, du bricolage. C'est la décadence ! Moi-même je bricole, je pastiche, je fais des montages. Avec des images, avec des idées. Mais je suis un peu triste, parce que le sentiment de classicisme a pratiquement disparu. Peut-être qu'à l'avenir on retrouvera une nouvelle forme de classicisme. Une innocence créative." Faut dire que si Steven aime écouter Eno et Stockhausen, Blaine apprécie plus particulièrement Vivaldi, Bach et accessoirement le rock'n roll. Steven constate amèrement : " Il y a trop de musique. Tout le monde et n'importe qui peut faire de la musique. Chez lui, sur son petit computer, il peut y créer tous les effets technologiques souhaités en les téléchargeant gratuitement sur internet. C'est ça aussi la décadence. Mais elle va mûrir pour préparer le terrain à quelque chose de nouveau, c'est évident. En attendant, pour des gens comme nous, cette situation est assez difficile à vivre. " Blaine pousse la conversation encore plus loin : " On est toujours à la recherche de nouvelles tonalités, de nouvelles idées. Mais ce n'est pas toujours possible. Et uniquement se concentrer sur l'expérimentation est de la folie pure. Dans l'histoire de l'art, cette recherche permanente n'a pas toujours existé. Car le souffle créateur de la musique, de la poésie, de la littérature, etc., n'est pas infini. Pour écrire une bonne symphonie, il n'est pas toujours nécessaire de créer un nouveau système de composition, de nouvelles sonorités. Je pense que l'aspect humain, la communication avec les autres et le sens de l'existence sont beaucoup plus importants. Dans l'histoire de l'art, on a vécu de grandes époques. La période baroque a sans doute été une des plus riches. Cette époque a enfanté de nombreux compositeurs. Puis elle s'est essoufflée. Mais elle n'a pas fait immédiatement place au néobaroque. On ne peut pas prévoir à l'avance si on va vivre une période créative ou pas. Dans le domaine de la pop et du rock, les années soixante sont considérées comme un âge d'or. Pourtant, il y a eu des choses intéressantes dans les 70's et les 80's. Mais tout le monde rêve de revivre ce phénomène sixties. C'est comme lorsque tu fais l'amour et que tu as un orgasme merveilleux. Ce n'est pas prévisible ! "

Tuxedomoon est donc né de la rencontre entre Blaine et Steven. En 1977. Après avoir commis quelques singles, la formation se retrouve, tout comme les Residents, MX80 Sound et Chrome, sur un elpee intitulé 'Subterranean Modern'. Une initiative du label Ralph Records destinée à mettre en vitrine la scène électro-intellectuelle de San Francisco. TM y interprète 'I left my heart in San Francisco'. Prémonition ? Intuition? Trois ans plus tard, le combo quittera définitivement la cité californienne… Mais une partie de leur cœur est resté à San Francisco. Pourtant, ni Blaine, ni Steven ne veulent y retourner. Steven se justifie : " Ce n'est pas possible, ce n'est plus le San Francisco que j'ai connu. Tout a changé. Le monde change. Mais là-bas, il a encore changé plus vite. Pourtant, j'en garde de bons souvenirs ". Et Blaine d'enchaîner : " J'y ai vécu, mais non, cette idée ne me traverse même pas l'esprit. Tu ne rentres jamais à la maison. La vie, ce n'est pas traverser deux fois la rivière au même endroit. Mais si une partie de mon cœur est restée à SF, c'est seulement une partie. C'est un peu comme Chopin, qui a laissé une partie de son cœur en Pologne et son corps à Paris… "

Michael Belfer rejoint le duo début 1978. Puis Peter Dachert (alias Peter Principle), automne de la même année. Sous ce line-up, ils commettent 'Scream with a view', un EP qui paraît l'année suivante. A l'issue de cet enregistrement, Michael n'est apparemment plus membre du groupe. (NDR: pourtant, il va encore accompagner la formation quelque temps en Europe, enregistrer ‘Night air’ en compagnie de Blaine, tourner avec lui; avant de rentrer aux Etats-Unis, ne partageant manifestement pas la même motivation que les autres à vivre en Europe). Par contre, Peter devient alors une des pièces incontournables de TM. A la basse, bien sûr. Le trio concocte alors son tout premier elpee : 'Half Mute'. A l'instar de la vie, la musique est répétitive, lancinante. Un perpétuel recommencement représentatif d'une prise de position bien particulière : celle de devoir évoluer dans un monde trouble, paradoxal. C'est à cette époque que le groupe cherche à associer musique, films et action dramatique, un projet ambitieux pour lequel il fait appel à Winston Tong, un chanteur, mime, danseur qui insuffle au groupe une forme théâtrale plus poussée. En fait, dès 1977, Winston collaborait déjà au projet du duo BR/SB; mais il ne participait pas systématiquement aux concerts. Pour la bonne raison qu'il a toujours voulu poursuivre une carrière théâtrale en parallèle. Et enfin Bruce Geduldig qui se charge alors de projeter des films lors des concerts. Ce type de spectacle est mal reçu outre-Atlantique, et le groupe décide de s'exiler en Europe. Tout d'abord à Rotterdam. En mars 81. Ils y vivront au sein d'une communauté d'artistes baptisée 'Utopia', dont ils seront expulsés quelques mois plus tard. Finalement, ils se fixent à Bruxelles. Vers septembre 1981. En investissant d'abord des appartements laissés libres par la troupe du plan K. Mais avant d'élire domicile dans la capitale de l'Europe, le groupe avait pris soin d'enregistrer son deuxième album : 'Desire'. A Londres. En novembre 80. Un disque plus vocal, mélancolique, épicé d'une pointe d'humeur dadaïste, sur lequel TM parvient à rendre la douleur étrangement belle. Il paraît en 1981. Dès son arrivée à Bruxelles, TM est invité par Maurice Béjart à participer à la bande sonore du ballet inspiré de Greta Garbo : 'Divine'. Mais l'elpee qui témoigne de cette rencontre s'éloigne du style pratiqué par le groupe jusqu'alors, s'orientant visiblement vers la musique classique. Entre 82 et 83, le combo commet coup sur coup quatre Eps dont un 'No tears' qui leur vaut d'être comparés, dans la presse, au Vandergraaf Generator de l'époque. Steven y va de sa propre explication : " C'est sans doute à cause de l'atmosphère mystérieuse qui en émane. Et puis parce que ce style musical touche davantage la sensibilité européenne ". Dans la foulée, à partir de ce moment, sans pour autant parler de séparation, les musiciens se lancent chacun dans des aventures individuelles ; celle de Blaine se révélant la fructueuse. Pas étonnant d'ailleurs qu'en 1984, il quitte le navire pour embrasser une carrière solo. Il est alors remplacé par un trompettiste hollandais : Luc Van Lieshout. De cette nouvelle formule naît le remarquable opus 'Holy wars' (NDR : première sortie sur leur propre label, Cramboy), une œuvre au cours de laquelle TM converse avec la tristesse, un être indésirable, capable de provoquer la perte totale de la personnalité. Mais il y a 'Soma', la drogue miraculeuse qui ouvre au meilleur des mondes, une référence au roman d'Aldous Huxley. TM serait-il entré en guerre contre la drogue? Ou alors contre l'opium du peuple? Une chose est sûre, ils ont choisi d'en parler à travers une parabole. Une parabole qui existait déjà depuis 1979 et avait même donné lieu à un show accordé sous ce titre en janvier 80, à San Francisco. En 86, à l'issue d'une tournée mondiale qui incorpore de plus en plus d'éléments visuels, sous la houlette de Geduldig (danse, projection de films et d'images diverses, performances), et des éclairages sophistiqués conçus par Nina Shaw, le groupe commet un mini album qui explore deux faces diamétralement opposées de son art : intense et électrique ou acoustique et introspectif. Winston Tong est aux abonnés absents depuis deux ans et a été remplacé par le jeune multi-instrumentiste Ivan Georgiev pour la confection du dernier album officiel du combo : 'You'. Cette œuvre étrange et torturée annonce la fin du groupe. Il paraît en 1987.

Winston Tong semble depuis avoir tiré un trait définitif sur TM. Il a décliné l'invitation de revenir au sein du nouveau line up. Blaine explique : " Il a refusé pour des raisons familiales, personnelles. On en a discuté avec lui, mais il n'était plus motivé. Et puis, pour lui, ce n'était plus possible " Oui, mais qui va donc se charger des vocaux alors ? Blaine réplique : " Steven et moi, comme au début ". Maintenant, il faut reconnaître que leur reformation n'est pas évidente à gérer. Pourquoi ? Blaine vit aujourd'hui à Athènes, Steven à Mexico et Peter à New York. Seuls Bruce et Luc vivent encore à Bruxelles. Faut croire qu'ils passent le plus clair de leur temps dans les avions… Mais qu'est ce qui a poussé le groupe à recommencer l'aventure ? Steven explique : " Nous avions été invités à Tel Aviv pour participer à un festival. " Blaine précise : " En 97 ! ". Steven reprend le crachoir : " Et apparemment, le spectacle a plu, puisque nous avons été invités pour quelques dates, notamment en Italie. On s'est alors rendu compte qu'il existait toujours un public pour notre musique. Et on s'est dit que c'était peut-être de bon moment de recommencer l'aventure ".

Fin 1990, Steven Brown, Blaine Reininger et Peter Principle s'étaient encore réunis pour réenregistrer 'The ghost Sonata', un elpee paru l'année suivante sur le label les Temps Modernes, mais en édition limitée. En fait, il s'agissait d'un opus inspiré d'un opéra sans paroles, accordé par le groupe en 1982, au festival de théâtre de Polverigi, en Italie, et remixé pour la circonstance. Un opus dont le titre maître est sujet à controverses, puisqu'il met en scène leurs propres suicides. La philosophie de Tuxedo Moon aurait-elle des accents nihilistes ? La question méritait d'être posée. Steven intervient le premier : " Blaine est nihiliste, mais surtout cynique ! " Blaine répond : " Je suis un idéaliste (rires). Comme tous les cyniques et les nihilistes ! J'étais un romantique, parce que ma vision du monde était personnelle. Mais lorsqu'un idéaliste s'aperçoit que le monde n'est pas le reflet de sa réalité, il est désappointé. Le nihilisme prend alors une forme gothique. " Et Steven de clamer : " Nous avons été le premier groupe gothique. Avant Sisters Of Mercy ! ". Blaine se confesse : " J'ai vu la mort en direct. Ma femme (NDR: JJ Larue, une icône du mouvement punk) est morte devant mes yeux après 18 ans de vie commune (NDR: elle est décédée le 15 juillet 1998 et apparaît en couverture du bouquin de Jim Jocoy : ‘We're Desperate : The Punk rock Photography of Jim Jocoy, SF/LA 1978-1980, powerHouse Books, 2002’. Voir http://www.mundoblaineo.com/snapshots.htm). Et j'en ai conclu que la mort n'était pas romantique. A 20 ans tu imagines que tu ne mourras jamais. C'est un mensonge ! Et la mort par le suicide ne conduit jamais à la vérité… Tous les grands systèmes de philosophie qui ont animé le XXème siècle ont foiré. Le marxisme, le Christianisme, le capitalisme. C'est la raison pour laquelle notre époque est devenue cynique. Et par conséquent, je suis devenu un homme moderne, un homme cynique… " Pourtant, lorsque le groupe a commencé, ses motivations étaient très politiques ? La réponse de Steven cingle : " Tout est politique ! ". Blaine enchaîne : " Nous ne parlions ni de droite, ni de gauche, mais d'une idéologie surréaliste. Notre message était sans doute trop intellectuel pour l'époque… " Steven concède : " Notre musique n'est pas toujours facile à digérer, je l'admets. Elle exige un effort du public et s'adresse à un public attentif, averti ou plus exactement ouvert… " Alors la musique de Tuxedo Moon est-elle un support pour faire passer des idées ? Si Blaine acquiesce, Steven préfère plutôt parler d'émotions. Les émotions, Blaine les trouve plutôt dans la science et la philosophie. " Ecouter de la musique ? C'est comme savourer un bon dessert. J'apprécie aujourd'hui un Radiohead, comme dans le passé je prenais mon pied en écoutant les Beatles ou Bowie. C'est un bon moment, mais ce n'est pas ce que j'estime le plus important… "

A l'issue de leur set accordé à Bruxelles, le groupe devait encore se produire à Paris et à Amsterdam. Puis, en attendant de repartir en tournée à l'issue de la sortie de leur nouvel album, tous les musiciens rentraient chez eux. Et Blaine, pour y jouer dans une pièce de théâtre…

 

 

mardi, 28 octobre 2003 04:00

La dream machine...

Le premier album de Girls In Hawaii vient donc de sortir. Le 31 octobre très exactement. Un disque très attendu pour ce sextuor dont les prestations scéniques et le premier Ep (" Found in the ground - The winter ") avaient fait l'unanimité dans l'éloge. Avant de se produire en première partie de Venus, à la Maison de la Culture de Tournai, ce 28 octobre dernier, Antoine et Lio nous ont accordé cette interview. Pour celles et ceux qui l'ignoreraient encore, ce sont les membres fondateurs, mais aussi les compositeurs du groupe Un entretien fort sympathique qui devrait vous permettre de beaucoup mieux cerner leur univers sonore…

Pour le groupe, le collectif jaune orange leur a servi de tremplin. Le premier déclic qui leur a permis de prendre confiance. " Nous nous produisions pour la première fois dans le cadre d'un festival organisé à Bruxelles. Et plusieurs personnes de ce collectif étaient présentes. A l'issue du set, elles sont venues nous féliciter. Nous dire qu'elles avaient beaucoup apprécié notre prestation. L'énergie qui s'en dégageait. Personnellement, j'estime que nous n'avions pas été très transcendants. Mais ces encouragements nous ont fait chaud au cœur. Pour nous, ce collectif nous a apporté le premier contact, les premiers compliments ; et les premières propositions de concerts viennent de chez eux. Nous avons toujours été invités à toutes leurs fêtes et on a conservé d'excellents contacts avec eux. Leur mission est à la fois insensée, hors de l'ordinaire et pas du tout évidente à mettre en œuvre. Ils parviennent à toucher un large public avec très peu de moyens. Parce que ce collectif, c'est quelque chose de vraiment très très petit…"

Le deuxième coup de pouce leur est venu d'un concours organisé par Studio Brussel : le 'Démopoll'. Une drôle d'aventure, puisqu'elle leur a permis de se produire à l'AB Club. Mais les organisateurs se sont rendu compte que les musiciens étaient wallons. Résultat des courses, lors de leur set, aucun représentant de cette radio n'était présent. " Pourtant on entretient de bons contacts avec la Flandre. Mais pour y jouer ce n'est pas évident. Parce qu'il existe énormément de groupes, de salles pour y jouer. C'est un peu comme en Angleterre. Enfin, pas tout à fait, mais presque. Et la réaction d'un Flamand est instantanée. Ou il aime ou il n'aime pas. Et s'il n'aime pas, il décroche. Chez eux, c'est 'musique, musique, musique'. Ils peuvent assister à des concerts tous les jours. Des tonnes de groupes s'y produisent. Aussi bien le week-end qu'en semaine. Et y faire sa place, ce n'est pas évident… " Enfin le troisième soutien leur est venu de Magic et des 'Inrockuptibles'. Ce qui leur a probablement permis de se produire au 'Glaz'art à Paris et dans le Nord de la France. A Tourcoing notamment. Antoine tempère : " Les Inrocks ? Nous leur avions transmis une démo de deux ou trois titres, dans le cadre d'un autre concours. Via le net. La critique n'était pas très pointue, mais très favorable, je le reconnais. Mais maintenant on va avoir droit à un examen de passage. Ou l'album est encensé ou il se fait démolir ! "

L'occasion était donc belle de parler de ce premier album. Et en particulier du climat qui a entouré son enregistrement. " Il n'a pas été facile à réaliser. Parce qu'au départ, nous avions amené des démos. Et qu'il a parfois fallu recommencer 3 fois la prise avant de parvenir à restituer la bonne ". Pas de producteur. Une auto production ! Pas pour des raisons financières, mais simplement parce que le groupe craignait de faire un mauvais choix. De ne pas trouver celui qui aurait collé à leur feeling.

" Nous n'avons pas la chance de connaître 10.000 personnes impliquées dans la musique, en Belgique. Bien sûr, nous aurions pu nous renseigner pour engager un pro. Cependant, nous ne voulions pas de formatage : des prises studios réalisées en une semaine ; très, trop rapidement. Nous préférions se prendre la tête. Bosser. Passer un an et demi à se disputer, à se mordre, à se tirer les cheveux en travaillant dans notre 'home studio'. Mais au moins nous avions l'assurance d'être maître du jeu. A l'avenir, il n'est pas exclu que nous fassions appel à un producteur. Mais pour cet opus, ce n'était pas prévu. Nous voulions conserver l'aspect spontané, naturel de notre musique. Une certaine fraîcheur. Nous disposions ainsi d'un éventail de compos assez large. Mais pour ces raisons, nous avons délibérément écarté certaines chansons. A l'avenir, soit elles figureront sur la flip side d'un single, soit elles finiront à tout jamais dans la poubelle ". Maintenant qu'il est officiellement paru, quelles sont les premières impressions du groupe à son sujet ? " Nous attendons le feedback des médias, les chroniques de cet album. Et jusqu'à présent la critique a été plus que favorable. Bien sûr, l'album alterne le bon et le moins bon (NDR : modeste !) Mais intrinsèquement, nous sommes fiers du résultat. Et puis nous l'assumons complètement… "

Pour composer leurs chansons Antoine et Lio se servent d'une 'dream machine'. Mais qu'est ce que c'est que cette 'dream machine' ? " Un truc super ! Digital. Qui te permet de stocker des informations sur un disque dur. Elle fixe les idées. On en a toujours une à notre disposition. " A l'origine limitée à huit pistes, elles est depuis passée de 16 à 24 pistes. Mais qu'est ce qui a poussé ce duo à s'intéresser à la musique ? Pas les disques de leurs parents, en tout cas. Lio était surtout fasciné par ses cousins, lorsqu'ils jouaient de la guitare. " Des Italiens ! Ils m'ont appris à en jouer. Et mon apprentissage a été très rapide ". Le père d'Antoine était guitariste. Il a même sévi au sein d'un groupe, il y a quelques années. " Mais comme à la maison, il y avait toujours une guitare, j'ai été naturellement attiré vers la musique. " En parcourant les quelques articles consacrés au groupe, les noms de Blonde Redhead et de Papas Fritas reviennent régulièrement à la surface. Alors, Girls In Hawaii serait-il le chaînon manquant entre ces deux formations ? (Antoine exhibe le badge de Papas Fritas épinglé sur son pull) " Blonde Redhead surtout ! Lors de l'enregistrement de l'album nous écoutions souvent le 'Way You Walk' des Fritas, mais nous ne sommes pas vraiment accros à leur musique. En fait, ce sont des groupes qu'on aime bien, parce que leur démarche est très intègre. Ils concoctent leurs disques dans leur coin, sans se mettre de grosse pression… "

Le choix du patronyme Girls in Hawaii soulève inévitablement quelques légitimes interrogations. D'autant plus que lors de leur set accordé au festival de Dour, en août dernier, le public comptait quelques jeunes et jolies filles très fleuries. Serait-ce leur fan club ? " Absolument pas. De temps à autre, il arrive de retrouver ces filles qui portent ces colliers de fleurs. Mais tant que l'initiative n'est qu'épisodique, je trouve qu'elle est chouette. Par contre, j'apprécierais moins si nous devions nous produire constamment devant un public qui se couvre de fleurs et les lancent en l'air en jouant, pourquoi pas, du ukulélé. Parce que notre musique n'a strictement rien à voir avec les traditions hawaïennes. C'est simplement un bête nom qu'on a choisi pour le fun. Notre idée était qu'en vivant en Belgique, à Bruxelles, sous la pluie, il était possible de rêver un peu… "

 

vendredi, 14 novembre 2003 04:00

Il y a toujours un message à faire passer...

Lors de la sortie de leur premier opus éponyme, j'en avais conclu que si vous aimez ou avez aimé Jesus & Mary Chain, Le Velvet Underground, My Bloody Valentine et Joy Division, vous adorerez la musique de BRMC. A cause de leur musique sauvage, ténébreuse et bruitiste, dont les ballades lancinantes, fiévreuses et soniques s'impriment sur un tempo implacable. Mais le Black Rebel Motorcycle Club (NDR : patronyme choisi en hommage au nom du gang de motards emmené par Marlon Brando dans 'L'équipée sauvage', un film qui remonte à 1952) se veut avant tout authentique, reprenant le flambeau de ses illustres prédécesseurs pour perpétuer la tradition du rock'n roll. Et leur second opus, " Take them on, on your own ", en est la plus belle illustration. Rencontre avec Robert Levon Been, chanteur/bassiste et co-compositeur du trio californien…

Alors Black Rebel Motorcycle Club ou BRMC ? A l'instar des formations qui ont réduit leur nom par les initiales, la formation californienne ne risque-t-elle pas, un jour, d'être tentée de suivre le même chemin. "C'est étrange, car à l'origine nous nous appelions BRMC. Mais lorsque nos Cds sont arrivés dans les bacs des disquaires, personne ne parvenait à mettre la main dessus. En fait, ils étaient classés dans le répertoire 'BR' au lieu de 'BL'. Donc, on a dû se résoudre à reprendre le patronyme dans son intégralité. Ce qui est amusant, c'est qu'aujourd'hui tu me demandes si un jour nous pourrions faire le chemin inverse. Franchement, je n'en sais trop rien..."

Black Rebel s'est forgé une réputation de groupe réservé, parlant peu. C'est un peu leur modus vivendi. " Nous avons toujours voulu mettre notre musique en avant plutôt que le groupe. Mais il est exact que depuis quelque temps, on se pose des questions. Notamment depuis que nous avons été invités aux MTV awards. Nous y avions joué 'live'. Et les journalistes, les médias, s'intéressaient plus à notre prestation qu'à la raison pour laquelle nous avions décroché ce prix. J'avais le sentiment que pour eux la musique était devenue accessoire. Qu'ils ne comprenaient pas notre langage. Pourtant, il y a toujours un message à faire passer, même si personne ne prend la peine de l'écouter. Mais il est vrai que pour l'instant, nous sommes un peu à la croisée des chemins… " Etonnant, lorsqu'on sait qu'un jour, un des musiciens du combo a déclaré 'Notre musique signifie plus pour le public, qu'elle signifie pour nous !' Ce qui méritait une explication. Robert reconnaît que cette phrase possède un poids énorme. " Tout dépend de l'interprétation qu'on lui donne. Je ne me souviens plus de l'endroit où on a tenu ce discours, mais nous l'assumons. Lorsque je vois l'étincelle dans les yeux de nos fans, j'y lis le bonheur. Et ils le manifestent plus spontanément que nous. Mais composer, enregistrer, se produire en public et assumer du bonheur en même temps, c'est un peu beaucoup. J'admets que nous produisions un certain effet sur les gens, mais je veux garder mes distances par rapport à ce phénomène…"

" Mais de là à ce que 'Stop !' la première chanson du nouvel opus confesse 'Nous ne vous aimons pas, nous essayons seulement de vous juger', il y a manifestement un pas difficile à franchir. Robert s'explique : " Si je me souviens bien, cette chanson a été écrite à Londres, lors de notre premier périple sur le Vieux Continent. A cette époque, nous étions un peu paranos. Nous nous posions beaucoup de questions. L'intérêt que nous portaient les gens nous paraissait un peu trop soudain. Ils nous considéraient comme le groupe dans le vent. Un hype ! Et nous n'aimions pas beaucoup nous retrouver dans cette position. Lors d'un set accordé dans un petit club à Londres, j'ai eu l'impression que c'était le message que le public nous adressait. Il n'aimait pas vraiment le groupe. Il était venu, non pas pour nous voir, mais pour être vu. Alors, lors d'une jam, sur laquelle reposaient une ligne de basse et le jeu de batterie, j'ai commencé à improviser ces paroles. Je ne pense pas qu'une telle situation pourrait encore se reproduire aujourd'hui, mais si elle survenait encore, je réagirais différemment. En chantant pour eux plutôt que de les haïr. Plutôt que de leur dire d'aller se faire foutre. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer ces mots… 'Stop !' est une chanson qui a été composée sur scène. Nous jouions ce morceau à la fin de chaque spectacle, parce que nous ne voulions pas terminer notre set sur une note calme. Nous voulions qu'elle s'achève sur un mode rock. Avec du volume. Quatre titres sont issus de prestations 'live'. 'Heart & soul', par exemple. Nous avons réalisé les prises à quatre endroits différents : Paris, Tokyo, Londres et… (NDR : à cet instant quelqu'un est entré dans le local pour aller prendre une bière dans le frigidaire. Et j'ai cru comprendre… Los Angeles). Les versions étaient bien sûr différentes ; mais ensuite on a essayé de mettre toutes les pièces du puzzle ensemble en n'en sélectionnant que les meilleures. Pour atteindre une forme d'apogée au niveau du son. On en a fait en quelque sorte, un 'best of'… "

Sur leur nouvel album figure une composition à caractère politique, 'US governement'. A ma connaissance, elle constitue leur seule concession dans ce domaine. Alors, engagement ou accident ? " Tout est accident ! Même se retrouver au sein d'un groupe. En fait, cette chanson a été écrite à nos débuts. Il y a longtemps. A l'époque, nous la jouions déjà 'live'. Très, très fort ! Et nous la réservions à la 'b side' de notre premier disque. Mais au moment où nous allions le sortir, le 11 septembre est arrivé ; et face au désarroi des victimes, nous pensions qu'il était inutile d'en rajouter une couche. Mais au fil du temps, nous avons commencé à la maîtriser de mieux en mieux sur scène ; et, pour ne pas désavouer nos fans, nous en avons conclu qu'il serait ridicule de la cacher sur une flip side… " Paradoxal, lorsqu'on sait qu'à leurs débuts, la formation avait déclaré qu'ils n'avaient pas uniquement l'intention de s'adresser à un public bien ciblé. Aux cool kids, en particulier. Et que s'ils se rendaient compte que c'était le cas, ils changeraient de fusil d'épaule. " Cet épisode remonte également aux débuts du groupe. Nous vivions à San Francisco. Nous étions dans le trou. Mais on essayait d'en sortir. On cherchait à gagner les faveurs du public. Nous n'appartenions à aucune scène. Nous étions considérés comme un groupe local. Bien sûr, je n'ai rien contre les groupes locaux. Mais si à SF il existe de nombreuses scènes impliquant de nombreux groupes, nous avons eu un mal de chien à y trouver notre place. Encore que je me demande si nous l'avons un jour trouvée ou si nous la trouverons un jour. Et je pense que ce n'est pas plus mal. Regarde la 'New York revolution' ! Ou si tu préfères, la musique de la nouvelle génération. Les médias veulent absolument enfermer tous les groupes qui y émargent dans le même sac. Du formatage ! Nous ne voulons surtout pas y être associés. Et encore moins récupérés. C'est une campagne de marketing, à laquelle nous refusons de souscrire ! Nous voulons créer de la musique qui plaise à tout le monde. Depuis la jeune fille au vieillard, plutôt que de cibler un public particulier. 'Cool kids f*****g !'

En parlant de formatage, aurait-il un œuf à peler avec les Strokes, les White Stripes, Interpol, les Warlocks et les Kills ? " Je ne mettrai pas les Kills dans le même sac. Ce sont des groupes qui possèdent d'indéniables qualités artistiques. Mais ils sont différents. Et on n'a pas le même feeling. J'apprécie plus particulièrement les White Stripes, Interpol et les Warlocks. On a joué avec ces derniers à Los Angeles. Devant 20 personnes. Ils sont authentiques et véhiculent un esprit bien personnel. C'est la raison pour laquelle je pense qu'ils sont respectables ; mais on ne peut pas dire que tout ces groupes soient rock'n'roll. Ils font de la pop. Seul leur déguisement est rock'n roll. Ils n'écrivent pas des chansons hymniques qui portent les gens, mais cherchent un mode d'évasion. Pour nous, notre devise est 'Stay awake !' (Restons éveillés !). Maintenant, je suis conscient qu'aujourd'hui, il faut plaire aux jeunes. Et que pour y parvenir, il faut soigner les pochettes, accorder des interviews, remplir les pages des magazines. Mais nous, on veut aller au-delà de tout ce strass. Avoir une démarche plus profonde… " Peut-être dans l'esprit des Stones. A cet égard, 'We're all in love' me semble tellement hanté par l'esprit des Stones ? Et en particulier par la composition 'Gimme shelter'… " C'est la meilleure chanson que les Stones ont écrite depuis 1970 ! On ne nie pas l'évidence. Et il est vrai que nous essayons de faire revivre l'esprit de cette époque. Dans le domaine de l'amour, tu peux être en compagnie de quelqu'un, mais en même temps très éloigné de cette personne. Et cette tension est terrible. Mais dans le même ordre d'idées, lorsque tu es éloigné de cette personne, tu ressens de l'espoir, de l'optimisme, au plus profond de toi-même. Il existe en nous cette idée d'euphorie de l'amour, lorsque vous êtes éloigné de l'autre. Comme si vous viviez une profonde angoisse. Du 'non dit' ! Car vous pouvez côtoyer l'autre, sans déclarer votre flamme. Cette situation existe. Vous ne pouvez pas la voir, l'entendre ou la toucher, mais vous savez que ce sentiment brûle au plus profond de votre âme… "

Lorsqu'on écoute la musique de BRMC, on ne peut s'empêcher de penser au Velvet Underground, à Joy Division et surtout à Jesus & Mary Chain. Les prestations 'live' baignent même dans un nuage de fumée, comme chez le défunt J&MC. Des comparaisons qui reviennent régulièrement chez la plupart des journalistes. Mais qu'en pense notre interlocuteur ? " Je ne sais pas. Contrairement aux apparences, les comparaisons, ce n'est pas mon fort. Chacune de ces formations pratique de la bonne musique. Ce sont, quelque part, des légendes. Et être comparés à ces légendes, c'est un compliment. D'autre part, il y a sans doute une certaine paresse de la part des médias qui se contentent de telles analogies. Car, il existe autre chose derrière tout cela. Maintenant, il est exact que tous les groupes passent par le stade des comparaisons ; c'est la transition nécessaire avant de parvenir à acquérir sa propre identité…" 

Par contre, Robert voue une grande admiration au défunt groupe britannique The Verve. " Un groupe génial, expérimental. Qui était parvenu à pousser le son dans ses limites. Un concentré d'énergie. Aussi bien à travers la musique que les lyrics. Mais lorsque Nick McCabe est parti, tout s'est écroulé. A ce moment là, je me suis rendu compte que l'univers de la musique avait perdu quelque chose de vital. Tout ce qui a suivi 'Nothern soul' n'a plus jamais eu la même dimension. Triste ! Ce groupe était fantastique, parce que sa musique évoluait sans cesse. J'ai assisté à trois de leurs sets 'live', dont un à San Francisco. C'est ce que j'ai vu de meilleur sur scène à ce jour. Tout comme le Primal Scream… " Ah, bon ! (NDR : le seul concert de Primal Scream, auquel votre serviteur a assisté fût tout bonnement catastrophique. Il y a presque 20 ans. A l'AB de Bruxelles. Je lui ai donc fait part de mon étonnement. Et il s'est simplement mis à rire. Faut croire que la bande à Bobby Gillepsie a fait d'énormes progrès sur les planches. Enfin, au bout de deux décennies, ce serait quand même dommage de ne pas être parvenu à s'améliorer. Attention, je parle bien de prestation scénique ! Les albums de Primal Scream sont, pour la plupart, de petits bijoux. Dont acte !)

Petit détail amusant, le père de Robert, n'est autre que Michaël Been, le leader du défunt Call, une formation fondée en 1979, dont le premier opus est une petite merveille. Ce qui avait d'ailleurs, à l'époque, poussé Peter Gabriel à les soutenir. J'avais même lu, dans un article, que Michaël était devenu le manager de BRMC. Bob rectifie. " Non, pas du tout. Il est le responsable du mixing lors de nos tournées " Donc, quelque part, il apporte son expérience au groupe. Robert semble assez gêné d'en parler. " J'ai beaucoup de mal à expliquer sa contribution. Je savais qu'il était capable de faire du rock'n'roll. Mais il est âgé de 47 ans. Il est difficile de parler de son père quand il ne fait pas un métier comme Monsieur tout le monde. Qu'il n'est pas garagiste ! Je me mets à sa place. On attend que je confesse qu'il m'a procuré des conseils, mais non, ce n'est pas le cas. Il mixe, et puis c'est tout. Le monde de la musique est tellement chaotique. Il change constamment. Dans ce domaine, il n'existe pas de règle d'or. Ce n'est déjà pas facile de parler de nous. D'expliquer les raisons pour lesquelles vous prenez telle décision, signez sur tel label. Alors, parler de son père… Je pense que du moment que vous fonctionnez à l'instinct, le reste… "

Merci à Vincent Devos

 

samedi, 08 novembre 2003 04:00

Nous ne sommes pas des copi(ll)eurs

Bien que vivant à Londres, les Raveonettes nous viennent du Danemark. Un duo partagé entre Sune Rose Garner (NDR : le mec) et Sharin Foo (NDR : la fille, et quelle belle fille !) qui voue un véritable culte à l'imagerie des 50's et des 60's ; mais dont la musique semble à la fois influencée par la noisy de Jesus & Mary Chain, la surf music des Beach Boys, le rock'n roll de Buddy Holy et les groupe féminins qui ont sévi au cours des sixties, tels que les Crystals ou les Ronettes. Pas pour rien que Richard Gottehrer (Blondie, Go-Go's) a accepté de produire leur dernier album, alors qu'il avait déclaré, il y a belle lurette, avoir mis un terme définitif à sa carrière. Encore que sa volte-face méritait une explication…

Mais tout d'abord plantons le décor. L'interview se déroule en compagnie de deux correspondants d'un autre website. Je fais face à Sharin. Qui va mener les trois quarts de l'interview. Mes genoux pratiquement collés contre les siens. Impressionné par sa beauté toute scandinave, j'affiche une fébrilité inhabituelle. Ce qui n'empêchera pas la conversation d'être émaillée de grands éclats de rires… Oui, justement, comment expliquer la présence de Richard Gottheherer à la mise en forme de 'Chain gang of love' ? " Nous avons rencontré Richard à Berlin. Nous y avons fait connaissance. Et au fil de la conversation, il s'est épanché. Il a abondamment parlé des sixties, et puis du bon temps qu'il avait passé en compagnie de Richard Hell & The Voivoids. Fatalement, je lui ai parlé de notre musique. Précisant qu'elle était inspirée par les 50's, et en particulier par les groupes de filles de cette époque. Et qu'en outre, nous aimions ce qu'il avait réalisé en leur compagnie. Nous avons gardé le contact, et nous lui avons transmis une démo. Il nous a répondu qu'elle lui plaisait et nous a suggéré de travailler ensemble sur ce projet. Ainsi, nous sommes donc parvenus à le sortir de sa retraite… "

Lorsqu'on écoute la musique des Raveonettes, on ne peut s'empêcher de penser à celle de Jesus & Mary Chain. A cause de leur art à rendre leur noisy mélodique. A Suicide aussi. Enfin, à la musique des eighties, en général. Et puis aux groupes féminins qui ont émaillé les sixties, tels que les Go Go's, les Cookies et les Angels. Des influences que revendique d'ailleurs le duo. " Nous en sommes mêmes fiers, parce qu'elles sont évidentes à l'écoute. Nous n'avons pas peur de le proclamer. Et on peut même y ajouter Buddy Holy, les Everly Brothers et Television. Toutes ces références s'y retrouvent. En mélangeant toutes ces sonorités qu'on aime, on est parvenu à créer notre propre style, quelque chose d'original. Par contre, nous ne supportons pas qu'on nous dise que fassions du copi(ll)age. Nous ne sommes pas des copi(ll)eurs, nous écrivons nos chansons… " Pourtant, dans le futur, le duo n'envisage pas de confier la production à un des frères Reid (NDR : les deux, ce serait un peu difficile, puisque les frangins sont en bisbille depuis un bon bout de temps). " Nous rêvons de pouvoir travailler un jour sous la houlette de à Phil Spector. Ce serait beaucoup plus intéressant, je pense "

Chez les Raveonettes, l'imagerie a une grande importance. Suffit d'analyser la pochette de ‘Chain gang of love’, pour s'en rendre compte. L'imagerie influencée, à l'instar des Cramps, par les films d'épouvante et de série b ; mais aussi les thrillers d'Alfred Hitchcock et de Roger Corman. " Oui, nous sommes des fans de ces films. Surtout ceux des fifties. Ces vibrations cinématographiques correspondent très bien à notre musique. Nous aimons, en outre, restituer cette iconographie, comme des affiches de cinéma. Elle donne également un sens à notre musique… " Mais alors, quel est le duo qui mérite le titre de Bonnie & Clyde du rock'n roll ? Les White Stripes ? Les Kills? Ou les Raveonettes? Une question qui déclenche l'hilarité générale. " Les Kills! Parce que leur musique transpire la plus forte connotation sexuelle… " Un groupe que les Raveonettes apprécient beaucoup. Mais aussi Interpol et les Warlocks. Certains médias ont même écrit que le duo avait confessé que tous ces groupes avaient de nombreux points communs avec eux. Ce qui surprend très fort Sharin. " Qui a dit ça ? Moi ? Je ne pense pas avoir un jour effectué une telle déclaration. Ce que nous avons en commun ? Rien avec Interpol. Nous les apprécions beaucoup, et c'est réciproque. Nous avons tourné et fait la fête ensemble. Les Warlocks ? Le mur de son ! Un son sonique et très intense. Mais notre sensibilité est davantage pop, davantage noisy, davantage bruyante. Les Kills ? C'est un duo comme nous qui essaie de trouver la chanson simple, efficace et immédiate. Composé d'un garçon et d'une fille. Qui chantent. Dont l'attitude est sexy. Notre approche du retour aux roots est similaire. Mais nous évoluons à quatre sur les planches…"

Paradoxalement, les Raveonettes ont dû attendre de s'imposer sur la scène internationale avant d'être reconnus dans leur pays. Sharin confirme. " Il est très difficile de mener une carrière au Danemark lorsqu'on pratique une musique alternative. En fait, les Danois éprouvent toutes les peines à faire le premier pas lorsqu'ils sont confrontés à la nouveauté. Ils attendent toujours la reconnaissance dans les pays anglo-saxons pour leur emboîter le pas. Maintenant nous y sommes également populaires. Nos chansons passent enfin à la radio et le public achète nos disques. "

Pour composer leurs chansons, les Raveonettes se sont imposé des règles : pas plus de 3 minutes pour une chanson (ou exceptionnellement) et un maximum de trois accords. Pourquoi ? Sharin nuance : " Nous préférons parler de canevas plutôt que de règles. Nous avons imposé cette trame sur notre premier mini elpee ('Whip it on'). A l'époque, Sune en avait un peu marre de la musique. Surtout celle qui était surproduite. Et puis il traversait une période de déprime. Il a donc voulu revenir à quelque chose de plus basique, de plus simple. Finalement, en imposant des contraintes, on a tendance à devenir plus créatif. A se fixer des défis. Et à parvenir à repousser nos limites. C'est un peu comme chez les écrivains ou les journalistes. A qui on impose un nombre de lignes. Ou un peintre. Qui décide de n'utiliser que certaines couleurs… Toutes nos chansons sont écrites avec la même clef. En si bémol pour le mini elpee et en si bémol majeur pour le dernier opus. D'une durée de maximale de trois minutes. Et avec un maximum de trois accords. Enfin, sur 'Chain gang of love', on a un peu cassé le canevas. Certaines plages comptent plus de trois minutes et débordent jusqu'à quatre accords. Ces lignes de conduites n'ont pas été élaborées comme des contraintes, mais des outils pour explorer… " Et en 'live' alors ? " Nos sets sont régis par des règles très strictes. Nous essayons de recréer le même son que sur le disque. Un peu comme si c'était une bande qui défilait… " Ah bon !… Dune Rose Wagner est entré dans la loge depuis quelques minutes, et tout en se tenant en retrait, il reste attentif à la conservation. Et justement, lorsque la conversation se porte sur Jack Kerouac, auquel on lui prête une manière similaire de composer, il se manifeste. " Ce n'est pas vraiment au niveau des lyrics, mais de la façon dont il écrivait. A cause de la spontanéité du genre 'stream of consciousness', si vos préférez. La voie mouvante et insaisissable de la conscience. Et donc, j'écris très vite, sous une forme qu'on pourrait qualifier d'écriture automatique…"

Merci à Vincent Devos.

 

 

 

 

Supergrass est, pour l'instant, allergique aux interviews. Surtout Gaz Coombes et Mickey Quinn, respectivement chanteur/guitariste et bassiste du groupe. C'est donc Danny Goffey, le drummer, qui les a remplacés au pied levé. Si certaines questions allaient inévitablement demeurer en suspens, cet entretien devait au moins permettre de rencontrer un autre son de cloche. Ce fut rarement le cas. En fait, le trio (passé depuis l'arrivée du frère de Gaz, à un quartet), s'est fabriqué une telle carapace, qu'il devient de plus en plus difficile de lui tirer les vers du nez. Difficile, pourtant, de comprendre qu'on ne puisse récolter l'une ou l'autre info, au sein d'un terreau aussi fertile que le Supergrass ( ?!?!? ). Heureusement, en creusant un peu, on finit toujours par trouver…

' Life on other planets' constitue le titre de leur quatrième album. Un titre qui en vaut bien un autre. Encore qu'on aurait pu croire qu'il serait une réponse, à peine voilée, aux médias, coupables de les avoir imaginés figurants dans le film 'La planète des singes'. Ce n'est pas le cas. La science-fiction n'est pas la tasse de thé de Danny. D'ailleurs sa réaction fuse, lorsqu'on lui parle de 'La machine à remonter le temps' d'H.G. Wells ou de 'La guerre des étoiles' de Georges Lucas : " A mon avis, c'est toi qui viens d'un autre monde ! " Réponse facile, il faut l'avouer. Même le surnaturel n'a pas l'air de le chiffonner. Sur 'Brecon beacons', les lyrics font pourtant des références bizarres aux sorcières galloises. Danny s'explique : " La chanson est inspirée d'un fait divers imaginaire qui s'est produit dans une petite vile du Pays de Galles, au sein de laquelle une fille a été assassinée. Les sorciers étaient accusés. Or, ce crime avait été commandité par la municipalité. C'est même un policier qui avait commis le crime. Mais la rumeur persistante était parvenue à jeter le discrédit sur des innocents. Même si c'était des sorciers… " En y réfléchissant bien, cette histoire tient bien la route et aurait même pu faire l'objet d'un faits divers…

Mais qu'est ce qui inspire essentiellement les lyrics des chansons ? Pas la politique, en tout cas. La guerre en Irak ? La position de Tony Blair dans ce conflit ? Pas davantage. " Nous avons notre avis personnel sur le sujet, mais nous ne connaissons pas suffisamment la situation et les enjeux pour prendre position. Ce ne serait pas honnête de notre part. " Alors ce n'est pas demain la veille que Supergrass composera une chanson à caractère socio-politique. " C'est vrai que nous pourrions davantage nous consacrer aux questions du bien être social. Nous essayons d'y apporter notre écot, en participant aux concerts caritatifs. Mais de là à écrire un texte sur le sujet… Tu sais, on ne comprend pas toujours ce qu'on raconte dans nos chansons. Ce qui s'explique facilement, lorsqu'on sait que certaines d'entre elles sont écrites par différents intervenants. Ce qui justifie, aussi parfois qu'une même chanson est susceptible d'avoir une signification différente. Aussi bien celles et ceux qui écoutent que pour les musiciens… "

Les relations avec la presse (NDR : surtout britannique) ne sont donc pas au beau fixe, pour l'instant. Faut dire que Gaz a déclaré récemment qu'au plus les groupes ou artistes devenaient médiocres, au plus ils prenaient de la place dans leurs colonnes. Pensait-il à Oasis en faisant cette déclaration ? Danny rectifie : " En fait Gaz parlait surtout des tabloïds. Tu sais cette presse qui passe son temps à photographier les artistes accompagnés de jolies nanas. Ce n'est pas notre truc. Mais c'est vrai que si elles ne posaient pas en notre compagnie, personne ne voudrait nous photographier… " (rires)

Sans la musique, les membres de Supergrass vivraient probablement comme des reclus. " Parce que notre situation nous a obligé à parler avec vous. Lorsque nous étions jeunes, nous sortions beaucoup à Oxford. C'était avant que nous ne devenions aussi connus. Nous étions et nous sommes toujours des êtres sociables. Notre vision de l'existence n'est pas négative. Mais pour nous, la vie serait très difficile sans la musique. Nous serions probablement au bord du suicide. Probablement… (rires)… car nous ne sommes pas foutus de faire autre chose… " Mais comment un (super)groupe comme Supergrass parvient à décompresser ? En général, les artistes qui ont atteint un statut semblable, se réfugient dans le cocooning. Danny nuance " Tout dépend si tu es déprimé… Je ne suis pas nostalgique et préfère regarder vers l'avant. Personnellement, je préfère m'extérioriser. Sortir et boire un coup… ouais ! "

En chroniquant leur dernier opus, j'avais conclu que Supergrass n'en finissait plus de revisiter l'histoire de la pop britannique, adressant, pour la circonstance, quelques clins d'œil au glam de Bowie et de Bolan. Et, empruntant même, sur 'La song', l'un ou l'autre riff aux Stanglers. " Oui, mais après 8 années d'existence, on peut quand même affirmer que le groupe s'est forgé sa propre identité. Nous ne voulons pas piquer les idées des autres, même si on ne peut nier l'influence de tel groupe ou de tel artiste. La musique de Bowie est intemporelle. On peut écouter n'importe laquelle de ses chansons. L'oublier un certain temps. Et puis y revenir. Elle plaira toujours autant. J'apprécie aussi beaucoup le rythm'n blues. Sly & The Family Stone, Marvin Gaye. Mais nous écoutons tellement de choses différentes. Nous n'avons pas de préjugés, pourvu que ce soit bon… " Originalité, cet elpee est parsemé de bruitages curieux : des oiseux qui pépient, des moutons qui bêlent, etc. " C'est parce qu'on est légèrement tarés. Parfois il existe trop d'espace entre les plages. Et en réfléchissant à la question, on s'est dit qu'on pouvait y glisser des bruits d'animaux. C'est sans doute de l'enfantillage ; m'enfin… "

Danny aime jouer des drums sur un tempo rapide. Il a l'habitude de jouer de cette manière. Mais sur le dernier opus, quelques titres sont imprimés sur un tempo plus lent. " Gaz et Mickey préfèrent jouer plus lentement, plus doucement. Mais c'est plus difficile pour moi. Jouer vite est plus marrant. J'y prends vraiment mon pied… " Le 9 décembre dernier, Taylor Hawkins, le drummer de Foo Fighters est monté sur scène pour y remplacer Danny, lors d'un concert accordé à Amsterdam. " En effet, nous étions à la même affiche. Et Taylor était venu me voir avant le concert, pour me demander de lui refiler quelques petites astuces techniques. Il a encore besoin d'apprendre. Au cours du rappel, je lui ai fait signe de monter sur les planches. Et il s'est mis à jouer très, très vite. A la fin du morceau, je lui ai sauté dessus et je l'ai aplati. Dave Grohl s'est alors fâché, en me criant 'Ca ne va pas la tête, saute pas sur mon batteur !' "... (rires)

Merci à Vincent Devos.

Quelle est la chanson que Danny préfère chez :

Bowie ? " Hang on to yourself "

Curtis Mayfield ? Il mime, mais ne se souvient plus du titre.

Smiths ? " Asleep "

T Rex ? "Ride the white swan"

Stone Roses ? "Bye bye badman"

Happy Mondays ? "Wrote for luck"

JJ Cale ? Passons le mot grossier…

The Who ? " I can't explain "

The Beatles ? "Helter skelter" et "Happiness is a warm gun"

The Kinks ? "Thank you for the days"

Supergrass? "Richard the Third"

samedi, 30 août 2003 05:00

La politique est un moteur...

" Dance to the underground " constituait le nouvel anthem punk funk de la fin 2001. Dans la foulée, le quintette de New York commettait son deuxième opus l'an dernier, " Gotham ! ". Personnellement, je dois avouer qu'à première écoute, ce disque ne m'avait pas trop accroché. Ce n'est qu'après avoir assisté à leur set 'live' accordé en avril denier, à l'Aéronef de Lille, que je suis tombé sous le charme de leur musique. Et tout naturellement je suis retourné vers l'album, en y découvrant toutes les facettes qui m'avaient alors échappées. Faut dire que j'avais été assez impressionné par la prestation du percussionniste, PJ. Il communique tellement de feeling, de chaleur, de couleurs, aux compositions. Une impression confirmée par leur prestation époustouflante exécutée par la formation lors du dernier festival Pukkelpop. A cette occasion, PJ O'Connor nous avait accordé un entretien, ma foi, fort intéressant.

A l'origine, Radio 4 était réduit à un trio (Greg Collins aux drums, Anthony Roman à la basse et Tommy Williams Jr. à la guitare, ces deux derniers se partageant les vocaux). PJ et Gerard Garone, le claviériste, sont arrivés un peu plus tard. C'est d'ailleurs depuis leur intégration que leur punk funk a pris une orientation plus groovy. A leurs débuts leur style était bien plus radical. Mais comment on réagi les autres membres du groupe à ce changement ? PJ raconte : " La métamorphose s'est opérée spontanément. Il faut d'abord qu'à NYC coexistent une scène consacrée au hip hop et aune autre à la musique électronique. Et Anthony aime chevaucher les deux styles. C'est aussi un peu cela la signification de Radio 4 : quelque part entre les deux. La progression s'est effectuée naturellement sur la chanson 'Dance to the underground'. Avant que je ne débarque dans le groupe. Elle est d'abord sortie sous la forme d'un EP aux States. Nous avons piqué les idées du post punk, là où il s'est arrêté en 1981. Mais on n'a pas voulu faire du revivalisme. Aussi on lui a donné une nouvelle orientation. Il était donc évident que nous allions prendre cette nouvelle direction, après la sortie de ce titre… "

A partir de ce moment, la musique est devenue plus dansante. Le groupe a même déclaré récemment que dans le futur elle le sera encore plus. PJ embraie : " Tout à fait. Sous le nouveau line up, il y aura plus de public qui va taper du pied (NDR : il joint le geste à la parole). 'Dance to the underground' et 'Struggle' sont des appels au groove. Le disco a un son groovy. Le punk recèle une face groove disco. Ce qui nous intéresse, c'est que le public parvienne à prendre son pied, notamment en dansant. Nous allons donc bien accentuer cette tendance… " On comprend ainsi beaucoup mieux pourquoi Tim Goldsworthy et James Murphy, habituellement plus habitués à travailler avec UNKLE ou Primal Scream, ont produit 'Gotham'. " Leur manière de travailler est tout à fait unique. Sur 'Gotham !' je joue des congas sur quelques morceaux. Lorsque j'ai réécouté les bandes, quelle n'a pas été ma surprise de ne plus les entendre ! En fait, ils les avaient enlevés, puis replacés sur d'autres compositions. Donc, vous enregistrez un album, vous leur refilez la matière première, et vous leur laissez faire leur popote. C'est un peu comme si vous donniez une esquisse en noir et blanc à un artiste, pour qu'il y mette de la couleur… "

Radio 4, est le titre d'une composition de PIL, Radio 4 aurait-il des affinités avec l'infâme John Lydon ? " Les affinités sont uniquement musicales. Dernièrement les Sex Pistols ont joué à New York, alors que nous tournions en Europe. Il répondait à une interview, lorsque note single est passé à la radio. Sans se soucier de l'entretien, il a déclaré que nous étions occupés de nous faire un fameux paquet de fric avec cette chanson. Et il pensait au fric qu'il aurait pu se faire s'il avait écrit cette chanson. Ce type est épouvantable, quelqu'un qu'on cherche à éviter. J'ai parfois l'impression qu'il tire une certaine gloriole à décevoir… " Radio 4 se réclame donc du punk. Mais le considèrent-ils comme une mentalité, une mode ou un son ? " Le punk est une mentalité sonore ! Des groupes comme Gang Of Four et les Replacements ont eu une influence énorme sur le groupe. Wire aussi. Et lors de ce festival, nous avons eu le bonheur de les rencontrer. Nous sommes toujours émerveillés devant ce groupe. Ils constituent un exemple pour nous. Leur musique également. Et bien sûr le Clash. C'est aussi un mode de vie. Le DIY. La créativité est un élément indissociable chez Radio 4. Dans ce groupe, il n'y a rien de facile. C'est un peu l'attitude punk. La mode va et vient. Vous avez beau porter des vêtements, ce qui compte, c'est la façon dont le cœur est habillé. " En cherchant à rendre leur musique à la fois furieuse, politique et sexy, Radio 4 marcherait donc sur les traces de Big Audio Dynamite ? PJ acquiesce. " Oui, tu as raison ! Ta réflexion est intéressante. Tout d'abord, l'aspect sexuel de la musique procède des lignes de basse, des drums et des percussions. Dès qu'on entre dans le domaine de la danse, on touche au primal. Le sexe, le rythme et la batterie sont les fondements de la création. Ce qui explique pourquoi nous aimons Big Audio Dynamite ! Mais il est beaucoup plus important de se consacrer à la politique locale, parce que c'est la façon la plus facile de toucher au changement. A contrario de G.W. Bush, on se bat sur ce plan. C'est ce combat qui nous intéresse. Là où on vit. Strummer, Paul Westererg, Dylan et Springsteen se préoccupaient d'événements qu'ils connaissaient et qu'ils comprenaient. Ce sont des modèles pour Anthony, dans le domaine des lyrics. Il n'accorde guère de place à la fantaisie dans ses textes. Il cherche à transmettre des messages importants. C'est aussi la mission de 'Gotham !'. "

Chez Radio 4, la politique est en quelque sorte un moteur. C'est même le comportement du pouvoir administratif de New York qui les a poussés à écrire des textes aussi engagés. A dénoncer ce qu'ils ont vu et vécu. " A la fin des 70's, Clement Burke, le drummer de Blondie, avait annoncé la couleur. Il avait prévu ce qui aller se produire à New York. A Omaha, dans le Nebraska ou à Detroit, les groupes ont le temps d'écrire des chansons sur ce qui se passe. De bonnes chansons. Ils ont même le temps de glander. A Manhattan, les loyers sont trop élevés. Il y a toujours quelqu'un pour frapper à la porte pour te dire qu'il te reste 5 minutes. Ce qui explique pourquoi les habitants émigrent vers Brooklyn. Et que nous les avons imités. L'administration Giuliani, c'était un peu le Big Brother. Un jour, un journaliste du New York Times a écrit que si vous apercevez le sommet de l'Empire State Building, c'est que nous vous apercevons. Il est affolant de devoir subir un pouvoir aussi importun, indiscret. Il empiète même sur votre vie privée. Evidemment, les attentats du 11 septembre continuent de nous affecter. Et il fallait s'attendre à ce que des tas de chose changent. Mais pas dans le sens qu'on imaginait. Je fréquente un club, à cause des lois sur les cabarets. Il n'y a plus moyen de faire la fête. Parfois en pleine soirée, alors que le public est encore occupé de danser, la police vient décréter la fermeture de la salle. C'est absurde et injuste en même temps. On ne peut même plus fumer dans les bars de NY. C'est aussi la raison pour laquelle on est parti à Brooklyn. "

Radio 4 aurait-il trouvé la balance exacte entre l'âme du gospel, l'accessibilité de la new wave et l'attitude du post punk ? " Pas encore. Mais, c'est notre objectif. Mais lorsque nous l'aurons trouvé, cela sonnera le glas du groupe. C'est comme si nous avions accompli notre mission ; atteint la quête du 'Graal', si tu préfères ! "

Merci à Vincent Devos.

 

mercredi, 31 décembre 2003 04:00

La bonne musique se fait rare aujourd'hui.

‘Earthquake glue’ constitue le quinzième album de Guided By Voices. Une formation dont le leader, Robert Pollard, demeure le seul membre originel. Il en est aussi le leader, le compositeur et le chanteur. Avant de se lancer dans l'aventure GBV, Bob était instituteur. Au départ, c'est à dire en 1993, ce n'était d'ailleurs qu'un hobby. Mais progressivement, le public a commencé à s'intéresser à leur musique. Qui sera ultérieurement décrétée lo fi. Pourtant, GBV n'imaginait même pas pratiquer de la lo fi. Simplement, faute de moyens, ils enregistraient sur un quatre pistes. D'ailleurs, l'histoire a failli s'arrêter au bout du sixième elpee. A cause d'une situation financière que la formation va sauver en dessinant ses propres pochettes, à la main…

Robert revient sur cet épisode : " Ce disque devait être notre dernier. On en a enregistré 500 copies. Et on a dessiné les pochettes. Les 150 premières étaient élaborées. Parfois agrémentées de timbres. Puis on s'est un peu essoufflé. Et je regrette de ne pas en avoir conservé davantage. Il doit m'en rester quatre ou cinq exemplaires. Certaines personnes m'ont proposé de leur revendre à 1000 $ US pièce. Peut-être que dans le futur on recommencera l'opération. Je ne sais pas… " Les aventures insolites, le groupe les a cumulées à ses débuts. Pour le fun. Ainsi, afin de se créer un press book, le groupe n'avait rien trouvé de mieux que d'inventer ses propres interviews et d'organiser ses propres sessions de photos. " On pensait que c'était la meilleure manière de se faire connaître. On espérait ainsi que quelqu'un aurait pris la peine de nous écouter. En fait, on n'imaginait pas que nous avions du talent. Avec le recul, je me rends compte que les questions n'étaient pas bonnes. Et les réponses non plus ".

La lo fi, Robert reconnaît que le groupe en pratiquait à ses débuts. A une époque où le groupe était inconnu. D'ailleurs lorsque le public a découvert Pavement, il y a belle lurette que GBV en avait fait son pain quotidien. Et par la force des choses, le groupe a été intégré au circuit. Robert acquiesce : " Oui, nous avons fait partie du mouvement, mais nous n'en sommes pas les précurseurs. Je crois qu'il faut en attribuer la paternité à Robert Johnson. Je n'ai cependant jamais considéré GBV comme un lo fi band. En fait, nous n'avions pas suffisamment d'argent pour enregistrer en studio. Personnellement, j'estime que la lo fi est l'extension ultime du punk. Pas besoin d'être un virtuose du manche ni d'être un grand technicien de l'enregistrement pour le pratiquer. Il y a un bon bout de temps que nous ne pratiquons plus ce style musical. Je ne dis pas que nous n'y reviendrons pas un jour, mais je me vois mal retravailler avec un quatre pistes ". Propos confirmés par la mise en forme des derniers opus du groupe. Et en particulier 'Isolation Drills', produit par Rob Schnapf (Beck, Elliott Smith) en 2001, et surtout 'Do the Collapse', par Ric Ocasek, en 1999. Depuis 'Universal Truths & Cycles', paru l'an dernier, la production est assurée par le groupe et Tim Tobias, le frère du nouveau bassiste. Dans leurs studios Cro-Magnon, à Dayton (Ohia). Bob précise : " Sur le test pressing que tu as reçu ne figure pas notre single US 'My kind of soldier'. Nous l'avons ajouté. Il s'agit de la seule chanson que nous n'avons pas produite. Elle l'a été à Chicago, dans les studios de Steve Albini ". Mais pourquoi ne plus avoir fait appel à Ric Ocasek ? " Parce que nous souhaitions avoir le contrôle de notre musique. Pour travailler avec Ric, nous avons dû nous rendre dans ses studios dans le Tennessee. Le son y est trop fini, trop uniforme. Et nous préférons que chacune de nos chansons soit un peu différente. Qu'elle ait du relief ! D'autre part, Ric est une rock star. Il a la classe et mène un certain train de vie. Il bosse en col blanc. Le second en bleu de travail. Avec Ric, le climat était austère ; il ne nous aurait jamais suggéré de boire un coup. Au contraire, il nous en aurait empêchés. Etait-ce dû aux injonctions du label ? Je n'en sais rien ! Toujours est-il qu'en compagnie de Tim, c'est l'inverse, il nous arrive de s'arrêter pour décompresser et de prendre un verre. C'est plus cool ".

Malgré son départ en 1997, soit après l'enregistrement de 'Mag Earwhig!', Tobin Sprout et Robert sont toujours en bons termes. D'ailleurs, ils continuent à travailler sur un projet commun : Airport 5. Simplement, la méthode est un peu différente, puisque Tobin qui habite aujourd'hui dans le nord du Michigan, à neuf heures de Dayton, compose la musique dans son studio 'Fading Captain Series'. " Lorsqu'il a terminé, il me transmet les maquettes pour que j'y ajoute les lyrics. Puis nous travaillons les mélodies. Ce système fonctionne bien. J'ai utilisé la même méthode, l'an dernier, pour concocter un album en compagnie de Mac Mc Caughan de Superchunk, 'Go back snowball'. J'aime ce type de collaboration. Tobin est un chic type. C'est bien de rester en contact. Il manque à nos fans… "

En général, les artistes détestent qu'on leur attribue des influences, qu'on cause de leurs références. Pour Robert, ce n'est pas un sujet tabou. Au contraire. Il est même flatté qu'on trouve à son dernier opus, 'Earthquake glue', des affinités avec le Who voire avec le Genesis de Peter Gabriel. Le Who ? Parce que c'était un groupe à hymnes. Et Bob d'ajouter : " 'Who's next' et 'Quadrophenia' sont les albums que je préfère chez le Who. Nous reprenons même 'Baba O' Riley', sur scène. J'ai toujours été fasciné par la puissance de leurs cordes. Sur scène, je balance le micro, un peu comme Roger Daltrey. Oui, définitivement, le Who est une influence majeure. Et puis, nous avons encore besoin d'eux, n'est ce pas ? Genesis ? Leurs quatre premiers elpees sont excellents. Tout le monde est étonné que j'en parle. Parce que leur influence n'est pas très évidente. C'est vrai, qu'elle se limite aux lyrics et aux mélodies. Parce qu'à l'époque, ce type de prog rock accouchait de très longues compositions. On avait même l'impression qu'un seul morceau était découpé en plusieurs chansons. J'apprécie moins le travail de Peter en solo. De cette scène prog, j'ai beaucoup aimé le King Crimson, et puis aussi Vandergraaf Generator. Enfin, je n'ai pas peur de dire que j'aime le Queen ". Une chose est sûre, Bob prend plus son pied à l'écoute de vieux albums qu'à travers la scène contemporaine. " Aujourd'hui, les musiciens pensent plus à la technologie et au recyclage. A mon avis, ces concepts ne correspondent plus à l'esprit du rock. Leur vision est trop à court terme. J'ai même parfois l'impression d'avoir déjà entendu les mélodies. Leur progression de cordes est fatigante. Evidemment, je dois reconnaître qu'il est plus difficile de faire preuve de créativité, aujourd'hui. De se renouveler. Pour l'instant, j'entends trop rarement de bonnes chansons. Il y en a certainement, mais je n'ai plus la patience de fouiller dans les bacs des disquaires. La bonne musique se fait rare aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle je préfère écrire des chansons moi-même. Je ne prétends pas qu'elles sont toutes bonnes. Mais je m'efforce d'y parvenir. Je suis peut-être resté coincé dans l'univers des années 60 et 70 ". Paradoxal, mais les mélodies des nouvelles compositions d' 'Earthquake glue' ne sont pas immédiatement contagieuses. Robert s'explique : " Lorsqu'on accroche instantanément, l'effet à tendance à disparaître assez rapidement. Un bon album nécessite plusieurs écoutes pour se l'approprier. A l'instar de tous les grands elpees que j'ai pu écouter. Ce qui signifie que j'ai peut-être gagné en maturité, en tant que parolier. Aujourd'hui, j'attends que la chanson soit terminée avant de la présenter au groupe. Aussi bien sur le plan de la structure qu'au niveau des textes. Je n'écris plus aussi rapidement qu'auparavant. C'est vrai que les idées me viennent tout de suite. Mais j'ai appris à prendre le temps de la façonner, à devenir plus patient afin que de m'assurer que le produit soit bien fini. Ce qui explique que je prends plus de temps pour écrire, qu'auparavant. Et puis mes chansons ont tendance à devenir plus longues. Pas trop longues, quand même. Pas de 20 minutes comme dans les 70's. Trois à quatre minutes suffisent. Pas davantage. "

Pour compléter le tableau, sachez que Robert apprécie beaucoup Lou Barlow et Colin Newman. Le premier, parce que c'est un bon songwriter qui possède une voix fort intéressante. En pleine phase lo fi, ils ont partagé la même scène. " Mais on ne savait pas toujours qui devait ouvrir le concert pur l'autre. A l'époque, nous avons rencontré de sérieux problèmes de communication ". Il aime le travail solo de Colin Newman. Wire aussi, évidemment. " Je suis content que le groupe se soit reformé avec de nouvelles idées. Ce n'est pas parce que le groupe s'était séparé que je ne m'intéressais plus à leur sort. Personnellement, j'estime qu'il s'agit d'un des groupes les plus intègres sur la scène rock. C'est le genre de groupe qui ne commet pas d'erreurs, même s'il a accompli des choses que j'aime moins. Je les apprécie à leur juste valeur. L'intelligence du groupe est d'être parvenu à se ressourcer sans trop de bouleversement. Le changement dans la continuité, quoi ! "

Les musiciens de GBV ont participé au tournage d'une vidéo des Strokes. " Parce que ce sont des bons amis " rétorque Robert. " Ce sont des fans de GBV. Et nous sommes fans des Strokes. Au départ, je n'étais pas chaud pour y participer. Mais le management nous y a forcés, sans quoi, ils l'auraient refilé à Weezer. Nous ne voulions pas que ce soit Weezer qui nous dame le pion. Et on a collaboré à cette vidéo… "

Merci à Vincent Devos