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Earth Recordings sort une édition limitée de 4LP/8CD consacrée à Bert Jansch enrichi d’un livre de 40 pages. L’anthologie recèle 147 titres rares et inédits - des spots en direct, des sessions et des concerts complets diffusés à l'origine par la BBC.…

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Nicolas Michaux

Quelque chose ne tourne pas rond dans ce monde…

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Si Nicolas Michaux s’est fait connaître en drivant Eté 67, une formation qui a sévi de 1998 à 2002, il a depuis embrassé une carrière solo. Il a vécu quelques années à Bruxelles avant de rejoindre l’île de Samsø au Danemark pour des raisons familiales. Son deuxième album, « Amour colère », est paru en septembre 2020. Depuis, il n’a pas eu beaucoup l’occasion de se produire en ‘live’. C’était donc une belle opportunité de le rencontrer dans le cadre du (presque) festival Lasemo rebaptisé (forcément) pour l’occasion ‘Ceci n'est toujours pas LaSemo’, en raison des contingences liées aux mesures sanitaires encore d’application en cette période de l’année. Ce nouvel opus est moins pop que le précédent, un disque davantage orienté vers les années 60-70. La prise de risque est d'autant plus grande…

La musique que je produis est le reflet de ce que je vis. Le premier album était effectivement plus pop. Je l’ai réalisé lorsque je vivais à Bruxelles. Je m’étais entouré de musiciens établis dans la capitale. C’était une phase assez folle et urbaine de mon existence. C’était en quelque sorte un nouveau départ comme le titre éponyme d’ailleurs. Le son était clairement influencé par la scène pop bruxelloise qui s’est révélée entre 2014 et 2016. Le nouvel album représente une autre partie de ma vie. Sa couleur est donc naturellement différente. J’ai enregistré ce second opus à la maison, à Samsø très exactement, là où je vis la plupart du temps avec ma compagne et ma fille. Je dirais qu’il est plus intimiste et sans doute plus proche de mes racines originelles. Plus en adéquation avec les années 60-70 aussi. Ce sont mes références. Ces années m’ont guidé dans l’apprentissage de la musique. Raison pour laquelle le disque emprunte cette direction...

Dix nouvelles chansons, tantôt en anglais, tantôt en français. As-tu choisi de chanter dans ta langue maternelle pour communiquer davantage d'émotion ?

Je ne le pense pas. Chaque langue est susceptible de faire passer des émotions. Le Buena Vista Social Club et George Harrison travaillent avec le même matériau. C’est une discipline à laquelle les songwriters doivent se soumettre. Si j’avais dû parler une autre langue, j’aurais pris un plaisir identique à chanter. Je crois qu’il s’agit avant tout d’une question de moyens que l’on se donne. Avant, le seul outil à ma disposition était le français. Par la suite, la vie m’a amené à lire et parler davantage dans la langue de Shakespeare. Cette langue s’est peu à peu immiscée dans mes textes. Ce qui m’a permis d’élargir mon chant d’action. Mais finalement, les questions linguistiques ne sont pas très importantes.

« A la vie à la mort » était un disque davantage collectif et déstructuré. « Amour Colère » a suivi un processus plus personnel et direct. Cette volonté de sobriété traduit-elle une recherche d’authenticité ?

Lors de l’enregistrement du premier album, on appartenait à cette fameuse scène. Aussi, quand tu es en studio entouré d’une équipe, fatalement, elle t’influence et du deviens, quelque part, un porte-parole. Les chansons sont destinées à un collectif qui peut y voir une manière de s’exprimer. « Amour Colère » est un essai qui a été confectionné en mode ‘bedroom pop’. Hormis la batterie, j’ai joué tous les instruments. Je me suis aussi aidé de boîtes à rythmes. Morgan s’est ensuite chargé d’y mettre les frappes. Le processus est solitaire et donc plus personnel. J’espère néanmoins qu’il y a un peu d’universalité dans ce que je raconte parce qu’on passe tous par les mêmes épreuves et les mêmes bonheurs. Le côté porte-parole d’une scène est inexistant ici contrairement au disque précédent.

Il s'agit d'un opus sans artifice et sans fioriture. Une œuvre à la fois classique et complexe. Un minimalisme qui n’enlève rien à l’efficacité parce là où je constate que tu te démarques, c’est dans la sélection des mots simples et directs.

Merci ! Ce compliment me touche énormément. La composition et l’écriture de chansons constituent un travail proche de l’orfèvrerie. Mon arrière-grand-père, que je n’ai pas connu, était graveur sur armes en région liégeoise. Je l’imagine toujours en exécutant ce job qui exige précision et minutie. Je crois avoir hérité de cette maîtrise, mais dans mon domaine. Si Picasso a pu peindre ou Dylan écrire rapidement une chanson sur une serviette au restaurant pendant que tout que le monde parle, d’autres auront besoin de plusieurs années avant d’y parvenir. J’appartiens à la seconde catégorie. Ça me prend beaucoup de temps. Et je me pose beaucoup de questions. Mais finalement, il y a cette intemporalité. Je peux interpréter, ce soir, des chansons que j’ai écrites il y a dix ans. Mais surtout toujours réussir à les chanter en y croyant…

Le clip de « Parrot » (à découvrir ici) met en scène la bêtise des politiciens et des médias de masse à coup d’images violentes issues de manifestations réelles, qu’un montage malin transforme en chorégraphie absurde. L'artiste, aujourd'hui, a-t-il l'obligation morale de véhiculer des messages à la place des assermentés ou des intellectuels ?

Je pense que oui ! C’est une très bonne question ! Elle m’a d’ailleurs occupé l’esprit. Au mois de septembre, lorsque l’album est sorti, on vivait entre les deux confinements. On approchait la sortie du premier tout en ignorant qu’il y en aurait un second. On avait le sentiment, moi y compris, qu’on vivait dans une société malade. Même bien avant cette crise sanitaire. J’ai profité de la sortie du disque pour exprimer ma vision des choses par rapport à ce qui se passait. Je suis un peu sorti du bois. Ce clip montre des images de violences policières. La première partie met en évidence l’oppression dont nous souffrons et la seconde vise ces quelques mouvements qui s’opposent à cette chape de plomb. Ce clip est relativement engagé, je le reconnais. On m’a aussi proposé de réaliser l’édito du focus ‘Vif’. J’ai hésité pour finalement répondre favorablement. L’édito était lui aussi plutôt engagé. J’ai l’impression que la société est malade et que, peut-être, le Covid a permis cette prise de conscience. Si on ne connaît pas la maladie, on ne peut évidemment pas la soigner. On est maintenant un peu plus conscients qu’il y a un vrai problème et qu’il faut changer les choses profondément.

L’amour et la colère sont deux mots a priori opposés. Est-ce le signe de l’expression d’un artiste partagé entre l’appréciation de la beauté, de la nature, de la famille (ça c’est côté amour) et l’angoisse causée par l’actualité politique et écologique (côté colère donc) ?

Je pense que ces notions sont proches et qu’elles cohabitent. On possède tous deux faces, comme une pièce de monnaie. Personnellement, j’ai été traversé par ces émotions pendant la phase d’écriture. Je me suis rendu compte que bon nombre d’entre vivions entre ces deux pôles. C’est légitime ! En réalité, je n’ai pas grand-chose à dire là-dessus. Chacun interprète ce discours à sa manière. Mes idoles ont exprimé de l’amour et de la colère à travers leurs compositions, que ce soit John Lennon, Bob Marley, Bob Dylan ou Neil Young. En tant qu’artiste et auteur-compositeur, il est nécessaire de creuser ces deux axes.

Lorsque tu militais chez été 67, tu fonctionnais beaucoup plus à l’instinct et à l’énergie. Spirituellement, politiquement, artistiquement, énormément de sujets étaient déjà abordés mais ils devaient être raffinés. Ton projet solo t’a permis d’acquérir cette paix intérieure ?

Oui, a fortiori. Surtout par rapport à ce dont on parlait tout à l’heure dans le cadre de la représentation de la scène et du collectif. Sur « A la vie à la mort », il y avait un peu de ça. Lors de l’aventure d’Eté 67, c’était essentiellement ça. Il fallait parler au nom du groupe, faire des chansons qui lui correspondaient. Il fallait aussi penser à son l’évolution. Il y avait beaucoup d’exercices de style. J’étais au service du groupe. Depuis que je me suis lancé en solo, beaucoup de paramètres ont évidemment changé. A l’époque, le côté porte-parole du collectif était très fort. Dès lors cette situation limitait fortement ma liberté d’expression alors que dans le même temps j’apprenais le métier. Par contre, c’était une école magnifique qui m’a permis de me réaliser en tant qu’artiste.

Donc, le fait de poser tes valises au milieu du Danemark sur l’île de Samsø a eu une incidence sur la conception de « Amour Colère » ?

C’est une évidence ! Je dirais pour le côté assez sombre de l’album. Il y avait cette volonté de produire un disque assez nu et dépouillé. Samsø m’a influencé en ce sens. C’est un endroit qui ressemble à « Amour colère ». Il y fait intolérablement froid, pluvieux, gris et sombre à certaines périodes de l’année. Alors qu’à d’autres, c’est un jardin d’Eden où tout fleurit en quinze jours. Durant ces périodes, la lumière et l’air sont d’une pureté incroyable. On profite aussi des bienfaits de la mer pour s’y baigner. C’est donc à la fois un paradis et un enfer. Une bipolarité que l’on retrouve dans l’album.

Paradoxalement, si cette île est à la fois brute et organique et énergétiquement vertueuse, on y fait encore pousser certaines cultures grâce à des produits hautement toxiques. Une île finalement complexe, nuancée et paradoxale.

Oui, tout à fait. J’ai vécu à Bruxelles durant huit années pour ensuite me rendre au Danemark partir vivre à la marge des grandes villes pour finalement me rendre compte que les problèmes sont identiques. Des agriculteurs prônent le bio et essaient de lancer une coopérative et d’autres nagent complètement dans le business. Dans ce domaine là aussi, les luttes y sont farouches. 

Une parade à ton image ?

Oui. Je pense que nous sommes tous confrontés à des situations antinomiques. L’être humain est inconstant. Comme disait Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau. C’est toujours vrai ! On n’est jamais deux fois pareils. Nos cellules se renouvellent sans cesse. C’est une lutte permanente… On évolue tous avec ces tensions.

La Belgique est un pays où s’épanouit un vivier musical hors du commun. Comment le plat pays est-il perçu au Danemark. Et sa musique ?

C’est une très bonne question ! Malheureusement, je ne suis pas le mieux placé pour y répondre. J’ai défendu mon album en Allemagne, en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis, en France, en Belgique et en Suisse, mais pas au Danemark. J’en ignore les raisons. Sans doute que je n’y ai pas encore mis le temps et l’énergie. Je pense que les gens pourraient s’y intéresser en toute humilité car il y a un amour très grand de la langue française. Je vis sur cette île comme un expatrié. Ostracisé même. Et puis, je crois que je n’ai pas envie de refaire ce que je fais ici. J’ai besoin de m’y sentir tranquille.

De ces voyages, qu’as-tu importé ? Et qu’as-tu exporté de cette culture belge ?

Très bonne question une fois encore. Je ne me considère pas comme un grand voyageur. Pourtant, c’est ce qui était indiqué dans la bio du premier album. J’ai accompli quelques voyages, certes, mais bien peu par rapport à d’autres. Je me rends compte, avec le temps, que ce ne sont pas les voyages qui me nourrissent le plus. Voyager peut s’avérer intéressant pour rencontrer des gens, mais il y a tellement d’autres moyens pour y parvenir. Pour l’instant, je circule entre le Danemark et Bruxelles. Par la force des choses, je suis devenu un navetteur européen. J’utilise le transport ferroviaire pour polluer le moins possible. Ces moments me permettent de faire le point. Je les vois comme des sas de décompression.

Tu cites régulièrement Dylan et Neil Young comme sources d’inspiration. Y-a-t-il d'autres artistes qui t’inspirent ?

Oui. Mais une telle sélection s’avère un exercice difficile car il y en a tellement. Je pourrais citer Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Lou Reed, Marianne Faithfull, Buena Vista Social Club, les Beatles ainsi que les carrières solos qui ont suivi. Dans l’univers du cinéma, j’épinglerai Pialat, Tarantino ou encore Akira Kurosawa.

Nous vivons toujours dans la crainte du Covid. Comment as-tu appréhendé cette pandémie en tant qu’homme, mais aussi comme musicien ?

Sujet sensible…

En tout cas, j'imagine que les déplacements entre la Belgique et le Danemark ont été extrêmement compliqués….

Oui, effectivement ! En ce qui me concerne, j’ai été relativement peu impacté par le Covid. Je n’ai pas contracté ce virus à ce jour. Mes parents n’ont plus. Pour être complet, j’ai eu quelques craintes pour ma mère qui travaille dans un supermarché. Je me rends compte, avec le recul, avoir eu beaucoup de chance. Certains ont vécu des drames. J’en ai connu un aussi, sans être totalement convaincu de la relation de cause à effet… « Amour colère » prend encore ici tout son sens. C’est un constat désolant. Cette situation a permis à de nouvelles voix de s’exprimer et de se rendre compte que des choses ne fonctionnent pas… Lorsque j’avais 20 ans, en caricaturant un peu, on connaissait déjà le mouvement altermondialiste. La crise de 2008 a vu le capitalisme craqueler de partout. Le Covid a mis en évidence les travers de ce régime, même si évidemment cet évènement s’est produit de manière fortuite. Un tas de gens se sont retrouvés du côté noir de cette frontière invisible de la mondialisation. Cette frange de la population reste persuadée que cette crise a éclaté parce que quelque chose ne tourne pas rond. Ce courant est large et trouve sa source d’inspiration dans des cercles politiques et spirituels différents. Le mouvement éco-socialisme, dans lequel je me retrouve, a sans doute un peu plus de voix au chapitre qu’avant la crise sanitaire. J’espère sincèrement que des gens comme Bernard Friot, François Ruffin ou encore Frédéric Lordon auront davantage d’audience qu’auparavant. Même ceux qui appartiennent à la bourgeoisie ont le sentiment que les choses doivent maintenant changer vers plus d’écologie. Dans une direction plus juste, plus résiliente, plus durable et plus respectueuse de l’environnement. Et il y a peut-être un pont à établir entre les écolos bobos et la gauche marxiste altermondialiste qui jouit de davantage de crédibilité. La situation que nous traversons est ridicule, presque burlesque. Regarde, nous sommes en plein festival et nous portons tous des masques. Un business s’est développé autour de cette tragédie. Tout est source de fric : sauver la planète, bien manger, etc. Celui qui dispose d’agent a tous les pouvoirs. De plus en plus de gens se rendent compte qu’il est nécessaire de changer le monde...

Kloot Per W.

En français dans le texte…

Entamée à la fin des 60’s, la carrière de Claude Perwez, aka Kloot Per W., est particulièrement riche. Il a ainsi notamment milité chez The Misters, Polyphonic Size, The Employees, De Lama's, De Kreuners, et assuré de nombreuses collaborations ; mais également bossé comme producteur. Aujourd’hui il se focalise sur son groupe Cromwell et son projet solo Kloot Per W., entamé –quand même– depuis 1978. Multi-instrumentiste, il est également investi dans diverses disciplines artistiques, dont la peinture…

L’interview se déroule en tête à tête, chez l’artiste. Un exercice bien plus agréable à réaliser que par e-mail. Une opportunité assez rare en ces temps de Covid, pour ne pas être soulignée. En outre, l’entretien va se dérouler dans son atelier. Pour l’instant, Claude est contraint de se déplacer en fauteuil roulant, suite à un problème au pied. Le sujet principal de la conversation va se concentrer sur la musique. Faut dire que Claude est une véritable encyclopédie vivante…

Les 3 chansons qui figurent sur ton Ep, « Nuits Blanches », me rappellent, à la fois, J.J. Cale et Serge Gainsbourg. A cause de l’atmosphère, des arrangements, et puis des paroles… Te rallies-tu à cette impression ? 

Oui ! D’abord, les textes traitent du rôle d’Internet qui est devenu une passerelle vers le porno. Le porno est toujours été un sujet tabou. Et puis de nombreux hommes de mon âge sont malheureux, car ils ne parviennent pas à trouver l’âme sœur. Je ne souffre cependant pas de ce problème. J’ai suffisamment de charme pour communiquer ou passer du temps avec le sexe féminin. Mais je pense souvent aux célibataires, issus de ma région, qui souffrent de solitude. Qui pensent, peut-être, à se dégoter une compagne dans un pays exotique… « Nuits Blanches » raconte l'histoire d'un homme toujours sexy, mais incapable de draguer une femme. Il est pourtant disponible et disposé, mais aucune ne s’intéresse à lui. Quand il s’allonge dans son lit, il ne peut dormir, car il pense à toutes celles qu'il croise. Il traverse alors le quartier rouge, mais n'ose pas pénétrer dans un carré, car il a trop peur des femmes. C'est essentiellement ce thème qui est exploré dans ce morceau. J’essaie de l’illustrer à travers les paroles, puis Dominique Buxin m'aide à peaufiner le texte, en utilisant des mots et des idiotismes que les Francophones comprennent afin qu’il soit le plus pertinent possible…

Maintenant, je comprends mieux l’image reproduite sur le booklet affichant des femmes à moitié nues… 

Exact ! J’ai craqué pour cette photo qui correspondait à mes aspirations. Je bosse également avec Sandie Trash depuis quelques années, un duo français issu de Bordeaux. Nous échangeons les fichiers par mail, car je ne les ai rencontrés qu’à deux reprises, en chair et en os, au cours des deux dernières années. Leur musique est à la fois fortement gothique et psychologique. Sandie souffre de quelques problèmes psy et elle les exprime à travers des paroles douloureuses. Ce n'est pas un simulacre et c’est pourquoi je cherche à l’aider. Sans quoi, j’apporte ma collaboration en jouant de guitares aux sonorités des années 60 et 70 ; et ce contraste communique à l’ensemble une certaine forme d’originalité.

Pour tes autres projets, comptes-tu également te mettre à la langue française ?

Je viens de terminer un enregistrement, également en français, et il est assez sombre. Les textes s’intéressent aux personnes qui vivent sur internet ; mais également à la mort. C’est un sujet qui me préoccupe, car ici, sur terre, pour moi, l’échéance se rapproche de plus en plus….

Et ce sera pour quel groupe ?

Celui à qui ces sessions étaient destinées s’est effondré à cause de la corona.  Le batteur est toujours au poste. C’est celui qui participe à Cromwell (un projet qui implique la bassiste de The Scene, Emily Blom). Il s'agit d'Achiel, qui milite également chez Spiral of Silence, d'ailleurs. Il pourrait être mon fils, même s’il est très différent de moi. Mais on est sur la même longueur d’ondes. On a le même moteur. Et pour le live, Blom sera également de la partie. Elle n’a pas collaboré aux sessions à cause des difficultés liées à la COVID et à la quarantaine. Je la comprends, car elle peut difficilement abandonner son travail pour venir vivre ici pendant des semaines. J'ai ensuite réuni des musiciens de studio pour réaliser les enregistrements. Pascal Deweze (producteur) est devenu nerveux. Il ne pensait jamais que toutes ces individualités finiraient par sonner comme un groupe ; mais c’est justement à cause de ces énormes différences entre les affinités de chaque musicien, que quelque chose de beau est né. Pascal me l'a avoué, par la suite…

Quand tu enregistres un album, est-ce pour toi-même ou pour le public ?

Un peu des deux. Je le fais parce que je dois le faire et que je veux le faire, mais il existe toujours des images de personnes qui défilent devant mes yeux quand j'écris. Ce n’est jamais à 100% pour moi, mais toujours avec un public pour moi. Je n’ai pas le charisme de Roland ou d’Arno. Je suis un mec ordinaire qui n’aime pas trop être exposé et quand je marche dans la rue, je me confonds aisément dans la foule. Mauro Palowski aurait le même comportement, mais coiffé d’un chapeau. On en a un jour discuté, et il m’avait avoué, que malgré une invitation, il refusait de faire face aux caméras de la télévision. Je lui ai répondu qu’il devait accepter quand on lui demande et puis parce que c’est une forme de reconnaissance. Et que perso, pour y parvenir, c’est moi qui doit faire ces démarches. Et il a compris. Alors, il y est allé… C’est dans cet esprit que nous avons commencé à bosser sur un album ensemble. Je lui ai signalé que devoir respecter des principes n’était pas très agréable ; aussi, il était préférable de prendre comme référence l'album blanc des Beatles, pour sa richesse, car je m’intéresse à des tas de styles différents. Avant que le nouveau disque ne soit prêt, j'ai dit à Dewez que je souhaitais jouer du rock anglais mais chanté en français. Avec tout le fromage dedans. Bien sûr je ne suis pas français, je suis flamand. Mais je pense que le pari est réussi.

Tu n'es pas d'origine française finalement ?

Oui, un peu, mais en remontant loin dans mon arbre généalogique. Mon nom est d’origine française. J'ai été élevé à une époque où les enfants issus de la classe ouvrière devaient parler français correctement afin qu’ils ne soient pas considérés comme des idiots. Parce que la langue française, c'était chic. C’était classe. Il fallait montrer que les ouvriers aussi pouvaient avoir de la classe.

Spiral of Silence a gravé un nouveau single, l'année dernière. Le projet est toujours d’actualité ?

Oui, nous répétons. A deux cents mètres d'ici. Je voulais concrétiser un projet avec Achiel, car tout ce qui était prévu était tombé à l’eau, à cause de la COVID. Nous avons gravé un single et quatre nouvelles chansons sont terminées. Quelques concerts sont confirmés, comme celui prévu au W-fest et nous espérons également nous produire lors de festivals gothiques allemands. La musique de Spiral of Silence est un peu post-punk et gothique, mais sans l’imago. Et puis, je m’autorise des solos à la David Gilmour. Un bon violoniste devrait enrichir les prestations ‘live’. Et puis j’ai proposé à Achiel de nous lancer dans un autre projet. De dream pop ou de new wave plus légère. Cromwell correspondait à cette alternative. Enfin, j’ai enregistré aussi un autre disque avec Rudy Trouvé et Marcel Vantilt. Un truc arty sur des textes de Marcel et de la musique abstraite. En y intégrant de la contrebasse. Le concept est particulièrement orignal, mais vu le concours de Vantilt, ça devrait marcher. Pour l'instant, nous n'avons pas déniché de label qui accepte de ne le sortir qu’à 200 à 300 exemplaires. Mais suite au Brexit, Rudy ne peut pas se permettre un tel écart, car l'usine de pressage en sollicite presque le double en Angleterre. Un split single sortira donc d’abord. Afin de faire la promo, nous allons accorder un set pour les étudiants, au Singel, à Anvers. Ce qui pourrait intéresser les médias. Ce sont trois projets attendent le feu vert. Et pour l’instant, je publie toutes mes démos et outtakes sur Bandcamp ; un moyen de rentabiliser un peu mes investissements. Il ne reste plus qu'à attendre que tout redémarre…

Whispering sons

Sur scène, quand on utilise trop d'effets, on perd en intensité, en présence…

On ne va pas y aller par quatre chemins : Whispering Sons est tout simplement le groupe le plus important apparu sur la scène alternative belge depuis fort longtemps. Les 5 jeunes musiciens sont originaires du Limbourg, de Houthalen-Helchteren pour être précis, et c'est à la fin de 2015 qu'ils ont été remarqués par Dimitri Cauveren (du label Wool-e-Tapes), Dirk Ivens (Minimal Maximal) et Michael Thiel (Weyrd Son Records) ; et ce, grâce à un premier Ep époustouflant, “Endless Party”. Ce qui a frappé dès le début, c'est la voix atypique, envoûtante de Fenne Kuppens et la présence, autour d'elle, de musiciens particulièrement doués : Kobe Lijnen, Sander Hermans, Sander Pelsmaekers et plus tard, Tuur Vandeborne.

Autre jalon important : l’édition 2016 du ‘Rock rally’ organisé par le magazine Humo, qu'ils ont remportée. C'était la première fois depuis belle lurette qu'un groupe post-punk associé à la 'wave' gagnait ce concours assez orienté 'mainstream'. Puis, tout est allé très vite : deux singles, une multitude de concerts en Belgique et à l'étranger et en apothéose, la signature d'un contrat chez [PIAS], le label belge légendaire, qui renouait ainsi avec ses premières amours obscures. Le premier elpee, “Image”, sorti en 2018, est venu apporter la confirmation d'un talent de niveau international.

Le 18 juin dernier, le groupe a sorti son deuxième opus, “Several Others“. Il négocie ainsi avec succès le virage dangereux de l'album sophomore. Musiczine a rencontré Fenne Kuppens et Kobe Lijnen, il y a quelques semaines, dans les locaux de [PIAS], à Bruxelles.

Comment décririez-vous l'évolution entre “Image“ et ce nouvel album ?

Kobe Lijnen (KL) : Nous souhaitions sonner moins 'grotesque', moins 'grandiloquent'. Nous voulions un son plus direct, plus brut, moins réverbéré et moins basé sur les riffs de guitare. On a opté pour des arrangements plus dépouillés et on a mis la voix de Fenne plus en avant.

Dans un descriptif, j’avais noté dépouillé, 'in your face', sans réverbération, sauf pour les guitares et la voix très proche de l'oreille...

KL : Oui, on voulait un son plus 'live' car sur scène, quand on utilise trop d'effets, on perd en intensité, en présence. Et pour la voix, ça provoque du larsen, du feedback.
Fenne Kuppens (FK) : Heureusement, nous avons un très bon 'ingé-son' pour les concerts, capable de faire des miracles.

Il existe une autre évolution marquante : votre musique a perdu son côté 'gothique'. Les références à Sisters of Mercy semblent avoir disparu. Est-ce une bonne nouvelle ?

KL : Oh que oui ! (rires) On y est arrivé ! Bien sûr, on ne regrette pas notre première période mais on a en quelque sorte acquis une certaine maturité. On a évolué en tant que groupe, à la recherche d'une certaine excellence. “Several Others” représente une nouvelle version de Whispering Sons, la version actuelle. Il est possible que le prochain album soit complètement différent.

Vous continuez également à progresser dans votre maîtrise musicale. Les harmonies et les arrangements sont plus riches. Vous utilisez même des mesures ('time signatures') plus complexes.

KL : Oui, “Dead End”, par exemple, débute en 5/4 ; “Satantango” est en 7/4 et 4/4, et il y a du 5/4 dans le refrain de “Surface”. “Flood” est en 6/8 mais c'est normal vu qu’il s’agit d’un rythme de valse.

“Flood” est précisément mon morceau préféré du disque. De par sa rythmique quasi-tribale et la superbe séquence ('arpeggio') au synthé. Quel est le thème des paroles ?

FK : La chanson parle de la saturation sensorielle que l'on peut ressentir en écoutant ce flux musical qui vous submerge. Elle symbolise ces moments où on est entouré(e) de tellement d'impulsions qu'on ne peut plus fonctionner et qu'on doit se replier sur soi.

“Screens” révèle une touche de Portishead dans la rythmique et un côté Nine Inch Nails dans la mélodie au piano. Une analyse correcte ?

KL : C'est marrant parce que le précédent journaliste, il y a une demi-heure, a également fait référence à NIN pour “Screen” (rires).

Et le thème de la chanson ?

FK : Ce sont les premières paroles que j'ai écrites pour le nouvel album. Je ressentais le besoin urgent de parler du succès obtenu grâce au premier opus et le côté un peu excessif de tout cela. Ça parle du fait d'être sur scène et de la manière dont les gens te regardent, avec leurs attentes et leurs projections.

Quant à “Aftermath”, c'est un peu le correspondant de “No Image”?

KL : Oui, c'est grâce à des titres comme “No Image” que je me suis senti suffisamment sûr de moi pour articuler une chanson autour d'un motif au piano. En fait, “Aftermath” était une 'démo' datant de 2017 et on ne savait pas quoi en faire. On se considérait comme un 'guitar band', donc on n'aurait jamais osé sortir une chanson limitée au piano et à la voix. C'est Fenne qui, plus tard, a proposé d'alléger la chanson en la dépouillant de ses caractéristiques inutiles.

Dans les paroles, on décèle, caché, le titre de l'album, “Several Others”. Il est à supposer qu’on y traite de l’identité ?

FK : Lorsqu’on on essaie de devenir quelqu'un qu'on n'est pas, quelqu'un de meilleur ; c’est le sujet. La chanson décrit le processus qui se développe quand on essaie de devenir cette personne.

Lors de notre première interview, en 2016, Kobe avait défini Whispering Sons comme étant ‘une jeune femme qui exorcise ses démons sur de la musique post-punk’. Lors de notre deuxième entrevue, Fenne, tu m'as confié que ‘ça devenait de pire en pire’. Qu'en est-il aujourd'hui ?

FK : Aujourd'hui, je me suis calmée ! (rires) Tout ça est beaucoup plus intériorisé.
KL : Oui, mais dès qu'elle retournera sur scène, je suis sûr que Fenne libérera à nouveau ‘la bête’ ! (rires)

Quelles images retenez-vous de votre carrière jusqu'à présent ? Pour ma part, c’est le final de “Waste” à l'AB Club, en 2018. Un moment magique ! 

KL : Oui, chaque fois que nous avons interprété “Waste”, nous avons recueilli des réactions très fortes du public, une émotion très puissante. Même tout au début, quand le public ne connaissait pas encore la compo.
FK : Je retiens pour ma part le moment où, il y a quelques jours, nous avons découvert notre nouvel disque, le vinyle et sa pochette. C'était important car nous avions investi beaucoup de temps et d'énergie dans le design du disque.

Avant de clôturer, pourriez-vous sélectionner deux coups de cœur ? Pour rappel, en 2016, vous aviez cité “Second Skin” des Chameleons et “Insides” par The Soft Moon et, en 2018, “Brean Down” de Beak> et “Superior State” de Rendez-vous.

KL : Je vais choisir un track de FACS, la formation de Chicago emmenée par l'ancien chanteur de Dissapears. Elle vient de sortir un nouvel album, “Present Tense” et j'aime beaucoup le titre “Strawberry Cough”.
FK : Quant à moi, mon choix se pose sur “The Holding Hand” d’Iceage, le premier single de leur dernier album “Seek Shelter”.

Merci!

Pour écouter le podcast de l'interview, rendez-vous sur la page Mixcloud de l'émission de radio WAVES (radio Vibration à Bruxelles), c’est

Pour commander le nouvel album, “Several Others”, c'est ici 

Les prochains concerts de Whispering Sons :

24/07 | Werchter Parklife, Werchter

02/09 | OLT Rivierenhof, Anvers | SOLD OUT

01/10 | C-Mine, Genk | SOLD OUT

09/11 | Democrazy, Gand

16/12 | Ancienne Belgique, Bruxelles

 

Dave Clarke

John Foxx était mon Kraftwerk à moi…

Dave Clarke, DJ et producteur anglais, est devenu célèbre dans le monde entier grâce à la techno. Mais peu de monde sait qu'il s'intéresse à de nombreux courants musicaux, avouant une affinité particulière pour les styles wave, new-wave, post-punk, minimal wave, dark electronica, dark ambient, etc. Son dernier album, “The Desecretion of Desire”, sorti en 2017, reflète cet éclectisme musical. Lors de l'interview qu'il a accordée à Musiczine, Dave a expliqué les origines de cette passion pour le 'côté obscur' de la musique alternative. 

Dave, d'où te vient cet intérêt pour les musiques dites 'dark alternative' ?

Souvent, la presse essaie de m'emprisonner dans la case 'techno' alors qu'en réalité, j'aime dire que je suis un être humain, pas un genre musical. Quand j'étais jeune et que je vivais à Brighton, l'Angleterre constituait une sorte de passerelle entre les USA et l'Europe; une sorte de 'melting pot', au sein duquel on trouvait aussi les musiques issues du Commonwealth; et notamment celles des Caraïbes et de la Jamaïque. J'ai grandi au cours d’une période intéressante, qui a vu l'émergence du disco, du punk, de la new-wave et du ska. Ensuite le hip-hop s’est révélé grâce à Grandmaster Flash mais aussi à Tackhead. Il y avait aussi une conscience politique, qui n’émanait pas de l'école mais de la musique. J'ai également travaillé dans un magasin de disques classiques pendant 2 ans. Mes goûts musicaux sont très larges !

Comment as-tu évolué de la musique techno au style plus 'indie' qui te caractérise aujourd'hui ?

J’étais conscient que, lorsque la technologie le permettrait, je pourrais faire évoluer ma musique. N'oubliez pas que je ne sais pas jouer d'instrument. Quand on coupe l'électricité, ma seule alternative en live, c'est de siffler (rires). Donc, dès que l'informatique musicale s'est développée, j'ai commencé à étendre le spectre de ma musique. Sur mon deuxième album, on trouvait déjà des touches de hip-hop. Le troisième est particulièrement varié et le prochain recèlera encore davantage de surprises ! En fait, j'écoute beaucoup de musique mais pas tellement de techno sauf, bien sûr, quand je bosse ! Ce n'est pas parce je n'aime plus la techno mais simplement parce qu’il y a 30 ans que je baigne dedans. Donc, j'en joue uniquement lors d’un DJ set ou à la radio. J'écoute aussi un peu d'électro en salle de fitness.

Qu’est-ce qui t’a poussé à écouter de la musique 'wave', lorsque tu étais jeune ?

A cette époque, je disposais d’un lecteur de disques vinyles et, en prenant mon bain, j'écoutais des albums comme “Metamatic”, le premier LP de John Foxx, “Freedom of Choice” de DEVO et “Me I disconnect from you”, le 12 pouces de Gary Numan. Bien sûr, avec le recul, cette attitude peut paraître branchée; mais il ne faut pas oublier qu'à l'époque, on écoutait aussi des trucs comme “The Devil went down to Georgia” de Charlie Daniels !  Mais oui, mes premiers coups de cœur new-wave furent pour John Foxx, Gary Numan et DEVO ; même si je ne considère pas John Foxx comme représentatif de la new-wave. Il pratiquait un style bien à lui. C'est un artiste intemporel !

Et le punk ?

Mon premier coup de cœur punk, je l’ai connu grâce à The Damned. La plupart des gens citent The Clash mais pour moi, c'est du psychobilly. Sauf, bien sûr, “London Calling”, qui est une merveille de post-punk. Mais donc oui, l'album “Machine Gun Etiquette” de The Damned a exercé une forte influence sur moi. C'est probablement celui que j'ai le plus écouté dans ma vie.

Et Kraftwerk ?

Je dois avouer que je serais passé totalement à côté de cette formation, si je n’avais pas vu le film “Breakdance” et tout particulièrement la scène où le personnage Turbo dance avec un balai sur la musique du “Tour de France” de Kraftwerk. Evidemment, je connaissais le single “The Model”. Mais, en fait, je préférais de loin la musique de John Foxx. John incarnait une forme d'affranchissement. A cause de l’aspect monochromatique et très anglais de son style. Son hit “Underpass”, que les enfants transformaient en “Underpants” (Trad : sous-vêtements), était un titre très urbain, comme si l'architecture urbaine explosait à l'intérieur de votre cerveau. Il y exprimait son point de vue, très subtil, sur la seconde guerre mondiale ; surtout les effets secondaires sociaux, apparus 20 ou 30 ans plus tard. C'était beaucoup plus intéressant pour moi, à l'âge de 10 ans, d'écouter ces paroles, de ne pas les comprendre complètement, mais de résonner avec elles. Kraftwerk a évidemment développé une influence énorme, notamment sur le hip-hop ; mais je n’étais pas réceptif à cette musique. John Foxx était mon Kraftwerk à moi.

A l’instar de The Hacker, Amélie Lens et la scène berlinoise, la techno semble de plus en plus influencée par la musique électronique des années 80. C’est également ton impression ?  

The Hacker, de son vrai nom Michel Amato, a toujours réalisé ce type d'hybridation, tout comme Arnaud Rebotini. Ces artistes français comprennent qu'il faut respecter l'héritage culturel. Dans le Nord de la France, autour de Nantes et de Rennes, on rencontre beaucoup d'artistes qui évoluent dans ce genre de 'crossover'.

Et la Belgique ?

La Belgique évoluait au sein de cette mouvance auparavant. Je citerai d'abord Front 242 et Neon Judgement, sans oublier la new-beat. La new-beat était d'ailleurs, d'une certaine manière, une adaptation de la new-wave. “Flesh” du groupe A Split Second constitue un bon exemple de new-wave, mais instrumentale… Aujourd'hui, je retiendrais peut-être Radical G. Mais, dans l'ensemble, la Belgique a un peu oublié son passé. Elle s'est intéressée davantage à la techno pure et aux projets plus commerciaux. Bien sûr, il existe des exceptions qui confirment la règle. Comme le Fuse, à Bruxelles, mon club préféré dans le monde ! Dans son histoire, le Fuse a toujours voué un grand respect pour la musique. A Anvers, l’Ampere excelle également dans le genre. La personne qui gère ce club est également très orientée 'wave'. Mais trop de clubs belges ont poussé la techno en direction du style Ibiza. Et c'est dommage car, dans les années 80, la Belgique était un berceau de musique wave novatrice, toujours pointue, sur le fil du rasoir. Prenez “TV Treated”, par exemple, le single de Neon Judgement. En face B, figurait “Fashion Party”, un morceau prophétique, car il annonçait, 20 ans à l'avance, la folie Instagram qui touche le monde du clubbing et des DJ. L'idée 'je fais l'amour avec moi-même', comme le conçoivent les DJ instagrammeurs.

Lors de l’enregistrement de ton dernier opus, tu as reçu le concours de Mark Lanegan, Gazelle Twin, Anika, Mount Sims et Louisahhh. Comment se sont déroulées ces collaborations ?

J’'ai composé les paroles de “Charcoal Eyes” pour Mark Lanegan. C'était la première fois que j'écrivais le texte d'une chanson et je lui ai transmis. Puis, j’ai commencé à appréhender sa réaction. Il a quand même fait partie des Queens of the Stone Age et de The Gutter Twins, sans oublier sa carrière solo. J'ai donc attendu 24 heures, en imaginant que s’il ne répondait pas, c’était parce que mon travail était de la merde. Mais finalement, il m'a contacté pour me dire qu'il aimait beaucoup les paroles. C'est par contre lui qui s’est chargé des paroles de “Monochrome Sun”, notre seconde collaboration. Matthew, alias Mount Sims, chante sur un titre dont il a rédigé 85% des lyrics. J'ai simplement un peu adapté le texte et ajouté une référence à l'écrivain français Rabelais. Et on entend ma voix tout à la fin du morceau. De quoi d'ailleurs faire le lien avec “Thunder”, un morceau plus ancien, dans lequel je fais également référence à l’écrivain français. Je voulais absolument travailler avec Matthew, parce j'avais adoré son dernier album. C’est un génie de l'univers 'leftfield', du monde alternatif. Sa pensée philosophique est très puissante. “Cover Up My Eyes" a été conçu en collaboration avec Gazelle Twin, qui a écrit les paroles et chanté. 

Le morceau réalisé en compagnie de Mount Sims, “Frisson”, se réfère bien au mot en français ?  

Oui, il se traduit par 'goosebumps' ou 'chicken skin' (chair de poule). Il exprime ce que je ressens quand je suis touché par la musique.

‘Un mix entre wave, power electronics, EBM, Industrial, dark ambient ou une rencontre entre Front 242, Nine Inch Nails et Nick Cave’. Que penses-tu de cette description pour ton elpee ?

Je suis assez d'accord ; par contre, au risque de déplaire à pas mal de monde, je ne suis pas un grand fan de NIN. Quand j'entends la voix de Trent Reznor, dans “Copy of A”, par exemple, j’ai l’impression de retrouver le chanteur Seal. Ils ont tous les deux cette tonalité 'midrange' hyper compressée. En plus, on n'a jamais vu les deux hommes dans la même pièce en même temps ; donc il est possible qu'il s'agisse en fait d’une seule et même personne (rires) !

Quels sont tes projets ?

J'ai pris pas mal de photos destinées, entre autres, à un magazine chinois et en vue d'une exposition, en France. J'ai réalisé une interview de John Foxx pour Sound on Sound. Dans le domaine de la musique, je bosse en compagnie de la violoniste française Mathilde Marsall. Ensemble, nous avions élaboré ‘Variations’, une création autour de la pièce “Les Planètes” de Gustav Holz. Mais également une adaptation de “Carmina Burrata” destinée à l'émission ‘Le Grand Echiquier’. Nous travaillons maintenant sur de nouvelles compositions. Il y en a déjà quatre. J’ignore ce qu’on va en penser, mais ce n’est pas la raison pour laquelle on fait de la musique, pas vrai ? Ce désir doit venir de quelque part à l'intérieur de soi. Quelques DJ sets se dérouleront sans doute, cette année, mais je ne tiens pas à aller trop vite en besogne. Je me concentre surtout sur 2022.

Et pour le prochain album ?

Une certitude, le prochain ne sera pas une suite de “The Desecretion of Desire”. Quand je disposerai de 5 ou 6 compositions, j'aurai une vue plus claire de la direction à prendre. Pour être complet, j'ai également réalisé des remixes, notamment pour un titre de Fontaines DC…

Le site de Dave Clarke : http://www.daveclarke.com/

Podcast sur la page de l'émission WAVES (Radio Vibration, à Bruxelles)

Pour écouter la première partie de l'interview c’est ici en français et , en anglais. Et la seconde partie, ici en français et en anglais

Merci à Dave Clarke, Ade Fenton, Radio Vibration et WAVES Radio Show.

 

 

22 for Silicon Alone

L’Art est le miroir inversé de la vie

22 for Silicon Alone, c’est un projet drivé par Alexis Pfrimmer. Auteur, compositeur, interprète, producteur et réalisateur, il vit à Bruxelles. Ce 21 mai 2021, il a sorti son premier elpee, "Only Dark Matters". Tout au long de cet album, Alexis nous entraîne dans un voyage plein de rebondissements. Chaque chanson possède sa propre combinaison atypique de styles et pourtant rien ne semble décousu. Ce patchwork magistral et original, largement influencé par le rock, se permet d'étonnantes digressions : du heavy metal au jazz léger, en passant par le drum&bass et même l'EDM. Et finalement, on a l'impression de participer à la bande-son d'un film sans images.

Apparemment le patronyme de ton projet, tu l’aurais déniché en surfant sur le site officiel de la NASA. Tu confirmes ?

Effectivement, je suis très intéressé par les sciences et les questions qu’elles soulèvent. Toute l’activité de l’humanité est basée sur la recherche de moyens de plus en plus efficaces pour essayer de faire perdurer l’espèce. Hier, elle a su dompter le feu et aujourd’hui elle cherche à conquérir l’espace. Pour que l’humanité continue de grandir, nous sommes obligés de dépasser nos convictions. Le feu brûle mais on peut aussi s’en servir pour cuisiner. J’avoue que la conquête spatiale me fascine. Elle nous confronte à nos propres limites… En surfant sur la toile, afin de chercher un nom pour ce projet, je suis atterri sur le site de la NASA. Et j’y ai lu un article où figuraient ces quelques mots. Il décrivait la composition d’une combinaison de cosmonaute pour laquelle il était estimé qu’il faudrait une couche de 22mm de silicone pour être complètement protégé des rayons cosmiques. L’idée m’a parue intéressante, car elle me rappelait notamment les concepts développés par Hundertwasser, le peintre-roi aux 5 peaux. Je me suis alors demandé comment nous, sur terre, on se protégeait et surtout que risquerait-il de nous arriver, si nous enlevions cette combinaison?

Comment est née l'idée de ce projet, par ailleurs intéressant ?

Merci pour le compliment. J’ai toujours rêvé de me lancer dans la musique ou le cinéma. Mes parents m’ont toujours encouragé à réaliser mes objectifs. C’est grâce à eux et ma famille que j’y suis parvenu, donc. Ils ont cru en mon potentiel et m’ont ouvert à la culture et aux arts. Même s’ils ne comprenaient pas toujours pourquoi je m’intéressais à certains secteurs et pas à d’autres, ils m’ont toujours laissé libre de choisir. La liberté, même si elle peut effrayer, est très stimulante. Dans le passé, d’autres que moi y sont parvenus et donc j’estimais que j’en étais également capable. Ce projet s’inscrit dans la continuité. Ce n’est pas le premier et de nombreux sont similaires, mais toutes ces expériences m’ont permis de passer un palier… Dans mes notes, j’avais mentionné la phrase ‘Only Dark Matters’. Puis un jour, par hasard, j’ai l’ai retrouvée. Je me suis levé et une idée m’a traversé l’esprit : ‘C’est un titre d’album !’ Mais après, comment la concrétiser ? Entre le rêve et la réalité, il n’y a pourtant qu’un pas. Alors il faut oser. Puis je me suis rappelé la réflexion de Godard : ‘Faire un film c’est trouver l’argent’. J’ai donc réuni la somme nécessaire pour entrer en studio et je l’ai booké. Je n’avais donc plus d’autre solution que de m’y rendre pour enregistrer et de dénicher des musiciens. Et bien sûr, de composer de la musique…

Vous avez reçu le concours de toute une série de musiciens chevronnés. Où et comment les avez-vous recrutés ?

Comme un réalisateur. J’avais leurs profils en tête, car je ne voulais pas me servir de samples, comme matière première. J’avais composé pour les instruments que je souhaitais ; et afin de mettre en œuvre ces intentions, je fréquentais les salles de concerts et scrutais régulièrement les réseaux sociaux. Un exemple : le choix de Joachim, le violoniste. Pendant que je scrollais machinalement sur Facebook, j’ai vu défiler le lien vers une vidéo de Magma qu’un ami avait postée. Or, j’adore ce groupe. Je clique dessus. Dans cette vidéo, annonçant la date d’un concert évènement pour célébrer les 45 ans d’existence du groupe, Joachim, élève de Didier Lockwood, était interviewé. J’ai énormément apprécié son discours et son attitude. J’ai mis la vidéo sur pause et j’ai contacté ce musicien. Il s’est montré immédiatement ouvert à l’expérience. Je me suis déplacé à Paris pour le rencontrer. Le courant est bien passé. Et il a accepté de participer à l’aventure…

Quel public espérez-vous atteindre à travers ce projet ?   

J’essaye de ne pas espérer trop d’attentes. Il s’agit avant tout d’un échange. Je réalise. Je me place là où je pense devoir être. J’en parle… Mon âme se nourrit de ces rencontres, c’est ça l’essentiel. Ce qui me conforte ce sont les retours. Très souvent les gens sont enthousiastes, même si ce n’est pas ce qu’ils écoutent habituellement. La musique leur parle d’une manière ou d’une autre. J’espère que ce disque fera vibrer les gens. Quel que soit leur avis et leurs retours, qu’ils aiment ou qu’ils détestent, je serais heureux de le savoir. Mais surtout, si cet album leur permet  de voyager, de s’évader, alors j’aurai tout gagné. Si j’ai conservé l’une ou l’autre séquence sur ce disque, c’est avant tout parce qu’elles m’incitaient à chanter, me mettaient en mouvement ou me communiquaient des frissons. Alors si le public a la même réaction, c’est formidable.

A première écoute, il y a quelque chose de mystérieux et de légèrement sombre dans ta musique, pas d’une gravité effrayante, mais plutôt de mystique et de mélancolique. Était-ce un choix délibéré d’entretenir un tel climat ?

Si c’est ton ressenti, alors il est forcément vrai. Mais je reconnais ma démarche dans ces mots, oui. J’apprécie la nuance ‘légèrement’ car dans mon approche j’essaye, dans la mesure du possible, de  rester stable sur le fil, à la recherche de cet équilibre. Ce sont les contrastes qui créent la richesse.  Comme je le disais tantôt, j’ai imaginé le titre « Only Dark Matters » avant même de commencer à composer. Avec un titre pareil, le ton était donné. Mystérieux, mystique et mélancolique, oui c’est sûr. Encore une fois, mes influences sont variées et dépassent largement le cadre musical. Poe, Kafka en font partie, par exemple. J’aime également le cinéma de Tarkovsky, Lynch ou encore Maya Deren, car leurs œuvres invitent à un voyage intérieur, et c’est clairement cette démarche d’introspection qui a motivé l’écriture. Cette envie de questionner le monde à partir de mes propres contradictions.

Vu ton intérêt conjoint pour la musique et le cinéma, les références cinématographiques ne sont donc pas surprenantes…

Il existe mille et une manières d’exprimer une émotion mais personnellement j’estime que les images et les sons sont indissociables. J’entends une porte qui claque, je vois cette porte claquer, je sursaute. 22 for Silicon Alone est un projet audiovisuel. On vient d’ailleurs de tourner un clip que j’ai réalisé en compagnie d’une équipe formidable. Il sortira en juin. L’an dernier, j’ai monté et animé celui consacré au premier single, « 0+1=2 »...

Au fil des écoutes de cet elpee, les compos semblent de plus en plus riches. Cette invitation à la découverte était-elle également un processus conscient ?

Perso, j’aime les œuvres qui demandent d’y revenir plus d’une fois. J’ai choisi de travailler avec François, car on était sur la même longueur d’onde. Ma musique comptait déjà plusieurs niveaux de lecture, aussi nous nous sommes donc amusés à en développer d’autres au travers des paroles.

Il existe également une approche poétique et théâtrale dans les compositions. Poétique, certainement, à travers les paroles chantées en français. Et théâtrale, surtout derrière la musique et les voix. Une explication ?

L’Art est le miroir inversé de la vie. Dans cet album, j’ai mis tout ce que j’avais dans les tripes. Tout a toujours été un prétexte pour me donner en spectacle. J’ai toujours adoré fouler les planches. Très jeune déjà, que ce soit pour ma famille, mes voisins ou à l’école, je n’ai jamais pu m’empêcher de me mettre en scène. C’est mon exutoire…

Quand tu chantes dans ta langue natale, est-ce pour apporter une touche de chanson française à tes compositions ?

Mes principales influences sont anglo-saxonnes. Je ne me suis réellement intéressé à la chanson française que très tard. Mais comme je suis de nationalité française, forcément, j’ai voulu approfondir ma relation avec cette langue. Donc oui, il y a une touche et même un peu plus…

La pandémie a-t-elle boosté ta productivité ? Cette période a incité, par exemple, certains musiciens à composer davantage… 

Les confinements m’ont permis de prendre le temps pour finir l’album (NDR : il a été mixé et masterisé courant de l’été 2020). J’ai beaucoup écrit, oui, et pas que de la musique. Comme pour beaucoup, c’était avant tout un retour à l’essentiel et clairement pour moi une période de productivité intense.

Que penses-tu du streaming en direct ? Bien que le terme ‘direct’ soit devenu un euphémisme…

La crise nous a poussés à se remettre en question et à se réinventer. Je suis heureux de voir que même si nous ne pouvons pas jouer devant un public, il est quand même possible de se produire, et ainsi de conserver un lien avec lui. Espérons que l’on puisse bientôt se remettre au stage diving car, il faut le rappeler, nous sommes quand même des êtres non-virtuels, à la base…

Quel regard portes-tu sur le futur du groupe ? Penses-tu partir en tournée, à la conquête du monde, par exemple ?

Je ne m’avance pas trop sur le sujet, car on dépense beaucoup d’énergie à se justifier, surtout quand on annonce un événement et qu’il ne se produit pas. Je préfère ne décevoir personne. J’espère que suite à la sortie de l’album, du clip et de l’enregistrement ‘live’ prévu en septembre, lors de notre résidence à la Maison des Cultures de Molenbeek-Saint-Jean, nombreux seront ceux qui s’intéresseront au projet. J’ai bon espoir que l’équipe s’agrandisse et que nous puissions partir en tournée dès que c’est possible, dans une forme de conquête du monde. Que l’album soit découvert par un maximum de personnes et qu’on nous appelle pour venir se produire en concert !

On suppose également que tu as toujours des projets dans le domaine du cinéma ? As-tu un film en préparation ?

Yesss. Des infos bientôt…

Antoine Pierre

Le jazz est une musique de partage… il est donc difficile de la faire vivre à travers des écrans…

Antoine Pierre est un batteur de jazz exceptionnel. Il ne fait qu'un avec son instrument. Pour son dernier projet solo, VAAGUE, il a décidé de mettre l’accent sur un drumming varié et coloré. En outre, il n’est pas rétif à l'expérimentation. Ainsi, ce virtuose a recours aux effets électroniques spéciaux pour transformer un concert en set dansant. Et le chant constitue une valeur ajoutée. Ce qui confère à VAGUEE un concept unique en son genre. L'artiste est un touche-à-tout, comme il l'a déjà prouvé au sein de son autre projet, Antoine Pierre URBEX. De bonnes raisons pour lui poser quelques questions sur son passé, son présent et ses ambitions futures...

Antoine, tu es entré dans le monde de la musique très jeune. Comment tout a commencé, et pourquoi avoir choisi la batterie ?

Mon père est musicien de jazz et ma mère grande mélomane. On écoutait toujours du jazz à la maison : Keith Jarrett, Pat Metheny, Jan Garbarek, … J’étais fan d’une VHS de Pat Metheny avec Paul Wertico. Je jouais ce que j’entendais sur des tonneaux de ‘Dixan’ ! Puis j’ai assisté à un concert de Pat Metheny, en 2002. Cependant, lorsqu’il a débuté, quelle a été ma déception de ne pas voir Paul Wertico derrière ses fûts. Mais dès que le batteur a commencé à jouer j’ai été littéralement soufflé. C’était Antonio Sanchez. Ce qui explique pourquoi, j’ai ensuite absolument voulu jouer de la batterie.

Quelle importance la musique a-t-elle eue au cours de ton enfance ? Penses-tu qu’avoir des parents musiciens ou qui aiment, tout au moins, la musique, constitue un tremplin pour embrasser une carrière de musicien ?

Ça dépend ! Dans mon cas, cette filiation a été bénéfique car il y avait la place et le temps pour écouter et faire de la musique. Mes parents m’ont fait confiance et ont accepté que je fasse ce choix dans la vie. Mais si je prends l’exemple de Jean-Paul Estiévenart, qui est un musicien incroyablement talentueux et cultivé, il est né au sein d’un milieu où la musique n’était pas très présente, hormis à travers les fanfares et les harmonies de village. Tout le monde peut faire de la musique, et à n’importe quel âge…

Quels sont les drummers qui t’ont le plus influencés, à ce jour ?

Au départ, j’étais un grand fan d’Antonio Sanchez et de Stéphane Galland. Adolescent, j’écoutais énormément Aka Moon et Pat Metheny. Puis j’ai découvert Jack Dejohnnette, Tony Williams, Elvin Jones et Roy Haynes… Il y en a tellement ! Et les influences changent en fonction des époques… Pour l’instant, je suis surtout intéressé par Louis Hays, Art Blakey et Marcus Gilmore.

Rencontrer Philip Catherine a été une étape importante dans ton parcours. Par quel hasard, cette rencontre a pu se produire ?

On s’est rencontré lors de deux jams sessions qui se sont déroulées à deux semaines d’intervalle. Une à Liège et l’autre à Dinant. On a interprété quelques morceaux ensemble pendant la seconde et puis on a participé à un premier concert de Greg Houben, au Jacques Pelzer Club de Liège. C’était vraiment génial ! Je n’étais âgé que de 18 ans et j’avais l’impression de connaître super bien sa musique. Faut dire que mon père est guitariste et bien évidemment, j’ai écouté les disques de Philip, chez moi, dès ma plus tendre enfance… Le lendemain de ce concert, j’ai reçu un e-mail me proposant de le rejoindre au sein de son trio. Le reste s’est vite enchaîné. On a accordé des tas de concerts et j’ai beaucoup appris de son expérience ainsi que de sa conception de la musique. La meilleure école !

Je suppose que tu as quand même vécu des hauts et des bas, dans ta carrière…

Le vrai topper jusqu’à ce jour, je le dois à ma carte blanche dans le cadre du Brussels Jazz Festival, en 2020, à Flagey, où j’ai aligné 3 concerts. Un quartet avec Joshua Redman, Eric Legnini et Or Bareket ; mon groupe Urbex dans une formation spéciale pour l’enregistrement de notre disque « Suspended », en hommage à la musique de Bitches Brew ; et une session de batterie improvisée, sous la forme d’un trio, en compagnie de Mark Schilders et Lander Gyselinck… Le plus difficile c’est cette époque que nous sommes occupés de vivre, une période au cours de laquelle la culture est en switch off. On dispose bien de quelques opportunités grâce au streaming, mais cette alternative ne remplace pas le lien réel qui s’établit entre le public et l’artiste. Le jazz est une musique de partage ; il est donc difficile de la faire vivre à travers des écrans…

Ta contribution au groupe Taxiwars t’a-t-elle permis de t’ouvrir à d’autres horizons ?

Effectivement. C’était une belle expérience de jouer dans des salles et festivals plus ‘rock’. Et elle le reste. J’ai découvert un public qui réagit à d’autres perspectives de la musique, comme l’énergie et la ‘vibe’. Ce qui m’a permis de découvrir une autre partie de moi-même, et appris à explorer d’autres zones de la musique.

L’Antoine Pierre Urbex a réservé au Bijloke de Gand, un concert au cours duquel les frontières de l'improvisation ont été abolies. Une révélation ! Comment la coordination entre les différents musicos s'est-elle mise en place ?

Urbex existe depuis 6 ans déjà et au fil du temps et des concerts on a dû remplacer des musiciens. Dans ce contexte, j’avais eu envie d’inviter tout ce beau monde afin de réaliser un live en stéréo, en dédoublant le claviériste et le guitariste, par exemple… Naturellement, au fur et à mesure, on s’est forgé une manière d’improviser différente de celle du jazz traditionnel. Tout le monde a la liberté de s’exprimer et d’échanger avec un ou plusieurs autres musiciens. Le but est de créer des flux de sons et d’en changer les formes…

Malheureusement, pour l’instant, je n’ai pu assister à l’une ou l’autre de vos prestations qu’en streaming. Que ressens-tu quand tu joues devant une salle vide ?

Au début, c’était vraiment très étrange. Pas d’applaudissements, bien évidemment, mais surtout, pas de ‘vibe’ à partager avec le public. Souvent, un concert commence sous une certaine configuration, puis nous entraîne au sein d’un climat inconnu en fonction de l’intervention du public ou de son implication.

Que penses-tu du streaming, en général, en espérant qu’il ne devienne pas la nouvelle norme ?

Au début, se produire devant des caméras constituait un vrai challenge. Aujourd’hui, on commence à s’habituer à la situation et c’est ce qui me fait peur. Je ne veux pas qu’elle devienne la nouvelle norme. La musique, ce n’est pas ça ! Certes, cette alternative a permis aux musiciens et au public de rester en contact et c’est important. Mais maintenant, je crois qu’il est nécessaire de passer à autre chose. Raison pour laquelle j’ai décidé de ne plus me produire en streaming.

La deuxième fois que j’ai pu te voir en concert, c’était dans le cadre du festival de jazz à Louvain. J’avais écrit alors à ce sujet : ‘D'un côté, c'est un virtuose de la batterie, mais les effets électroniques spéciaux rendent le set dansant. Et le chant constitue une valeur ajoutée. Ce qui confère à VAGUEE un concept unique en son genre’. Ton avis sur la question ? Comment l’idée d’un tel projet est née dans ton esprit ?

Il y a déjà quelques années que je souhaitais réaliser un set en solo. Mais je ne voulais pas qu’il soit limité à de la batterie et des loops. Alors, suite à des recherches, j’ai découvert cette technologie américaine baptisée ‘Sensory Percussion’ qui permet d’assigner des samples à différents endroits du kit de batterie. J’ai donc créé de la musique en me servant de cette technologie pour improviser. Ce qui permet de changer les formes si j’en ai envie ou de me laisser surprendre par le programme. Alors, la musique a adopté un profil plus dansant, car je suis convaincu qu’on en a tous besoin.  

Comptes-tu concrétiser ces projets lors de sessions d’enregistrement ? En as-tu d’autres ?

Un disque est en cours de réalisation. Il devrait paraître l’an prochain ! Un autre également pour Next.Ape, un groupe expérimental davantage trip hop. On a tout enregistré et on va s’attaquer à la post prod !

Quels sont tes projets et tes ambitions à court et à moyen terme ? Et caresses-tu un objectif ultime dans ta carrière ?

J’ai encore plein de projets et de désirs à réaliser ! Que ce soit dans la pratique de mon instrument ou en matière de composition… Je voudrais rencontrer à nouveau du monde et dans le futur, créer de nouvelles collaborations…

Merci pour cet agréable entretien, en espérant te rencontrer bientôt, en chair et en os…

InHuman

Si l’intensité permet aux émotions de s’exprimer, alors je pense que nous avons atteint notre objectif…

Après avoir pris soin, au cours des dernières années, de faire évoluer sa musique, son style et ses performances, Anwynn a décidé de changer de patronyme afin de devenir un groupe percutant, sombre et ambitieux. Et il a choisi celui de InHuman. En gravant des titres comme "Keratin", "Shrine" ou encore une version symphonique du "Now I Lay Thee Down" de Machine Head, une nouvelle orientation semblait aussi naturelle qu'inévitable. Eponyme, le premier elpee s’attaque à de nouveaux thèmes lyriques et embrasse une dimension orchestrale, tout en s’ancrant plus profondément dans le death metal. En revenir aux airs folkloriques antérieurs n’était plus tellement opportun. Inspiré par la condition humaine, depuis ses moments de splendeur absolue aux regrets les plus profonds, cet elpee constitue un nouveau départ et augure d’un un avenir passionnant…

Le long playing a été enregistré et mixé au Nomad Studio par Julien Huyssens et les voix au Vamacara Studio, en France. Lors de sessions, le band a également reçu le concours du Chœur de l'Université de Gand. Enfin, les orchestrations ont été réalisées par Eerik Maurage. C’est Astrid, la claviériste, qui a accepté de répondre aux questions de Musiczine…

Tant chez Anwynn qu’InHuman tu as marqué et marques encore, de ton empreinte, la musique de ces formations. Mais quelles sont tes sources d’inspiration majeures ?

C'est partiellement exact. Mais pour ce nouvel album, l’influence des autres membres du groupe a également été très importante. Mes sources d’inspiration sont multiples. Et puis j’écoute aussi bien des bands de métal progressif, comme Devin Townsend, que hard tel que Machine Head qui est l'un de mes groupes préférés. Mais j’aime également la pop comme celle de Beyoncé. La plupart des autres musiciens apprécient le métal symphonique mais dans des styles très différents. Eerik, qui s’est chargé de nos orchestrations, est plutôt influencé par Dimmu Borgir, mais perso, je préfère SepticFlesh…

Votre musique est sombre, à la limite macabre. Vous vous y complaisez ?

Tu penses que notre musique est sombre ? (rires) Si tu penses à la partie la plus émotionnelle de l'obscurité, j’admets. Mais elle peut se révéler joyeuse et inciter les gens à danser, à s’amuser et à faire bien d'autres choses. Elle libère énormément d’énergie et lors de nos concerts, de nombreux spectateurs sautent et chantent les refrains. Tout dépend de l'humeur du jour… ou de la personne. 

En fait, c’est surtout l’intensité sombre de votre musique que j'aime… Et puis, on se sent à l’aise au sein du côté obscur de la musique.

Oui, mais on peut la percevoir de différentes manières. Si l’intensité permet aux émotions de s’exprimer, alors je pense que nous avons atteint notre objectif… Je partage ton impression (rires). Elle est pertinente…  

InHuman, c’est quand même un peu une réincarnation d’Anwynn ?

Anwynn a entamé son aventure, il y a pas mal de temps. En 2010, on a vécu de nombreux changements de line up. Par conséquent, notre musique s’est également transformée. L’arrivée de nouveaux membres a inévitablement entraîné de nouvelles influences, et plus nécessairement issues du folk. Entre-temps, j'ai eu l'impression de vivre une époque complètement différente, et je suis aussi devenu une personne totalement différente. Donc ce concept 'InHuman' est fondamentalement distinct et prend une direction complètement différente de celle d'Anwynn. Les influences symphoniques y sont davantage marquées. Au fil du temps, je me suis rendu compte que non seulement nous avions changé de style, mais qu'il était également temps de changer de nom. C'est donc devenu un nouveau projet, avec un nouveau nom et un nouveau line up.

Mais pourquoi Inhuman ? Y a-t-il une vision derrière ce choix ? Et que reste-t-il des références folk ?

Nous nous sommes éloignés du folk metal et des paroles celtiques. Et même si on en retrouve parmi nos nombreuses influences, ce n'est plus du tout sous cet angle que nous allons aborder notre musique, maintenant. Nous étions libres de faire ce que nous voulions de la musique et des paroles. En fait, c'est plutôt psychologique et émotionnel. C'est donc une métaphore de l'évolution que nous vivons. Le tout a commencé sur ce que c'est d'être humain, et ce que c'est d'aimer l'humain. Et c'est précisément ce que nous voulions tous dire dans "InHuman" ; il dit ce qu'il veut dire…

Quelles sont les réactions, en général, face à ce changement de direction ?

Nous n'avons pu nous produire que trois fois sous le nouveau nom. C'était très amusant et les réactions étaient plutôt bonnes. Malgré la transformation, les fans étaient toujours aussi enthousiastes, à cause de la bonne dynamique et puis grâce à Kelly Thaans qui a pris le relais au chant aux côtés d'Eline.

Comme tu bosses dans la sphère de la psychiatrie, tu dois certainement être confrontée au comportement des gens ? Cette situation constitue-t-elle une source d’inspiration pour la composition, les textes et a-t-elle influé sur le patronyme de la formation ? Es-tu également inspirée par le cours de la vie quotidienne ?  

Oui, sans aucun doute. Tout en pensant à la santé de mes patients, je me soucie de ce qu'ils ressentent. Et c'est, en grande partie, ce qu’on retrouve dans les paroles et la musique.

Qu’est-ce que vous attendez du nouvel elpee ? Quels sont vos projets et vos ambitions à court et à moyen terme ? Et caressez-vous un objectif ultime pour le groupe ?

Vu la crise que nous traversons, il est difficile de répondre à cette question. Parce que pour l’instant, on ne sait pas de quoi demain sera fait. J'essaie de ne pas y penser. Pour ne pas me projeter dans le futur. Des dates de concerts sont prévues en mai, j’espère simplement qu’on pourra nous y produire. En live ou en streaming ? Personne ne le sait. Donc, pas la peine de faire des projets, vu la période que nous vivons… Nous en avons certainement, mais je ne sais pas comment nous allons pouvoir les réaliser. Nous voulons cependant continuer à faire de la musique… Et en matière d’objectif, il se résume à un processus évolutif sans fin. Si vous en avez atteint un premier, vous voulez en atteindre un autre. Et ainsi de suite. L’ambition, c’est de poursuivre dans cette voie et de persévérer dans ce processus.

Alors, où te vois-tu (et vois-tu le groupe) dans 10 ans ?

Personnellement, je me vois dans un tas de genres musicaux différents, dans des styles différents. Métal ou pas métal. Pour InHuman, j'espère que nous pourrons toujours faire de la musique avec le groupe, et enregistrer de la musique. Et, comme je l'ai dit, que le processus dans lequel nous sommes engagés continue. Dans le style au sein duquel nous travaillons maintenant.

Malheureusement, je crains que vous ne puissiez jouer devant du public. Sauf en streaming, concerts auxquels j’assiste pour l’instant, parce qu’il n’y a pas d’autre alternative. Vous y êtes-vous préparés ? Que pensez-vous de ce concept ? Ce n’est pas la même chose, mais bon, il faudra peut-être y consentir…

Comme tu le dis, ce n'est pas du tout la même chose. Notre musique est très cinématographique et vous ne pouvez la ressentir que lorsqu’on la joue sur scène face à la foule. Pas devant un écran ou autre système similaire. Bien sûr, il faudra bien s’en contenter, s’il n’y a pas d’autre solution, mais nous préférons nous produire devant des spectateurs en chair et en os… Maintenant, oui je le reconnais, c’est le seul moyen de mettre le groupe en vitrine…

Les conséquences de la pandémie que nous éprouvons encore exercent un impact énorme sur la population. Comment as-tu traversé cette période comme musicien (et être humain) ?

Certaines répercussions sont positives, d’autre négatives. J'ai dû m’accorder une pause au sein du groupe, mais cette interruption m’a permis de prendre le temps de me remettre à jouer du piano. Ce qui est finalement bénéfique, car je ne pouvais plus y consacrer beaucoup de temps auparavant…

Et cette époque que nous traversons vous a-t-elle inspirée pour composer les morceaux de votre nouvel LP ?

Non, parce que tout était déjà enregistré et mixé avant le lockdown…

Penses-tu que la musique et la culture (mais aussi d'autres secteurs touchés comme l'horeca) vont survivre à cette crise ?

C'est une question difficile. Je pense qu'elle va se réinventer. Dans le bon ou le mauvais sens, je ne sais pas. Mais elles se régénéreront tôt ou tard, car l’histoire est faite de changements. La musique elle-même doit se réinventer de toute façon, comme elle l'a toujours fait. Peut-être que cette crise pourrait permettre à l’industrie musicale de se remettre en question et de repartir sur de nouvelles bases. Qui sait ? Est-ce un bien ou un mal ? Je n’en sais rien ! La suite sera aussi peut-être moins favorable qu'avant. Mais je pense que nous survivrons à cette crise, simplement parce que, dans le passé, la musique est toujours parvenue à surmonter les épreuves…

Si vous vous produisez dans le cadre d’un streaming, faites-moi signe et je rédigerai un compte-rendu à ce sujet. En espérant qu’on puisse vous applaudir bientôt sur les planches. Même dans un environnement corona proof.

Marquis (de Sade)

Un album hommage, pour tourner la page…

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Marquis de Sade s’est reformé en 2017. C’est lors d’une exposition destinée à célébrer son quarantième anniversaire que le groupe accepte de se reformer. Dans la foulée, en 2018, il entreprend une tournée, pour quelques dates de concerts. Et comme la flamme semble rallumée, il décide de sortir un troisième opus. Mais alors que le projet est bien avancé, Philippe Pascal, le chanteur charismatique, se donne la mort le 12 septembre 2019. Beaucoup auraient jeté l’éponge, mais deux mois après avoir encaissé le choc, Éric Morinière, Thierry Alexandre et Frank Darcel reprennent le collier, afin de sortir cet album… sous le patronyme de Marquis…

Fondé en 1977, Marquis de Sade n’a gravé que deux long playings, ‘Dantzig Twist’ en 1979 et ‘Rue de Siam’ en 1981. Considéré comme le chef de file de la new wave française et influencé par le Velvet Underground et Television, mais également Joy Division, les Stranglers et Talking Heads, il se sépare après la sortie du second elpee, en gravant dans la mémoire du punk/rock, des morceaux devenus classiques comme « Conrad Veidt », « Set in Motion Memories » et « Walls », mais également « Cancer et drogues » ainsi que « Brouillard définitif ». Philippe Pascal et Anzia, présent sur le premier LP de MDS, fondent alors Marc Seberg (1981 - 1992, période au cours de laquelle il réalise 4 albums) et Frank Darcel, Thierry Alexandre et Eric Morinière, Octobre (1981-1986, un album). Puis, malgré quelques projets éphémères, ces musiciens disparaissent des radars… Frank Darcel, le guitariste, part même vivre au Portugal. Il s’y consacre alors à la production, avant de revenir au bercail pour y former Republik, dès 2015…

‘Aurora’, l’album de Marquis est finalement paru ce 5 février 2021. A travers une longue interview accordée par Skype, Frank a accepté de nous parler de toutes les péripéties –parfois dramatiques– rencontrées lors de l’enregistrement de cet LP. Mais aussi de son profil de romancier. De Marquis de Sade, bien sûr. Et puis de la construction de l’Europe, dessein qui lui tient particulièrement à cœur…

Il a fallu trois longues années avant qu’‘Aurora’ ne soit achevé. Vu les événements tragiques affrontés, des moments de découragement sont inévitables. Des circonstances qui auraient pu inciter les musicos de tout plaquer. Frank réagit : « Non, mais nous les trois anciens du groupe, on a toujours eu envie d’aller jusqu’au bout. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu des moments difficiles, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours cru que ce disque irait à son terme. Après la disparition de Philippe, on a pris du recul, le temps de reprendre nos esprits. Et, immédiatement, j’ai pensé que l’école belge de rock pouvait nous correspondre. Avant qu’Adriano Cominotto ne me mette en contact avec Simon, je connaissais Ghinzu, dEUS et Balthazar. Et je me disais, mince, ces gens-là, comme en Bretagne, ils ont continué à faire du rock, en anglais avec leur son propre. J’en ai donc déduit que le salut viendrait de Belgique. Je le jure c’est vrai (rires). Et quand Adriano m’a parlé de Simon, on a été intéressé tout de suite. Mais je ne m’imaginais pas que les circonstances allaient prendre une tournure, finalement favorable. Et puis que les critiques des médias à l’égard de cet album seraient aussi positives. D’ailleurs, beaucoup de concerts sont annoncés pour septembre. Bref, s’il s’intitule « Aurora », ce n’est pas par hasard, car il se lève sur un jour nouveau. Et si c’est un album hommage, il tourne aussi la page… »       

Philippe Pascal disparu, il fallait que le trio déniche un chanteur. La première solution que Frank ait envisagée était d’inviter un interprète par titre. Frank explique : « On a d’abord contacté Etienne Daho, puis Dominic Sonic et Christian Dargelos qui avait fondé Marquis de Sade avec moi, il y a très longtemps. Mais entre-temps, on a rencontré Simon Mahieu, et là on s’est rendu compte qu’avec lui, on pouvait remonter un groupe. Mais on avait déjà reçu l’accord de plusieurs invités. On ne pouvait donc plus faire marche arrière. On avait aussi pris langue avec Dirk Polak, car on voulait absolument qu’il interprète une des compos… »

Et ce sera ‘Soulève l’horizon’. Une superbe chanson qui véhicule un message d’espoir. Frank partage cet avis : « C’est une des plus belles chansons de l’album. Elle traduit effectivement un message d’espoir. J’ai écrit ce texte-là en pensant à des êtres très chers disparus et en me demandant ce qui se passerait s’ils revenaient sur terre. Parce que l’album est né au cours d’une période sombre. Et que personnellement, je crois à la réincarnation. Je le confesse. C’est une chanson qui parle d’ailleurs de la réincarnation… Lorsque Dirk a envoyé sa maquette, je l’ai écoutée en présence d’une amie. La version n’était pas mixée. Et en l’écoutant, elle a fondu en larmes. Le morceau dégage vraiment quelque chose et on le remercie vraiment pour sa participation. Enfin, on espère que si on accorde un concert dans son coin, on pourra l’inviter sur scène, évidemment… »

Le nombre de guests justifie sans doute le manque d’homogénéité d’un LP complexe, mais qui tient la route. Frank concède : « Il a un côté un peu foutraque, mais il affirme une identité à travers la musique. On avait besoin de cette catharsis pour remonter la pente. De tout ce monde qui vienne nous donner un coup de main. Parce que le départ de Philippe nous avait laissé sans voix. On bossait sur cet album depuis tellement longtemps quand Philippe a disparu et puis on revenait de New York. Le projet a failli ne jamais voir le jour. Heureusement, la rencontre de Simon a permis de reconsidérer nos plans. Mais il est vrai que ce disque manque un peu d’homogénéité. Sans doute parce qu’il implique des interprètes différents ; mais l’accueil réservé par les médias est bon et il est évident que sur le deuxième album –qu’on ne va pas trop traîner à mettre en route– l’identité de Marquis sera plus palpable… »   

Etienne Daho rend hommage à Philippe Pascal sur ‘Je n’écrirais plus souvent’. Ce qui l’entraîne à (re)chanter sur une composition bien plus alternative que celles qui figurent dans son répertoire devenu mainstream. Frank raconte : « On a proposé deux titres à Etienne, et il a choisi celui-là. Au fur et à mesure qu’il nous a envoyé les parties vocales, on a eu l’impression qu’elles sonnaient comme lorsqu’il avait 25 ans ; comme ce qu’on avait réalisé en sa compagnie, 35 années plus tôt. En fait, tout l’album est très étonnant, vu le déroulement des événements. Non je crois que pour Etienne, c’est aussi une sorte de retour aux sources. Détail amusant, on vient d’apprendre aujourd’hui que ce titre rentrait en playlist sur France Inter. C’est comme une aventure qui recommence. Ce disque s’est nourri de cycles. C’est la raison pour laquelle, à première écoute, il peut dérouter ; mais il s’inscrit dans plusieurs histoires. Dont la fascination que New York exerçait sur nous quand on a démarré la musique. Et maintenant, une partie de ce New York-là joue avec nous. Oui, c’est une drôle d’histoire, cet album… »  

Episode particulier, le retour d’anciens membres du groupe comme Christian Dargelos et Sergeï Papail pour participer aux sessions. Ils interprètent ‘Holodomor’, une chanson inspirée de la famine organisée par le régime stalinien, dont ont souffert les Ukrainiens, dans les années 30. Un comeback quand même inattendu, vu les circonstances de leur éviction. Surtout pour Christian. Frank justifie leur présence : « Il est toujours resté un ami, même si c’est moi qui l’ai viré du groupe en 78. Donc, il subsistait une petite douleur, à cause de cette décision. Dès lors, pour lui, ce n’était pas une revanche, mais aussi un cycle qui s’achevait. Il remettait un pied dans Marquis de Sade. D’une manière un peu détournée, mais bon… Non, non, ils étaient très heureux d’être associés au projet. On ne voulait pas, non plus, d’une réunion d’‘Anciens combattants’, car on savait qu’il y avait 40 ans de punk rock qui nous regardaient… Pour en revenir à la chanson, Marquis de Sade l’interprétait déjà, lors de la deuxième tournée, après la sortie de ‘Rue de Siam’. Mais on ne l’avait jamais enregistrée. Et quand Philippe était encore vivant, il m’a confié avoir envie de reprendre ce morceau. Mais on n’avait pas la maquette. Finalement, on a retrouvé la bande d’un concert accordé à Strasbourg. Et on l’a rejouée. Musicalement, ce n’était pas trop compliqué. Car elle est identique à ce qu’on proposait en 80, sur les planches. On l’a simplement adaptée aux nouvelles technologies de studio. J’ai donc travaillé sur le thème de l’Holodomor, pour écrire le texte. Et dans cet esprit, on a ajouté le discours de Tymochenko au Maïdan, en 2014. Ce qui communique un aspect politique qu’on aimait bien chez Marquis de Sade, au morceau. C’est aussi un message de soutien aux Ukrainiens… »

Richard Hell (Voidoids), Richard Lloyd (Television) et James Chance, véritables légendes du punk américain, ont participé aux sessions. Peter Katis, producteur, ingénieur du son et mixeur régulièrement sollicité dans l’univers du rock alternatif (Kurt Vile, The National, Sharon Van Etten, Shearwater, et la liste et très, très loin d’être exhaustive), a même été approché pour tout mettre en forme… Frank clarifie la situation : « J’ai rencontré Peter lors des secondes sessions new-yorkaises. C’est le voisin des ex-Talking Heads, Tina Weymouth et Chris Frantz. Et ce sont des amis. Ils vivent dans le Connecticut. Mais je les vois régulièrement, quand ils reviennent en Bretagne, car Tina a des origines bretonnes, par sa mère. Et puis, ils avaient aussi assuré une section rythmique sur un disque de Republik. Inutile de dire que lorsque j’avais reçu la session, j’étais comme un enfant au bas du sapin de Noël. Cependant, je n’avais pas l’intention de leur demander de collaborer à l’album de Marquis. Simplement, j’ai informé Tina, qu’on cherchait des guitaristes. Ivan Julian (NDR : Richard Hell & The Voidoids), un pote également, était déjà partant. Elle m’a répondu qu’elle allait me mettre en contact avec Richard Lloyd, parce qu’il n’est pas toujours facile de l’atteindre. D’autant plus qu’il ne vit plus à New York. Et elle a tenu parole. Tina et Chris m’ont aussi hébergé quand je suis allé voir Peter Katis. Et c’est Chris qui m’a emmené chez Peter pour visiter son studio. Ils sont toujours bienveillants. Tina, c’est en quelque sorte la marraine du projet. Quand j’ai rencontré Peter, Philippe était encore là. On souhaitait que ce nouvel album soit distribué aux Etats-Unis. La présence de ces prestigieux invités était un atout, mais bénéficier du concours d’un mixeur de renom comme Peter aurait pu s’avérer déterminant. Et Peter était d’accord sur le principe. On a commencé à échanger les fichiers par Internet. Mais Philippe est décédé et quelque temps plus tard, le Covid a démarré. Dès lors, cette collaboration était devenue improbable. Finalement, on a confié le boulot à notre mixeur maison Sébastien ainsi qu’à Dan Lacksman. Et on est très content du résultat. On ne regrette pas ce choix, mais Peter ça a failli se faire, mais ça ne s’est pas fait… »

Un fameux boulot en perspective, vu le nombre d’invités et les différentes sessions réalisées à des endroits différents. Frank confirme : « Heureusement qu’on ne se sert plus de bandes à l’ancienne. La ‘production executive’ a dû tenir compte des séjours à Bruxelles, Paris et New York, outre ce qu’on avait accompli en Bretagne. Sans oublier que Dirk Polak a réalisé sa session à Amsterdam. C’est l’avantage de la technologie. Avec des bandes, on serait encore occupés de remixer l’album. Un disque dur est très pratique. Il ne pèse que quelques centaines de grammes, et on peut l’emporter avec soi, pour aller aux Etats-Unis, par exemple… »

Sur l’opus, figure une compo interprétée partiellement en allemand, une en portugais, une en néerlandais et les autres en français ou en anglais. Le groupe aurait peut-être pu en prévoir une en breton. D’autant plus que Frank a été impliqué dans l'autonomisme de cette région et est un ancien membre du Parti breton. Et qu’en outre, en 2000, il a produit l’album d’Alan Stivell, ‘Back to Breizh’. Frank n’y avait pas pensé : « On avait travaillé sur son album au SynSound, aussi chez Dan Lacksman, en Belgique. J’aime beaucoup Alan, c’est un ami. Mais je parle mieux le portugais que le breton. J’ai travaillé au Portugal un bon bout de temps ; et quand on produit des disques là-bas, il est exclu de ne pas apprendre la langue. Et il est toujours préférable de parler celle du pays. C’est pourquoi, j’approfondis le breton, en ce moment... » Et d’ajouter : « J’ai insisté pour que Simon interprète une chanson en flamand. Parce qu’au départ, il était parti sur un texte en anglais. Et je lui ai dit que ce serait quand même sympa de l’interpréter dans sa langue natale. J’ai chanté en portugais, tu pourrais en chanter une en flamand ! On a vraiment cette appétence européenne, et l’envie de tourner en Europe, mais pas seulement. Au cours de notre jeunesse, on ne voulait déjà plus de frontières à l’intérieur de l’Europe, et à fortiori du mur de Berlin, qui nous séparait du bloc de l’Est. D’ailleurs on espère que les frontières en Europe seront définitivement effacées dans quelque temps. C’est un peu le message qu’on veut faire passer, en chantant dans plusieurs langues européennes… »

Frank est un Européen convaincu, mais il regrette que l’Europe sociale ne soit pas encore réalisée. Finalement, n’est-elle pas allée trop vite, en ouvrant les frontières aux pays sis plus à l’Est ? La question méritait d’être posée… « Oui, bien sûr, on peut débattre du sujet, car ce qu’on appelle le noyau dur européen n’a pas pris la peine d’harmoniser le processus d’intégration. Mais je pense qu’il n’existe pas de volonté pour y parvenir. Si l’Europe se réalise, ce sera par celle des citoyens européens. Les députés européens sont aujourd’hui élus au suffrage universel. Ce qui n’était pas le cas au départ. Des habitants de villages italiens ont pétitionné et obtenu suffisamment de signatures pour qu’on force le parlement européen à devenir démocratique. La décision remonte à bien longtemps (NDR : en 1979 !). L’Europe dispose des boîtes à outils pour devenir plus efficace, et malgré sa réglementation, elle n’est pas si mal faite. Mais c’est aux citoyens de s’en servir, car les élus considèrent leur mandat comme leur gagne-pain. Et dans ces conditions, l’Europe n’est pas près de se réaliser. Pourtant, je crois beaucoup au passeport européen. J’aimerais qu’il ne mentionne que le nom, le prénom, le lieu de naissance et le domicile. Et rien d’autre que ‘Communauté européenne’ et pas de référence à un pays. Ce serait un pas en avant extraordinaire dans la construction de l’Europe… »

‘European psycho’ se réfère au film ‘American psycho’ de Mary Harron et par conséquent au livre de Bret Easton Ellis du même nom. Apparemment, c’est un thriller qui a marqué Frank. Il confirme : « Oui, c’est un livre que j’ai beaucoup aimé. Il y a ce moment dans le film où le gars qui a commis les pires atrocités se rend compte que la police ne s’intéresse pas vraiment à lui. Ce raccourci sur le monde dans lequel on vit est vraiment fascinant. A l’époque, quand le film est sorti, il a été plutôt décrié, mais personnellement, je l’ai apprécié tout de suite. J’avais aussi découvert Christian Bale, un acteur qui n’était pas totalement débutant, mais que je trouvais extraordinaire dans son rôle. Donc cette histoire m’a influencé. En extrapolant, il faut admettre que le monde a été confié, depuis quelque temps, à des personnages aussi controversés que Trump, Bolsonaro ou Poutine. On se demande alors où se trouve la normalité ? Et finalement, le personnage central de cette chanson estime qu’il commence à être en accord avec la réalité. C'est-à-dire que le monde est devenu aussi dingue que lui. Et ça lui va bien. Mais nous, ça nous inquiète, évidemment… »        

Frank écrit aussi des romans. « Depuis une quinzaine d’années. Du roman noir. « J’en ai publié deux chez Flamarion. J’ai participé à des concours dans le domaine du polar. Le prochain bouquin, ‘L’armée des hommes libres’, est en cours de gestation et de correction. Il ne sera publié que l’année prochaine. Mais je n’ai pas encore choisi l’éditeur… C’est une dystopie qui se déroule en 2030. En Finlande. A Helsinki. Une ville que j’ai découverte il y a 2 ans, que j’ai beaucoup aimée. Et j’ai commencé à écrire ce roman dans la foulée. Le scénario repose sur l’histoire d’un soldat portugais qui s’est perdu dans cette ville, suite à la 3ème guerre mondiale, et après avoir survécu à de tas d’épidémies. Le monde a explosé. Et j’y décris ma version de la post-apocalypse… »

‘Le voyage d’Andrea’, c’est le titre du livre de Manuela Varrasso, mais ce serait un autre hommage à Philippe Pascal. Or c’est un instrumental… Frank s’épanche : « J’ignorais que c’était le titre d’un roman, mais ça m’intéresse. En fait, l’album ‘Rue de Siam’ s’achève par un morceau intitulé ‘Submarines and Icebergs’. Et lors des obsèques de Philippe, c’est ce titre qui a été joué. Ce qui nous a fortement émus. Aussi, en quittant les funérailles, j’ai dit à Thierry et Alexandre, qu’il fallait qu’on lui donne une suite. Qu’on refasse un instrumental en hommage à Philippe et qu’on l’intègre à la fin du nouvel album. Ce fameux disque qu’on n’arrivait pas à terminer. Et finalement, on l’a intitulé ‘Le voyage d’Andréa’, parce que Philippe est parti en voyage. Et Andréa, c’est le surnom qu’il avait choisi à une époque de l’existence de Marquis de Sade. Je pense, par ailleurs, qu’il s’agissait d’un clin d’œil adressé à la bande à Baader. Bien que ce soit Andreas Baader, je crois… »

Etonnant quand même que Dominique A n’ait pas été sollicité pour composer ou interpréter une chanson. Frank réagit : « Il figurait dans la liste des invités potentiels. Mais après avoir rencontré Simon, ceux qu’on pensait contacter ne l’ont pas été… » Dominique a quand même intégré une reprise de ‘L’éclaircie’ (NDR : signée Philippe Pascal, elle figure sur l’elpee de Marc Seberg, ‘Le chant des terres’) sur son dernier opus, ‘Vie étrange’. Frank l’encense : « Cette adaptation est dépouillée, mais elle est magnifique… »

Autre moment émouvant, la reprise d’‘Ocean’ du Velvet Underground, chantée par Dominic Sonic. Il est décédé peu de temps après l’avoir interprétée. Votre serviteur avait eu l’occasion d’assister à un concert de cet artiste, au cours des années 90, à l’Aéronef de Lille. Une affiche dont la première partie était assurée par un groupe constitué de personnes handicapées lors d’un set consacré à la musique, mais également à la poésie. Et pour lequel Dominic était impliqué... Mais à partir de 1997, il se fait de plus en plus discret. Début du millénaire, il se produit encore lors de festivals prestigieux et participe à différents projets. Il grave un cinquième elpee en 2007, fonde AK47 Blues Rendez-vous en 2010 et dans la foulée, repart en tournée. Il publie un dernier LP en 2015. Puis, on perd sa trace. Frank restitue quelque peu son parcours réalisé au cours de ces dernières années : « Il se produisait encore un peu en ‘live’. Il a apporté sa collaboration à plein de gens. Avant de remonter Marquis de Sade, il était venu assurer un duo, lors de sessions de mon dernier groupe, Republik. Il était toujours disponible, mais entre deux disques, il assurait le rôle de roadie pour d’autres formations. Et même pour Marquis de Sade, lors de la tournée de reformation. C’était drôle ! Il aimait tellement la musique et la scène. C’est quelqu’un qui voulait être le plus proche de cette scène. Proche de l’action, en quelque sorte. Un type adorable et tellement chouette ! Et pour nous, il était vraiment naturel qu’il vienne chanter sur le disque aussi… » Et d’ajouter : « Il a toujours été impliqué dans des actions caritatives. La formule peut paraître bizarre, mais pour ceux qui l’ont connu et se souviennent de lui, ils te diront qu’il était impossible de se fâcher avec lui. C’était une sorte de Saint. Comme on en a beaucoup en Bretagne. Et on est vraiment heureux qu’il ait chanté sur le disque. Malheureusement, il nous a quittés, trois semaines après sa participation. Le titre est d’autant plus touchant, évidemment… »

Lorsqu’il est né, Marquis de Sade rêvait de sonner différemment de ce que les groupes français proposaient à la fin des 70’s. Pourtant la musique de Magma et d’Ange sonnait différemment… Frank réplique : « Ange, c’était pas du tout ma tasse de thé. Ce sont des groupes qui n’ont pas du tout été concernés par le mouvement punk. C’était un autre monde. Et d’une certaine manière, c’était un monde que nous voulions voir disparaître. Ils n’ont jamais servi de référence pour moi. J’avais assisté à des concerts de Magma à Rennes, et je reconnais que les prestations étaient impressionnantes. Mais le mouvement punk se foutait royalement des prouesses techniques. Ce qui n’était pas le cas de Magma. Le mouvement punk voulait faire table rase du passé. Ce qui nous intéressait beaucoup. Et cet état d’esprit m’a incité à me lancer dans la musique. J’ai cessé les études à cause du mouvement punk. Sans quoi, je ne serais pas devenu musicien. Après, j’ai appris à jouer de la guitare… »

A ses débuts, Marquis de Sade accordait également une grande importance à l’image. Mais est-ce encore le cas aujourd’hui ? Une question qui méritait également d’être posée. Frank nuance : « Peut-être pas de la même manière. Je pense que l’esthétique sur scène restera importante. Un aspect qu’on retrouve également dans le soin et la sobriété apportés aux pochettes de disques qu’on a essayé de réaliser dans le contexte européen. Peu de couleurs. Une forme d’épure, de retenue. En poursuivant cette espèce de ligne sombre en terme esthétique. Bien sûr, je pense que cette caractéristique est devenue à la fois moins déterminante, tout en demeurant très pertinente, notamment en matière de circulation des images, de réalisation de clips, etc. Richard Dumas, notre photographe pour les séances officielles y est attentif, mais il n’existe plus de code aussi strict qu’aux débuts de Marquis de Sade. Je porte même une chemise à rayures sur la photo de session officielle. Ce que je ne me serais pas permis (rires), il y a 40 ans. On garde cette norme en tête, mais elle est évidemment moins rigide… »  

En cherchant sur la toile, on découvre l’existence d’une chanson intitulée ‘Aurora’, signée par un groupe néo-zélandais baptisé Marquis & The Vanguard, une compo qui figure sur l’Ep ‘My skinny bones’. Drôle de coïncidence ! Frank l’a aussi constaté et il ajoute : « Il y a mieux encore. Marquis c’est également une marque de cheminée produite dans le Nebraska, aux Etats-Unis, dont un des modèles s’appelle Aurora. On pourra bientôt faire leur pub. Sur les moteurs de recherche, les associations de mots incompatibles débouchent rarement sur un résultat. Mais ces deux termes sont un peu sexy. Ce qui explique, forcément, que c’était déjà imprimé quelque part. Je n’ai pas écouté la compo du groupe néo-zélandais. C’est peut-être un groupe issu des années 60 voire 70… » Reconnaissant ne pas avoir approfondi l’info lors de la recherche, je ne puis lui répondre que le titre tient la route (NDR : en fait, il s’agit d’un combo récent qui pratique du néo-folk et dont le morceau en question remonte à 2015). Frank prévient d’un ton amusé : « On diffusera le morceau, avant de monter sur scène. Et on y installera une petite cheminée, aussi (rires)… »    

Lors des sessions, deux morceaux avaient été enregistrés en compagnie Philippe Pascal. Ils figureront sur la future intégrale, actuellement en préparation. Mais pourquoi alors avoir intégré sur le long playing la chanson de Dominic Sonic, et pas celles de leur chanteur emblématique, puisqu’ils sont décédés tous les deux ? Serait-ce pour booster la vente de cette intégrale ? Frank justifie cette option : « Non, pas du tout. Au départ, c’était par respect pour la famille de Philippe. Et puis, ce choix nous paraissait plus cohérent. Le travail sur l’intégrale, il a commencé bien avant le décès de Philippe. La démarche juridique nécessaire pour redevenir propriétaire des premiers albums de Marquis de Sade, a pris 2 ans, une procédure à laquelle Philippe a participé. La récupération de certaines bandes démo était un processus entamé depuis longtemps. Je me suis rendu chez Dan Lacksman, à Bruxelles, il y a 4 ans maintenant, pour nettoyer des bandes, les passer au four, etc. ; car il est aussi spécialiste dans ce domaine. Finalement, on était beaucoup plus à l’aise d’insérer les morceaux interprétés par Philippe, dans l’intégrale, parce que c’est du Marquis de Sade, et le groupe a quand même choisi maintenant le nom Marquis. J’estime que c’est plus honnête. Maintenant, si la maison de disques en profite pour faire de cette exclusivité du markéting, ce n’est pas notre problème. Les compos n’ont même pas encore été mixées. Donc, elles ne pouvaient pas figurer sur « Aurora ». En outre, ce sont des extraits qui comportent une forte charge émotionnelle. On n’a pas eu le cœur à ça et donc… Cette intégrale devrait paraître fin de cette année, mais ce n’est pas certain non plus. Certains chaînons sont encore manquants et on veut vraiment faire un chouette truc… »         

Photo : Richard Dumas

 

Nicolas Michaux

La classe dirigeante nous a conduit à la catastrophe…

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« Amour colère » constitue le tout nouvel LP de Nicolas Michaux. Il fait suite à « A la vie à la mort », paru en 2016. Hormis les drums, l’artiste se charge de toute l’instrumentation. Il y chante tour à tour en anglais ou en français, des textes qui s’inspirent de sa vie familiale, mais surtout traduisent sa colère face au monde politique qu’il juge responsable de l’état du monde dans lequel il nous a conduit. C’est ce qui explique, bien sûr, le titre de cet elpee. C’est notre collaborateur néerlandophone, Erik Vandamme, qui s’est chargé de réaliser cet entretien par e-mail ; et pour la forme, votre rédac’ chef s’est chargé de la traduction et de l’adaptation dans la langue de Voltaire...  

Avant de te lancer en solo, tu as milité chez Eté 67. Peux-tu nous rafraîchir la mémoire ?

Tout a commencé vers 2004. J’étais encore adolescent lors du début de cette aventure. Nous étions tous liégeois et nous produisons souvent dans la région, à l'époque. Il était agréable de sillonner les routes en compagnie de mes copains et très instructif d'être confronté si jeune au business de la musique, aux studios, aux tournées etc. Cette période m'a vraiment permis d'apprendre mon métier. Puis le groupe s'est séparé ; et après une petite pause, j'ai entamé une carrière solo. En 2014, j’ai alors sorti mes deux premiers singles : « Nouveau Départ » et « A la vie à la mort ».

Quelle est ton ambition, aujourd’hui, dans l’univers de la musique ?

Je ne me projette pas exactement sous cet angle. J'essaie de me concentrer sur mon travail, de l’accomplir honnêtement en y apportant tout mon engagement et ma concentration. Mais vous ne pouvez qu’y focaliser tous vos efforts. Vous ne pouvez pas anticiper le résultat et vous devez prendre du recul. Vous ne savez jamais si un projet va réussir ou pas. Il y a tellement de paramètres. J’ai passé de bons moments dans ma carrière, mais paradoxalement, ils n’étaient pas liés au succès commercial, etc. Pour ma part, la découverte constitue ce qui est le plus passionnant. Dévoiler une chanson ou même juste une belle partie musicale est toujours une source de grande joie.

Tu partages, d'après ce que j’ai lu, ton temps entre le Danemark et Bruxelles. Tes chansons sont interprétées tour à tour en anglais ou en français. Tu empruntes ainsi une trajectoire internationale. As-tu délibérément choisi cette approche ? Et pourquoi ?

C'est exact ! Je vis en partie à Bruxelles, car je suis impliqué chez Capitane Records, et en partie sur l’île de Samsø où résident ma petite amie et notre fille. J’ignore si j’ai opéré ce choix consciemment. Je ne crois pas que nous décidions de notre destin. Et certainement pas de qui nous tombons amoureux. Mais il est vrai qu’en quelque sorte j’ai adapté mon mode d’existence sans trop prêter attention aux frontières. J'ai toujours rêvé de cette sorte de liberté des déterminismes hérités. Je veux dire vivre à l'étranger une grande partie de l'année et être en relation avec quelqu'un d'une autre culture ; ce qui m'a sûrement éloigné quelque peu de mon environnement naturel et de ma zone de confort. De quoi vous inciter à réfléchir et à relativiser les événements. Et vous rappeler qu’ils peuvent être différents de ce à quoi vous êtes habitués et que très peu de choses sont vraiment naturelles ; la plupart d'entre eux étant socialement et culturellement construits.

Dans le communiqué de presse, on peut lire à ton sujet : ‘sa musique navigue au carrefour de différentes traditions : la grande époque de la chanson française, les auteurs-compositeurs américains, le rock britannique des années 60 et les débuts de la nouvelle vague’. Cette description est-t-elle fidèle à la réalité ?

C’est toujours difficile de répondre à une telle question. Je ne suis pas à l’aise quand il faut catégoriser, et tout particulièrement les genres musicaux. Alors, tu penses, ma propre musique… Elle réunit des éléments que je ne peux pas décrire dans la vraie vie. Mes paroles aussi. Cependant, il est sans doute exact qu’elle évolue quelque part entre l'indie rock et l'indie pop et qu'elle est influencée par le son des années 60 et 70.

Quels artistes constituent ta plus grande source d'inspiration ? Et pourquoi ?

D’abord, les grands auteurs-compositeurs américains comme Bob Dylan, Leonard Cohen, Hank Williams, Lou Reed et Townes Van Zandt… parce qu’ils sont tous très cool et qu’ils ont juste écrit toutes ces chansons incroyables. Puis ceux issus des 50’s et 60’s. Notamment les Beatles, les Rolling Stones, les Kinks, le Who, Pink Floyd, … le rock, c’est ce qui m’a incité à jouer quand j'étais adolescent et instinctivement, j’ai conservé une grande passion pour ces artistes-là. Et puis la chanson française traditionnelle, dont Léo Ferré, Barbara, Charles Trenet, Serge Gainsbourg, Georges Brassens, Jacques Brel, Jeanne Moreau… Pour moi, ces artistes sont immortels. C’est la musique que mes parents écoutaient à la maison. Mais j'aime aussi Moondog, le Clash ou encore les Beach Boys, entre autres... Et puis des mouvements tels que la scène CBGB, le highlife ghanéen et ses dérivés, la rumba congolaise, le jazz éthiopien, le country-blues… Mes goûts sont très éclectiques. En fait, j’apprécie les artistes, tant qu’ils ont quelque chose à dire et appartiennent à ce que Greil Marcus appelait autrefois la ‘république invisible’.

Tu as publié ton premier elpee solo, « A la vie à la mort », en 2016. Quelles ont été les réactions du public et des médias, à cette époque. Et ce disque t’a-t-il ouvert certaines portes ?

L'album était principalement interprété en français et il est paru sur un label parisien, Tôt ou tard. Il a récolté de très bonnes critiques dans de nombreux journaux et magazines. Nous avons effectué de nombreuses tournées après sa sortie, accordant plus d'une centaine de spectacles en Belgique, France, Italie, Suisse, Allemagne, au Canada et même quelques-uns en Chine.

Mea culpa, mais je n'ai pas encore écouté ton dernier album « Amour Colère ». A quoi faut-il s'attendre ? Peux-tu avancer une bonne raison de l’acheter ?

Ecoute-le alors, et tu me diras ton avis ! Je ne suis pas un bon agent de marketing….

Le titre de cet LP a-t-il une signification particulière ? Tu y parles d’amour et de colère, mais encore…

Ouais. Le titre se traduit en anglais par « Love Anger ». Mais un de mes amis utilise l'expression en français comme équivalent à ‘make-up sex’. C’est ainsi que j’ai déniché le titre. Plus sérieusement, au cours de ces dernières années, j’ai été déchiré entre des sentiments d’amour et de colère. Et puis j'ai pensé que ce qui était vrai pour moi était peut-être vrai pour beaucoup d’autres. Quand je débarque dans une ville, je me promène dans les rues autant que je peux et j’y constate qu’elles sont remplies d’amour et de colère, exactement comme dans mon cœur…

Qu’attends-tu personnellement de la sortie de cet opus ?

Ce n’est pas ce qui me tracasse. Je pense déjà au prochain album et aux autres projets du label. J'ai appris à ne pas trop attendre d’événements que je ne contrôle pas. Cependant, je serais très heureux si les gens l'écoutaient pour ce que c'est. Je suis conscient qu’il est ‘difficile’ et assez ‘sombre’. Je sais que ma musique est parfois malaisée à cataloguer et à synthétiser à cause de mes origines et influences multiples et du bilinguisme de mes œuvres. Je voulais donner aux gens une vue d'ensemble et ne pas me limiter pour quelque raison que ce soit. Je voulais que le disque parle pour moi et c'est le cas. J'en suis fier, sans aucun doute…

Nous vivons toujours une crise corona, qui ne disparaîtra pas encore cette année. Comment gères-tu cette pandémie comme être humain, musicien et compositeur ?

De toute évidence, le coronavirus est fâcheux pour de nombreuses raisons. Mais j’essaie de voir dans cette situation préoccupante une alarme et un encouragement à vraiment changer les choses. Nous courons vers de grandes catastrophes, si nous continuons à agir comme des bâtards qui ne respectent pas la nature et les autres espèces. Le coronavirus est un problème écologique, comme les incendies de forêt autour des globes, la perte de biodiversité, la pollution de la mer, etc. Le monde est sur le point de s'enflammer et avant la Corona, j'avais l'impression que la plupart des gens s’enfonçaient la tête dans le bac à sable, plutôt que de s’impliquer dans le processus politique. Mais maintenant, les choses évoluent et j'ai le sentiment que les êtres humains veulent récupérer le pouvoir. Je pense que c’est une bonne réaction, car c’est cela aussi la démocratie. Il ne s’agit pas simplement de se rendre au bureau de vote. La démocratie ne peut fonctionner que si le peuple est conscient de ce qui se passe et est prêt à participer au processus politique.

Cette pandémie a entravé tous tes plans ?

Ouais, certains concerts ont été reportés, d'autres ont été annulés. Mais nous avons décidé de nous concentrer sur la production et l'écriture. En tant que label et collectif de travail, Capitane Records dispose désormais de son propre studio et d'un bureau dans une vieille maison au milieu d'un parc au sud-est de Bruxelles. Et c’est formidable de savoir que nous disposons d’un tel endroit pour se concentrer sur notre travail. Si des spectacles peuvent être organisés, nous serons ravis de jouer les concerts. Sinon, nous produirons et enregistrerons de la musique pour les prochains mois. Under The reefs Orchestra et Turner Cody qui figurent tous les deux sur notre label bossent sur de nouveaux morceaux. Comme producteur musical, je suis également impliqué dans ces projets.

Penses-tu que la culture, qui a été particulièrement touchée au cours de derniers mois, pourra survivre à cette crise ?

Ouais, la culture est durement frappée, c’est vrai. Mais de nombreux autres secteurs également. De manière générale, le monde devient de plus en plus inégalitaire et irrespectueux envers les besoins de la Terre-Mère. Je pense personnellement que le capitalisme, tel qu'il s'est déroulé au cours des dernières décennies, est une menace dangereuse pour l'humanité et la terre. Mais comme je l'ai dit, au moins maintenant, il est assez évident que la classe dirigeante nous a conduit à la catastrophe. Donc, la situation pourrait enfin changer pour un mieux ; mais si seulement nous empruntons une autre direction, quand on reprendra le volant… Le 7 octobre, Capitane Records et le FACIR organisent une conférence du sociologue français Bernard Friot. Cet historien de la sécurité sociale viendra plaider pour un monde qui tourne progressivement le dos au capitalisme en étendant la sécurité sociale à de nouveaux secteurs d'activité parmi lesquels figurent le logement, l’alimentation, la presse, la culture etc. Il prône également l’instauration d’un ‘salaire à vie’ qui serait considéré comme un droit inconditionnel de l'homme…

Quand comptes-tu te produire en ‘live’ ?

Malgré la crise du Corona, quelques dates ont été fixées. Tout d’abord dans le cadre des Nuits Botanique. Ce sera le 1er octobre, lors de la soirée spéciale label Capitane Records, au cours de laquelle l’affiche impliquera également Under The Reefs Orchestra et Great Mountain Fire. Mais c’est sold out. Et puis, le même projet est programmé au Trefpunt à Gand, le 13 novembre. Ce n’est pas encore complet.

Quel est ton objectif ultime ?

Je ne suis pas sûr de bien comprendre ta question. Un objectif final pour quoi faire ? Changer le monde pour qu’il soit meilleur ? Vivre d’amour, de colère légitime et de musique, peut-être…

Kosmos

J’aime le pouvoir et le poids des mots

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L’actualité des concerts réduite comme peau de chagrin, c’est par le biais de Skype que votre serviteur s’invite à pénétrer dans l’univers particulier de Kosmos. Son frontman, Tom, se livre entre actualité brûlante, confinement et un amour inconditionné des mots. Naviguant quelque part entre Michel Berger, -M- et les Rita Mitsouko, sa musique s’ouvre et risque de surprendre, grâce à une palette de compos à la fois légères et énigmatiques qui flirtent autant avec la pop, le funk que la ballade bossa. Après avoir publié “Je connais un guerrier Maasaï”, un single remarqué, le groupe français sort un premier Ep baptisé « Des Kollages ». Un second Ep tout aussi solennel est déjà en préparation et devrait ravir (encore une fois) les amateurs du genre.

Derrière Kosmos se cachent cinq personnes aux influences musicales plutôt variées : jazz, funk, métal, techno, etc.

Quel est le point commun entre les membres de la formation et comment s’est déroulée votre première rencontre ?

Je vais commencer par la rencontre parce qu’elle constitue la base de pas mal de choses… Durant plusieurs mois, j’ai écrit et composé des chansons que j’avais par ailleurs maquettées. Je voulais dénicher des musiciens susceptibles de transposer le projet sur scène. Ce qui nous lie, c’est l’envie de s’ouvrir à des univers qui ne sont pas les nôtres, tout en évoluant en dehors de notre zone de confort. A titre d’exemple, Adrien vient du monde de l’électronique alors que Cyprien, de celui du jazz. Ce dernier amène l’harmonique des morceaux. Au départ, je cherchais de jeunes musiciens qui souhaitaient bosser ensemble sur le long terme. Habitant Pigalle, j’ai effectué le tour des écoles de mon quartier. C’est ainsi que j’ai rencontré, par le biais d’un contact, un bassiste. De fil en aiguille, nous nous sommes retrouvés à cinq. Tout le monde se connaissait au moins un peu ou avait déjà travaillé avec les autres. Il existe cette volonté chez chacun d’atteindre un équilibre qui à l’origine n’est pas le sien. Nous restons persuadés que si nous avions choisi de se consacrer à la musique individuellement, nous ne serions jamais parvenus à ce résultat. La dynamique de groupe l’a emporté !

Un Ep qui résume à lui seul le côté créatif du combo. Les sonorités partent dans tous les sens : il y a de la pop, du funk, une ballade bossa. On ne peut pas dire que les compos soient cadenassées dans un style particulier… Était-ce une volonté commune ou les choses se sont-elles déroulées naturellement ?

Les paroles et les structures harmoniques étaient déjà écrites. Il y avait effectivement une volonté de créer une ossature autour de ces éléments. Puisque la base de travail était existante, j’envoyais simplement les maquettes à mes comparses. Généralement, lorsqu’un groupe débute, ça prend du temps parce qu’en amont, tout un processus créatif est à mettre en place, de la composition à l’écriture. Nous avions donc un gros avantage à ce niveau. On pourrait penser que c’est moi qui décide, mais pas vraiment. On essaie de se remettre en question tout le temps. Il existe cette volonté d’aller toujours plus loin. D’ici quelque temps, on va enregistrer un nouvel Ep. Nous sommes au stade de la réalisation des maquettes et des arrangements de dernière minute. Cette après-midi encore, nous répétions. La manière dont nous allons aborder ce disque reste cohérente ; à vrai dire, nous refusons la facilité. Aune sortie physique n’est prévue. On aimerait bien sortir un vinyle ou un CD commun, une fois le second Ep finalisé.  

Cette approche stylistique constitue un pari osé, l’auditeur pourrait penser qu’on veut l’induire en erreur et le surprendre trop fréquemment...

C’est clair ! Il s’agit probablement d’un reproche que les auditeurs pourraient formuler à l’égard du groupe. C’est une des raisons pour lesquelles l’Ep s’intitule « Des Kollages », une manière de brouiller les pistes, de dérouter le mélomane. Nous sommes conscients que cette démarche ne s’inscrit pas dans l’air du temps. Aujourd’hui, tout doit être identifiable et cloisonné. Les points de friction constituent justement une démarche artistique en tant que telle. Pour être tout à fait honnête, la première écoute est souvent saisissante. Il faut du temps pour s’imprégner des morceaux et en pénétrer toutes les couches. Nous souhaitions obtenir un produit fini assez ‘riche’. Je n’aime pas trop ce terme parce que parfois la simplicité rime avec grande richesse. Oui, effectivement, la manière dont nous concevons les choses peut être déroutante, mais l’univers dans lequel nous baignons l’exige. Quoi qu’il en soit, il existe une grande sincérité dans nos actes.

Pour certains, confinement a rimé avec productivité en termes de créativité musicale. As-tu profité de cette parenthèse obligée pour laisser exprimer tes idées soit individuellement, soit collectivement ?

Spontanément, la réponse est non ! Parfois, tu as l’impression de perdre ton temps et de ne rien faire alors qu’en réalité il y a tout un tas de processus qui se met en place. En ce qui nous concerne, nous avons été confinés à des endroits géographiquement différents. Les sessions en commun sont très précieuses en termes d’échange d’idées. Se réunir au sein d’une seule et même pièce est important. Cette période Covid a effectivement eu un effet dévastateur : les concerts et la sortie de l’Ep ont été suspendus. Les maquettes du prochain étaient prêtes. Nous voulions, lors du déconfinement, proposer un produit fini et, dans la foulée, commencer à enregistrer. La réalité a été un peu plus compliquée qu’on ne l’imaginait, parce que vu la distance, nous devions transmettre des fichiers qu’il fallait ensuite centraliser. Résultat, un travail qui aurait dû nécessiter une seule après-midi en temps normal, nécessitait parfois presque une semaine. Heureusement, nous avons respecté une certaine discipline. A titre tout à fait personnel, d’un point de vue musical, je n’ai pas l’impression d’avoir été particulièrement créatif. Nous avons traversé une période pour le moins anxiogène. Paradoxalement, lorsque tu es musicien ou artiste, en général, tu aspires à disposer de temps pour laisser exprimer cette créativité latente. J’étais confiné chez moi, entouré de mes instruments et de mon matériel. Faire de la musique était quasi la seule occupation qui m’était permise. Je me suis remis au piano classique. Ce qui m’a, cependant, fait un bien fou. Cette parenthèse inattendue m’a démontré, qu’au final, ce n’est pas de temps dont on a besoin, mais de l’équilibre de la vie et des gens qui t’entourent pour trouver l’inspiration. Il est peut-être un peu tôt pour prendre le recul nécessaire, mais je n’affirmerai pas que cette période ait été totalement inspirée. Pareil pour mes comparses, je crois. Entre les conditions de confinement pas évidentes et l’absence d’activité du groupe, je dois avouer que ce n’était pas facile tous les jours. Nous pensions qu’en se servant des réseaux sociaux, nous serions plus inventifs, mais c’était une erreur. La virtualité ne remplacera jamais la réalité ! Être musicien, c’est partager ! Confiner un musicien, c’est à contre-courant de sa nature profonde. Ce n’est pas comme si le gars partait durant trois semaines dans son coin pour se réaliser. Non, ici les conditions étaient totalement surréalistes. Je suis donc mitigé par rapport à cette situation, mais l’avenir nous dira si je me suis trompé…

Tom, tu as écrit les morceaux au revenir d’un voyage d’un an autour du monde. Qu’en as-tu retiré sur un plan tant musical que personnel ?

Ce voyage a marqué un tournant dans ma vie tout simplement. Je n’avais pas l’intention de me lancer dans la musique de manière professionnelle. Si je l’ai toujours pratiquée, notamment en jouant du piano et en militant dans pas mal de groupes, j’ai aussi suivi un cursus scolaire dans une école de commerce. J’ai monté un projet en compagnie de trois amis. Notre job consistait à mesurer l’impact social de pays en voie de développement. On a travaillé dans des endroits d’une violence extrême en matière d’environnement, de pauvreté, etc. J’ai vite commencé à prendre du recul et me suis rendu compte que nous avions de la chance de vivre dans une région comme celle-ci. Pourtant, nous sommes vite préoccupés par nos petites contrariétés qui peuvent aussi rapidement prendre des proportions sidérales. Un jour, au Madagascar, je discutais avec un étudiant de mon âge. Un traducteur qui me rappelait la chance d’être français. Nous sommes entourés de magasins de musique. On se paye ce que l’on veut. Là-bas, si un autochtone veut s’acheter un ampli guitare, c’est quasi-mission impossible. Cette expérience a changé mes objectifs. J’en ai conclu que voulais vraiment me lancer dans la musique. C’est ce qui me passionne. C’est la raison pour laquelle je me lève le matin. Ce vécu a marqué au fer rouge mon existence et je crois qu’il se ressent dans les paroles des compos de cet Ep. J’aime prendre du recul par rapport à un quotidien qui a parfois tendance à nous ensorceler et nous emporter dans un tourbillon chaotique.

« Des Kollages » c’est un peu l’histoire d’un gars qui se cherche pour se (re)trouver. Une histoire autobiographique ?

Bien évidemment. On y décèle des fragments de ma vie personnelle. Cet écho est d’ailleurs bien plus subtil dans d’autres morceaux. J’ai essayé d’imaginer une suite logique a posteriori, mais lorsque j’écris des textes, j’aime l’idée que l’on ne puisse pas vraiment comprendre ce qui se passe immédiatement, mais qu’ils laissent une impression. Je suis un fan inconditionnel de Bashung, par exemple. Lui et son parolier ont réalisé un travail formidable. Cet artiste joue et triture les mots quitte à les travailler syllabes par syllabes. Si tu prêtes une oreille attentive à certaines de ses compositions, tu te rendras compte qu’il y a des mots qu’on entend, mais pas prononcés. Dans « La nuit je mens », il cite : ‘J’ai fait la cour à des murènes’. Pourtant, je perçois ‘J’ai fait l’amour à des sirènes’. Le sens est à construire en permanence. N’est évidemment pas Bergman qui veut, mais j’apprécie l’idée de fourvoyer l’auditeur et de le forcer à réfléchir pour le rendre partie prenante de l’écoute. Cette approche renforce aussi la cohésion du groupe, car nous n’accordons aucune concession. Je suis bien conscient que cette attitude ne facilite pas une diffusion sur les radios généralistes. Nous n’essayons pas d’aller au plus efficace. Notre réalisateur est aussi là pour nous cadrer parce que si nos chansons restent de la pop, il ne faut pas le perdre de vue, le but n’est pas davantage de composer des morceaux de jazz qui s’étalent sur quinze minutes.

Dans le titre « Dé-Pense », tu dis ‘Je mène la résistance contre ceux qui pensent, qui calculent, qui font des plans pour gagner du temps’. Pourtant aujourd’hui, nos vies sont définies par des algorithmes en tout genre jusqu’à même prendre le pas sur notre libre arbitre…

Oui, complètement. C’est sans doute le morceau le plus autobiographique de l’Ep. Lorsque je fréquentais l’école de commerce, on nous enseignait l’efficacité, le gain de temps, comment produire plus avec moins de ressources, etc... Je me suis rendu compte que dans nos vies, tout est formaté jusqu’au moindre désir. Les réseaux sociaux modélisent nos rapports à l’amitié, les applications de dating ou encore les GPS qui indiquent le chemin le plus court. Aujourd’hui, il faut gagner du temps à tout prix en supprimant les obstacles comme si nous devions agir comme des ordinateurs. L’optimisation est profondément inhumaine. Les rencontres imprévues et les chemins de traverse demeurent réjouissants. Tout comme perdre son temps permet d’exercer son imagination. Les plus belles fêtes sont celles que l’on n’a pas prévues. Je réfute l’idée de devenir une machine. J’habite Paris. Ici, le matin, les gens ressemblent à des zombies. Ils courent sans cesse pour essayer de rattraper le temps. Parfois, moi aussi, il m’arrive de rater le métro et de râler. C’est ridicule parce que le prochain arrive dans quatre minutes. Cette pression constante devient pesante même. Il faut pouvoir prendre du recul parce qu’au fond que perd-t-on lorsqu’on perd du temps ? Je terminerai en affirmant que c’est sans doute le morceau le plus engagé.

L’enregistrement de l’Ep a été réalisé à l’aide de matériel exclusivement analogique. Pour accentuer l’émotion ?

Je ne suis pas ingénieur du son, mais je pense que oui. Il y a une chaleur et une humanité dans le matériel analogique. On sent les résistances qui chauffent et ce grain particulier, même si je reconnais qu’on peut obtenir un résultat quasi-équivalent par le biais de procédés modernes. Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse et devenir anti-digital ! Nous souhaitions quelque chose de très organique dans le projet et nous préférions capturer l’énergie du moment plutôt que de passer des mois à mixer. On préférait, dès le départ, un résultat tranché quitte à réduire le champ des possibles. Perso, en tous cas, ce à quoi je suis sensible, c’est la sincérité, peu importe d’ailleurs le genre et l’histoire à raconter.

Pour beaucoup, la musique est souvent juste un produit de consommation marketing qui n’existe que pour satisfaire un besoin immédiat. Vu votre style si particulier, crois-tu que Kosmos puisse traverser les âges et les générations ?

J’aimerais bien. Aujourd’hui, il faut pouvoir plaire à tout le monde. Quel est l’individu qui prend encore le temps de se poser dans le salon pour écouter un album entier ? C’est devenu tellement rare ! Et pourtant, c’est un vrai plaisir. La musique est de nos jours écoutée dans les transports ou en toile de fond, à peine perceptible. Plus jeune, lorsque j’écoutais des CD, le rapport à la musique était beaucoup plus lié à l’objet. Attention, il ne faut pas non plus tomber dans le discours rétrograde, ce n’était pas forcément mieux avant. Par exemple, grâce à Spotify, j’ai pu écouter des centaines de chansons que jamais je n’aurais découvertes autrement. Je crois encore une fois, qu’il il faut être autothétique dans la démarche et conter de belles histoires à l’auditeur, car il y est sensible. Si effectivement, il y a une kyrielle de morceaux qui sont cadrés pour le succès, un tas d’artistes ont encore cette ambition de vouloir raconter quelque chose à l’auditeur et lui permettre d’être partie prenante de cette démarche. Je cite souvent Flavien Berger qui reste tellement libre dans ses démarches et sincère dans ses propos. Il réalise parfois des morceaux de douze minutes et ils fonctionnent ! Ce n’est peut-être pas les plus gros succès, mais il a foulé les planches de l’Olympia. Si nous arrivions ne serait-ce qu’à sa cheville, nous serions déjà contents. Il est aujourd’hui navrant de constater dans les statistiques de Youtube que les gens décrochent parfois juste après quelques secondes d’écoute. J’ignore s’il s’agit de l’air du temps. Nous les jeunes, nous consommons pas mal de streaming, c’est une histoire de génération. Les plus âgés sont moins réceptif à ce mode d’écoute. La génération actuelle deviendra plus mature dans vingt ans, les mentalités aussi sans doute. Mais, comment prédire l’avenir ? Tout change tellement vite. C’est un vrai sujet de fond. Comme je te signalais tantôt, la formation ne fait aucune concession dans sa démarche artistique. A tort, peut être…

Les textes sont ciselés. Ils ont du coffre et de la puissance. Souvent, on aime revivre les compositions à travers les paroles. Est-ce votre cas ?

J’affectionne écrire les textes et sortir le meilleur jus des mots. Presque plus encore que d’écrire les musiques. Ma mère est anglaise, ma plume s’exerçait dans un premier temps dans la langue de Shakespeare. Pour ce projet précis, l’envie de coucher les mots sur le papier en français était grande. J’aime le pouvoir et le poids des mots. J’avoue que la prise de risque est plus importante car les gens dressent une oreille plus attentive en français alors que pour l’anglais ils s’attachent plus à la mélodie. J’apprécie l’idée que l’auditeur puisse jouer un rôle à part entière dans cette dynamique. Comme expliqué avant, il est aussi intéressant parfois de ne pas saisir le sens des mots, mais juste être bercé par les paroles. Une manière de sensibiliser sans proposer quelque chose de manichéen…

A contrario un texte, quand il est écrit, est parfois plus difficile à accepter que chanté…

Oui, tout-à-fait ! C’est la philosophie que nous épousons ! Sur « Dé-Pense » par exemple, j’ai fait le choix, à la fin de la compo, de ne faire que des jeux sur les syllabes. Sur le prochain Ep, il y aura beaucoup d’homonymes. Je ne suis pas convaincu que les paroles doivent être lues, mais juste entendues. Par analogie, au collège ou au lycée, on demande aux élèves de lire des pièces de théâtre ; c’est contre-productif ! Une pièce existe pour être entendue et interprétée, pas nécessairement pour être analysée. 

Quand on écoute, « Je Connais un Guerrier Maasaï », on se dit qu’au fond, la recette de Kosmos pour faire plus facilement passer un message, c’est un texte bien écrit et un groove. Ces deux éléments se suffisent-ils à eux-mêmes ?

C’est tout à fait exact ! Nous sommes à la recherche d’un groove, mais au sens large du terme. Pour chaque morceau, nous essayons d’adopter une rythmique qui se suffit à elle-même tout en balançant son lot de paroles qui sonne bien. Nous aimons maquiller le très sérieux et le très lourd avec un soupçon de futilité. L’idée est encore une fois de rendre l’auditeur actif dans l’imaginaire. Ce qui me tient à cœur, c’est l’histoire qui est racontée, pas une succession de mots alignés les uns derrière les autres…

Quel(s) est (sont) le(s) artiste(s) qui t’a (ont) le plus marqué(s) ou influencé(s)

Lorsque j’étais adolescent, j’ai découvert les Beatles. Comme eux, j’écris une musique mélodique à fredonner. Il y a quelque chose d’immédiat. J’étais aussi fan de la musique anglo-saxonne des années 60-70 ; ma mère étant anglaise, j’ai baigné dans cette culture. Mais aussi, tout ce qui est rock progressif et pop-rock de cette époque. Sans oublier la chanson française, évidemment. Il est difficile de cibler précisément un artiste précis. Je citerai quand même Michel Berger, France Gall, Serge Gainsbourg. Dans la musique plus contemporaine par contre, j’apprécie l’Impératrice. Il s’agit d’un groupe de pop/disco français, fondé à Paris en 2012. Il est parvenu à créer un univers ambitieux, mêlant des genres musicaux iconoclastes lui permettant de s’auréoler d’une identité réelle. Je crois qu’il est parvenu à marquer un tournant dans la chanson française. J’aime aussi l’univers de Flavien Berger. Je suis aussi fan de Philippe Katerine depuis ses débuts. La sincérité dont il fait preuve dans sa folie m’émeut complètement. En matière de musique internationale, j’adore Parcels, groupe originaire de Byron Bay en Australie, formé en 2014. Je suis allé les voir au Botanique et j’ai été bluffé par la légèreté et leur groove.

Avant de nous quitter, peux-tu dévoiler quelques petites news pour les lecteurs de Musiczine ?

Oui, le prochain Ep sur lequel nous travaillons s’intitulera « Dé Ménage ». Il contiendra cinq titres, des chansons d’amour. Il ne s’agira pas d’une suite, mais plutôt d’un pendant au premier volet. Le réalisateur sera le même. Je pense que ce disque sera plus homogène en termes de style, mais je ne m’avance pas trop, on verra bien… Nous sortons d’ici quelques semaines un nouveau single qui s’intitulera « Petit Suisse ». Il sera assez proche du « Guerrier Maasaï » dans le côté décalé. Nous devrions jouer en live en septembre, mais les dates ne sont pas encore confirmées. Les salles parisiennes sont en effet un peu plus frileuses à l’égard des petits groupes comme les nôtres et prennent davantage de précautions vu cette crise sanitaire. Nous espérions pouvoir participer à quelques festivals cet été… Se produire en Belgique serait une opportunité à saisir, il y a chez vous une proximité et une accessibilité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

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