A Slice Of Life est un groupe post-punk belge formé en 2016. Leur son a un côté sombre et mélancolique avec une touche de rock alternatif indéniable. Le chant apporte des réminiscences des grandes voix sombres de Robert Smith, Andrew Eldritch et même David…

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‘Nikola Tesla, considéré comme le génie qui, avec ses intuitions, a découvert le XXIe siècle (il suffit de penser aux appareils modernes avec lesquels nous communiquons), a souffert du pillage de ses créations et a assisté impuissant à la matérialisation de…

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Tindersticks

L’obsession du temps qui passe…

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Découpé en 11 plages, « The waiting room », le nouvel album de Tindersticks, sert de support à onze courts-métrages réalisés par différents vidéastes. Mais pas seulement. L’aspect musical n’a pas été négligé ; cependant, sans son support visuel, les compos sont plus difficiles à appréhender. Suart A. Staples, le leader était bien évidemment bien placé pour donner son point de vue. L’interview s’est déroulée ce 25 novembre, à l’hôtel Métropole de Bruxelles. Pour un provincial qui débarque dans la capitale, on ressent qu’une atmosphère étrange et angoissante y plane. Il y a des militaires et des policiers à tous les coins de rues. Un climat à la fois rassurant et inquiétant.

Et cette situation entraîne une première question concernant les attentats de Paris, où le clip de « We were once lovers » a été tourné, autour du ring et dans un des aéroports, bien avant le funeste vendredi 13 novembre. D’autant plus que Stuart y séjourne régulièrement. Il s’explique : « Je suis encore sous le choc. Je n’y étais pas à ce moment-là, mais c’est aussi chez moi. Paris, ce n’est pas seulement les soldats dans la rue. La vie est rapidement remontée à la surface. Mais en créant cette psychose, les terroristes ont gagné leur pari ; car tout Parisien ressent qu’il est devenu une cible potentielle… »

En découvrant les vidéos, la veille de l’entretien, il a été difficile de déterminer s’il existait un lien entre chacune d’entre elles. La question méritait d’être posée. Et Stuart clarifie la situation : « En fait, ce projet est né pendant que j’assistais au festival du Court Métrage à Clermont, section expérimentale. J’ai imaginé la confection d’une bonne bande sonore qui puisse servir de support à des images, des images susceptibles d’explorer une multitude de directions ; et ce afin d’en tirer un max de satisfaction. Le but n’était pas de raconter une histoire, mais plutôt de pouvoir rebondir d’une vidéo à l’autre… Il me restait donc à briefer les concepteurs, afin qu’il ne décrivent pas la chanson, mais créent un espace pour qu’elle puisse exister. On a donc choisi volontairement des réalisateurs différents. Pour Suzanne (NDR : son épouse) et moi, il était important que nous puissions nous réserver le premier et le dernier film, afin de conserver la maîtrise de l’œuvre. »

‘Follow me’ ouvre l’album. Sur la vidéo, il n’y a qu’une porte fermée. Mais qu’y a-t-il derrière cette porte ? « La terre tourne. Et au fil des heures, la lumière change. Ma femme est peintre et elle est confrontée quotidiennement aux caprices de ce phénomène. Pour elle, à travers la vidéo, c’était une opportunité de capturer cette lumière au moyen d’un média différent. Car elle était frustrée de ne pouvoir y parvenir à l’aide de sa peinture… » Cette chanson est instrumentale. C’est une reprise d’une B.O. du film ‘A Mutiny on the bounty’ (En version française : ‘Les révoltés du Bounty’) dans lequel jouait Marlon Brando. Un tango. Pas le dernier à Paris. Mais il évoque un autre film de Yann Tiersen, ‘Le fabuleux destin d’Amélie Poulain’. Serait-ce une coïncidence ? Il semble surpris : « Je n’y avais jamais pensé. Cette mélodie trottait dans ma tête depuis longtemps. Je souhaitais marquer une halte avant que l’œuvre ne soit entamée. Comme quand on appuie sur la touche ‘pause’ du lecteur… »

‘Like only lovers’ clôt l’opus. Ce n’est pas une reprise d’Ed Harcourt, dont une chanson porte pourtant le même titre. Et la vidéo visite une exposition d’animaux empaillés. Serait-ce un message adressé aux taxidermistes ou alors une vison de la vie éternelle ? Il réagit instantanément : « C’est mon film. Ma contribution. Ce projet a pris pas mal de temps et exigé une grande dépense d’énergie. En fait, je l’ai complètement sous-estimé. On avait acheté une caméra et un programme d’édition (NDR : traitement d’images et de montage) pour le concevoir, car relever un défi est naturel chez nous. On aime l’esprit de challenge. Mais réaliser un film est un exercice particulièrement difficile. Je suis entré en contact avec une taxidermiste qui nous a prêté des oiseaux issus d’une collection privée datant de plus de 150 ans… On a aussi vu un gars en Grèce qui regardait la mer alors qu’une tempête se préparait. Et c’est cette vision conjointe entre ces oiseaux empaillés et cette tempête en formation, au sein d’un magnifique ciel méditerranéen, qui a suscité cette révélation. Ces deux éléments sont entrés en collision dans mon esprit ; et c’est là que je dois avoir eu une vision de la vie éternelle. J’aime ce morceau de ciel et ces nuages qui passent au dessus de nos têtes, tout comme cette perception de ces oiseaux dans des boîtes en verre. Et ces émotions, j’ai voulu les capturer. Je pense malgré tout, que par rapport aux autres vidéos, c’est un piètre film… »

Le morceau ‘The fear of emptiness’ traduit-il la peur de la mort ? Il admet : « D’une certaine façon, mais pas de manière explicite. Ce n’est pas antinomique (NDR : son GSM sonne…) Personnellement j’utiliserai plutôt le mot ‘edgy’. Il n’existe pas vraiment de traduction exacte en langue française. Un collaborateur français m’en a donné une signification plus ou moins proche ; en fait, cette source d’inquiétude, d’angoisse et d’anxiété se traduirait donc, par ‘la peur du vide’… »

Sur ‘Hey Lucinda’, Stuart et feu Lhasa de Sela, décédée 5 ans plus tôt, partagent un duo. Un contexte pas vraiment évident quand on doit retravailler une telle chanson. Il confesse : « Je l’ai écrite il y a plus de 10 ans. Lorsqu’on l’a interprétée, on n’était pas convaincu par le support musical. Pas que je ne croyais pas à son talent ; mais la musique ne correspondait pas aux vocaux. Et quand Lhasa est partie, je n’ai plus eu le courage de l’écouter. En 2014, l’envie m’est revenue. Il a fallu que je me reconnecte avec ce moment précis où nous chantions ensemble. Et finalement, j’ai enlevé la musique de départ ; puis j’ai reconstruit le morceau autour de cette conversation entre nous deux. Mais pour y parvenir, nous avons dû mobiliser toute notre expérience. C’était presque abstrait de déterminer tout ce qui était nécessaire à mettre dedans. Et quelque part, j’espère qu’on lui a rendu justice… » Sur cette vidéo, on voit des passants qui marchent sur un trottoir devant des magasins de jouets et un Luna Park. Et parfois, ils disparaissent comme des fantômes. Un lien de cause à effet avec sa disparition ? Stuart concède : « Il existe une connexion entre le film et la sensation de la fugacité du temps qui passe, au milieu de la chanson. Et puis les arrangements de cordes accentuent cette impression. Comme si on jetait un regard dans le rétro ; et c’est cette réminiscence que le réalisateur a voulu faire passer… »

Sur ‘We are dreamers’, Stuart partage un autre duo vocal avec Jenny Beth des Savages. Une future collaboration serait-elle en vue ? En outre, sur la vidéo, on est sidéré par cet immense poids lourd dont les roues sont plus grandes que la jeune fille mise en scène, une pelle de chantier à la main. La situation peut même paraître effrayante. Quelle en est l’explication ? « Quand j’ai reçu ce film, c’était un grand moment. J’ai adoré ce que Gabraz et Sara ont réalisé. La manière dont ils ont interprété le concept. Cet aspect futile entre cette jeune fille et le camion gigantesque est très particulier. Comme pour les autres collaborateurs, je leur avais donné carte blanche pour qu’ils puissent développer l’aspect créatif. Je ne voulais pas exprimer mes propres idées et surtout les influencer. Je ne souhaitais, en aucun cas, dévoiler la chanson pour qu’ils puissent la visualiser. Pas de commentaires. Pas de texte. Il y avait un espace de créativité. Et j’ai immédiatement su que cela allait marcher… Bosser à nouveau dans le futur avec Jenny ? Je n’en sais rien (rires). Je cherchais d’autres sonorités. Par exemple des cuivres. Mais quand j’ai entendu sa voix, j’ai su immédiatement qu’elle avait la couleur du film. Je lui ai proposé, et elle a aimé la chanson. Je ne voulais pas qu’elle se contente du backing vocal, mais qu’on puisse échanger un véritable duo. Particulièrement marqué par le contraste entre nos deux voix… »

‘Help yourself’ constitue certainement la meilleure plage de l’elpee. Il y a des cuivres, sous la direction du musicien de jazz britannique Julian Siegal. Elle rappelle même le mouvement jazz/rock qui a marqué les seventies, et dont If, Blood Sweat & Tears et Chicago Transit Authority constituent certainement les références. Il admet : « Cette musique m’a influencé. ‘Help yourself’ est une des premières chansons que nous avons écrite. D’abord on a pensé à autre chose. J’étais occupé de tapoter sur une guitare. Puis je l’ai posée contre la table de mixage ; et je me suis rendu compte qu’elle répercutait une forme de réverbération. J’ai enregistré ces bruits et j’ai créé une boucle. Ensuite, j’ai empoigné ma basse et on s’est servi de cette boucle pour construire la trame. Et quand le groupe s’est pointé, je lui ai dit que j’avais une idée. Les musiciens ont écouté. Et ils ont tous explosé de joie. Quelque part, on est parvenu à injecter de l’énergie fraîche dans ce morceau… A cet instant, je travaillais sur un autre projet en compagnie de Julian et je lui ai dit de faire ce qu’il voulait de cette chanson. Il est revenu avec sa section de cuivres et ses arrangements. Ils l’ont jouée. Nous nous sommes rendus dans la chambre de contrôle (NDR : pour le mixage) et puis, ils l’ont rejouée. On ne savait plus qui faisait quoi. C’était devenu un travail collectif. Comme pour le film. Ce n’est pas comme lorsqu’un artiste compose dans son salon et qu’il file la compo à des musiciens pour l’interpréter sans le moindre enthousiasme. Je préfère entrer en relation avec les musiciens pour générer de la créativité ; leur permettre ainsi de faire fonctionner leur imagination et pas simplement qu’ils se contentent de reproduire la partition du leader… »

‘How we entered’ relate un mariage probablement célébré quelque part en Amérique du Sud, au cours des 50’s ou des 60’s. Le film est en noir et blanc. Pour quelle raison ? « C’est le film de Gregorio Graziosi ! La cérémonie a été immortalisée lors de l’union entre son grand-père et sa grand-mère. Et ça, c’était sa connexion avec la chanson. C’est un film très joyeux et en même temps nostalgique. Pas que le mariage soit triste, mais c’est l’époque qui est nostalgique. Et donc cette musique t’interroge sur ce qui s’est produit entre ce mariage et le moment au cours duquel on a composé la musique de ce film. Il y a ce décalage entre le temps de l’action et le moment de réflexion. On est parvenu à créer un lien entre la musique et la vidéo. Ce n’est ni pesant, ni ironique. On ne cherche pas à délivrer de message. C’est simplement un film qui immortalise un moment dans le temps et la vie d’une personne. Finalement, c’est un souvenir mélancolique d’un temps révolu. Je ressens la connexion entre Grégory et son grand-père. Et je perçois ce que je lui ai demandé… »

L’illustration du booklet a été réalisée par le photographe français Richard Dumas. On y voit un homme avec une tête d’âne, assis à une table. Il attend, mais qui ou quoi. La réponse fuse : « La suite. Ce qui va se produire prochainement. La future idée, le prochain échange. Et cette attente peut durer des mois voire des années… »

Alors finalement, l’elpee sans le film, il tient la route ? « Je ne souhaitais pas que les chansons soient trop dépendantes du film. J’ai voulu qu’elles aient leur vie à part entière. Il a été enregistré avant la sortie des clips L’essence du travail, c’est le disque. Et j’ai l’impression qu’on est parvenu à atteindre un objectif aussi puissant et proche de ce dont on est capable. A partir de là, d’autres idées peuvent rayonner. Ceci dit, l’album étant une priorité ; c’est lui que je veux privilégier. Il est vrai que parfois, ce serait sympa de projeter les films, mais ce n’est absolument pas indispensable… »

Petite boutade pour terminer cette interview, sachez que Stuart n’est pas membre d’un club de tir à l’arc. Il y a d’ailleurs longtemps qu’il n’est plus retourné à Nottingham. « La statue de Robin des Bois est toujours devant le château, mais on lui pique régulièrement toutes ses flèches… »

(Photo : Richard Dumas)

Tindersticks : « The Waiting room » (album paru ce 22 janvier 2016)

Pour voir les photos de la 'release party' accordée ce 23 janvier 2016, au Botanique, c'est ici

Pour regarder les vidéos relatives aux compositions de l'album, c'est

 

Jupiter Bokondji

Je n’ai pas voulu faire de la musique, c’est la musique qui m’a appelé…

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Jupiter Bokondji est né en 1965, à Kinshasa, en République Démocratique du Congo. En compagnie de son groupe, Okwess International, il tourne sur le continent africain, dès le début des nineties. C’est au moment où il se forge une belle popularité, que la guerre civile éclate dans son pays. Pour échapper à la violence, certains membres du combo se réfugient en Europe, mais Jupiter, revient au bercail. Ce qui va accroître sa popularité. Ainsi, en 2006, il figure dans le documentaire ‘Jupiter’s dance’. Il attire alors l’attention des producteurs et musiciens occidentaux. Il est ainsi invité à participer à l’‘African Express tour’, en 2013 et publie son premier elpee “Hotel Univers”, en mai de la même année, aux Iles Britanniques, sous la houlette de Damon Albarn.  

L’édition 2015 du Couleur Café a été marquée par une invasion de musique reggae et urbaine en tous genres. Heureusement, un vent frais est venu souffler sur le festival. Il a été apporté par Jupiter Bokondji et son Okwess International, grâce à un mélange entre tradition congolaise, funk, rock et soul issue des 70’s. Un style qu’il a baptisé ‘Bofenia rock’ et qui lui permet de dispenser des messages sociopolitiques engagés au gouvernement de son pays, mais également d’inciter ses concitoyens à mieux développer leur talent tout en exploitant au mieux leur potentiel. Et c’est en toute décontraction qu’il répond aux questions de Musiczine…

Okwess International, c’est un drôle de nom pour un groupe ?

Okwess est un mot kibunda, un dialecte parlé dans le Bandundu, une province de la République du Congo. Il se traduit en français par nourriture. Et cette bouffe est internationale.

Pour concocter ton album, tu as reçu le concours de Damon Albarn. Ce qui t’as aussi permis d’assurer la première partie de Blur à Paris et à Londres. Comment s'est opérée ta rencontre avec ce grand monsieur de la Britpop ?

C’est suite au documentaire cinématographique, ‘La Danse de Jupiter’ que j’avais réalisé. Les  musiciens de Blur s’y sont intéressés et sont venus me voir au Congo ; et en même temps, ont voulu découvrir ce qui se passait sur la scène musicale. Nous étions alors en 2007 ; et c’est ainsi que tout a commencé…

Tu t’es produit au Roskilde de Danemark récemment. En fait, c’est la troisième fois que tu figures à l’affiche de ce festival. Une raison ?

C'est incroyable là-bas, les organisateurs sont très chauds à l’idée de nous inviter. Ils me contactent régulièrement. Peut-être aussi parce que j’apporte de la chaleur à leur programmation. En fait, j’y ai déjà participé à quatre reprises, dont une fois au sein du collectif  'Africa Express' (NDR : l’Africa Express a été fondé au Royaume-Uni en 2006 par Damon Albarn, le journaliste Ian Birrell et le producteur musical Stephen Budd). J’y ai vécu une formidable expérience. Elle m’a permis de rencontrer de remarquables musiciens et de me nourrir l’esprit...

Comment expliquer le succès de ton album, « Hotel Universe » ?

Sans doute, parce que le public ne s’attendait pas à écouter ce type de musique. Au Congo, il est passionné de rumba. Aussi, il imaginait sans doute que j’allais perpétuer cette tradition. Et j’ai ouvert la porte à un autre univers. Inédit. Qui suscite d’autres vocations. Tout en renouvelant la musique congolaise. 

Dans ton pays, la nouvelle génération te surnomme le ‘Général Rebelle’. Une raison ? Es-tu devenu punk dans l'âme ?

Pas seulement ! On me baptise également 'espoir de la jeunesse' ou 'troubadour'. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce que ma vision des événements est différente. Que je me suis rebellé contre les aînés. Il appartient à la nouvelle génération de réécrire l'histoire du Congo et celle de sa culture. Tout ce que nos parents ont raconté, c'est de la foutaise !

Te sens-tu proche de Staf Benda Bilili, Kasai All Stars ou Konono ?

Staf Benda Bilili sont des potes. Ils regardent vers le futur. Je leur ai filé un coup de pouce, parce que leur démarche est proche de la mienne. Qu’elle s’inscrit dans le cheminement que j’ai tracé. Quant à Kasai All Stars et Konono, ils jouissaient déjà d’une certaine notoriété avant moi.

L’évolution du Congo constitue-t-elle une source principale de ton écriture ?   

Encore et toujours. Mais le Congo, c'est un monde nouveau et fertile. Pourtant, il n’est encore nulle part. Il est nécessaire de réécrire son histoire. J’y vis et je dispose de toutes les sources d’inspiration utiles et nécessaires pour y contribuer. La diversité du peuple congolais, c’est sa richesse…

Tu sembles apprécier la soul, donc les cuivres. Une raison ?

Ces instruments sont une valeur ajoutée à ma musique. Ils lui apportent du poids. A Kinshasa, 14 personnes militent dans mon backing group : section de cuivres, percussions et choeurs. Malheureusement, toute cette équipe ne m’accompagne pas en tournée, pour des motifs budgétaires. Je n’y emmène que six musiciens. C’est un problème, je l’avoue… 

Ton père était diplomate en Allemagne. Tu y as donc vécu pas mal de temps. Ce n’est qu’en 1980 que tu es retourné dans ton pays natal. Tu sembles y avoir retrouvé rapidement tes racines...

En rentrant au Congo, je me suis intéressé à la musique traditionnelle. En Allemagne, j'écoutais James Brown, Jackson Five, Boney M et toute la production occidentale. En fait mon parcours est un peu bizarre. Dès ma tendre enfance, mon esprit a été rapidement imprégné de mysticisme ; car guérisseuse, ma grand-mère m’emmenait aux cérémonies. En revenant au pays, j'ai retrouvé, dans ma chambre, un tam-tam qu’elle m’avait laissé. Elle m’a ainsi transmis son pouvoir. J’ai commencé à en jouer, et c’est alors que ma vie a pris un nouveau tournant. Car ensuite, j’ai commencé à me produire lors des obsèques et des mariages. Mon père n’acceptait pas cette situation et a voulu me renvoyer en Europe. Alors, j’ai quitté la maison familiale et j’ai commencé à dormir dans la rue, les maisons abandonnées ou les immeubles en construction. Et même dans les demeures des défunts. C’est à partir de ce moment que j’ai entamé un long périple à travers le Congo, tel un enfant impatient de découvrir la musique traditionnelle. Au Congo, on compte plus de 450 ethnies. Et chaque ethnie est divisée en sous ethnies. Quand je suis revenu du Vieux Continent, j’étais aussi curieux qu’un petit blanc décidé à se documenter sur la culture congolaise. C'est ainsi que j’ai compris qu’elle était immensément riche et inépuisable.

Te sens-tu investi d’une mission ou te considères-tu simplement comme un explorateur de sons ?

J'ai une mission à remplir. Et je l’accomplis en me produisant à travers le monde. Il y a toute une génération qui me soutient. Ce qui me réconforte. Je n’ai pas voulu faire de la musique, c’est la musique qui m’a appelé…

Un artiste comme Peter Gabriel est parvenu à populariser la musique africaine et à lui donner une visibilité internationale. Comme par exemple lorsqu’il a lancé Youssou N'Dour. Que penses-tu de son initiative.

Tous les chemins mènent à Rome…

D’origine angolaise, le kuduro commence à récolter un certain succès en Occident. Est-ce un exemple à suivre ?

Je ne connais pas le kuduro ; néanmoins, un tel engouement me réjouit. Et je ne peux qu’encourager ce type d’initiative. Les racines du monde sont africaines. Je ne suis pas le seul à le penser. S’intéresser à sa musique traditionnelle est donc fondamental. Un acte qui reflète une pensée positive… 

Black Mirrors

Le jazz est une excellente école…

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Issu du Brabant Wallon, Black Mirrors est un quatuor dont on dit le plus grand bien. A son actif, un Ep éponyme. Et en préparation, un premier album, dont la sortie est prévue pour 2016. La formation se produisait, le 4 juin dernier, au ‘Ciné le Parc’ de Charleroi, à l’issue d’un documentaire inédit consacré à Nico, figure emblématique du Velvet Underground. Un concert qui s’inscrivait parfaitement dans ce contexte, surtout quand on sait que le band est particulièrement branché sur les sixties. Marcelle Di Troia et Pierre Lateur, respectivement chanteuse et guitariste se sont fort sympathiquement et ouvertement prêtés au jeu des questions et réponses.

Marcella, au départ tu souhaitais créer une formation de nanas. On en est loin du compte aujourd’hui !

Marcella : Ouais, on en est loin du compte ! Ce sont des hommes, des vrais (rires). A l’origine, il n’y avait que des filles. A cette époque, on se tapait des jams. Puis, Pierre est arrivé pour se consacrer à la gratte. Alors on a décidé de continuer l’aventure ensemble. Et les mecs ont progressivement remplacé les filles. C’est ainsi que le line up actuel a finalement pris forme.

Cette volonté première ne cachait-elle pas les prémices d’une démarche féministe ?

M : Non, pas du tout ! Je suis loin d’être une féministe accomplie. Au contraire, je trouve intéressant la complémentarité entre les deux sexes, dans la vie quotidienne. Je n’imagine pas revendiquer un jour des droits égalitaires. Il y a des tâches que les femmes font très bien, et vice-versa.

Comment définir le style de Black Mirrors ? Est-il garage, stoner, blues, rock ou psychédélique ?

Pierre : Un mix de tous ces genres. Nos influences individuelles sont assez variées et notre musique s’en ressent, sans qu’il y ait vraiment une volonté excessive de notre part de l’orienter vers tel ou tel créneau musical. On aime beaucoup le ‘stoner’ des Queens Of The Stone Age ainsi que le garage/blues/rock ‘old school’ pratiqué par Led Zeppelin ou Jimi Hendrix. Perso, je n’ai jamais trop exploré l’histoire de la musique psychédélique, mais chaque fois que j’en écoute, elle me parle. D’ailleurs, j’apprécie les sonorités éthérées, planantes…
M. : Perso, le rock psychédélique des années 60 m’a toujours beaucoup plu. Souvent à coloration pop, comme celui de Jefferson Airplane. Il y a quelques années, j’étais également fort branchée sur Janis Joplin et Led Zeppelin. Et puis, à une certaine époque, je me suis intéressée à Anouk, une chanteuse et compositrice néerlandaise.
P. : Ma première influence majeure, c’est Pink Floyd ! Ce qui m’a toujours épaté chez Gilmour, c’est sa capacité à te foutre par terre en deux notes. Il possède une assise rythmique et un toucher qui forgent son identité sonore. Il parvient à conter une histoire tout en dispensant des accords minimalistes. Il est clair que les deux Jimi (Hendrix et Page) constituent deux références incontournables et classiques ! C’est un truc que j’ai bouffé pendant longtemps. Parmi les contemporains, Radiohead et Queens Of The Stone Age m’ont également marqués. De manière plus large, j’aime aussi m’inspirer de la mouvance stoner/psyché qui a repris du poil de la bête et retrouvé une certaine vitalité depuis les années 90. Colour Hase, en est une belle illustration. Un groupe allemand que j’adore. Les guitares sont mélodieuses et puisent autant dans le jazz que chez Hendrix…

Marcella, ce goût pour le psychédélisme, tu le reflètes par ton attitude en ‘live’. Exact ?

M. : Oui, c’est possible ! Elle émane certainement de mon for intérieur ! (rires)

Quel est votre processus de création musicale ?

P. : Je compose une trame très simple à la guitare. Ce sont des riffs parfois basiques. Je les soumets à Marcella qui pose sa voix dessus. Ce mécanisme constitue le premier jet de notre travail. Ensuite, les lignes de basse et de rythmique viennent compléter ce squelette. Mais, je n’impose rien. Chacun apporte sa propre touche. Lorsque le tout est au point, il nous arrive parfois, après réflexion, de compléter le morceau ou à contrario, de retirer des parties qui nous déplaisent et nuisent à la compo. Mais, au final, il existe un vrai effort collectif. Chacun des membres a son rôle…

Vous paraissez bien jeunes et pourtant vous faites preuve d’une grande maturité. Quel est votre âge ?

P. : Nous avons entre 27 et 30 ans…

Pierre, on ressent parfois un feeling blues dans ton jeu …

P. : C’est exact ! Il vient naturellement ! En réalité, je n’ai jamais vraiment bossé le blues comme tel. Souvent, quand tu commences à gratter de la guitare, on te le conseille parce qu’il permet d’improviser. Je pense que cette technique jeu vient surtout de ce que j’écoute ! Je parviens à recréer ces effets par le biais d’une pédale. Marcella aimerait que j’en ajoute un peu plus ; ce qui constitue parfois une pierre d’achoppement entre nous (rire).

On sent une réelle complicité entre vous. Est-ce indispensable pour créer de la bonne musique ?

M. : Je pense, effectivement ! On se connaît depuis un certain temps et par conséquent, elle est devenue naturelle.
P. : La formule actuelle est assez récente. Je joue avec le bassiste depuis environ la fin de mes secondaires, soit une décennie. Notre batteur a rejoint le groupe, il y a sept ans maintenant. Nous avons tous milité au sein de projets parallèles. Par la force des choses, notre amitié s’est ainsi renforcée. Nous avons rencontré Marcella, il y a trois ou quatre ans. J’estime que l’entente au sein d’un collectif est primordiale. A un moment ou à un autre, tu devras passer du temps en compagnie des autres musiciens. Nous revenons d’une tournée en Allemagne où nous avons cohabité deux jours durant. Si elle dure plusieurs mois, une mésentente pourrait vite devenir problématique. Je reste convaincu que les interconnections permettent de connaître les qualités et les défauts de chacun ; et de composer avec ces spécificités. Et ce qui me permet, d’un point de vue musical, de prendre du recul pour encaisser les critiques de mes camarades. Nous pouvons aussi prendre davantage de risques sur les planches, comme oser l’impro ; ce qui est difficile à concevoir aujourd’hui auprès d’autres musiciens !

Marcella, quel est ton cursus musical ?

M. : J’ai commencé la musique assez tardivement. J’ai suivi des cours de ‘voice coaching’ vers l’âge de 17-18 ans. Après avoir terminé l’école secondaire, je me suis inscrite au ‘Jazzstudio’ d’Anvers afin d’y étudier la musique. J’y suis restée quatre années. Je suis ensuite partie très loin durant quelques mois, avant de revenir apprendre la musique classique indienne au Conservatoire de Rotterdam.

Le premier Ep est sorti très rapidement (6 ou 7 mois après les premières sessions rythmiques) alors que chez la plupart des groupes émergents, le temps de gestation est plutôt long…

P. : Nous nous étions fixés cet objectif dès les prémices du groupe. Nous sommes conscients qu’il s’agissait d’une prise de risque énorme. Mais, nous devions démarcher rapidement ! Tu sais, nous sommes tous des professionnels de la musique. Nous militons dans plusieurs groupes et enseignons comme prof de musique. On sait très bien comment le milieu fonctionne ! Nous avons opéré le choix de sortir des sentiers battus ! La plupart des formations attendent un an et demi, voire deux ans, avant de voir apparaître les premières dates. Nous, nous voulions ressentir immédiatement l’énergie du live, quitte à prendre le risque d’écarter certaines chansons valables. Mais ce disque reste très représentatif de l’esprit de Black Mirrors quoiqu’il advienne.

Marcella, ton visage arbore une peinture tribale, un peu comme chez les Recorders. Une raison ?

M. : Ces signes ne reflètent aucune signification particulière ! Il s’agit simplement d’un personnage que j’incarne sur les planches. Ce maquillage permet de m’y libérer et de lâcher prise. Si je n’y avais pas recours, je serais sans doute plus introvertie.

Tu sembles complètement invertébrée sur scène… Ce comportement est très important chez toi ?

M. : C’est quasi viscéral ! La musique de Black Mirrors m’incite à remuer dans tous les sens ! L’échange avec le public me transporte en quelque sorte. La scène a toujours été un exutoire pour moi.

Adoptes-tu le même conduite lors des répètes ?

M. : Non, pas du tout ! Pas de grimage et je bouge beaucoup moins (rires). Les répétitions sont destinées à travailler, moins pour s’amuser.

A propos des Recorders justement, Pierrick Destrebecq s’est chargé des fûts tout un temps au sein de ta formation. Tu confirmes ?

P. : Effectivement ! Il remplace Edouard lorsqu’il n’est pas disponible, soit parce qu’il se produit en concert dans un autre groupe, soit parce qu’il est contraint à des engagements professionnels. L’emploi du temps de Pierrick est de plus en plus chargé et il se fait un peu plus rare maintenant.

Le patronyme du band est tiré de la série anglaise ‘Black Mirror’, dont la trame dénonce les dérives du superflu actuel. Est-ce la raison pour laquelle les textes baignent dans le monde du fantastique ?

M. : Les thématiques développées dans la série ne se retrouvent pas forcément dans les textes de Black Mirrors. Mais, j’aime m’engager parfois à travers ceux-ci.

Tu chantes toujours en anglais ?

M. : Oui. J’ai toujours des difficultés à écrire des textes en français. A l’oreille, j’estime qu’ils sont moins jolis qu’en anglais.
P. : Nous avons essentiellement baigné dans la culture musicale anglophone. J’écoute peu de chanson française, hormis M et Noir Désir. En outre, la langue française est beaucoup plus intellectuelle. Les mots y ont une importance considérable. Très peu d’artistes peuvent se targuer de posséder une écriture qui tienne la route.

Est-ce que l’écriture est d’abord réalisée dans la langue de Molière, avant d’être traduite ou est-elle directement torchée dans la langue de Shakespeare ?

M : J’écris les textes directement en anglais. J’ai un bon niveau ! Je suis partie en Inde quelques mois et l’anglais me permettait de communiquer auprès de la population locale. J’ai étudié à Rotterdam aussi. Les cours y étaient donnés dans cette langue.

Marcella, tu viens de le signaler, tu es partie en Inde durant 6 mois. Pendant ce séjour, tu as flashé sur la musique classique indienne, suite à quoi, tu es rentrée au Conservatoire pour l’étudier. Qu’a-t-elle de particulier ?

M : Je vivais une période que je qualifierai de transition. J’y recherchais une quête de spiritualité. A mon grand désarroi, je ne l’ai pas trouvée ! J’ai vécu une très belle expérience. Mais au final, les réponses aux questions que je me posais étaient en moi ! Aussi, j’étais influencée par ces groupes psychédéliques qui eux-mêmes s’y étaient rendus. J’en avais conclu qu’un jour, j’irais là-bas.

Ton parcours musical est plutôt étrange. Jeune, tu explorais plutôt une veine rock, avant de te tourner vers une étude académique. Aujourd’hui, tu reviens dans un genre assez différent. Tu parlerais d’évolution ou de révolution ?

M : C’est une évolution (rires) ! Je suis allée chercher tout ce dont j’avais besoin pour me construire ! J’avais par exemple des lacunes dans le domaine de la composition et le jazz m’a beaucoup aidée dans l’apprentissage de l’improvisation. La musique indienne, quant à elle, m’a plutôt enrichie de par sa palette de gammes.

Certains d’entre-vous ont étudié dans une école de jazz. Cette démarche était quand même particulièrement professionnelle ?

P. : Nous sommes tous issus d’une école de jazz. Marcella est passée par le ‘Jazzstudio’ ; et les autres, ont fréquenté une école équivalente, sise à Laeken. Elle a fermé ses portes depuis. J’ai entamé des études universitaires, mais l’appel de la musique a été plus fort ! Je passais plus de temps sur ma gratte qu’à étudier mes cours ! Les deux autres garçons du groupe ont suivi à peu près le même parcours. On s’est orienté vers le jazz pour une raison simple. En Belgique, les seules écoles musicales supérieures se consacrent soit au classique, soit au jazz. En ce qui me concerne, je n’ai pas de culture classique, même si j’en écoute un peu. Je n’avais ni le niveau, ni l’envie de travailler ce type de répertoire. Le jazz reste intéressant parce qu’il analyse plus globalement la musique. J’aime faire le corollaire avec ce langage. Faire du jazz, c’est comme lire une encyclopédie en long et en large. Tu y apprends plein de choses ! Je reste conscient qu’on ne ressent pas nécessairement ces influences dans notre musique. Je dirais qu’aujourd’hui, il s’agit davantage d’un état d’esprit.
M. : Pour ma part, j’ai toujours eu envie d’exercer ce métier. Je ne rêvais que d’une chose, terminer mes humanités et me lancer dans la musique !

La ‘jam’ appartient-elle au processus de création chez Black Mirrors ?

P. : Absolument ! Les raisons sont plurielles. On vient d’en parler, mais le jazz est une excellente école. On se connaît depuis pas mal de temps aussi, ça aide ! Il m’arrive parfois de développer des idées de chansons. J’anticipe la structure du morceau et je propose même des idées pour la batterie. Mais, je me suis rendu compte que presque systématiquement, cette manière de travailler ne fonctionne pas ! On doit essayer de garder cette liberté, cette spontanéité tant dans les répétitions qu’en concert.

En live aussi, on a aussi l’impression que l’improvisation de la fin des morceaux relève du concept de Black Mirrors. Est-ce une envie consciente de vous mettre en danger ou plutôt une sorte de lâcher prise ?

P. : Sur le troisième et le dernier titre que nous avons joués ce soir, nous nous sommes effectivement lâchés ! Il y a bien quatre ou cinq minutes d’improvisation. Par contre, souvent, nous respectons une ligne directrice. Il y a un instrument ou deux qui servent de base et les autres vont graviter autour. Ce n’est pas vraiment de l’impro pure et dure, mais plutôt un réarrangement ! La grille d’accords reste intacte ! Les chutes de compos se prêtent plus volontiers à ce genre d’exercice. C’est davantage une question de pratique ; on sait qu’on ne devra pas retomber sur ses pattes à un moment précis dans la structure musicale. J’aime cette prise de risques, même si elle est quand même limitée. C’est ce qui rend cette méthode excitante ! Par exemple, j’estime dommage que chez certains nouveaux groupes, la set list soit souvent tellement rigoureuse. Le spectacle en devient sclérosé. Le public ressent très vite ce type de climat ! Je ne critique pas cette manière de travailler, loin de là, mais l’improvisation apporte du piment. On parlait de jazz tantôt, mais encore une fois, dans ce contexte, cette école est extraordinaire !

Marcella, j’ai l’impression que ta voix sert de charpente aux compos !

M. : J’ai la chance de pouvoir être à l’aise sur différentes tonalités, en effet.
P. : La voix de Marcella sert de pilier central. C’est elle qui va capter l’attention du public, bien plus que l’instrumentation. On peut la considérer comme une accroche. Le travail de mélodie vocale s’avère donc fort important dans notre musique.

Un scoop ?

P. : Peut-être un album en 2016 ! Cependant, pour y parvenir, il faudra énormément de travail, mais aussi voir à partir de quel moment on se sentira prêt à concrétiser ce projet !

Mass Hysteria

Aujourd’hui, c’est sans concessions…

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Le 23 octobre dernier, Mass Hysteria publiait « Matière Noire », son huitième album studio. L’occasion était donc belle de revenir sur cet opus, en compagnie de Yann Heurtaux et Mouss Kelai, respectivement guitariste et chanteur du groupe, tout en sondant l’intention d’une pause que le band aurait envisagée. Hasard impitoyable du calendrier : à l’heure où les Français entamaient le premier show de leur tournée, des dizaines d’innocentes et innocents ont été assassinés dans Paris. Des atrocités qui n’ont pas manqué de marquer les artistes. Coup de projecteur, empli d’émotions et de sincérité, sur une actualité brûlante.

Depuis maintenant la sortie de l’elpee « Failles », soit il y a six ans, vous avez opéré un virage plus sombre et plus mature dans votre musique. « Matière Noire » le confirme. Une explication ?

Yann : je vais te dire franchement, nos compositions viennent naturellement, rien n’est calculé. Mais je ne pense pas que nos morceaux soient plus matures et les textes moins positifs qu’auparavant. C’est vrai, par contre, que la musique est plus dure ; ce qui ne veut pas dire pour autant que notre message vire au négatif. Nos textes tirent souvent des bilans de la vie tout en s’adressant aux êtres humains. Si tel ou tel évènement ne te convient pas, bouge-toi le cul pour que ça aille mieux.
Mouss : si on pouvait ne chanter que des chansons optimistes, on s’en contenterait ! On incarnerait un groupe hyper hédoniste, épicurien. De vrais bouffeurs de vie ! Mais il faut regarder la réalité en face. On n’est pas dans un monde de poésie et de coquelicots. En prenant un peu de recul, il faut admettre que nous ne nous sommes pas construit une carapace ; mais c’est notre cadre d’existence qui s’est endurci. La santé économique, sociale, géopolitique est devenue très sombre. C’est la crise, les gens ont moins d’argent, il y a sans cesse une baisse du pouvoir d’achat, moins de boulot, etc. Réalistes, nos chansons se contentent de coller au temps présent.
Yann : cet aspect plus sombre est peut-être aussi lié aux pochettes de nos albums. L’image, c’est quelque chose à laquelle on est quand même fort attaché. Quand, par exemple, on nous a proposé le projet de l’Armée des Ombres (NDR : leur opus précédent), on a littéralement flashé dessus. On retrouve cette même énergie pour notre dernier disque. L’image correspond à la musique. On ne va quand même pas commencer à mettre des petites fleurs un peu partout. Quand on a eu le malheur, en 2007, de colorer de bleu ciel, la pochette d’« Une somme de détails », on s’en est pris plein la tronche…

Quel est le concept qui se cache derrière « Matière Noire » ?

Mouss : je lis toujours beaucoup sur l’astronomie, l’univers, le cosmos, la théorie des corps, etc. Ce sont des thématiques qui m’intéressent énormément et me dépassent. Je me suis  dernièrement intéressé à la matière noire. Des savants sont en effet parvenus à calculer la masse de l’univers… et il y a quelque chose qui ne colle pas. Il manque de la matière. C’est une matière qui est en fait invisible et pas présente partout. Ces chercheurs savent qu’elle existe, mais ils n’ont pas encore trouvé la preuve physique et mathématique de sa présence. C’est précisément ce qu’on appelle la ‘matière noire’. Je me suis donc amusé à créer un parallèle entre cette matière noire et la masse populaire, qui est elle aussi devenue invisible. On peut aussi faire une analogie avec le vote blanc, qui n’est pas pris en compte. Le vote blanc, c’est aussi un vote, mais il ne sert à rien (NDR : l’interview a été réalisée avant le premier tour des élections régionales en France…)

Pour « Matière Noire », Nicolas Sarrouy a été remplacé par Frédéric Duquesne à la guitare. Comment s’est déroulée cette transition ?

Yann : très simplement. Il n’a suffi que d’un coup de fil. Fred, c’est la personne qu’on avait déjà contactée à l’époque, avant Nico, afin de savoir s’il voulait rejoindre Mass Hysteria. C’était déjà notre pote et le mec qui nous enregistrait. Mais il bossait déjà sur plein de projets en cours, dont Empyr. Et lorsque l’occasion s’est représentée, il était sur le point de rejoindre Bukowski. Mais il a quand même décidé d’accepter, car il avait vraiment envie de participer à l’aventure.
Mouss : …et comme c’est lui qui a enregistré nos quatre derniers albums, il connaît au moins 80% de notre répertoire de base, ce qui facilite les choses !
Yann : et sans parler de nos personnalités ! Même quand Nico figurait encore dans le groupe, c’était en compagnie de Fred que j’allais promener mes gamins le dimanche. On est très proches. On n’habite pas loin de l’autre. Il y a peut-être quinze ans qu’on se connaît !

Chez Mass Hysteria les paroles sont engagées. C’est de notoriété publique. Un engagement qui se ressent d’autant plus en ‘live’, où Mouss exprime fréquemment ses positions politiques. Que ce soit contre Caroline Fourest, Bernard Henri-Levy, François Hollande ou encore Barack Obama, tout le monde en prend pour son grade. Ces prises de position sont-elles aussi partagées par les autres membres du groupe ? Ou n’engagent-t-elles que Mouss ?

Yann : c’est vrai qu’on n’est pas toujours d’accord sur tout. Et heureusement ! Mais bon, on connaît Mouss. Et quand on n’est pas d’accord, on lui signifie…
Mouss : quand je monte trop dans le rouge, on me le signale toujours. Je suis parfois engagé dans une dynamique qui peut s’étaler sur plusieurs concerts. Je n’y peux rien, je ressors tout ce qui me traverse. Je suis par exemple toujours choqué par certains choix de Barack Obama. Il entame son second mandat et n’a toujours pas fermé Guantanamo. Qu’on ne vienne donc pas me parler d’un pays qui respecte les droits de l’homme ! C’est une vraie mascarade ! Et j’ai pourtant été ému, comme tout le monde, lorsque les Américains ont décidé d’élire un Noir à la Maison-Blanche ! Mais bon, après le symbole, place à la réalité. Il n’est pas mieux ou pire que Bush.

Si je vous comprends bien, il n’existe donc selon vous en France plus aucun parti qui mériterait votre confiance ?

Mouss : c’est clair que non ! Ce sont tous des gens qui débarquent des mêmes milieux. Ils proviennent toutes et tous de l’ENA (NDR : l’École Nationale d’Administration). Ils ont accompli de grandes études, les ont terminées vers 28 ou 30 ans, et n’ont jamais été plongés dans la réalité de la vie ! Ils ne savent pas ce que c’est d’aller à l’usine, d’avoir dû faire un petit boulot en même temps que les études. Ils ont toujours eu une cuillère en argent dans la bouche. De prime à bord on s’en fout de leur condition, mais c’est nettement plus dérangeant quand ils commencent à exercer des responsabilités politiques, en abordant, par exemple, des situations qu’ils n’ont jamais vécues ! Comment veux-tu être sensible à ce que vit le prolétaire si tu n’en as jamais côtoyé ?
Yann : le seul homme politique que je respectais vraiment, c’était Patrick Roy. Il nous avait permis de visiter l’Assemblée nationale et nous avait présenté du monde… Mais il nous a aussi fait comprendre que c’était un univers bien pourri. Il nous avait par exemple montré un bar secret à l’Assemblée où Borloo aimait bien se rendre pendant les séances. Il nous a aussi appris que les députés en France touchaient des jetons de présence s’ils venaient à l’Assemblée. C’est pourtant la moindre des choses ! Sans compter qu’ils perçoivent un salaire à vie. Un petit plus quoi !

Après vingt-deux années de présence sur les planches, vous sentez-vous davantage libres aujourd’hui ?

Yann : clairement, je n’ai plus envie de faire de concessions aujourd’hui. Quand tu débutes, les maisons de disque te disent, à une occasion ou une autre, des trucs du genre : 'soyez attentifs aux radios, cherchez à glisser votre refrain au bout de 30 secondes, car ce morceau peut devenir un tube, etc.' Aujourd’hui, on s’en fout de ces conseils. Et la seule fois où on est passé en radio, c’était lors de la sortie de l’album noir (NDR : éponyme, il est paru en 2005), c’est à ce moment là qu’on a failli perdre notre public.
Mouss : c’est vrai, je me rappelle que pour ce disque, on bénéficiait soi-disant d’une grosse promo. La radio était derrière nous, etc. Et au final, on voyait bien que ce système ne nous correspondait pas ! Même l’album on n’arrivait pas à le défendre… c’était poussif ! Nos compositions étaient mièvres et tièdes. Elles sonnaient plus Pop-Rock, il n’y avait plus rien de Metal… même si on ne se revendique pas Metal (Yann sourit à ce moment-là). Enfin ouais, je veux dire qu’on ne cherche pas absolument à avoir un son Metal. Le principe a toujours été le même chez Mass Hysteria : on veut des gens d’horizons différents, mais réunis au sein d’un même projet.

Depuis les attentats perpétrés à Paris, le 13 novembre dernier, on se rend compte que la septième plage de l’album, intitulée « L’Enfer des Dieux », n’a malheureusement jamais pris autant de signification qu’aujourd’hui…

Mouss : c’est en effet le cas. Et c’est en même temps d’autant plus triste parce qu’il n’y a pas que ce morceau-là ! Quand tu écoutes « Tout doit disparaître » (NDR : compo qui figure sur « L’Armée des Ombres », un long playing paru en 2012), c’est un truc assez poétique à la base : ‘Nous ne sommes pas encore obligés de tuer, il ne nous est pas encore arrivé de mourir’. Y a rien à faire, aujourd’hui, cette phrase nous ramène aussi aux attentats. Tu n’es pas obligé de faire comme ces connards de terroristes, de tuer pour revendiquer une haine de ce que pense l’autre. On rencontre ainsi plusieurs textes de Mass Hysteria, que ce soit dans le dernier cd ou ceux qui le précèdent, qui prennent un tout autre sens aujourd’hui.
Yann : on ne peut pas le cacher : quand Mouss chante « L’enfer des Dieux » sur scène, c’est toujours un moment très fort.
Mouss : c’est notre septième date de la tournée ce soir… Hier, à Cergy Pontoise, le public a chanté tout le refrain. Mais vraiment tout. Les spectateurs le connaissaient déjà par cœur. Et puis tu sais, cette chanson, c’est vraiment un hasard du calendrier. Elle date en fait du début de l’année…
Yann : …et elle a bien failli ne pas voir le jour ! C’était le dernier morceau à enregistrer en studio. Mouss en avait un peu marre et nous avait dit qu’il n’avait que quelques bribes de paroles. Je les ai lues et je lui ai dit direct : celle-là, tu es obligé de la faire, démerde-toi !
Mouss : c’est vrai je n’avais qu’un refrain et un couplet. C’était un lundi, je me rappelle. On a essayé de mettre le tout en boite toute la journée en se disant que si ça marchait, tant mieux, sinon tant pis, mais que ce n’était pas grave…
Yann : …et puis quand je suis arrivé et que j’ai vu le produit fini, je me suis dit ‘putain, mais ça tue !’ Maintenant j’avoue que j’aurais vraiment préféré que ce morceau ne s’inscrive pas autant dans l’actualité… C’était une compo qui était déjà présente en notre for intérieur depuis longtemps. Entre nous, lors de nos discussions, on déduit fréquemment que la religion est quelque chose qui nous fait chier. Et quand j’ai vu la version finale de la chanson, je me suis rendu compte que c’était un bilan mortel de ce qu’on se racontait souvent.
Mouss : mais attention, je tiens à déclarer qu’on respecte évidemment la foi individuelle. On n’est pas des fascistes ! Mon père était musulman et ma mère était catholique, mais ils ne parlaient jamais de religion à la maison. Ces conflits, pour moi, relèvent du Moyen-âge ! Quand l’aventure de Mass Hysteria a commencé, je ne me serais jamais imaginé qu’on aurait composé un titre qui traite de la religion. Jamais ! Dans les années 80 ou 90, c’est vrai qu’il y avait déjà un peu de fanatisme, mais c’était uniquement dans les pays orientaux. Hormis quelques fanatiques catholiques, ce n’était pas chez nous ! On n’en était pas arrivé à égorger des gens dans la rue, parce qu’ils pensent différemment et n’ont pas le même dieu ! Ces gens sont débiles, ce sont des psychopathes et la religion n’est qu’un prétexte à leur maladie.

Vous avez peur aujourd’hui ?

Mouss : évidemment !
Yann : oui… Ils ont déclaré qu’ils allaient viser les écoles. On a tous des enfants…
Mouss : il faut prendre ces menaces au sérieux. Quelques mesures ont été prises. C’est d’un côté un peu rassurant, mais tout en étant terrorisant de se dire qu’il faille aller jusque là !

Vous veniez juste de commencer votre tournée le jour des attentats. Vous souvenez-vous de l’ambiance après le concert ?

Yann : j’ai eu les jambes coupées. À un moment, je me rappelle, un mec dans la foule nous a gueulé qu’il y avait des attentats à Paris. Et puis j’ai demandé à mon technicien, qui m’a répondu : ‘ouais ça craint ; y a 40 morts au Bataclan, mais finis ton concert !’
Mouss : au Bataclan quoi ! On connaît plein de gens là-bas ! On a fini le show, mais l’ambiance était glaciale, tout le monde était refroidi. On a pris congé du public et puis on a tous appelé nos familles. On ne parvenait pas à s’imaginer que des islamistes étaient venus foutre le bordel dans une salle où on a si souvent joué… 

Que ce soit lors de récentes déclarations ou même à la fin du livret de votre dernier opus, Mouss laisse entendre qu’il pourrait faire un break après cette tournée. « Matière Noire » pourrait donc être l’elpee ultime ?

Mouss : je ne sais pas encore ce que la tournée va donner. Mais en tout cas là, elle est bien partie. Et elle est prévue pour durer deux ou trois ans. Puis on sera bien fatigué. Je pense donc qu’ensuite, un break sera inévitable.
Yann : de toute façon, nous, on continuera à composer… Mais il faut savoir que nous, quand on ne tourne plus, ça ne nous fait pas bouffer ! On nous prend parfois pour des stars, ce que nous ne sommes pas ! Par exemple à côté de la musique, je suis coach sportif. Au moment où on doit composer, on doit aussi aller bosser pour nourrir nos enfants. Et on sait qu’on est toujours attendu au tournant… Cette pression, plus on vieillit, plus c’est épuisant ! Par contre effectivement, quand on sort le bébé et que tout se passe comme aujourd’hui, on n’a évidemment pas envie d’arrêter ! Et sincèrement, je n’en ai vraiment pas envie. Mais d’un autre côté, je comprends tout à fait que Mouss ait envie de se poser un moment.
Mouss : je t’avoue que je vais me réserver un peu de détente… J’ai 44 ans, bientôt 45, j’ai aussi envie de vivre un autre truc avec ma femme et mes enfants. Je ne sais pas encore quoi précisément, mais surtout je ne tiens pas à regretter de ne pas l’avoir tenté tant qu’il était encore temps. Ce ne sera qu’un break, ce n’est pas encore le terminus. Et puis il me permettra probablement aussi d’être plus détendu, plus relax, afin d’améliorer encore mon écriture. Mais enchaîner tout de suite après cette tournée qui s’annonce assez longue, non… pas possible pour moi.

 

 

Sarah Carlier

Une histoire de famille…

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Sarah Carlier a publié son deuxième album en octobre 2014. Il s'intitule "SMS", le texto de ‘Save My Soul’. Treize perles enregistrées et mixées par Dan Lacksman, à Bruxelles. Les sessions d'enregistrement se sont déroulées au studio SynSound. Le choix a été dicté autant pour ses qualités techniques (enregistrement analogique) que pour les qualités humaines de Dan, maître des lieux. A l’issue d’un petit concert en appartement, accompli en solitaire, Sarah a accordé une interview à Musiczine. Un entretien consenti en toute décontraction.

L'aventure ‘Akamusic’, c'est terminé ?

Oui.

J'ai entendu dire que pour y rester, il fallait être formaté. C'est exact ?

Je ne sais pas. Lorsque j’ai signé le contrat pour le second album, le précédent deal était déjà arrivé à son terme. Je n'ai pas eu vent de ce dont tu parles. En vérité, il s’agit d’une belle initiative. Les responsables de cette boîte aiment la musique ; et ils écoutent celle d’un artiste avant le soutenir. C’est un concept idéal, quand on veut démarrer et susciter la découverte.

Tu as eu recours aux cuivres sur ton album. Pourquoi pas en ‘live’ ?

Ah ! C'est la question ! J'aimerais bien, mais concrètement, il faudrait prévoir un budget. Peut-être qu’on pourra bénéficier du concours de tels musiciens, en ‘live’, dans le futur.  

Comment est née ta collaboration avec Dan Lacksman ?

Dan, c'est toute une histoire ! Un an avant la confection du deuxième album, il est venu me voir, chez moi, lors d’un concert, accordé à Evere. Et la prestation lui a plue. Il m’a donc proposé de venir enregistrer un titre chez lui. Puis, après avoir entamé l’écriture des compos du nouveau cd, on a décidé de le recontacter. Il était partant. Et dès les premiers titres, il s’est créé une véritable osmose entre lui et nous, tant musicalement qu’humainement. Il s’est produit quelque chose. Tout au long des sessions, on a vécu un véritable flux d'échanges et de partages. Une grande rencontre. Mais il a aussi apporté sa propre touche à l’album.

Tu ne collabores plus avec Franck Baya ?

Qui sait ce que l'avenir nous réserve ? La collaboration s'est achevée. Nous avons réalisé le premier album et accompli un bout de la première tournée ensemble. Nos chemins se sont séparés. Nous sommes cependant toujours en contact. J'ai l'impression que l'on se retrouvera un jour ou l'autre.

Par contre, Laurent Stellemans est toujours de l’aventure ?

Oui, il est impliqué sur le second album. Il a exécuté quelques parties de guitare et participé à la conception de quelques chansons et arrangements. Tout comme Franck, c’est un sacré musicien, mais il a surtout l'âme artistique et c'est un fameux compositeur et créateur.

Manon et toi signez 5 morceaux. Tu es bien entourée…

Très bien. C'est ma chance. C'est ma grande chance.

La confection de cet elpee s’est déroulée en famille. Peux-tu nous en dire davantage ?

Pour « SMS », j’ai eu l'opportunité de travailler avec mon papa qui a produit et arrangé quelques morceaux. Il a un peu incarné le rôle de directeur artistique et a guidé mes choix en matière d’influences. Ma maman a aussi écrit des textes. Certains d’entre eux dataient de plus de 10 ans. Je les ai adaptés suivant mes affinités. Manon De Clercq a aussi participé à l’écriture. On s'était rencontrées à l'école. Nous nous sommes liées d’amitié ; et ensuite, Manon est devenue ma manager. Elle accomplit de l’excellent boulot. Et puis elle est aussi responsable de 5 chansons sur mon nouvel album.

Ta musique est devenue plus sucrée, colorée et métissée. Est-ce le signe d’un virage davantage world ?

En fait, c’est mon père qui m’a permis de découvrir d'autres courants musicaux. On s’est davantage ouvert aux musiques du monde, en privilégiant celles qu’on aimait le plus. Donc l’afro ! Et puis, on a eu envie de faire ce qu’on avait envie de faire et de voir ce que cela allait donner…

On reconnaît également la touche funky du paternel…

Oui, c'est génial. En fait, il adore le funk, un peu le rock, mais aussi vachement le blues. Pour l’instant, il m’accompagne sur scène. Depuis le concert accordé au Rideau Rouge, nous avons accordé quelques dates ensemble, et surtout en France.

Connais-tu Karavan?

Non, pas du tout. Mais si tu me dis que leur musique en vaut la peine, je vais aller jeter une oreille…

Outre ton père, quel est le line up de ton backing group ?

Papa se consacre à la guitare, Thierry Rombaux ou Eric Renouard à la basse, et Boris Django à la batterie. C’est également ce dernier a assuré toutes les sessions de ces drums en studio. C’est mon père qui m’a permis de le rencontrer. Un excellent musicien. Il est surnommé ‘la pieuvre’, parce qu’on a parfois l’impression qu’il a plusieurs bras. Humainement, c'est un chic type. Très simple, humble mais aussi balaise et efficace dans son drumming. Presque magique. Enfin, Kofi Sadjo se réserve les claviers. Il se connaissent tous très bien et avaient déjà joué ensemble. Ce qui explique pourquoi l’ambiance est si familiale. A la limite ce sont un peu mes tontons. Ils me connaissent depuis que je suis toute petite, quand j’écoutais déjà de la musique…  

Tu as changé de look. Une raison ?

C’est encore une histoire de famille. La maman de Manon est styliste. Notre rencontre a été chouette, mais importante. Elle m’a aidée à être plus cool dans mon rôle. En restant attentif à qui je suis et à ce que j’aime et vers où il ne faut pas aller. Et elle est parvenue à me rendre plus belle.

Tu as adapté le « All Along The Watchtower » de Dylan. Un retour à tes premiers amours ?

La version de Bob Dylan, je ne le connais pas très bien. Plutôt celle de Jimi Hendrix, la plus célèbre. Mais également de Richie Havens, que j’avais découverte auparavant. Limitée à deux guitares et une voix. Elle est magnifique. Elle l’est d’ailleurs dans toutes ses versions. Et en bout de compte, je me suis fait plaisir en réalisant la mienne…  

Quel est ton processus de composition ? Texte et musique ?

C'est très aléatoire. C'est un truc que je ne maîtrise pas et ne sais pas expliquer. Lors d’événements ou de périodes marquants, qu’ils soient positifs ou négatifs, j’ai envie de m’exprimer et donc d’écrire. Je démarre toujours d'une trame musicale, d'une grille d'accords, puis les mots viennent à leur tour.

Tu chantes principalement en anglais, pourquoi si peu en français?

C'est sans doute dû aux études. Et puis, c’est dans cette langue que j’ai entamé ma carrière. Les artistes que j'adore ou admire sont tous anglo-saxons. Les premières covers que j'ai interprétées étaient toutes dans cette langue. C'est un peu quelque chose qui s'est inscrit dans ma musique. Curieusement, le phénomène est devenu naturel. Mon apprentissage est permanent. C’est une langue au sein de laquelle je prends plaisir à chanter. Et je ne me pose pas beaucoup de questions à ce sujet.

Si lors d’un concert on te pique ta guitare avant de monter sur les planches, que fais-tu?

C'est un scandale ! Alors je chante a capella. En y ajoutant quelques percus, ça pourrait être sympa…

Quels sont tes albums de chevet ?

Ceux de Ritchie Havens et Grégory Porter. Je les ai découverts, il y a 2 ans. Ne pas oublier Charles Bradley que j'ai vu en concert à Amsterdam. Il y a Milla Brune également. Si tu souhaites appréhender la soul de Bruxelles, c'est elle que tu dois aller voir et écouter. C'est d’une grande pureté. A tomber le cul par terre !

IAMX

La résurrection du petit prince de l’électro/rock...

Chris Corner, alias IAMX, a failli mourir. A cause d’une grave dépression, dont il a souffert il y a un an et demi et qui aurait pu l’emporter. Le musicien anglais, surtout connu du grand public pour son hit ‘Spit It Out’, a subi le contrecoup de longues années de tournée et d'un style de vie très ‘rock'n roll’. Heureusement, après une thérapie et un suivi médical, il est parvenu à remonter la pente, s'est installé à Los Angeles et s'est remis à composer. Aujourd'hui, il est de retour à l'AB de Bruxelles pour présenter son (excellent) nouvel album, ‘Metanoia’. Votre serviteur le suit à la trace depuis ses débuts, il y a dix ans ; aussi il n’a pas hésité de répondre par l’affirmative, quand on lui a demandé d’interviewer le petit prince de l'électro-rock.

Le premier sujet de l'entretien concerne bien entendu son nouvel opus. Chris nous confie qu'il s'agit sans doute de sa production la plus honnête, la plus spontanée. « J'ai voulu parler de la période difficile que j'ai traversée et des expériences vécues. Ce qui explique pourquoi ‘Metanoia’ est très intime, très proche de ce que je suis au fond de moi. Dans la production également, j'ai recherché l'authenticité, la simplicité. C'est juste un homme avec un ordinateur, dans une pièce. »

Manifestement, il a voulu retourner aux sources de son art, aux racines de son inspiration. Ce qui n’a pas été apparemment facile. Au point qu'il a même envisagé d'arrêter sa carrière. « Durant la période la plus difficile, je vivais comme un reclus. Je ne voyais même plus mes amis. J'avais cessé de créer parce que je croyais que mon art était devenu mon ennemi et qu'il me détruisait aussi bien psychologiquement qu’émotionnellement. C'était une charge trop lourde à porter. Je me suis posé la question de savoir si je voulais continuer à faire de la musique. Il a fallu un certain temps pour retrouver le goût, et pour réaliser qu’elle ne me faisait pas souffrir ; mais au contraire, me nourrissait. »

Dans ce processus de revalidation, le support des aficionados a joué un rôle prépondérant. « En effet ! J'ai commencé à parler de mon évolution sur un blog et je me suis rendu compte de leur support inconditionnel. C'est ce qui m'a rendu confiance pour revenir. » Le passage à vide lui a également permis de se replonger dans les disques qu'il écoutait lorsqu’il était jeune. Et l'artiste qu'il désigne comme son ‘idole’ et sa source d'inspiration majeure, c'est David Sylvian, le leader de feu le mythique Japan, dont l’aventure en solo est aussi discrète qu'attachante. « C'est mon oncle qui m’a fait découvrir Sylvian », poursuit Corner. « Il m'endoctrinait véritablement, dans le bon sens du terme. Il écoutait aussi beaucoup de musique minimaliste, comme Philip Glass et Steve Reich. Je l’avais négligée depuis longtemps, parce que j'étais concentré sur mes productions ; et, d'une certaine manière, celle des autres me faisait peur, sans savoir pourquoi. L'an dernier, j'ai senti le besoin de me replonger dans celle de ma jeunesse. »

L’elpee le plus notoire de David Sylvian est incontestablement ‘Brilliant Trees’ ; mais c'est surtout ‘Secrets of the Beehive’ qui a séduit Corner. Etonnant, mais il aimait également Frankie Goes To Hollywood. Ainsi, sa sœur lui avait offert le simple ‘Relax’, dans les années 80. Il ne peut s'empêcher de s'esclaffer en évoquant ce souvenir. Je lui confie comprendre cette influence, surtout à la lumière de certaines chansons très ‘hot’, qu'il composera plus tard, pour IAMX. 

Mais c'est bien entendu David Sylvian qui a déclenché en lui le souhait de devenir musicien professionnel. « Il m’a aussi incité à ne pas me laisser entraîner au sein du créneau commercial. Il m'a insufflé énormément de confiance pour rester en dehors de la pop. Voir quelqu'un comme lui construire une carrière en se limitant à la musique très alternative, a été un stimulant. Flood est également quelqu’un qui m’a marqué. Regarder sa manière de travailler a eu une grande influence sur ma création et mon développement dans la production. Il a mis en forme de nombreux chefs-d'oeuvre. On a eu l’occasion très tôt de bosser ensemble, sur le premier album Sneaker Pimps. Il était capable de réaliser des tas de choses différentes. Ce qui m'a incité à devenir un producteur et un artiste solo, en essayant d'acquérir toutes les compétences nécessaires pour concevoir un disque. » 

Picasso a dit : ‘Les artistes médiocres copient, mais les vrais artistes volent’. Cette phrase, à laquelle je recours régulièrement pour faire réagir les artistes, trouve un écho positif auprès de Corner. « Voler, nous le faisons tous. En musique, surtout dans le genre que je pratique, tout a déjà été fait. Mais une bonne musique, c'est toujours un reflet de l'unicité de l'individu. Si vous pouvez emprunter quelque chose qui existe et parvenir à le faire sonner comme vous le souhaitez, alors le résultat sera toujours unique. La seule chose unique dont nous disposons, c'est l'individu et sa singularité. Donc, c'est explorer l'individu qui est intéressant. Si vous n'avez rien à dire, on le ressentira dans votre création. Par contre, si vous avez cette personnalité unique, vous pourrez créer le rock'n’roll le plus simple possible, il sonnera bien et aura une âme. »

En effet, quand on écoute IAMX, on identifie de nombreuses références : d’un point de vue musical, Depeche Mode, Placebo, Ladytron, Interpol, Radiohead en sont certainement des majeures ; et en ‘live’ Prince, Bowie, T.-Rex, mais également bien d'autres sont très susceptibles de vous traverser l’esprit ; cependant, toutes ces influences sont transcendées par la personnalité unique du musicien, rendant le tout foncièrement original. 

Pour réaliser ‘Metanoia’, Chris Corner a eu recours au financement participatif, via pledgemusic.com. Depuis le début de sa carrière, il est parvenu à développer un lien particulier, très émotionnel, avec ses fans. Grâce à l'appel aux fonds, ces derniers ont la possibilité de précommander ses œuvres sous différents formats : du simple compact disc au package complet incluant CD et LP signé, mention sur la pochette, meet-and-greet en compagnie de l'artiste. On peut même lui proposer de produire un de ses propres morceaux ou de tourner un clip vidéo. Une approche novatrice mais indispensable si on veut survivre aujourd'hui. « Quand on a la chance d'avoir une longue relation et un grand soutien de ses fans, la transparence est toujours la meilleure approche. Il faut avouer qu’on ne pourrait pas enregistrer un album si on n’était pas financé. Il est devenu impossible de faire de la musique sans soutien. C'est la vérité. Et ils savent qu'on ne le fait pas pour le fric. On n'est pas des accros à la notoriété. On n’est pas intéressé de devenir riche et célèbre ! En plus, la relation avec eux est tellement gratifiante ; c'est une communication très pure et très profonde. Il est difficile de connaître ce type de relations dans la vie normale. Donc, je suis très privilégié de bénéficier d’une telle situation. Maintenant, il faut garder une certaine distance : je ne peux quand même pas inviter tout le monde pour une orgie ! » (rires)

De retour en Belgique, Chris Corner confirme entretenir une relation particulière avec notre pays. C'est un des premiers où IAMX a rencontré un certain succès à ses débuts. « Oui, je vous dois beaucoup, les gars ! Et c'est tellement agréable de revenir. Je suis assis ici, je regarde la bouteille de vin et je pense à tous ces visages que je vais voir ce soir. Au final, cette pause dans ma carrière a été très bénéfique. Je me sens comme ressuscité. Elle m'a permis de voir ce qui est important pour moi et faire de la musique, c'est ma passion. La Belgique m'a beaucoup aidé dans ma carrière : je vous suis reconnaissant pour ce soutien. »

Mais pourquoi ne convie-t-il plus les fans à monter sur le podium en fin de spectacle, comme lors de ses débuts ? S’il lançait à nouveau cette invitation à ses fans ce soir, à l'AB, sûr qu’ils seraient heureux de faire la fête avec lui sur la scène. « Chiche ! », me répond-t-il. Quelques heures plus tard, à l'issue d'un concert mémorable (voir compte-rendu ici), votre serviteur sera invité à grimper sur l’estrade pendant « Your Joy Is My Low », en compagnie d’une vingtaine d'autres admirateurs... Un souvenir inoubliable !

Pour commander « Metanoia », c’est encore ici

 

 

 

 

Marie Davidson et Essaie Pas

On est très excités de voir sortir notre nouvel album sur le label new-yorkais DFA…

Marie Davidson et Pierre Guerineau produisent une musique électronique particulièrement novatrice, sublimée par une prose 'voice-over' déclamée ou chantée. Leurs créations s'articulent autour de deux projets : celui solo de Marie Davidson et le duo Essaie Pas. Leur univers musical évolue entre ‘ambient’ introspective et ‘minimal synth’, tout en affichant un côté ‘clubbing’ nu-disco/techno. Le caractère onirique est omniprésent, un peu comme si on écoutait la bande-son sensuelle d'un film imaginaire.

Le duo avait déjà accordé une interview à Musiczine, lors de son passage à Bruxelles, en 2013 (voir ici). Il était donc judicieux de profiter du concert, accordé le 20 août dernier, dans le club La Villaine, à Bruxelles, pour retrouver les deux musiciens et débattre de leurs nouvelles productions. Mais abordons d’abord le projet solo de Marie Davidson.

Tu as publié un nouvel opus cette année : « Un Autre Voyage ». Comment pourrais-tu décrire son évolution, par rapport au précédent ?

Marie Davidson (MD) : C'est de la musique électronique sur laquelle on pose des textes souvent parlés, parfois chantés. En outre, je me suis familiarisée avec mon nouveau matériel pour réaliser ce disque. Il est plus performant. Pour la prod, j'ai travaillé en compagnie de Pierre (NDR : Guerineau). En général, je compose tout moi-même, y compris la musique ; puis j'enregistre. Par contre pour « Un Autre Voyage », on a bossé ensemble sur la production. Pierre a amené ses idées. Je ne me sers pas d’un ordinateur, alors que Pierre utilise un Pro-Tools ; ce qui a permis de raffiner certains sons et de développer différentes perspectives. En résumé, la progression est naturelle ; elle repose sur l'approfondissement d'une esthétique de travail et reflète l’expérimentation d’une personne qui apprend au fil du temps.

N’as-tu pas l'impression d’y privilégier le côté davantage dansant, un peu plus 'techno' ?

MD : Pas vraiment sur l'album, mais il y a une certaine mutation vers la techno sur certains morceaux. Ils ne sont pas encore sortis, mais je les joue en concert. Cependant, je conserve l'influence italo-disco, déjà palpable sur « Perte d'Identité » comme pour le titre « Shaky Leg » et son remix. Cette approche a toujours été présente, mais depuis la parution d’« Un Autre Voyage », la direction est franchement plus dance-floor.


Est-ce parce que vous résidez maintenant à Berlin ?

MD : Les styles de musique, je les aime tous ; enfin presque tous. J'apprécie le jazz, la musique contemporaine, la pop, le rock. Les Doors sont toujours une des mes influences majeures. Mais auparavant, je n'étais pas capable de créer de la musique 'dance-floor'. Ce n’est pas une musique facile, car elle exige beaucoup de travail et une bonne synchronisation mentale. Il faut être capable de synthétiser ses idées, de structurer ses chansons pour trouver le groove, le conserver, et susciter l'intérêt des gens pour qu'ils continuent à danser. Mais il est clair que je composerai toujours de la musique 'ambient'. Berlin, c'est une chouette ville. Elle inspire la techno ; mais de la dance, il y en a partout.

Au cours du concert, tu as interprété un nouveau titre, « I Dedicate My Life ». Il y en a d'autres ?

MD : Oui, un instrumental intitulé « D1 » ; et puis, un morceau qui n'a pas encore de titre. Il a été composé à Berlin et s’appuie sur un bpm (NDR : beats par minute) très élevé : 260 !
Pierre Guerineau (PG) : C'est comme un 130bpm mais en doubles croches... C'est très...

Frénétique ?

PG : Oui !

Pierre, venons-en à votre duo, Essaie Pas, responsable récemment d’un single baptisé « Danse Sociale »...

PG : Oui, c'est un 7 pouces, que l'on a sorti sur le label franco-belge Teenage Menopause...

De notre ami Elzo Durt...

PG : Et François. C'est un très chouette objet. La pochette est originale. Elle bénéficie d’une trame visuelle animée. C’est lui et un ami qui l’ont conçue…  

Et le label envisage de publier une série de singles qui adoptent ce concept visuel, je crois ?

PG : Oui, dont The Horrorist, et quelques autres.

« Danse Sociale » est, comme son nom l'indique, très 'dance'. La production est très directe et intègre peu d'effets. On a l'impression que le son de la boîte à rythmes est super 'dry'.

PG : Il y a un peu de distorsion et de réverbération sur l'ensemble. C'est différent de ce qu'on faisait avant. Essaie Pas essaie d’explorer de nouveaux horizons, de nouveaux sons et cherche à éviter la redite...

Par contre, la face B, « Ausgang », creuse davantage une veine cinématographique.

MD : C'est un morceau expérimental composé à Berlin, il y a 2 ans.
PG : C'est une improvisation préparée, une compo qu'on aimait, mais qui n'avait pas trouvé sa place sur nos disques. Et c'était sans doute le moment idéal de le sortir. Sur le single, les deux morceaux sont très différents ; ils représentent deux facettes de ce que l'on apprécie.

Les textes abordés sur le dernier elpee de Marie Davidson, « Un Autre Voyage », reposent logiquement sur le voyage. Chaque chanson correspond-t-elle à un moment particulier de vos périples ?

MD : Il n'y a pas nécessairement de moment précis, mais chaque chanson est inspirée par des événements que j'ai vécus, des gens rencontrés, des idées ou des impressions échangées.

« Boulevard Taschereau », par exemple ?

MD : C'est un endroit qui existe vraiment. Il est situé dans la banlieue de Montréal, du côté de la rive sud. On y est allé, il y a deux ans.

Donc, on peut espérer un jour une chanson intitulée « La Villaine » ou « Place Flagey » ? (rires)

MD : Non, il faut que ce soit un peu plus onirique. Je pourrais composer une chanson consacrée au nom d'un bar ; mais il faudrait qu'il s’y produise un événement mémorable. Il y a de l'humour dans mon écriture, mais elle est toujours authentique. Par contre, je n’y exprime pas de dérision…
PG : Si tu voyais le Boulevard Taschereau, tu serais déçu. L’endroit n’est pas particulièrement intéressant.
MD : C'est un échangeur d'autoroutes, entouré de motels, de centres commerciaux...
PG :
C'est un 'non-lieu', un endroit de passage...
MD : ... qui laisse beaucoup de place à l'imagination. On y croise de drôles d'individus ; dont celui qu’on a rencontré et qui nous a raconté son vécu…

Votre musique affiche manifestement un aspect cinématographique ; avez-vous envisagé de composer des B.O. de films ?

MD : On a réalisé celle d'un documentaire. Mais en effet, c'est un rêve pour nous. En fait, un de nos vieux morceaux, une reprise de Jacno, « Anne cherchait l'amour », a servi au premier court-métrage de Larissa Corriveau et Fernando Lopez, « Le Fugitif ». C’est une fiction.
PG : Mais la chanson n'avait pas été enregistrée dans ce but.

Marie, tu prévois la parution d’un nouvel LP ?

MD : Je ne sais pas. Je vais prendre mon temps.

Et une date a-t-elle été fixée pour celui d'Essaie Pas ?

PG : Au mois de janvier. Sur DFA. On est très excités de le voir sortir sur ce label new-yorkais.

DFA est un label notoire !

PG : Il était connu pour le dance-punk, un mélange entre la musique très dansante et en même temps un peu foutraque. Il hébergeait surtout des projets comme LCD Soundsystem, Hot Chip... C'est un peu disco-punk, funk, no-wave, voire noise. Black Dice, Eric Copeland y sont aussi signés. Puis Factory Floor, qui a marché pas mal l'année passée. C'est en assurant la première partie de Factory Floor, à Montréal, qu'on est entrés en contact avec DFA.

C’est un long playing ? Vinyle et CD ?

PG : Oui, vinyle et CD. Il est fini, masterisé. La pochette a été conceptualisée. Il n'y a plus qu'à attendre la sortie.

Quel est son titre?

MD : « Demain est une autre nuit ». Il comporte 8 plages.

Et comme d'habitude, vous y abordez différents styles musicaux ?

MD : Oui, par rapport au premier, il est très concis. Ce sont les mêmes instruments, les mêmes sons, mais la musique communique une forme d’urgence…
PG : Les rythmes sont relativement enlevés et les arrangements sont axés autour des séquences.

Grâce à DFA, vous aurez accès à une distribution et une promotion plus conséquentes…

MD : Oui, bien sûr !
P
G : Ils travaillent avec PiaS en Europe.

Ah oui ? C'est un label belge à l'origine…

PG : Ah bon ? Je ne savais pas.

Oui, ils sont très bien. Ils distribuent des grands noms. Grâce à eux, vous pourrez progresser.

PG : C'est bien pour nous. On va toucher un public qui n’avait pas encore eu le loisir d’écouter ce qu'on fait. C’est une satisfaction.

Passons maintenant aux sélections. Je vous ai proposé de choisir quelques titres récents qui vous ont séduits.

MD : Je recommande d'écouter « Gold Mirror » de Night Musik. Cet artiste est originaire d'Ottawa. Il a vécu à Montréal et s’est aujourd’hui expatrié à Berlin. Il a sorti son premier album sur Mind Records à Paris. Il est excellent.
PG : J'ai choisi Ran May, un artiste montréalais. Il relève d’un jeune label, Neuromodulation. Il s’inscrit plutôt dans la veine techno-industrielle, mais très atmosphérique. La chanson s’intitule « Construction d'Agencements ». Sur cette firme de disques, militent également  Harmaline, qui est de LA, mais également Ater Charta, Ginger Breaker, Vox Nihili. Ce sont tous de jeunes musiciens avec lesquels on a des affinités. Je les aide parfois pour des productions, des masterings.
MD : La 3ème sélection, c'est Symbol, le projet solo de Christopher Royal King. Egalement chez Holodeck Records. Il joue au sein d’une formation américaine qui jouit d’une solide réputation : This Will Destroy You. Son projet solo est magnifique. Il est 100% modulaire, ambient, cinématographique, intemporel. Une de mes parutions préférées de ces dernières années.

Je vous ai aussi proposé de choisir quelques titres qui ont été fondateurs de votre culture musicale au début de votre parcours ?

PG : Oui, pour moi, c'est une composition du chanteur français Christophe, « Voie Sans Issue ». Elle est parue en face B de « J'l'ai Pas Touchée ». Ce titre est incroyable, complètement électronique.
MD : Perso, il est difficile d'identifier des morceaux fondateurs, car la musique est un flot continu dans ma vie depuis l'enfance. Mais je peux citer quelques compos qui m'ont inspirée et ouvert des portes. Le « Alleys of your mind » de Cybotron m'a ainsi permis de découvrir la early-techno issue de Detroit. La formation a été influencée par Kraftwerk, le funk, l'electrofunk et la musique électronique avant-gardiste. Un artiste plus moderne qui m'a également marqué au cours des dernières années, c'est Function ; et tout particulièrement la chanson « Against The Wall ». Il est américain, mais vit à Berlin. Sinon, mes références oscillent entre la musique contemporaine, les musiques de film, l'italo-disco et le disco en général. Giorgio Moroder restera toujours une influence incontournable. Et certains producteurs comme Mike Mareen. Notamment son morceau Dancing In The Dark ».

Enfin, quelles impressions gardez-vous de la Belgique ?

PG : C'est la 3ème fois qu'on y vient et c'est toujours un plaisir. C'est ici qu'on a commencé la tournée et qu'on la finit. C'est symbolique : on a une amitié particulière avec Bruxelles, la Belgique.
MD : On apprécie s’y produire ; les gens sont ouverts d'esprit. Il y a toujours de bonnes soirées, de bons concerts et on y rencontre de bons amis. La culture musicale y est bonne.
PG : Et en plus, Bruxelles est une ville très cosmopolite et très agréable à fréquenter...

Pour écouter l'interview en audio sur Mixcloud dans le cadre de l'émission WΛVES (Radio Vibration), c’est ici 

Pour écouter et acheter « Un Autre Voyage » de Marie Davidson, c’est là 

Pour écouter et acheter le 7'' de Essaie Pas, c’est encore ici

 

 

Orchestral Manœuvres in The Dark (OMD)

On a encore quelque chose à dire !

Paul Humphreys, cofondateur d'Orchestral Manoeuvres in the Dark (OMD), est un gentleman. En pénétrant dans sa loge du BSF, son grand sourire et sa simplicité forcent l'admiration. Qui pourrait croire que lui et son compère, Andy McCluskey, ont vendu plus de 40 millions de disques ? Une modestie qui est la marque des plus grands.

L’interview de Paul Humphreys se déroule avant le concert que le groupe va accorder sur la Place des Palais, en cette soirée de clôture du festival. Après John Foxx et Peter Hook, votre serviteur a la chance de côtoyer un autre de ses héros. Paul n'a pas tellement changé depuis les années 80. Evidemment, ses cheveux ont viré au gris, mais il a toujours cette bonne bouille de bébé rayonnant qui fait son charme.

La première question est très classique, elle concerne le patronyme du groupe. ‘Manoeuvres orchestrales dans l'obscurité’, c’est presque un gag, non ? « En fait, nous avions reçu un appel téléphonique émanant du Eric's Club à Liverpool », raconte Paul. « C'était en 1978. Les organisateurs nous proposaient d’assurer la première partie de Joy Division. On a répondu qu’on aimerait beaucoup le faire! Le gars nous a demandé alors : « C'est quoi le nom de votre groupe ? » On n'en avait pas. Il a ajouté : ‘Vous avez deux heures avant que nous imprimions les affiches’. Alors nous avons couru vers la maison d'Andy. A l'époque, on notait toutes nos idées de chansons sur le mur. On a parcouru la liste et quand on a lu ‘Orchestral Manoeuvres in the Dark’, on en a conclu qu’il nous distinguerait des autres formations. » Issues du punk, sans doute ? « Oui, Eric's Club était un club punk et nous voulions nous différencier. En plus, on était convaincu de ne jouer qu’un seul concert ; donc ce choix n’avait aucune importance » (rires).

Le destin en décidera autrement. En fait, l’épouse de Tony Wilson, le patron de Factory Records, la compagnie de disques de Joy Division, est tombée sous le charme de leur musique et elle a insisté auprès de son mari pour qu'il les prenne sous son aile. Pour Wilson, OMD était beaucoup trop pop, mais il accepte néanmoins de les engager à l’essai. OMD est donc invité à enregistrer un premier single, ‘Electricity’, sous la houlette de Martin Hannett, le légendaire producteur qui a, entre autres, créé le son de Joy Division. Petit problème : Andy et Paul ne sont pas satisfaits du résultat ! « En fait, nous avons accepté sa version d’‘Almost’, qui figurait en face B », rectifie Paul. « Mais celle d'‘Electricity’ était un peu trop 'ambient' à notre goût. Nous en souhaitions une plus dense, plus électro. Nous préférions la nôtre à celle de Martin, même si nous étions fans de son travail. C'était juste pas ce qu'on voulait. »

C'est donc la mouture enregistrée en compagnie de Paul Collister qui devient le très recherché single ‘FAC6’ de Factory Records. Grâce à cette carte de visite, OMD signe un contrat juteux chez Dindisc, une filiale de Virgin. « Andy et moi, nous avons alors décidé de consacrer l’argent encaissé, à l’achat d’un équipement studio. Nous avons construit le nôtre, conscients qu’il n’existait pas de marché pour ce type de musique et qu’en définitive, on allait être largués après le premier elpee. Mais au moins, on disposerait de notre propre studio ! »

Une fois de plus, le destin va en décider autrement. La 3ème version d'‘Electricity’, enregistrée dans leurs nouvelles installations, opère son entrée dans les charts anglais et européens, lançant ainsi leur carrière. Paul insiste beaucoup sur le contrôle qu'ils ont constamment voulu avoir sur leur son. « Andy et moi avons toujours eu une idée très claire de la façon dont notre musique doit sonner. C’est pourquoi nous avons régulièrement rencontré des problèmes auprès des producteurs. Nous avons même bossé en compagnie de Toni Visconti sur l’LP ‘Junk Culture’. Visconti a produit des disques fabuleux pour David Bowie et bien d'autres, mais il ne convenait pas pour nous. Dans son livre, il a écrit qu'on comptait trop sur la technologie. Mais nous sommes un groupe électro ; bien sûr que nous tirons parti de la technologie! » (rires)

Ce côté technologique, OMD le doit certainement à Kraftwerk, les pionniers allemands de la musique électronique. Le génie d'OMD a été de marier la technologie de Kraftwerk, le côté proto-punk hypnotique de Neu! et l’aspect sombre de la new wave. Paul Humphreys approuve mon analyse. « Quand nous avons commencé, nous écoutions 5 groupes ou artistes : Kraftwerk, Neu!, LA Düsseldorf, Can et David Bowie. Egalement le Roxy Music des débuts, celui de Brian Eno. Quand ce dernier a quitté Roxy, nous avons continué à suivre son parcours. C'est grâce à lui que nous avons acquis ce côté mélancolique, je pense… »

Il est vrai que le rôle d'Eno a été prépondérant dans la naissance de la new wave, surtout le feeling sombre, le ‘Weltschmerz’, le ‘Spleen’, que l'on rencontre sur les albums de Bowie dans sa période berlinoise. En intégrant, cette ‘noirceur’, Humphreys et McCluskey ont contribué à définir le son de la new wave électronique. Etonnant, mais certains artistes ont, au même moment, développé une musique similaire. Notamment The Human League et Gary Numan. Hasard ou synchronisme ? « A l'époque, Internet n’existait pas », explique Paul. « Nous n'avions aucune idée de l'existence de ces autres formations. En fait, certains magasins de disques importaient de la musique allemande. Et je pense que nous l’avons tous découverte au même moment. Personne n'était plus choqué que nous quand Gary Numan a atteint le numéro ‘1’ des charts grâce à ‘Are Friends Electric’. On s'est dit : ‘Il vient d'où, celui-là ?!’ Puis, nous nous sommes aperçus que nous n’étions pas les seuls à partager les mêmes influences. »

Parmi ces pionniers, n'oublions pas John Foxx ! Rappelons que ‘Hiroshima, mon amour’, un titre qui date de 1977, est probablement le premier titre 100% électronique new wave de l'histoire de la musique. Sur ce point également, Paul abonde dans le même sens. « Oui, je pense que c'est vrai. J'aime beaucoup John Foxx. Il a tourné avec nous en 2013. Très chouette de vivre en sa compagnie. Et puis, c'est un gars adorable ! » Ayant eu la chance de l'interviewer, votre serviteur ne peut que confirmer, ajoutant même que son attitude, très 'gentleman', donne envie de l'appeler 'Sir'. « Exactement », confirme Paul. « Il a ce style typiquement britannique. »

Impossible de ne pas parler de synthétiseurs quand on a devant soi un ‘synth wizard’ comme Paul Humphreys. Il paraît même qu'il construit lui-même des synthés. Est-ce une légende ? « Au début, on était fauchés ; donc j'ai fabriqué des synthés, c'est vrai. On les entend sur le premier long playing. J'ai aussi façonné une batterie électronique très 'kraftwerkienne', qu'on entend sur ‘Almost’. Après, elle est tombée en panne et je m’en suis débarrassée. Je la regrette maintenant ! »

Comme pas mal de groupes issus des eighties, OMD a connu un passage à vide pendant les périodes 'grunge' et 'britpop' des années 90 et 2000. Mais en 2006, le tandem est à nouveau rattrapé par le destin. « On a eu l'occasion de jouer quelques concerts. On s'est demandé qui peut encore être intéressé par OMD aujourd'hui ? Nous avions été absents pendant 10 ans. On a décidé d’accorder 9 prestations afin d’y interpréter ‘Architecture & Morality’, dans son intégralité. Certaines chansons n'avaient jamais été exécutées en ‘live’ et c'est de toute façon un LP emblématique. Les 9 spectacles ont été sold out en quelques heures et on a fini par aligner 49 dates. Soudainement, nous étions de retour… »

Petit problème technique : comment se débrouille-t-on pour rejouer les anciens morceaux à l'identique quand on n'a plus les synthés originaux ? « On a été obligé de racheter tous les synthés ! Je me souviens même qu'à un certain moment, on avait besoin d'un Korg Micro-Preset ; et, Andy et moi, on s’est mis à renchérir l'un contre l'autre, sans le savoir, sur eBay, pour l’acquérir ! » Pas question, par contre, d’emporter sur la route, ces vieux synthés. « Non, ils ne sont pas fiables. Ils se désaccordent et il faut avoir tout en double. Donc, on a échantillonné les sons. Ce qui exige beaucoup de mémoire mais les synthés modernes, comme la station Roland Fantom, peuvent y parvenir sans problème. »

Et si on parlait de la Belgique ? « On aime beaucoup la Belgique ! Nous y avons vécu pendant plusieurs mois, dans les eighties ! Nous avons loué une ferme près de De Haan (NDLR : Le Coq) pour y travailler. » N'est-ce pas là qu'a été enregistrée la version 'dub' de ‘Julia's Song’, qui vient de ressortir il y a quelques mois ? « En effet ! On l’a réalisée avec la section de cuivres des Frères Weir... »

Toujours concernant la Belgique, OMD a également travaillé en compagnie de la formation malinoise Metroland. « Oui, quand nous avons achevé la chanson intitulée ‘Metroland’, on s’est rendu compte qu’il existait un groupe baptisé Metroland. Donc, on les a contactés et il s'est avéré qu’il s’agissait de grands fans, donc ils ont réalisé un remix du morceau ! » Malheureusement, un des gars de Metroland, Louis, est décédé récemment… « Je sais, c'est tellement triste... »

A propos, n’est-il pas bizarre pour vous, de revenir dans le parcours, après autant d'années d’absence ? N'est-ce pas un peu comme si on vous avait accordé une seconde vie ? « Oui, c'est tout à fait ça ! Mais en même temps, on ne veut pas passer pour un groupe 'rétro', incarner un pastiche de nous-mêmes. Nous avons astreint notre reformation à une condition : avoir encore quelque chose à dire ». Donc, on est retournés en studio et on s'est rendu compte qu'on éprouvait encore beaucoup de plaisir à composer ensemble. Et manifestement, on a encore quelque chose à dire ! Ce qui a débouché sur la confection d’‘English Electric’, un album dont nous sommes très fiers. »

Y a-t-il de nouvelles compos en préparation ? « Nous disposons déjà de 5 chansons pour le prochain disque. Il paraîtra l’an prochain » Thank you, Paul ! « My pleasure... »

Merci à Nicky du BSF, à Simon Fuller, le tour manager d'OMD et bien sûr à Paul Humphreys ainsi qu’à Andy McCluskey.

Pour voir la vidéo d’OMD interprétant « Electricity » au BSF, c’est ici 

 

 

Cédric Gervy

Sans langue de bois…

Écrit par

C’est dans le cadre verdoyant du LaSemo que Cédric Gervy a accordé une interview à Musiczine. Un personnage particulièrement humain, disponible et d’une sincérité à toute épreuve. Sans langue de bois, il se livre au jeu des questions/réponses pour notre plus grand bonheur.

Les thèmes de tes chansons sont souvent dénués de tout stéréotypes et bien éloignés de ce fameux ‘compromis à la Belge’. N’est-il pas trop difficile de s’exprimer sous cette forme, où tout doit être politiquement correct ?

C’est une très bonne question ! Effectivement, je crains que mon discours puisse écorcher certaines âmes susceptibles. J’aborde des sujets qui peuvent effectivement parfois heurter la sensibilité des uns et des autres. La religion est un bon exemple ! L’exercice de style consiste à oser exprimer des propos virulents sur un ton sympathique. Je ne tiens pas à me mettre à dos qui que ce soit. Et ne suis pas davantage un donneur de leçons. On peut me contredire. Je n’ai pas la prétention d’avoir raison sur tout ! Au final, mes textes reflètent assez bien ce que je suis.

Te considères-tu comme un chanteur engagé ?

C’est une formule un peu bizarre parce que j’ai l’impression qu’elle renvoie aux manifestations socialistes. A mes débuts, mes textes n’étaient pas du tout engagés ! Ils se contentaient d’aligner des jeux de mots ‘en rafale’. A l’image de ce que peut proposer Sttellla. J’alterne des sujets légers et puis contestataires. Un artiste comme Renaud m’influence pas mal ! Je ne manifeste pas, mais les chansons me permettent, il est vrai, de mettre en exergue les travers de la société.

Comment appréhender tes albums ? Comme une récréation, une blague potache ou un cri du cœur ?

Il n’existe pas, à vrai dire, de grosse production autour de mes disques. C’est du ‘fait maison’. Ils sont réalisés chez des amis et les arrangements ne nécessitent pas la location d’un studio pendant plusieurs semaines. Lorsque les pistes sont pressées, je suis soulagé ! Il y a évidemment du potache. Lorsque j’ai enregistré cet album, le 22 novembre 2013, j’avais une opinion particulière sur un tas de choses. Sur scène, je risque de nuancer le propos en fonction des fluctuations de l’actualité. Certaines thématiques doivent être réactualisées parce qu’elles sont tout simplement devenues obsolètes ou sans intérêt.

Les textes abordent très souvent des sujets négatifs comme la crise, le divorce, l’addiction au jeu, … Combien en as-tu rédigés de positifs ?

Figure-toi que ma petite femme m’a dit un jour d’écrire des textes positifs ! J’ai donc accompli le chemin inverse en compilant un journal de bonnes nouvelles. Aujourd’hui, le concert débutera dans ce climat ! J’y aborde tout ce dont j’ai envie ! Il s’agit d’une pure utopie, j’en suis conscient. Et lorsqu’on l’écoute, on se rend compte que la vie serait bien plus agréable, si ces idées pouvaient se concrétiser… Ces textes ne sont pas les plus faciles à écrire ; surtout, si mentalement, tu n’es pas dans cette dynamique. Certains chanteurs y parviennent ! Mon créneau est de pointer du doigt les travers de la vie, en y ajoutant une pointe d’humour. J’aime aussi développer des thèmes plus abstraits. La Playstation, par exemple ! Je n’y aborde pas l’addiction aux jeux, mais cette compo est un tremplin à calembours. Parfois, je suis plus ‘terre à terre’. Ainsi, celui du divorce me plaît parce qu’il est universel. Il touche tellement de monde aujourd’hui. Ce qui est intéressant dans ce métier, c’est cette faculté dont on dispose pour émouvoir, puis déclencher le rire l’instant d’après.

Comment se déroule le processus d’écriture ? Pars-tu d’un sujet en particulier ou préfères-tu noter en vrac toutes les idées qui te passent par la tête pour les réunir ensuite dans un but précis ?

Le processus varie ! Parfois, j’ai une idée claire et le texte s’articule autour de celle-ci. J’y travaille constamment jusqu’à l’obtention d’un produit fini. Quelquefois, des tas de petites idées me traversent l’esprit. Je les note et lorsque j’ai suffisamment de matière, je compose une chanson. La question est de savoir si les gens ont besoin d’entendre dans une seule et même chanson, une thématique précise ou une kyrielle d’informations tous azimuts… Ont-il envie d’un morceau qui se consacre exclusivement aux problèmes rencontrés par la Grèce ? Sur le fric dans le foot ? Je pense qu’il vaut mieux en parler une fois ou deux et puis passer à autre chose, le message en sera d’autant mieux compris.

Les fans insulaires ont certainement remarqué que tu adaptes le titre « Bonne année quand même », en fonction de l’actualité. Lors d’un spectacle, tu as ajouté, entre autres trouvailles : ‘Paraît que même en Tunisie, dans les musées, on s’éclate’. Ce n’est pas un peu audacieux ?

Il serait évidemment malsain de le chanter devant une victime de ces horribles événements ! Charlie Hebdo est un bon exemple. Pendant vingt-quatre heures, on a subi l’onde de choc. Tout le monde a broyé du noir. On ne voyait que du sang. Et puis, les premières blagues sont apparues. Je crois qu’un sujet, même grave, doit continuer d’exister. Il suffit de lui donner la dose d’humour nécessaire pour que la pilule passe mieux. Sinon, on ne pourra plus parler de rien ! Le monde va déjà tellement mal, vu tout ce qui s’y passe. Aussi, si tu restes dans le noir, on te vend la corde afin de t’y pendre ! Je me souviens d’un jour où j’interprétais un texte abordant la religion. Une vieille dame est venue me sermonner arguant du fait que je n’avais rien compris. Je me suis excusé de l’avoir choquée, tout en assumant parfaitement mes propos, d’autant plus que les personnes qui m’entouraient, abondaient dans mon sens. Tu ne peux pas le changer en fonction du public cible. Je n’aime ni les compromis, ni la langue de bois. Donc, je dis les choses telles que je les perçois. Si mes propos ne plaisent pas, les censeurs sont libres de penser ce qu’ils veulent.

A propos, combien de versions existe-t-il de cette chanson ?

Depuis qu’elle a été créée, il doit y avoir, à mon avis, approximativement 180 ! Je ne la modifie évidemment pas complètement, à chaque concert. Seulement quelques phrases en fonction de l’actualité du moment. Le reste est pertinent et doit, de facto, le rester ! Prends un gars comme Jean-Luc Delarue. J’en parle sur ce morceau. Aujourd’hui encore, tout le monde s’en souvient ! Ce gars était un ‘golden boy’ à qui tout a réussi. Puis, quasi du jour au lendemain, il meurt à la suite de sa consommation de saloperies.

Si tu devais en interpréter là une, à brûle-pourpoint, quels sont les éléments sur lesquels tu insisterais ?

Aujourd’hui est une journée particulière ! Je suis hyper content d’être ici ! Je connais plein de monde. Tout est mis en œuvre afin que chacun soit installé dans les meilleures conditions qui soient. Je suis sur un nuage rose en quelque sorte. Si je devais en composer une, là maintenant, elle serait forcément positive. Mais, spontanément, rien ne me vient en tête.

Exerces-tu une autocensure dans ton écriture ?

Oui, évidemment ! Dans un texte, j’avais glissé ‘Fils de pute !’. Mais, cette expression est tellement moche que je l’ai remplacée par « Fils de P*** ! ».

Un blanc a substitué le mot…

Je n’aime pas l’idée que quelqu’un puisse se sentir blessé par ce genre de propos ! C’est la raison pour laquelle, j’essaie, dans la mesure du possible, de faire très attention à ce que je dis. Je ne supporterais pas qu’un enfant de dix ans écoute des grossièretés ! Tu sais, j’ai parfois assisté à des concerts de rap ; et j’ai été effaré par le verbiage… J’appartiens à cette catégorie de gens qui restent convaincus que l’on peut faire passer des idées revendicatives sans pour autant avoir recours aux insultes… Ce sont les fautes d’orthographe de la langue en quelque sorte !

Lorsqu’on écoute « Putain, j’ai failli être connu », on a l’impression que le star-système t’effraie alors qu’il fait partie du jeu finalement ?

Ce n’est pas qu’il m’effraie… A ma toute petite échelle, j’ai écumé certaines grosses scènes lorsque j’étais en formule groupe. Je me suis rendu compte, assez rapidement, que le côté surfait du métier ne me convenait pas. Je préfère, de loin, côtoyer la population et me payer une pita dégueulasse à l’aide de mes propres deniers, plutôt que de m’isoler et de prendre le repas qui est offert aux artistes par l’organisateur. Certains ont besoin de ce service. Moi pas ! Dans ce métier, on est également confronté à l’aspect ‘langue de pute’. Comme dans la publicité, la télévision ou encore le journalisme d’ailleurs. Je ne suis pas chanteur professionnel ! Mais professeur dans le secondaire. Il faut relativiser ! Ce sont des attitudes qui ne me plaisaient pas tellement et je pense ne pas avoir les épaules suffisamment larges pour supporter ce fardeau. J’aime mon approche artisanale ! Je n’ai pas besoin de roadies pour transporter mon matos. Se produire seul te préserve de tout cette logistique ; tu ne stresses pas, parce l’ingé son est en retard, etc. Ce sont des événements que j’ai vécus, à l’époque, dans le groupe… Un jour, j’ai tout arrêté parce que je voulais redevenir moi, c'est-à-dire un gars dans une formule épurée où je me sentais bien… Les compliments me sont directement destinés et dès que quelque chose ne va pas, c’est pour ma gueule…

Impossible donc de te revoir sur les planches en formule collective ?

Je m’entends très bien avec mon ancien band ! On s’est revu récemment lors de l’anniversaire de la Maison des Jeunes grâce à laquelle nous avons accompli nos premiers pas. Je joue quand même au sein d’une formation, mais les chansons sont écrites en anglais, sous un format qui n’a absolument rien à voir avec ce que je réalise actuellement. J’aime reprendre ma guitare électrique pour en extraire de petits effets. J’ai changé de direction le jour où les gens qui venaient me voir me confiaient que le son était tellement fort qu’ils ne percevaient même plus les paroles. J’ai donc repris ma gratte acoustique. La musique ne doit pas être que festive ! J’aime également qu’on entende le message véhiculé. La formule solo m’offre beaucoup de liberté : je m’arrête quand je veux, je peux casser une corde sans devoir stopper le concert. Je peux devenir un peu sournois. Je peux changer l’ordre de la set list… Dans une de celles-ci, quand je chante ‘J’y suis allé, j’en suis revenu’, c’est pour dénoncer ces travers. Je ne crache pas dans la soupe non plus ! Je respecte mes anciens collaborateurs. Mais, je me suis senti au bord du gouffre et j’avais trop à perdre en m’y jetant. C’était la porte ouverte aux excès en tout genre. Il y avait sans doute plus de pognon à récolter, mais je n’étais pas taillé pour cette aventure. Je m’en suis rendu compte. D’ailleurs, mon entourage me signalait que je changeais de comportement. Que je commençais à devenir arrogant… et j’ai préféré arrêter avant que la désillusion n’aille trop loin.

Que penses-tu de l’étiquette de ‘chanteur sérieux’, mais ne s’y prenant pas trop ?

Si ce n’est pas chanteur chiant, je veux bien (rire). Quand j’ai commencé on me comparait à  Sttella, Les Gauff’, et quelques autres du genre… Je les adore. J’étais aussi très fan de Renaud. Aujourd’hui, je me produis entre Bénabar et les Wampas. Finalement, c’est une chouette synthèse de mon profil. Je suis capable de proposer des trucs très rock’n’roll, comme les Wampas, puis d’aborder des sujets qui suscitent la réflexion. Si tout le monde s’y retrouve, j’ai tout gagné ! On m’a déjà signifié que je faisais du Krol en chanson. J’estime que c’est un très joli compliment. Le jour où je le rencontre, j’en serai très heureux. 

Penses-tu que ton concept pourrait s’exporter au-delà de nos frontières ou alors doit-on considérer la belgitude comme un concept figé et totalement insoluble ?

Perso, je me sens très belge et je crois avoir un petit côté ‘Renard et les raisins’. Je ne parviens pas à percer en France parce que je n’ai pas la structure adéquate. J’y ai joué à quelques reprises quand même ! A chaque fois, je devais adapter mes chansons. Je ne pouvais pas parler de Michel Daerden, parce qu’il est complètement méconnu là-bas. Je devais le remplacer par un politicien français. Il y a même des mots qu’il fallait changer ! Par exemple, outre-Quiévrain, on ne dit pas ‘torchon’, mais ‘serviette’, en caricaturant à peine. J’ai adoré ce public, car il est très réceptif. Je crois que l’on profite aussi d’un vent favorable qui souffle sur la Belgique, phénomène très bien incarné par Poelvoorde ou Geluck, par exemple. On a passé le cap des bonnes vieilles blagues belges pourries. Mon pays est un vivier de personnalités ! J’adore en parler ; et notamment de celles et ceux qui font l’actualité, comme Bart de Wever... De partager les même avis, car ce entourage à lu les mêmes journaux ou regardé les mêmes infos télévisées que moi ! Encore une fois, je ne suis pas chanteur professionnel et je n’ai pas l’occasion d’écumer, pendant des semaines, baluchon sur le dos, les salles de l’Hexagone. Je le ressens d’ailleurs un peu comme une frustration ! J’adorerais que l’on m’y invite ainsi qu’en Suisse ou au Canada où j’ai déjà participé aux trois Francos, grâce à celles de Spa. C’était une expérience fabuleuse. Mais j’ai été tout aussi heureux de me produire à Angre (NDR : petit village dans les Honnelles) et dans tous ces petits lieux bien sympathiques aussi. C’est mon terreau. Tu y croises des connaissances, des futurs amis, des anciens élèves qui ont bien grandi, … J’aime cette proximité ! C’est la raison pour laquelle je ne travaille avec aucune structure

De qui te sens-tu proche artistiquement ?

J’adore des artistes comme Souchon, Gainsbourg, Brel, Brassens, Renaud, Goldman, … J’aime aussi des artistes belges moins connus et en compagnie desquels j’ai assuré certaines premières parties. Ma culture est plutôt pop/rock, mais aussi métal. On ne l’entend peut-être pas à premier abord, car ma musique a un aspect plutôt ‘boy scout’ ; mais dans les paroles, cette référence est plus perceptible, parce que je m’en inspire. Par contre, je ne m’inscris absolument pas dans la veine de la world music… je ne la maîtrise pas du tout ! En outre, je reste aussi sensible à la scène contemporaine ! Je peux flasher sur une chanson, un texte ou encore une voix ! J’aimais par exemple un gars comme Bashung. Mais, je n’ai pas apprécié l’ensemble de sa carrière. Pareil pour Thiéfaine. On décèle des horreurs chez tout le monde, en fin de compte ! On ne peut pas aimer la totalité de la carrière d’un artiste ou d’un groupe au final… ou alors il n’y a qu’un seul album, ce qui arrive parfois (rires).

La symbolique de la fête nationale belge évoque-t-elle encore un sentiment particulier chez toi ?

A vrai dire, je n’ai pas beaucoup d’estime pour tout ce qui gravite autour de la royauté. C’est beaucoup de pognon et de tensions pour pas grand-chose ! Elle cimente aussi ce combat flamand/wallon. Je me sens très belge. J’adore le plat pays, malgré ses aberrations et contradictions, et jamais je n’irai vivre ailleurs. La Belgique possède un côté surréaliste qui n’existe nulle part ailleurs ! En France, tu ne retrouves pas ce second degré… Je ne suis pas un grand voyageur, donc il est difficile de porter un regard critique sur ce qui se passe dans d’autres contrées… J’espère que cette nation vivra encore longtemps ! J’essaie de la défendre comme je peux et si mes petits concerts parviennent à réveiller certaines consciences, tant mieux ! Je ne participe pas pour autant au Te Deum (rire). Le côté festif du 21 juillet me réjouit, comme la plupart des Belges.

Demandes-tu encore à tes élèves, quels sont ceux issus de parents divorcés ?

Absolument ! Ce qui me permet de mieux les connaître ! Parfois, tu marches sur des œufs, parce que certains enfants ont perdu leurs parents. J’en ai régulièrement en classe ; et lorsque je vois leur visage se décomposer, j’en comprends les raisons… A sein de mon école, les relations vont au-delà du rapport purement scolaire. Certains élèves me font parfois des confidences. J’ai un côté ‘grand frère’ qui me flatte énormément. C’est quasi le seul métier où tu peux avoir ce genre de rapports. Je côtoie des étudiants deux fois plus jeunes que moi. Mes parents n’étaient pas divorcés ! Aujourd’hui, un couple sur trois se sépare ! J’ai presque envie de dire que, dans certaines situations, c’est mieux ! Je connais des couples recomposés qui s’aiment nettement plus que lors de leur relation précédente…

 

Joe BeL

A l’instinct…

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Elle est belle, rousse et a des yeux noisette. Une jeune artiste pleine de talent. Elle est timide aussi, mais capable de se transcender sur les planches. Et nous vient de Lyon. Joe BeL se produira dans le cadre du Brussels Summer Festival le 18 août 2015 et le 29 janvier 2016 au Club de l'Ancienne Belgique. Chaude, sa voix campe un hybride entre Nneka, Selah Sue, Nina Simone, Norah Jones et BJ Scott, le grain soul de Sarah Carlier, en plus. Elle a accordé une interview à Musiczine, dans le Château du Parc d'Enghien, lors du festival LaSemo.

Alors que tu suivais des cours d’histoire de l’Art, tu as quitté prématurément tes études, pour te lancer dans l’univers de la musique. Pas de regrets ?

Pas du tout. Mais, il est vrai que j’ai pris un risque. Ce monde m’était totalement inconnu. J'écrivais déjà beaucoup de chansons. A un certain moment, j’ai voulu partager cette passion avec d’autres ; et je n’ai plus eu le choix. C'est le point de départ.

Par quel hasard as-tu rencontré Asaf Avidan ?

Un coup de bol. Son producteur de spectacles lui avait proposé plusieurs artistes pour assurer le supporting act. Je figurais dans la liste. Je l’ignorais. Deux semaines avant de partir, j’ai reçu un coup de fil pour me signaler qu’Asaf m’avait choisie pour l’accompagner sur sa tournée. J'ai accepté et tout annulé tout ce que j'avais prévu. Et je l’ai suivi. C'était en 2013.

Quel est ton parcours musical ? Et à partir de quel moment as-tu décidé de t’entourer de collaborateurs ?

Je me suis produit sous différentes formules. D'abord, en solo avec ma guitare acoustique et ma voix. Puis en duo. Il y a deux ans. Benoît Richou alterne alors entre guitare et basse. Enfin, en trio. Lorsque Jean Prat est venu nous rejoindre pour assurer les drums. Nous sommes tous issus de Lyon. Je me consacre également au piano et Jean au synthétiseur. Fin janvier 2016, c’est sous ce line up que nous nous produirons au Club de l'Ancienne Belgique.

Ta chanson « Ten » abord le thème des premiers amours difficiles. Soit ça passe ou ça casse. Du vécu ?

Tomber amoureux une seconde fois est de l’ordre du possible. Souvent on imagine qu’on ne pourra jamais retrouver une relation aussi intense. Dans la vie, en général, on peut vivre des tas de premières fois. Mais ces histoires seront systématiquement différentes. Elles peuvent même devenir aussi fortes, si pas plus. Mais pas la peine de se faire de fausses idées, en amour, on ne revivra jamais le même scénario.

« Stronger » est une compo fragile. Est-ce le reflet de ta personnalité ?

Oui, je suis fragile et je l'assume. Nous avons tous des faiblesses. Ce qui va nous rendre plus fort, c’est de s'en rendre compte et les assumer, au lieu de les cacher, à soi-même est aux autres, pour paraître invincible. Il est important de bien connaître ses propres failles, et ne pas craindre de les révéler à autrui. C'est cela la vraie force. Et c’est le thème de cette chanson.

Lors de tes concerts, et je l’ai encore remarqué aujourd’hui, certains spectateurs son inattentifs et bavardent. C’est dérangeant ?

Au début de ma carrière, cette attitude m'indisposait quelque peu et surtout me déconcentrait. Comme je n’avais pas encore suffisamment de planches, j'étais perturbée. Lorsque j’assiste personnellement à un spectacle, il m’arrive de causer avec mon entourage, tout en écoutant la musique. Parler ne veut pas dire que les spectateurs s’ennuient. Peut-être ont-ils envie d’échanger leurs impressions. Mais lorsque certains individus se mettent à élever la voix ou à hurler, c’est parce qu’ils se fichent royalement du concert. En plein air, l’agitation apporte de la vie au show. Les conversations. Les mouvements de la foule. Certains spectateurs débarquent, d’autres partent, puis reviennent. Certains écoutent ou dansent, d’autres pas. C'est animé et ce remue-ménage me plaît.

Apparemment, tu apprécies le public belge, et c’est réciproque…

Effectivement, je l’ai encore signalé au cours du concert. Et j’y pensais encore, il y a 5 minutes. Qu’a-t-il de si différent ? Peut-être l’envie d’être heureux ensemble. De partager certains moments. D’être là et de ne pas constamment juger. Je ne sais pas. Je ne veux pas émettre de comparaison avec d'autres endroits ; mais simplement qu’humainement, il en émane quelque chose de beau.

De festif surtout, tu ne penses pas ?

Absolument. J'espère revenir le plus souvent possible en Belgique. Chaque fois, l’ambiance y est particulière. Les Belges ont une envie de kiffer la vie.

Ce qui explique pourquoi tu te produis à LaSemo, puis à Louvain-La-Plage, au BSF et en fin à l'AB. Tu ne vas plus nous quitter ?

C’est parce que je me m’y sens bien. Et pas seulement à cause des concerts. J’ai déjà eu envie de m'y installer. J'y réfléchis. L’état d’esprit et la relation entre les gens me plaisent. C'est la base de l’existence.

Tu aimes te produire sur les planches ?

Oui, c'est l’endroit où la musique prend vie. Enregistrer en studio est passionnant. Ecouter un disque chez soi aussi. Mais le live contribue au partage. Se produire devant un auditoire, c’est ce qu'il y a de plus beau. C'est sûr.

Tu as assuré les premières parties d'Ayo et Milow. Tu en gardes de bons souvenirs ?

Que de bons souvenirs. Milow est un mec super, génial, hyper généreux et particulièrement sympa.

On en arrive à la question bateau, celle des influences. Elles sont surtout américaines, insulaires ou françaises ?

Perso, le dieu absolu, c’est Stevie Wonder. « Innervisions », son album paru en 1973, constitue le disque de référence. J’apprécie également la pop anglaise. La plus mélodieuse. Qui a l’air simple, mais pas si simple qu’elle ne paraît. Paul McCartney est mon autre idole. Je suis plus Paul que John. Mais les Beatles demeurent la source de la musique contemporaine. L'afrobeat me botte également. Surtout lorsqu’elle prend une coloration funk. Celle de Fela Kuti, par exemple, qui a marqué les années 70. La musique africaine est très chaleureuse. Elle me transporte. Ses rythmes endiablés m'inspirent, m’hypnotisent. Je n’ai jamais mis les pieds en Afrique profonde, et je ne sais pas pourquoi. J'aimerai beaucoup m’y produire et assister à des concerts…

Ton dictaphone t’accompagne partout. C’est pour immortaliser les bruits de la vie ?

C’est exact. Dès que j'entends un bruit qui m'intéresse ou qui m'interpelle, je l'enregistre. Mon inspiration se manifeste le plus souvent quand je marche dans la rue. Ou lorsque je me déplace en bus, en camion ou en voiture, pendant une tournée. Sans son concours, mes idées s’envolent…

Un premier elpee en préparation ?

J'ai tourné dans un film en France. Il sortira fin 2015. J’y joue le rôle d’une chanteuse. Et j’y interprète mes propres chansons. Ce premier album devrait paraître au printemps 2016, juste après le lancement de ce long métrage.

Joe, utilises-tu ta voix comme un instrument ou te sert-elle à simplement accompagner les mélodies et des harmonies? Elle est sableuse, rocailleuse, un peu soul également, tu la travailles ou est-elle naturelle ?

Difficile de répondre à cette question. Je pense que j'utilise ma voix comme un autre instrument. Je compose tout de a à z pour tous les instruments : la ligne de basse, les guitares, les claviers et la batterie. La voix, c’est un instrument qui se sert de mots. Il apporte ainsi un. Je dois t'avouer que je ne la perfectionne pas du tout. Maintenant que c’est devenu mon outil de travail, je devrais y penser…   

Es-tu instinctive, intro ou extravertie ou encore passionnée ?

Tout ce que tu as dit sauf extravertie. Monter sur les planches exige un effort pour moi. Ce n’est pas comme si j’allais faire des courses. Je dois me dépasser, affronter les regards de la foule. Ce n'est pas un comportement naturel. J’ai le trac. C’est une épreuve. Pourtant, vu de l’extérieur, cette démarche semble normale. Je ne suis pas extravertie de nature. Mais il faut que je fasse violence, car j'aime partager ma musique. Si je suis passionnée ? Absolument, sans quoi, je n’aurais pas embrassé cette carrière. Il faut vraiment de la passion pour exercer ce métier. Il exige beaucoup de travail. C'est parfois un peu difficile. Surtout quand on reste longtemps sans jouer. Et on est frustré. J’ai un petit garçon de 3 ans, et quand je pars 15 jours, loin de lui, c’est une souffrance. Instinctive, c'est le qualificatif qui me va le mieux. Je bosse constamment à l'instinct et dans l'impro. Toutes les chansons que j'ai écrites son accidentelles. Elles sont nées par hasard. Je me suis arrêtée et je me suis dit: ‘Là, c'est bien!’. Je vais l'enregistrer. Les textes émergent et je commence écrire. Cet instinct, je ne voudrais surtout pas le perdre. Dans ce domaine, réfléchir et calculer, ce n’est pas dans ma nature…

Envisages-tu un jour d’écrire tes textes dans la langue de Molière ?

J'adore la langue française. J'ai accompli des études en littérature et lettres modernes. Ce n'est pas du tout un choix que je rejette et qui ne m'intéresse pas. Comme je te l'ai dit, je travaille suivant mon instinct. Et cet instinct m’a poussé vers l'anglais. J'ai de plus en plus envie d'écrire aussi en français. Je ne dresse pas de barrière entre les langues. Cette option s’inscrit dans un processus d’évolution naturel...

 

 

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