Cet album est fruit de la rencontre insolite entre le chanteur John Dickie et le groupe canadien The Sisters Euclid. Une formation drivée par le chanteur/guitariste Kevin Breitt qui implique Ian Desouza à la basse, Gary Taylor aux percussions et Rob Gusevs aux claviers. Mais pourquoi insolite ? En fait, nous sommes ici dans le domaine de l’expérimentation que le label qualifie de blues cosmique voire issu d'une autre planète. Je n’irai pas jusque là ; mais une chose est sûre ce blues contemporain est vraiment singulier !
Kevin a forgé sa réputation en accompagnant Cassandra Wilson et surtout Norah Jones. Il avait déjà commis un album l'an dernier en compagnie de Harry Manx : "Jubilee", un disque également paru chez Northern Blues Music. Une voix d'enfant clame "Il était une fois". Un piano apparaît timidement. Puis soudain, c’est le choc : "Too damn big". John éructe ses vocaux d’un timbre puissant, graveleux, furieux ; comme s’ils sortaient d'outre-tombe. Impressionnant ! Le son est extraordinaire. Et la production très réaliste de Kevin Brett n’y est pas pour rien. Le son des cordes entretient un cycle infernal, dérangeant. Les voix fusionnent pour pénétrer la jungle instrumentale. Difficile d’assimiler cette fresque sonore. La section rythmique, et en particulier sa basse saturée, plombe littéralement "Only one". John continue à cracher son venin. Mais il est bientôt rejoint par Suzie Vinnick. Quel contraste ! Son timbre tout en beauté est un véritable havre de paix. Et il évolue au beau milieu de cette fureur impitoyable qui reprend bientôt le dessus. Impassible, le piano de Gusevs épouse un profil très rythmique. Blues lent, "Big bomb" reflète une longue épopée. Une plage étrange. Les arrangements sont complexes. Des cuivres et des cordes s'entrechoquent. Nous ne sommes plus très loin de l’univers de Zappa. Rien n'est facile, mais rien n'est laissé au hasard. Le son est passé à la moulinette avant d’être habilement reconstitué. Nonobstant son titre, "Gun" se révèle plus calme, plus paisible. Pas de stress, même si Breitt arrache de ses cordes des sonorités incroyables et bouleversantes. Tout au long de l’hypnotique "L.A", les percussions soutiennent le rythme auquel les instruments s'accrochent. Et en particulier l'harmonica de Dickie. Les vocaux sont ici repris en chœur, accentuant encore une fois cette atmosphère perturbante et claustrophobique. John interprète "Pralene" d'une voix incroyable. Il est d’abord uniquement soutenu par un, avant que le rythme n’éclate dans un rock'n'roll sidéral. L’orgue atmosphérique cède sa place à slide aventureuse. Elle s'évade, divague, préludant la célébration d’un délire sonore intégral. "Faithful" bénéficie d’un vocal plus paisible, proche du gospel. L'orgue se mue en harmonium. A cet instant précis, nous ne sommes plus très loin d'Harlem. Mais n’imaginez surtout pas que l’aventure des Sisters est terminée… "A better way" renoue avec le blues. Un blues tellement complexe. Pourtant, une guitare très humaine vient se projeter au sein de cet univers sonique. Le timbre de John s’est lové dans la douceur pour aborder la sage complainte de "Money changes everything". "Penguin walk" marque un retour au rythme échevelé. Un delta blues à la sauce Sisters. Une slide particulièrement solide écrase tout sur son passage. Probablement un des meilleurs fragments de l’opus. Mystérieux et menaçant à la fois, "Love to stay, gotta go" achève l’elpee. Les accords plaqués sur la guitare sont lourds. L'harmonica accentue la sensation de mal-être. Le Howlin' Wolf du 21ème siècle vient peut-être de naître. Cet opus éponyme est une oeuvre conceptuelle. Blues sans doute. Avant-gardiste, sans aucun doute. Une véritable découverte. Mais que les puristes n'apprécieront probablement pas.