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Dénoncer les violences faites aux femmes n’est plus un tabou, c’est un combat permanent…

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Epona possède déjà une longue carrière artistique et protéiforme. Elle excelle aussi bien au théâtre, au cinéma que dans la musique.

Jeune, belle et féministe jusqu’au bout des ongles, sa tessiture vocale n’est pas sans rappeler une certaine… Charles, épousant au passage de belles envolées sauvages et graves.

A travers un premier Ep intitulé « Help I’m Fine », cette femme/enfant au visage de poupon se met à nu, de manière touchante, maladroite parfois, mais toujours avec détermination, sur un lit d’histoires personnelles qui parleront au plus grand nombre.

Mademoiselle Guillaume à l’état-civil accorde quelques minutes de son temps précieux à Musiczine afin de se livrer sans fard, mais avec la justesse des grand(e)s Sages juste après une prestation remarquée dans le cadre du festival ‘Aout en Eclats’.

Epona, le féminisme et les thématiques liées à l'égalité femmes-hommes appartiennent depuis longtemps à ton identité. Ce combat a-t-il aujourd’hui toujours une raison d’exister, et tout particulièrement en Europe occidentale ?

Oui, je le crois ! A cette différence près que nous sommes davantage privilégiés en Europe par rapport au reste du monde. De nos jours, il existe encore des combats à mener. Il faut continuer à en parler, c’est très important ! Ces thématiques me tiennent beaucoup à cœur, d’autant que je suis issue d’une grande famille, dont huit sœurs. Depuis toutes ces années, j'ai entendu énormément de témoignages choquants qui ne devraient pas se produire dans une société qui se dit contemporaine. Alors, si on peut les éviter, tant mieux !

Ton témoignage suit le mouvement ‘#MeToo’ né en 2006 et fondé par l’Afro-américaine Tarana Burke pour aider les femmes victimes de violences sexuelles et appartenant à des minorités. Initialement destiné aux habitantes d’Harlem, à New York, #metoo va être retrouver relayé auprès d’Américaines de toutes origines, grâce aux méandres d’Internet. Il faudra néanmoins attendre 2017 et le procès Weinstein, producteur américain accusé de multiples viols, pour que l’hashtag connaisse un développement international. J’imagine que cette mouvance #MeToo t’a impacté, non seulement en tant que femme, mais aussi comme féministe ?

J’ignore pourquoi, mais je me suis souvent retrouvée dans beaucoup de projets au sein desquels le viol était très présent, au théâtre avec des récits ou au cinéma lors d’interprétations de textes relatifs à ce type d’agression sexuelle. D’une manière générale, nous nous sommes beaucoup renseignées sur cette thématique par la lecture ou encore par le biais de documentaires. Je dirais qu’il y a plusieurs années que le mouvement ‘MeToo’ affecte ma vie.

On a la nette impression que les langues se délient davantage dans le milieu artistique pour faire cesser ces abus d’atteintes sexuelles d’hommes sur les femmes. Je viens de citer Weinstein. J’aurais pu parler de Depardieu, Jan Fabre ou encore R. Kelly, tous condamnés, alors qu’il y a encore quelques années, ces faits auraient été passés sous silence…

Tu as raison, mais il y a encore énormément de sujets tabous dans le milieu ! J’ai écrit une chanson dans laquelle j'aborde une histoire personnelle vécue dans l’univers du cinéma. Alors oui, évidemment, l’hashtag #MeToo dénonce de grandes célébrités, mais il subsiste encore énormément de petites personnes qui se font passer pour des réalisateurs dans le but d’arriver à leurs fins. Je suis contente de pouvoir défendre cette cause par le biais de la musique, même si le sujet reste difficile.

Savais-tu qu’il existait de grandes disparités en Belgique, selon les régions ? En Flandre, 5% ne connaissent pas le mouvement #MeToo, à Bruxelles 11% et en Wallonie 20%...

Je l’ignorais totalement.

Ce sont des chiffres officiels pourtant !

Je suis étonnée de cette différence culturelle, c’est surprenant !

De nos jours, les femmes restent également encore sous-représentée en Wallonie-Bruxelles dans une multitude de domaines, et notamment celui de la musique. Y consacres-tu une idéologie particulière en tant que jeune chanteuse dont le succès est croissant ?

On dénombre de plus en plus de mouvements ou de collectifs qui tentent   de valoriser les femmes. Tant mieux, mais cette proportion n’est pas encore assez élevée à mon sens. Il est nécessaire de continuer à en parler, d’organiser des événements spécialisés qui ne promeuvent que les femmes, de manière à leur donner plus de visibilité.

Un premier EP 4 titres intitulé « Help I’m Fine » est paru en 2023. Les thématiques développées tournent autour d’histoires personnelles ou de ton entourage. Se mettre à nu demande du courage et une bonne dose d’introspection. Au-delà de l’hommage rendu à toutes ces victimes, j’ai la nette impression que tes chansons exorcisent quelque chose de plus profond qui sommeille en toi.

Un peu des deux, je pense ! Rendre hommage à mon entourage ainsi qu’à toutes ces femmes, est une démarche qui me touche évidemment. C’est très important pour moi ! Le prochain EP, qui sera bientôt disponible (NDLR : « Traumas » est paru le 7 novembre 2025 et la release party s’est déroulée au Botanique, en janvier 2026) aborde ces sujets, mais sous un angle un peu plus personnel. Je me suis plongé un peu plus profondément encore dans mes histoires. Longtemps, chanter en anglais me permettait de me cacher. Mais, j’ai très vite remarqué, lors des interviews que les thématiques étaient scrutées. La difficulté du français est qu’il demande plus d’investissement sur le plan psychologique. Est-ce que cela me permet d’exorciser quelque chose de plus profond ? Oui, je le pense. Il y a des sujets que j'aborde et dont je ne parle pas nécessairement dans mon entourage. Coucher des textes sur le papier et en faire des chansons, permet au sujet de prendre vie et de susciter le débat avec mes proches. Pas plus tard qu’hier, j’ai publié sur les réseaux sociaux un contenu sur les violences. Beaucoup d’internautes souhaitaient que j’en fasse un podcast. La parole libère autant qu’elle peut engendrer de la difficulté. Certains artistes craignent de parler de leurs expériences vécues, de peur de devoir se justifier lors d’interviews. Pour ma part, je suis parvenue à m’en détacher. La violence n’est pas un tabou, mais un combat permanent.

« Naked man (in the forest) » relate la rencontre de l’une de tes sœurs avec un exhibitionniste dans une forêt alors qu’elle y faisait des besoins pressants. Alors que cette scène pourrait prêter à sourire, tu as réussi à la transformer en chanson satirique à la musicalité légère …

Tu es fort bien renseigné ! Effectivement, l’une de mes sœurs a eu la désagréable surprise de rencontrer un exhibitionniste en allant faire ses besoins dans une forêt. Dans la musicalité de cette compo, il y a quelque chose de très léger, c’est vrai. Pour le nouvel EP, ce côté satirique s’effacera pour laisser la place à davantage d’intimisme. Je craignais les préjugés tout simplement. En réalité, la simple idée que les auditeurs puissent me coller l’étiquette de celle qui reparle de sujets embarrassants, trop lourds à entendre, m’effrayait. Le premier opus abordait les événements suivant une perspective pas ‘trop dure’, pas ‘trop meurtrie’ ; ce qui est sans doute plus intéressant et captivant pour le public. Pareil pour « Don't Care », une chanson évoquant le harcèlement de rue et dans laquelle j’interprète le ‘mindset’ d'un agresseur, en exagérant constamment. Il s’agit d’un point de vue personnel. La musicalité légère parle sans doute au plus grand nombre. Et si les auditeurs sont réceptifs aux messages véhiculés, tant mieux.

Je me permets de faire le parallèle avec « Siner you » qui aborde l’agression d’un proche sur d’autres proches. Encore un sujet d’une gravité extrême, mais traité sous une forme rock très colorée…

Oui, c’est un peu une chanson de vengeance. Il s’agit de l’histoire d'un proche qui a agressé sexuellement plusieurs personnes que je connais également. Lorsque j’en ai parlé, mes propos n’ont pas été prise en compte. J’étais rouge de colère. Alors, j’ai ressenti le besoin de coucher cette histoire sur papier. Cette chanson est une réaction à ce déni. Je n’avais qu’une envie : que le nom de cet agresseur et ses agissements soient dévoilés.

En abordant des sujets aussi personnels, ne crains-tu pas des dérives ? De te voir reprocher une forme d’égotisme ? De de devenir, en quelque sorte, le porte-parole d’une cause, si juste soit-elle ?

Un peu, si. Mais, en l’état, le projet musical n’a pas encore suffisamment décollé. Donc, on ne pose pas encore énormément de questions à ce sujet. Mais, s’il le faut, je deviendrai la porte-parole de cette cause, oui !

Finalement, Epona dénonce tout ce qui n’est plus possible d’accepter ?

J'aime beaucoup cette phrase ! J’essaie d'aborder les petites choses au quotidien. Nous avons discuté de la chanson « Naked Man in the Forest », qui traite de l'exhibitionnisme. Si l’histoire peut effectivement prêter à sourire, en réalité, la situation est bien plus interpellante. Il y a toutes ces micro-agressions que les femmes éprouvent en rue ou dans les transports en commun. Combien ne subissent-elles pas l’insistance des hommes ? Ces agressions quotidiennes finissent pas être banalisées pour tomber ensuite dans l’oubli. Il est donc normal de penser que les femmes puissent être rapidement tétanisées par un simple toucher, un mot déplacé.

« Peine pour toi » surprend. Un titre exclusivement chanté en français dans lequel on apprend qu’un type a subtilisé des photos que l’on devine intimes. Tu y dévoiles une facette plus vulnérable, alors que, jusqu’ici, les chansons étaient plus engagées.

Un jour la police m’a contactée pour me signifier qu’on avait retrouvé des images me concernant. Je ne savais évidemment pas que ce type possédait ce genre de photos. Plus tard, j’ai reçu, dans ma boîte aux lettres, une série de documents concernant des plaintes à ce sujet. Je me suis dit qu’il fallait convertir cette affaire en chanson. J’étais seule face à ma haine car c’était une histoire que je n’avais pas dévoilée. Il fallait donc que je puisse l’extérioriser. Les mots sont ainsi venus naturellement comme glissant de mes mains. Côté musique, Dimitri venait de composer et il était satisfait du résultat. Voilà comment cette chanson est née.

Tu possèdes le statut d’artiste, ce qui te permet d’être rémunérée grâce au théâtre et au cinéma. La rémunération des artistes belges est une question qui se pose depuis la nuit des temps. Est-il encore utopique de penser que l’on peut vivre de sa musique en 2025 vu l’émergence des plates-formes de streaming ?

J'ai publié récemment un post sur Instagram à ce sujet. Avoir ce statut permet de rémunérer à sa juste valeur toutes ces semaines de répétition et de création de visuel. Ce message a récolté beaucoup de vues et suscité de nombreuses réactions. D’une manière générale, il est devenu relativement difficile de vivre de sa passion. Très honnêtement, j’ai pris énormément de plaisir à jouer ici aujourd’hui, mais le cachet est amplement insuffisant pour combler tout l’investissement derrière le projet. Quant au visuel, il est essentiel dans ce métier si on veut se faire connaître car aujourd’hui, les programmations de festival et de musiques sont réalisées, la plupart du temps, par le biais des réseaux sociaux. Et pourtant, le visuel n’est pas rémunéré. Les artistes n’ont alors d’autres choix que d’avoir une profession en parallèle. Je possède effectivement ce statut grâce au théâtre, mais malheureusement, pas par la musique. Pour être tout à fait transparente, si je n’avais pas perçu ces cachets, j’aurais été dans l’obligation de prendre un travail alimentaire. Et par conséquent, consacrer moins de temps pour l’écriture et devoir éventuellement m’absenter pour monter sur scène ; ce qui dans la pratique serait tout simplement impossible. Il est donc important de soutenir les artistes, d’où l’existence de cette démarche personnelle.

Tu es issue d’une famille très nombres, 10 enfants, dont 8 filles, nés de deux pères différents. L’une de tes demi-sœurs est relativement connue dans le milieu puisqu’il s’agit de la moitié du binôme Colt, anciennement Coline et Toitoine. Je crois savoir qu’elle t’a aidée pour l’écriture d’un prochain morceau qui devrait sortir prochainement. Est-ce exact ?

Mais, où as-tu donc trouvé cette information ? Je n’ai dû la communiquer qu’à deux ou trois reprises en concert. Elle a effectivement une très belle plume. Elle devrait prochainement entamer une formation aux Beaux-Arts. Elle aimerait beaucoup écrire un livre sur notre famille, sur ses affres et son côté ténébreux. Coline va également m’épauler dans l’écriture de chansons d’autant qu’il est plus difficile d’écrire en français. J’aime beaucoup sa manière d’appréhender les textes.

Si je peux me permettre, ta voix est sublime dans les chansons douces, comme sur ces guitare/voix. Cependant, en formule groupe, on la perçoit plus difficilement. J’ignore s’il s’agit d’un problème de balance, mais c’est dommage car on ne parvient pas toujours à percevoir la subtilité du propos…

Tu as parfaitement raison ! J’en suis consciente ! Ces défauts techniques m’ennuient d’autant plus que je n’arrive pas à les expliquer. Lors des premiers concerts, les gens entendaient parfois difficilement ce que je chantais. Nous avons même dû changer d’ingénieur du son. C’est quelque chose de très frustrant. On devrait peut-être envisager d’autres moyens de mettre en évidence la voix, comme diminuer les frappes sur les peaux lorsque je pose ma voix et les augmenter à nouveau sur les parties instrumentales par exemple. D’une manière générale, les gens apprécient la combinaison guitare/voix. Mais, j’aime aussi énormément les chansons qui envoient du lourd lorsque le batteur nous accompagne. En concert, j’aime alterner chansons douces et fortes.

Tu as récemment prouvé sur la RTBF que tu étais une artiste complète, capable de porter des mots sous cette formule guitare/voix. Comptes-tu l’exploiter dans le futur ?

A vrai dire, on a déjà pas mal tiré parti du format guitare-voix, y compris dans le cadre de concerts privés. A mes débuts, je manquais de confiance. J’avais pourtant des retours positifs lorsque j’adoptais cette formule intimiste. Je ressens l’envie d’en faire davantage. Mais, toutes les chansons ne s’y prêtent pas. Je pense, par exemple, à « Sinner, you », plus difficile à jouer en guitare-voix.

Les artworks des singles et des EP montrent soit des visages brouillés que l’on parvient difficilement à distinguer, des ombres ou une partie du personnage. Est-ce un manifeste pour l’anonymat ?

Je me suis toujours inspirée du rock, tant pour le son que l’image. Lorsque j’ai lancé le projet, je ne ressentais pas nécessairement l’envie d'être représentée physiquement. J’ai accepté un jour de clipper avec quelqu’un tout à fait librement. Pour le second, je souhaitais avoir moins de visibilité. Finalement, on m’y voit beaucoup (rires). Dans le milieu, pas mal de personnes m’ont conseillé de montrer mon visage, quitte à le supprimer plus tard. Pour le second EP, je souhaitais me montrer davantage et m’assumer pleinement. Une manière déguisée d’aimer mon corps sans doute. Je serais même prête à être nue sur scène et de le revendiquer (rires).

Tu as collaboré avec Dimitri Eggermont pour ton premier EP. Comment envisagez-vous la suite des aventures ?

Nous continuons d’écrire en vue d’un potentiel troisième EP qui se focalisera sur la chanson française. Je travaillerai toujours avec Dimitri. Mais, en vue d’améliorer les compositions, nous cherchons de petites collaborations. La première a été assurée par Charles de Schutter, ingénieur du son établi à Bruxelles. Nous avons également travaillé en compagnie d’un autre ingé-son basé à Gand qui a bossé pour pas mal d'artistes connus en Flandre comme Kids With Buns, Isée, etc. Nous n’avons donc aucune idée précise du prochain qui se chargera du troisième EP.

Tu as surpris ton public en interprétant une reprise d’un groupe de rock américain, originaire de New York, The Strokes, qui a acquis sa renommée dès le début des années 2000. Etonnant pour une jeune femme de 24 ans, dont ta génération est plus encline à écouter de la techno ou du rap.

A une certaine époque, j’étais entourée de jeunes baignant dans le rap. Mais très vite, j’ai découvert le rock. De plus en plus, autour de moi, les gens écoutent du rock. A vrai dire, j’ai accroché il y a 4 ou 5 ans. Les Strokes sont venus s’ajouter très vite à cet algorithme. Dimitri et moi, nous nous sommes vite rendu compte que nous partagions les mêmes goûts musicaux. Il était assez surpris d’apprendre que ce que j’aimais, lui, l’écoutait il y a 20 ans (rires).

Parade Ground

Certains fans nous attendent depuis 1987 pour nous voir en concert !

Parade Ground a été formé en 1981 par les frères Jean-Marc et Pierre Pauly. Pionniers de la cold wave et de l'EBM, ils ont gravé leur premier single, « Moan On The Sly », en 1983 et sont restés actifs jusqu'à aujourd'hui. Notons qu'entre 1988 et 2007, le duo a disparu des radars pour se consacrer à d'autres projets artistiques comme l'écriture et les arts plastiques, ainsi qu'à la composition pour deux opus de Front 242 (“Evil” et “Off”). Leur style combine une cold-wave glaciale et radicale à une synth-pop dansante, caractérisée par des rythmes incisifs et des mélodies synthétiques, le tout soutenu par une esthétique visuelle dadaïste teintée d’industrial. Outre Front 242, ils ont régulièrement fréquenté Colin Newman (de Wire). A trois reprises, leur compo “Moans” a servi de B.O. pour des films hollywoodiens, et notamment “Little Sister” (2016). Musiczine a pu rencontrer Pierre et Jean-Marc à l'occasion des 45 ans de carrière que le duo fête cette année.  

Merci d'avoir accepté cette interview ! Parlons de “Moans”, votre plus grand hit. Il date de quelle année, encore ?

Jean-Marc Pauly (JM) : “Moans”, c'était en 1987.
Pierre Pauly (P) : Le morceau a connu un regain de popularité spectaculaire ces dernières années. Il y a cinq ans, il a été intégré dans la B.O. du film américain “Little Sister”, ce qui nous a valu des retours incroyables. Sans oublier un beau chèque de la SABAM (rires) !
JM : Au total, le morceau a été repris dans trois films hollywoodiens. Et les gens viennent souvent me voir pour me dire : ‘Tu sais, moi, je vis avec cette chanson : elle m'a même aidé à consolider mon couple’.
P :
Nous nous sommes produits à Stockholm récemment et les gens nous disaient : ‘J'attends depuis 1987 de vous voir en concert’ ! Et à chaque fois, c'est de ce morceau que l'on nous parle.

Et ce qui est fascinant, c’est que, sur ce titre, il y a une profusion d'invités de marque, dont, je crois, Colin Newman, de Wire.

P : Oui, il a participé aux chœurs.

Et Daniel Bressanutti, de Front 242, y a également collaboré.

P : Oui, bien sûr.

Je suppose que l'enregistrement a été réalisé à Aarschot, dans le studio de Daniel ?

P : Oui, oui.

Et il y a aussi Patrick Codenys, également de Front 242.

JM : C'est ça.
P : Daniel et Patrick étaient impliqués dans chacun de nos disques. Et Colin Newman a tenu à assurer les backings et à jouer de la guitare ! Le solo de guitare, à la fin, c'est lui...
JM : C'est amusant d'ailleurs parce qu'à l'époque, j'avais un accord de guitare qui était particulier, en 'open tuning' et j'ai dû montrer à Colin comment le jouer.
P : Et Colin a gentiment adapté sa manière de jouer. Il avait emporté sa guitare blanche mythique (NDR : une Airline Map). Et aussi deux grandes valises, remplies d'anciennes pédales d'effets. Il a réalisé des tests pendant une heure et il a trouvé ce qui lui convenait.

Je propose qu'on évoque les débuts. Si je me souviens bien, vous avez commencé à écouter de la musique très tôt.

JM : En 1972.

A l'époque du glam ?

P : C'était surtout Slade ! 

Alors, on a ça en commun ! Je me souviens encore de “Coz I Luv you” au moment où il est sorti. Et que je suis allé acheter le 45 tours.

JM : Pierre adore encore ce morceau à ce jour.
P : Oui, surtout la partie au violon !

Donc Slade, on est d'accord, un groupe fondamental. Quoi d'autre ? T. Rex, Bowie ?

P : Bowie, en effet. Et Kraftwerk, c'était la première étape électronique pour nous.

Et puis le punk et le post-punk ?

JM : La période punk a ouvert toutes les portes. Des albums comme celui de Wire, “154”, n'auraient jamais pu trouver leur place à l'époque où les dinosaures occupaient le terrain.

P : C'était une période incroyable. J'étais encore à l'athénée. On échangeait les premiers 45 tours des Buzzcocks. Il y avait “Metal Box“, de PIL. Je séchais les cours pour aller acheter des disques chez Caroline, près de la Grand Place. 

Je vous ai demandé de sélectionner des coups de cœur de cette époque-là et, chronologiquement, je crois que le premier, c'était sans doute “Hong Kong Garden”, de Siouxsie & The Banshees, en '78, non ?

JM : Oui, on l'a vue sur scène à l'époque.
P : Mais notre tout premier concert à l'étranger, c'était à Londres.

C'était Wire ?

P : C'était Wire, lors d'un festival Et quelques années plus tard, on a pu côtoyer Colin Newman. Incroyable !

Ce qui est marrant, c'est que le papa de Siouxsie était Belge.

P : Ah bon ? Je ne savais pas.

Elle s'appelle Susan Ballion. Son père était Wallon. Et alors, “Hong Kong Garden”, c'était un restaurant chinois à Londres, souvent attaqué par des skinheads. Elle a écrit la chanson en réaction à cette situation.

P : Elle aimait beaucoup choquer. Récemment, sur Facebook, les gens se plaignaient du fait que, sur une photo de l'époque, elle portait un brassard représentant une croix gammée. C'était uniquement pour choquer. Colin Newman nous disait toujours qu'il faisait de la musique pour choquer et pour combattre les vieux dinosaures. Mais, dans les commentaires, sur Facebook, les gens postaient : ‘C'est la dernière fois que j'écoute Siouxsie’, ce qui est débile.

A côté de Siouxsie, vous avez choisi Public Image Limited et le titre “Public Image”, extrait de leur premier album. D'après ce que j'ai compris, la chanson était en fait une diatribe contre Malcolm McLaren.

JM : Pourtant, il les a bien aidés.

Oui, mais ils se sont quittés en mauvais termes, on va dire.

JM : Lydon a été fort influencé par Malcolm McLaren.

Pour ne pas dire façonné par...

P : Oui, c'était sa ‘chose’.

Et le riff de basse emblématique de Jah Wobble.

P : On avait vu PIL, en concert, à cette époque. Ils avaient joué derrière un rideau. Et personne n'avait osé aller arracher la tenture ou prendre une initiative.
JM : Autre anecdote : Pierre a défait le lacet de John McGeogh.

Donc, cet épisode s’est produit lorsque John jouait dans Magazine. Mais ça, il ne faut jamais faire. Mais John est resté très calme, je crois ?

P : Oui, très calme. Il a juste reposé son pied devant quelqu'un d'autre, qui lui a relacé la chaussure. Plus tard, nous avons retrouvé John, qui était dans...

The Armory Show ?

P : Oui. C'était lors d'un festival. On a discuté dans les coulisses et je lui ai dit : ‘C'est moi qui avais défait tes lacets’. Il m'a répondu : ’J'aurais dû te foutre ma guitare dans la gueule’ !

Tu aurais alors une cicatrice en plus sur le front (rires) !

P : Voilà, exactement. J'en ai déjà pas mal.

Je le dis pour les gens qui ne connaissent bien Pierre. En concert, il a l'habitude de se brutaliser le front.

P : On m'a d'ailleurs conseillé de ne plus le reproduire, parce que je risque d'attraper un cancer de la peau.
JM : Si on ne peut même plus se marteler le crâne... (rires)
P : On ne peut rien faire dans ce monde, c'est terrible.

Votre carrière a commencé en 1981, dans le magasin d'instruments de musique Hill's Music, à Bruxelles, il me semble…

P : Mais oui, parce que Daniel (NDR : Bressanutti) y régnait comme un monarque. Beaucoup de gens venaient le consulter parce qu'il était très au courant des nouveaux appareils électroniques. Nous, on était un peu les enfants de la maison. On pouvait s'asseoir sur l'escalier et y rester pendant des heures. Il nous montrait le fonctionnement des premiers synthétiseurs. Donc, on a appris sur le tas grâce à lui, chez Hill's.

C'est marrant parce que c'est aussi chez Hill's Music que Patrick Codenys et Jean-Luc De Meyer ont rencontré Daniel B. Rappelons que Front 242, c'était d'abord Daniel et Dirk Bergen. Et Jean-Luc et Patrick ont rejoint le projet un peu plus tard.

P : Oui, et par la suite, ils ont eu un succès inouï. Ils le méritaient vraiment, car ils ont beaucoup travaillé.

C'est à ce moment-là que vous avez commencé à composer et que vous avez sorti “Moan on the Sly” ?

JM : En fait, l'histoire, c'est que Patrick Codenys nous a repérés lors d'un concert au Cool Gate, chez Serge Nicolas. Il a eu un coup de foudre parce que nous étions un peu atypiques, et très en colère. Il cherchait des groupes impressionnants sur scène.

P : Il nous a dit par après que ce qui lui avait plu chez nous, c'est qu'on tapait du pied, mais on tapait vraiment très fort.

“Stomp your feet”, comme demandait le chanteur de Slade (rires) ?

P : Noddy Holder ! Oui, c'est la même chose : ‘Clap your hands, stomp your feet’ !

Et alors, il vous a proposé de sortir un disque ?

P : Oui. Ils étaient sur New Dance Records à l'époque et il nous a proposé : ‘Venez, on va enregistrer à Aarschot et vous allez sortir un disque sur notre label’. Et le label a accepté. Mais huit jours avant la sortie du premier 45 tours, Philippe Sion nous a déclaré : ‘Non, je ne le sens pas, je n'ai pas envie’.
JM :
C'est surtout qu'il était tombé en faillite. Il rencontrait des problèmes d'argent, comme d'habitude.
P : Donc, on a dû racheter le pressage du disque et payer tous les autres frais. On a réglé le montant en plusieurs fois.

C'était “Moan on the Sly” ?

P : Oui. On a pu l'enregistrer dans un bon studio. La manager des Names nous aimait bien. Elle nous avait conseillé d'aller dans le studio où les Names enregistraient.

Ce n'était pas à Aarschot ?

P : Pour ce morceau-là, non. Ce sont les vinyles suivants qu'on a enregistrés à Aarschot.

Mais alors, où a été enregistré “Moan On The Sly” ?

P : Au Studio Livingstone, à Bruxelles. Mais souvent, on enregistrait dans différents studios. On avait aussi gagné un prix lors d'un festival ; et ce prix, c'était un enregistrement gratuit.
JM : C'était lors du ‘National Rock Meeting’ à Saint-Nicolas.

Il existe toute une flopée d'anecdotes de ce type dans le livre que vous venez de sortir, qui s'intitule “Words, Swords, Words”.

P : Oui, on peut le commander auprès de votre label : VUZ Records.

Je recommande ce bouquin pour son contenu, mais aussi pour les anecdotes complètement dingues. Spontanément, je pense à la Jaguar rouge. Racontez-nous l'histoire de cette voiture.

JM : Ma mère avait commencé à travailler comme dame de compagnie chez un baron, ici à Bruxelles et ce dernier est devenu un peu notre mécène. Nous recevions chaque mois 2 500 €. Et il nous a permis de rouler dans sa Jaguar.
P : Il était propriétaire de plusieurs voitures, et il nous a cédé sa vieille Jaguar rouge décapotable.

Comment faisiez-vous pour mettre le matos là-dedans ?

JM : Ce n'était pas pour le matos, c'était pour reconduire Daniel, le plus souvent, jusqu'à Aarschot.
P : On conduisait aussi les amis de Front 242, pour aller acheter des vêtements à l'étranger.

Des vêtements militaires ?

P : Exactement ! Des vêtements militaires. Et ils ont été critiqués pour ce choix...

On va quand même rappeler l'histoire parce certains ne sont pas au courant et pourraient mal comprendre. Comme tu expliquais tout à l'heure, ils avaient surtout envie de provoquer et de faire du second degré, voire du troisième. Ils voulaient dénoncer justement les idées qu'ils ne soutenaient pas en les projetant au visage des gens, d'une certaine manière.

P : C'était pour choquer. Ils portaient des habits militaires et des brassards, sur lesquels était inscrit ‘Front 242’. Il n'y avait pas de croix gammée ou de trucs de ce genre. C'était vraiment plus visuel qu'autre chose. Pourtant, ils ont été mal perçus, surtout au Pukklepop. Une bagarre a éclaté entre la direction du festival et le groupe, parce que Richard avait harangué le public en criant ‘move your body !’ Des spectateurs ont essayé de monter sur scène et la sécurité n'a pas apprécié. Donc, ils ont traité Richard de ‘pea brain’ (Trad : idiot). 
JM : Nous, nous avons choisi le nom ‘Parade Ground’ justement en réaction contre le service militaire. Pierre a été obligé de l’accomplir. Je me suis fait réformer.

Et puis, on arrive tout doucement à la période Play It Again Sam (PiaS). Vous avez été signé par ce label belge dans la foulée de Front 242 ?

JM : C'est plus compliqué que ça. On a d'abord suivi Front chez Himalaya. Ensuite, Himalaya est devenu Another Side. Et puis seulement Played Again Sam. Il y a une anecdote à ce propos :  à l'origine, ils nous avaient refusés.

En première écoute ?

P : On avait filé une démo à Kenny Gates et Michel Lambot, les fondateurs du label, et ils avaient refusé de nous signer.
JM : Ensuite Richard, de Front 242, monte dans la voiture de Kenny Gates, il insère une cassette et déclare: ‘Écoute, j'ai quelque chose de bien à te faire découvrir’.

Et c'était ça ?

JM : Oui. Et il a trouvé ça très bien. Et il a demandé : ‘Qu'est-ce que c'est ?’

Eh bien, c'est ce que tu viens juste de refuser (rires) !

P : C'est le groupe que tu as refusé il y a une heure.

Kenny, si tu nous lis.

JM : Merci à Richard.

Merci à Richard, en effet !

P : Richard nous aimait beaucoup. Il venait voir tous nos concerts à nos débuts. Il voulait absolument devenir notre manager.

Avant même de rejoindre Front ?

P : Absolument ! Il venait régulièrement nous voir. Il connaissait les paroles des chansons par cœur. Il s’était proposé : ‘Je veux être votre manager, il faut absolument que vous explosiez!’.
JM :
Mais, une semaine après, il intégrait Front 242.

Tu vois à quoi ça tient ! Ne s’est-il pas produit sur scène une fois en votre compagnie ?

P : Oui, mais c'est plus tard. C'était encore une histoire impliquant la Jaguar rouge. On était allés été chercher Daniel à Bruxelles. Le concert de Front était programmé dans le Limbourg. Il y avait des embouteillages. Quand on est arrivés là-bas, Richard a déclaré : ‘Non, tu es en retard. Moi, je ne veux pas jouer.’ Pour emmerder Daniel, il a ajouté : ‘Je vais me joindre à Parade Ground sur scène’. Et il l'a fait. Ensuite, Daniel a trouvé les bons arguments afin que Richard rejoigne quand même Front pour le concert suivant.
JM : Nous étions des futuristes. Il faut rouler très vite en voiture pour s'envoler jusqu'à la lune.

Et donc, on arrive au disque “Dual Perspective”, qui contient vos deux plus grands hits. On a déjà parlé de “Moans”. Il y a aussi “Gold Rush”, sur ce 12 pouces. C'est bien un 12 pouces ?

P : Oui, tout à fait. Il est paru sur Play It Again Sam.

Maintenant, parlons des autres sélections. Vous avez aussi choisi Joy Division, ce qui est parfaitement logique. Le morceau “A Means to an End”, extrait de l'album “Closer”, paru en 1980.’

JM : C'est un ami journaliste, Philippe Carlot, qui nous l’avait conseillé, en ces termes : ‘Il faut absolument que vous voyiez ce groupe, il est formidable.’ Nous sommes allés les découvrir au Plan K, à Bruxelles, et le concert était très froid. Et puis, le son n'était pas au point. Pourtant, en rentrant chez moi, j’ai revu mon jugement et j'en ai conclu : ‘C'est le concert le plus génial que j'ai jamais vu’.

C'était le concert où Cabaret Voltaire était également à l’affiche ?

JM : Non, c'était l'autre concert au Plan K, aux côtés de Digital Dance.
P : Digital Dance, et l'excellent Stephan Barbery ! Très important pour nous. Il a réalisé toutes nos pochettes par la suite.

Et donc, le concert était génial ?

JM : C'est toujours le meilleur concert que j'ai jamais vu.
P : Nous avons pu écouter Joy Division au moment où ils amorçaient un virage électro.

Il y avait de plus en plus de synthés. Sur “Closer”, la moitié est post-punk et l'autre, c'est déjà de la wave synthétique.

P : C’est exact !
JM : On sentait bien qu'ils voulaient évoluer.

Et Jean-Marc, quels sont tes souvenirs de ce concert ? Tu te remémores encore de l’attitude de Ian Curtis ?

JM : Il était extraordinaire, effervescent. Je dis toujours, c'était une aspirine effervescente dans de l'eau. Il était vivant, émouvant, il sortait de lui-même. C'était extraordinaire.
P : On se souvient aussi que c'est là que nous avons rencontré Annick.

On parle ici d'Annick Honoré, la compagne ‘extra-conjugale’, du chanteur de Joy Division, Ian Curtis. Elle travaillait à l'ambassade ? Ou déjà au sein du label à ce moment-là ?

JM : Oui, elle bossait chez Another Side.
P : Je la vois encore, il y avait des grandes tables et elle se chargeait des entrées.
JM : Il y avait une ambiance incroyable dans cette salle. Par la suite, nous avons été très proches d'Annick, qui était pour nous comme un ange.

On la regrette encore aujourd'hui.

P : Oui, vraiment.

Je l'ai connue plus tard. Un jour, je l'ai rencontrée au Botanique et je lui ai dit : ‘Il n'y a pas à dire, mais elle me botte, Annick’ (rires).

P : Bravo, ha ha ha !

Et après Joy Division, vous avez choisi Section 25 et le morceau “Haunted”.

P : C'est mon groupe préféré. Les frères Cassidy, c'était quelque chose !

“Haunted” est extrait de leur premier album, paru sur Factory Records et produit par Martin Hannett.

JM : Le même producteur que Joy Division.

Passons maintenant à votre période “Rosary”. Ainsi, on respecte la chronologie. Car après Play It Again Sam et l'album “Cut Up”, il y a eu, je crois, un hiatus dans la carrière de Parade Ground. Et ce, jusqu'en 2007. Est-ce bien exact ?

P : Oui, mais concernant cette période, on doit évoquer des albums de Front 242, “Up Evil” (NDR : “06 :21 :03 :11 Up Evil”) et “Off” (NDR : “05 :22 :09 :12 Off”), auxquels nous avons participé, en 1993.
JM : En fait, nous étions un peu fâchés contre PiaS, parce que nos ‘grands frères’, Front 242, nous avaient laissés tomber. Nous n'avions plus de label.

En outre, le problème de PiaS, c'est qu'ils ne distribuent pas assez de Pias-tres... (rires)

P : Oui, Phil (rires). Quelques années plus tard, Daniel nous a appelés pour nous demander de concevoir les paroles et les mélodies vocales des albums “Up Evil” et “Off”, de Front. C'était un travail considérable parce que Jean-Marc, quand il commence quelque chose, il y va à fond !
JM : Oui, et puis surtout, Daniel, de Front, était derrière moi pour me dire : ‘Plus dur, encore plus dur !’.
P : Daniel taillait dans les paroles. Je me souviens d'un mot, c'était : ‘I confess’. Il justifiait : ‘Non, ça fait trop penser à 'fesses' ! Tu enlèves’ (rires).
JM : Donc, on a travaillé énormément.

Il est dur, Daniel.

JM : Il est exigeant avec les autres comme il l'est avec lui-même.

P : Ils étaient aussi en bisbille au sein de Front. Richard et Jean-Luc étaient fâchés à mort parce qu'on nous avait demandé d’effectuer leur travail. C'est vrai qu'ils n'y parvenaient pas. Mais, si on leur avait donné un peu plus de temps, à mon avis, ils y seraient parvenus. A la fin du processus, il y eu une scène incroyable. Il fallait entériner officiellement les paroles que Jean-Marc avait écrites. On les a donc reçus chez nous, autour d'une grande table, et Patrick Codenys était assis au bout de cette table. Il tenait un marteau. Et, à chaque fois, il prononçait le titre d'une chanson et, ensuite, criait : ‘sold !’. Et il tapait du marteau sur la table (rires).

Si je comprends bien, dans les titres dont vous avez partagé la composition, il y a ‘Religion’ ?

P : Bien sûr.

Ça, c'est énorme ! C'est quand même un titre très connu.

P : Oui, c'est le plus connu de cette époque-là.

Qui a fait quoi dans la composition de “Religion” ?

JM : ‘Let me burn you, let me burn you, let me burn you down’.
P : Jean-Marc a composé les mélodies vocales et a écrit le texte. Et le reste, la musique, c'est Daniel.

Uniquement Daniel ?

P : Oui, en général, c'était exclusivement Daniel et Patrick ajoutait des sons.

Il intervenait un peu comme un architecte sonore ?

P : Oui, principalement.

Mais le musicien, c'était Daniel. Les autres ne connaissaient pas vraiment la musique, les harmonies.

P : Non, et puis, je te dis, pour cet album, les autres n'étaient pas très impliqués.
JM : On a prétendu que nous étions riches, car nous avions travaillé sur deux albums de Front.

Les paroles et les mélodies du chant, représentent au moins 50% des droits, non ?

P : Normalement, on avait droit à 50%, mais finalement, on n'a obtenu que 3% ! Ils avaient des accords et comme les patrons du label étaient leurs amis, ils se sont arrangés entre eux.

Et en parlant de “Religion”, puis-je vous questionner sur votre séjour au monastère ?

JM : Bien sûr. Après tous ces événements, nous étions dégoûtés du milieu de la musique; on ne voulait plus rien entendre. Et j'ai ressenti un appel. Donc, nous avons intégré une communauté religieuse en France, en Haute-Marne, où nous sommes restés pendant deux ans. On y a passé des moments formidables. On devait suivre le mode de vie des moines.

Le régime devait être spartiate.

P : Effectivement ! On assistait à la messe, aux aurores. Mais le plus chouette pour nous, c'est que mon neveu connaissait une dame qui possédait les clés d'une petite église de village. On a donc eu la possibilité d'y enregistrer.
JM : Le père abbé était très, très gentil et très ouvert. Il nous laissait vraiment faire ce qu'on voulait. On composait de la musique gothique dans ce lieu magique, qui date du XIVᵉ siècle.
P : Je jouais de la guitare et du synthé, en bénéficiant d'une acoustique inouïe. On y a enregistré les prémices de l'album “Rosary”. Pour moi, c'était la perfection. Vraiment, il n'y a pas un défaut dans cet album. Peut-être le son, qui aurait pu être meilleur, mais c'est tellement riche. Il y a des trouvailles partout, des préludes, des intros, des outros. Voilà. C'est pour notre retour. On aura pris une pause d'environ 10 ans.
JM : Et là, nous sommes très loin de “Gold Rush”.

C’est ce que j'allais dire.

JM : C'est carrément de la musique industrielle.

Le changement de style musical est, en effet, assez significatif. Il part d'une cold wave EBM, même synth-pop pour se diriger vers quelque chose d'industriel. On vous compare souvent à Front, mais perso, j’estime que votre première période est plutôt proche du style de Trisomie 21, voire de Joy Division. C'est un patchwork. Il y a même du Tears for Fears dans la voix.

P : Oui, tout à fait.

On y décèle également des traces d’Eyeless In Gaza.

P : Wow ! C'est un compliment !

La voix affiche ce côté 'high pitch voice', très synth-pop quelque part, combiné à une cold-wave très profonde et des éléments EBM, c'est unique. Il n'y a personne d'autre qui offre ce spectre-là.

P : On nous a souvent comparé à The Cure mais...

Non, ça n'a rien à voir avec The Cure.

P : Et donc, nous étions encore au monastère lorsque nous avons reçu un coup de téléphone de Dirk Ivens, qui nous a proposé de revenir et de jouer au BIM Festival.

Organisé par son acolyte, Peter Mastboom.

JM : Des Juggernauts.

Dès lors, vous avez aussi enregistré pour son label, Minimal Maximal.

P : Pour l'album “The 15th Floor”.
JM : Dirk a toujours été un grand fan du groupe. Et au début, il avait assisté au premier festival où nous avions gagné un prix et il nous avait transmis du courrier de fans. Des véritables lettres enflammées. Nous les avons conservées et quand il est venu manger à la maison, de nombreuses années plus tard, on lui a donné les lettres.

Il a dû être content. On a une pensée pour lui parce que sa santé n'est pas au top pour l'instant, mais apparemment, ça va.

P : Croisons les doigts !

On en vient aux prochains concerts, qui se dérouleront en Belgique pour l’anniversaire de la formation, car vous fêtez, cette année, les 45 ans d'existence de Parade Ground !

JM : Ben oui !

Vous serez tête d'affiche du Festival ‘TwoFourThree : the next generation’, à Bruxelles.

P : Oui, l'affiche programme aussi Krieg-B, Extra Bleu Ciel...

Extra Bleu Ciel qui est un projet soutenu par Fernando Wax, de Red Maze Records ! Ils sont présents sur la dernière compilation du label de notre émission WAVES. 

P : Extra Bleu Ciel, c'est de la minimal synth ; c'est vraiment superbe. Très mélodique, très beau.

Les voix sont superbes.

Fernando Wax (WAVES) : C'est un duo : Sadie et Nora.
P : Il y aura aussi Camy Huot, Bad Time et Mi6. Il se déroulera au Drink Drink le 11 avril.

Là où se produisent les soirées So New Wave.

P : Effectivement. On va écouter et regarder ces concerts ! Krieg-B, c'est vraiment de l'EBM pur.

Mi6, c'est le groupe d'un des membres de Factheory ? Dominique Nuydt ?

P : Absolument ! Dominique. C'est le bassiste de Factheory. La musique est davantage orientée Kraftwerk.

Et il y a l'autre concert du côté de Mons, à Hautrage, organisé par Olivier, d'Alterprod. Au Canal 10.

P : De nouveau en compagnie de Krieg-B.
JM : The boys are back in town...

Un morceau de Thin Lizzy ! Datant de 1976 ! Chanté par Phil Lynott, la tête de linotte (rires) !

P : Oui, la tête de Linotte.

Et donc, si on respecte la chronologie, après 2007, après Dirk Ivens ?

P : Vu que nous avions énormément composé lors de notre séjour dans le monastère, la suite de “Rosary” était prête à être publiée. C'est notre nouveau label, VUZ Records, qui a sorti “Sanctuary”.

JM : Et ensuite « Ora et Labora ».

Et là, on arrive à 2025, où vous avez sorti deux releases.

P : Exactement. D'abord, “The Hidden Side”, paru chez Dark Entries.

Et “Heaven With Care” !

P : Dark Entries est très important pour nous. On aime tellement Josh Cheon (NDR : le fondateur du label).
JM : Malheureusement, nous avons été refusés aux États-Unis, à cause des problèmes mentaux dont j’ai souffert dans le passé.
P : Oui, c'est une histoire de dingue. Nous devions accomplir une tournée, il y a 3 ans. Les Américains étaient prêts à payer les avions, les hôtels, tout. Il s'agissait de 10 dates, tu imagines, des têtes d'affiche de festivals et tout ça. Mais on a été bloqués à l'entrée.
JM : Ils se sont renseignés. Je ne sais pas comment ils sont parvenus à savoir.

Les fédéraux ont accès à tout, via la NSA et le FBI. Tu es vraiment screené dans tous les détails. C'est la procédure depuis 2001, depuis le Terrorist Act.

P : On avait dû remplir des documents. Parmi les questions, il y avait : ‘Venez-vous aux États-Unis pour tuer le président (rires) ?’
JM :
Bien sûr, on ne vient rien que pour ça.
P : L'Ambassade des États-Unis à Bruxelles a contacté le psychiatre de Jean Marc.

Big Brother is watching you ! Mais vous avez quand même réussi à sortir quelque chose chez Dark Entries finalement...

P : Oui, deux albums. D'abord “The Golden Years” est paru il y a quelques années.

Une compilation !

P : Oui, une compilation comprenant tous les morceaux les plus connus. La spécificité de ce label-là, c'est vraiment d'aller chercher des vieilles démos, des bandes en mauvais état et de les ressortir. Et pour les 20 ans du label, il nous avait aussi demandé un morceau pour sa ‘compile’. L’an dernier, il a sorti “The Hidden Side”.

Et ensuite, “Heaven With Care”, paru chez VUZ.

P : Qui réunit les premières démos de tous nos morceaux les plus connus.

Ainsi que des inédits.

P : Notamment “A message to Europe (for the dreamers)”.

De quand date cette démo ?

P : De 1982.

45 ans plus tard, cet inédit de Parade Ground est disponible sur Bandcamp. C’est fou, non ?

P : Oui, tout à fait.

Concernant Wire, vous avez sélectionné “I Should've Known Better”. Pourquoi avoir choisi un titre composé et chanté par Graham Lewis ? Et pas par Colin Newman ?

P : Parce qu’i s’agit de notre morceau préféré de Wire.

On cite souvent “The 15th”.

P : Il passe trop souvent à la radio. En fait, tout le catalogue de Wire pourrait y être diffusé (rires) !
JM : Il existe une interview de Robert Smith, dans laquelle il déclarait que, le jour où The Cure serait plus grand que Wire, ils arrêteraient. Et quelques années après, les gars de Wire sont allés à la rencontre des musiciens de The Cure pour leur demander quand ils arrêteraient (rires) ?
P : C'était lors d'un concert de The Cure - je pense - accordé à Forest National, qu’on était allé conduire les membres de Wire, dans la Jaguar rouge. Et, sur place, on est allé dans les loges et c'était impressionnant de voir les gars de The Cure et Wire parler et rigoler ensemble. Un moment fou !

Si on s’attarde sur la remarque de Robert Smith : je crois qu'il a souvent tendance à livrer de telles déclarations.

P : Ah bon ?

Oui. Il avait aussi eu ce type de discours pour And Also The Trees. Vous savez sans doute que c'est grâce à The Cure qu’AATT a pu sortir son premier disque ?

P : Non, je l’ignorais.

Eh bien, à ce moment-là, Robert s’était fendu de propos du style : ‘Vous êtes nettement meilleurs que nous!’ Je crois qu'il pratique très bien l'understatement, en toute modestie.

Fernando Wax : Nous qui vivons la wave aussi depuis plus de 40 ans, on a constaté que Bruxelles était, à une certaine époque, carrément une sorte d'épicentre de la scène. Et, pour les jeunes générations, il est important de rappeler que des groupes comme Front 242 et Parade Ground ont transformé la musique. L'EBM et la musique bruxelloise ont permis l'éclosion d'autres types de musique électronique dans le monde, qui ont toujours un impact aujourd'hui. Alors, comment vivez-vous cet impact que vous avez exercé sr autant de générations ?

JM : Nous donnons tout comme si c'était la dernière fois, que ce soit sur scène ou en studio.

Mais êtes-vous conscients de cet impact ?

P : Oui, bien sûr. Mais il nous surprend et nous émeut toujours énormément. A Stockholm, récemment, des gens témoignaient : ‘“Moans”, a une réelle importance pour nous’. On comprend difficilement, car ce morceau est très abstrait. Et, à Stockholm, on a vraiment apprécié, car le public était jeune.
JM : A Paris, aussi, il y a énormément de jeunes de 15 ou 16 ans qui assistent à nos concerts. Ils se comportent comme de nouveaux convertis, très enthousiastes. Ils connaissent toutes les paroles.

P : Pour nous, les deux meilleurs publics, on les rencontre à Paris et Barcelone.

FW : À l’Ombra Festival ?

P : Oui. Nous étions en tête d'affiche le premier jour. Et le public était incroyable. Vraiment, j'avais presque la chair de poule. J'amène le matériel sur scène, je branche le tout et les gens viennent me toucher.

Il faut quand même informer les gens qui ne vous connaissent pas bien que vos concerts sont extraordinaires. Je me souviens du festival Summer Darkness, en 2012. Je ne vais pas tout déflorer parce que c'est bien de découvrir et d'avoir la surprise, mais ce sont des shows uniques et complètement... dada (rires) !

P : Merci.

Dada, comme le Dadaïsme ! C'est un chaos organisé. Mais je n'en dis pas plus. Allez les voir en concert !

P : On essaie de surprendre le public à chaque fois. J’imagine d'autres chorégraphies. On essaye de faire évoluer les morceaux, d’amener des 'backings' différents et de dénicher des nouvelles idées. C'est ce qui nous permet de continuer dans la durée, je crois. Nous essayons de faire évoluer le groupe malgré tout.

Merci à vous pour cette interview ! C’était vraiment un honneur de vous recevoir. Et on encourage les gens à acheter vos albums, où que ce soit, et à aller assister à vos concerts. Et acheter le livre. Oui, n'oublions pas le bouquin. On peut le commander chez VUZ Records. Thank you, guys.

P : Split up.

JM : Cut up.

Pour célébrer ses 45 ans, Parade Ground se produira :

- le 11 avril au festival 243 au Drink Drink à BXL - organisé par Inclassablevents & So New-Wave

- le 2 mai au Canal 10 à Hautrage - organisé par Alterprod

Pour écouter l'interview de Parade Ground diffusée dans l'émission de radio WAVES, c'est  (part 1) et (part 2).

 

Hollywood Porn Stars

Je n’aimerais pas avoir 20 ans aujourd’hui, ce serait trop lourd à porter…

Écrit par

Méfiez-vous de l’eau qui dort ! Une expression singulière pleine de sens pour l’un des groupes belges les plus prolifiques de sa génération, Hollywood Porn Stars !

Le combo s’est reformé quasi de manière inattendue dans le cadre du vingtième anniversaire de son premier opus et ce pour quelques dates.

A travers un concert à l’énergie brute dans le cadre du festival Les Solidarités, Anthony Sinatra et Michael Larivière (alias Redboy) ont une nouvelle fois prouvé à toute une génération de fans qu’ils avaient gardé l’insouciance de leurs débuts par le biais d’une salve de titres parfaitement dans l’air du temps, malgré le poids des années.

Alors qu’ils viennent de quitter leur public, les deux chevilles ouvrières sont à pied d’œuvre pour une série d’interviews, preuve que leur popularité n’a pas changé d’un iota.

Anthony Sinitra s’entretient auprès d’un confrère ; donc, seul Michael Larivière – alias Redboy, se chargera de répondre aux questions de Musiczine.

Michael, vous revenez en force grâce à de nouveaux singles (« 6th of October » en 2024 et « Peach Bomb » en 2025). Comment définirais-tu le groupe artistiquement par rapport aux débuts de Hollywood Porn Stars ?

Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes ! Nous sommes ici pour fêter les vingt ans de notre premier album (NDR : « Year Of The Tiger »). Nous ne souhaitions pas revenir sur le devant de la scène les mains vides. Accomplir une tournée best-of et ne proposer que des titres anciens, n’est pas une démarche dans laquelle nous souhaitons nous inscrire. Nous avons donc effectivement composé deux nouveaux titres. Pour ta parfaite information, nous travaillons en ce moment sur quelques nouvelles compos. Au niveau du style, je ne sais pas. Tout ce que je peux te dire, c’est que les retours du public sont très positifs, ce qui procure évidemment un plaisir immense. Artistiquement, je crois que nous sommes restés assez contemporains. A vrai dire, à aucun moment, nous ne nous sommes jamais posé la question de savoir sous quel angle nous allions aborder ces chansons. Nous avons fait ce que nous sentions !

J’imagine que le succès, la sortie de disques, les tournées et vos expériences passées modifient la manière de concevoir les évènements ? Dirais-tu que vous baignez l’un et l’autre dans une forme d’insouciance comme à vos débuts ?

Durant 15 ans, nous n’avons fait qu'enchaîner disques et tournées. Nous abordons la quarantaine aujourd’hui ! Ce rythme effréné nous a conduit à arrêter il y a quelques années déjà. Nous n’avons jamais vraiment splitté, mais l’idée de passer de salles en salles, ne nous convenait plus. Nous ressentions le besoin de passer autre chose, tout en restant dans le domaine musical. Anthony travaille comme éditeur pour un label. Moi, je fais du coaching pour des concerts. Puis, petit à petit, l’envie de se produire s’est doucement fait sentir à nouveau. Et afin de marquer le coup du vingtième anniversaire de notre premier album, l’idée de remonter sur scène est alors apparue. Nous avions alors booké une seule date à Liège. Le public s’est déplacé en masse puisque 1 500 personnes se sont donné rendez-vous. Ensuite, naturellement, les demandes de nous produire en festival se sont enchaînées. Mais, je te confirme que nous ne sommes plus du tout dans la même optique qu’autrefois. Ce n'est plus notre vie aujourd’hui !

Les titres de vos précédents albums n’ont pas pris une ride et s’inscrivent même dans l’air du temps, entre électricité et émotion. Peut-on affirmer qu’HPS est un groupe taillé pour traverser les âges et les générations ?

Nous avons passé du temps au stand merchandising juste après le concert afin d’y rencontrer le public. Si certains découvraient notre univers, d’autres, au contraire, connaissaient parfaitement le groupe. Pas mal de Français ont effectué le déplacement car nous y avions joué en son temps. Nous avons été surpris de voir les enfants accompagner des parents qui, jadis, constituaient notre public. A titre anecdotique, nous avons joué cet été au Ronquières Festival. L'éclairagiste de Zaho de Sagazan est fan de notre musique depuis qu’il est adolescent. Il nous a avoué qu’il avait réalisé un rêve de gosse en regardant notre concert. Les gens qui assistent à l’une de nos prestations passent un bon moment, c’est l’essentiel. On mouille notre chemise ! Il faut pouvoir profiter de l’instant présent. Nous sommes et avons toujours été un groupe de scène.

Si je peux me permettre, je dirais que le pont commun entre les nouveaux et anciens titres, réside dans la spontanéité, l’énergie et l’instant. Est-ce que je me trompe ?

Oui, c’est exact ! Nous avons toujours baigné dans cette dynamique, entre rock puissant, sans être très dur, et indie, tout en ajoutant cette pointe mélodique qui fédère auprès des puristes.

J’ai constaté peu de changement dans le line-up, si ce n’est le remplacement du drummer originel Benoît Damoiseau…

Oui, c’est exact ! Notre premier batteur est impliqué dans un autre projet. Nous pensions tourner avec lui, mais c'était trop compliqué. Le drummer actuel appartenait à notre entourage.

Qu’apporte-t-il de plus ou de différent par rapport à Damoiseau ?

Il est à nos côtés depuis la naissance d’Hollywood Porn Stars. Je ne le comparerais pas au batteur originel, mais on se comprend très vite, il y a un vrai feeling. Il suffit de jeter un regard pour être synchro sur les intensités ou les dynamiques. Si on vrille dans un truc totalement improvisé, il parvient à nous suivre sans aucun problème. On est sur la même longueur d’onde. On se connaît par cœur.

Si le retour d’HPS coïncide avec le vingtième anniversaire de votre premier long playing, le public est-il le même aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque ?

Ceux qui assistent à nos concerts peuvent être d’anciens fans. D’autres, sont nouveaux. Certains viennent en compagnie de leurs enfants. Quel bonheur de voir tous ces gens accrocher de nouveau à l’univers musical de Hollywood Porn Stars. Nous injectons beaucoup d'énergie et le public nous la renvoie. C’était encore le cas cet après-midi lorsque nous avons joué sur la scène P&V.

Craigniez-vous la réaction du public face au retour de HPS ?

Lorsque nous avons rejoué à Liège pour la première fois, l’interrogation était légitime. Depuis, quelques dates se sont enchaînées et tout se passe bien. Nous pouvons donc être rassurés à ce niveau.

Les attentes des mélomanes ont évolué depuis vos premiers essais. Vu l’émergence des plates-formes de streaming et des diktats de l’industrie musicale, comment HPS se positionne-t-il aujourd’hui par rapport à ces nouvelles contraintes ? 

Nous avons baigné dans le milieu musical durant de nombreuses années. C’était notre métier. Nous avions le statut d'artiste et nous ne faisions qu'enchaîner les concerts. En ce qui me concerne, je jouais u sein de deux groupes et j’étais constamment sur les routes. Ce n’est plus notre moyen de gagner notre vie maintenant. Nous nous produisons davantage pour le plaisir. Les contraintes sont donc moins nombreuses qu’auparavant. Pareil pour les frustrations. Développer notre carrière et continuer à remplir des salles ne sont plus des objectifs prioritaires. Notre ambition première est de prendre du plaisir.

Etrangement, vous n'apparaissez pas ou très peu, sur les réseaux sociaux alors que les médias, au sens le plus large du terme, constituent un moyen privilégié pour réseauter efficacement et partager avec son public…

A l’époque, ce genre de réseaux n’existait pas. On n’a pas envie d’adopter ce type de démarche, comme ouvrir un compte Instagram ou TikTok. Lorsqu’il s’agit de communiquer, on utilise la page Facebook du groupe, voire nos pages personnelles si besoin. Loin de nous l’idée de dénigrer ces nouvelles formes de communication, mais nous préférons les utiliser avec parcimonie.

Je me suis amusé à taper ‘Hollywood Porn Stars’ dans différents moteurs de recherche et je suis tombé, dans une majorité de cas, sur des sites à caractère pornographiques. Si je peux comprendre qu’à l’époque, vous cherchiez à vous singulariser en adoptant un patronyme qui dénote, n’est-il pas plus difficile à porter aujourd’hui, soit à une époque du politiquement correct ?

Au départ, ce choix était né d’une blague. Alors que nous n’avions que 20 ans, nous nous sommes inscrits sur un coup de tête au concours Circuit. En une après-midi, nous avons composé trois morceaux. Restait alors à choisir un nom. On venait de voir un reportage sur le côté sombre de l'industrie porno d'Hollywood. L’idée de s’appeler ‘Hollywood Porn Stars’ nous est alors venue à l’esprit. Nous y avions vu une bonne idée pour nous démarquer du reste, puisque très second degré. Nous avons finalement remporté ce concours quelques mois plus tard et nous avons immédiatement signé pour une maison de disques. Ensuite, les concerts se sont enchaînés durant des années. Hollywood Porn Stars était né. En réalité, le nom correspondait davantage à l'état d'esprit dans lequel nous étions, d’une part, et sur les clichés du rock'n'roll et du hard rock avec lesquels nous jouions, un monde très éloigné du nôtre. C’est un choix que nous assumons totalement. On ne va pas le changer 20 ans plus tard, uniquement parce que le band s’est reformé. Mais, il est clair que sur le net, c'est loin d’être facile. A titre d’exemple, quand on a voulu sortir un nouveau titre sur Spotify, la tâche n’a pas été facile pour le rendre accessible. En prenant du recul, toute cette histoire nous fait rire.

« Peach Bomb » est un nouveau titre plein de fraicheur. Il décrit avec beaucoup de légèreté la métaphore de la dangerosité des décisions prises par les dirigeants de ce monde et de leurs conséquences, à l’instar de querelles entre gosses dans une cour d’école. A l’échelle nationale, comment percevez-vous la politique, en général, et par rapport au monde culturel, en particulier ?

Très franchement, nous ne sommes pas très à l’aise avec tout ce qui se passe pour le moment. Faire le parallèle de la case politique avec celle d’une cour d’école était une manière d’avertir du danger que nous courons. Une bombe atomique se trouve sous nos pieds et elle peut exploser à tout moment. Nous vivons une époque étrange et difficile. A nos débuts, nos morceaux n’étaient pas toujours empreints de messages politiques. L’âge et la maturité aidant, on ne peut plus rester insensible face à ce genre de situations, tout en essayant de garder cette légèreté qui nous caractérise. On aborde donc les événements différemment. Nous avons également enregistré « 6th of october » il y a quelque temps. Ironie du sort, il est paru la veille des ignominies qui se sont produites à Gaza ; et ce morceau résume très justement la manière dont nous percevons une époque où nous ne nous sentons pas toujours très à l’aise. Aujourd’hui, les libertés sont nettement plus restreintes que lorsque nous étions jeunes. Je n’aimerais pas avoir 20 ans aujourd’hui, ce serait trop lourd à porter…

Ce morceau a été enregistré en live. Ces conditions nécessitent-elle davantage de préparation ?

Le live est l’ADN du groupe ! Pour le concours Circuit, nous n’avions rien prémédité. Le premier concert est arrivé. Instinctivement, l’énergie s’est emparée de nous. Il y avait quelque chose de fusionnel. Je crois que c’est la raison pour laquelle nous existons encore aujourd’hui. Et lorsque nous enregistrons en live, le naturel revient au galop. Pour l’enregistrement de ce titre, peu de prises ont été réalisées, car la majeure partie du temps a été consacrée à régler les sons. Si ma mémoire est bonne, je crois même que nous avons conservé la toute première prise. Le dernier album de Hollywood Porn Stars « Satellites » a été enregistré dans ces mêmes conditions.

Vous avez collaboré une nouvelle fois avec John Goodmanson qui a mixé et produit plusieurs opus culte, dont ceux de Nada Surf et Sun Garden, notamment. Quelle est la plus-value apportée par cet ingénieur du son en particulier ?

Oui, c’est exact ! John Goodmanson est un producteur américain dont on est très fan. Il a collaboré notamment pour Nada Surf ou encore Blondie. Quand on a bossé avec lui pour le deuxième album, il mixait la moitié des disques qu'on écoutait à l'époque, des trucs plus indés comme Blonde Redhead, Blood Brothers, etc. C'était vraiment le son idéal. On l’a recontacté pour lui dire que HPS se reformait. Il était ravi. Il écoutait toujours le disque que nous avons enregistré à ses côtés. Et ironie du sort, il fait aujourd’hui écouter cet opus à des groupes avec lesquels il bosse désormais. Notre collaboration s’est donc déroulée rapidement et naturellement.

Vous avez été tous deux dans diverses formations qui ont connu un succès d’estime et de critique. Je pense à My Little Cheap Dictaphone ou encore Piano Club. Au même titre qu’HPS, pourrait-on imaginer la résurrection de ces deux monstres sacrés du rock belge ?

Il n’a jamais été question de tourner la page définitivement. Ce sont des épisodes que nous avons mis entre parenthèse depuis environ 4-5 ans. Anthony n’est pas présent, je ne vais donc pas parler pour lui et Piano Club. Mais, en ce qui me concerne, les gens viennent souvent vers moi dans le cadre d’une reformation éventuelle. Disons que nous sommes au stade de la réflexion. Il n’y a rien de très concret pour l’heure.

Anthony a fondé, il y a quelques années déjà, l’ASBL Young Rock. Il a lancé le Liège Rock Festival, un événement organisé pendant cinq ans à la Soundstation et qui a mis en lumière des talents confirmés (Dionysos, Das Pop, ...), mais aussi des formations émergentes telles que Girls In Hawaii. Le modèle économique des festivals peine à perdurer, à cause, notamment, des cachets excessifs réclamés par des artistes confirmés alors que les évènements pourraient être de très bonne qualité en proposant davantage d’artistes émergents. Vous possédez tous deux une longue carrière dans ce domaine, mais comment perçois-tu ce modèle dans vingt ans ?

Je n’en sais trop rien ! J’en ai discuté avec différents organisateurs de festival qui m’ont tous confirmé que le modèle économique actuel était en passe de changer. Il y a clairement des choses à réinventer. Certains festivals connaissent des difficultés pour vendre la totalité des places disponibles. Quant à ceux qui parviennent à faire ‘sold out’, on n’y voit pas toujours les artistes les plus indépendants et les plus locaux. Les contraintes économiques sont telles qu’il va falloir faire cohabiter les grosses têtes d'affiches avec des artistes issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles ou belges, en général. Aujourd’hui, les programmateurs de festivals souhaitent aller en ce sens. Mais, il est vrai, que ce n’est pas facile à concilier.

Pour terminer quels sont vos projets ? Avez-vous l’intention d’enregistrer un nouvel elpee ?

Pas vraiment ! Nous n’avons aucun plan, nous vivons plutôt au jour le jour, comme à nos débuts. Mais, nous sommes sollicités, je dois l’avouer. Nous avons sorti deux nouveaux titres et un troisième est en préparation. L’idée était de pouvoir se produire dans quelques festivals cet été. Comme nous l’avions signalé un peu plus tôt, nous avons pas mal tourné en France dans le passé, le public français serait désireux de nous revoir. Très honnêtement, aussi longtemps que l’envie et le plaisir y sont, on continue. Mais plus question de bourlinguer durant des centaines de kilomètres dans un van. On pourrait imaginer y consacrer quelques dates, afin de revoir quelques amis, par exemple, mais rien de concret pour l’instant. Après la saison d’été, nous avons encore quelques concerts sur le feu. Mais dans un an, je suis incapable de te dire si nous serons toujours là.

Les artistes français déclarent souvent que le public belge est le meilleur. Je me demande si le public français est aussi réceptif à votre égard que nous pouvons l’être…

Nous n’y sommes pas encore retournés ! Ce sont essentiellement les programmateurs de l'époque qui aimeraient nous y faire jouer. Nous devons y avoir accompli quelques 200 à 300 concerts et nous y comptons donc quelques fans. Justement, notre label est français (NDR : Naïve). Lorsque nous y serons, on verra si le public est toujours aussi réceptif.

Wolvennest

Notre nouvel album est pour nous comme un renouveau…

Le supergroupe belge Wolvennest frappe fort en cette fin d'année 2025 ! La meute infernale est de retour pour un double album intitulé “Procession”. Une bombe de psyché/doom, sortie sur Consouling Sounds. Au programme : guitares massives, thérémines hypnotiques, atmosphères oppressantes, riffs hyper-mélodiques, le tout enveloppé par la voix envoûtante de Shazzula. Le 3 décembre dernier, WLVNNST a célébré ce nouveau release au cours d'un concert hallucinant, accordé au Botanique, à Bruxelles. Une cérémonie d'une puissance ahurissante, qui a emmené les fans dans un sombre voyage alchimique à la recherche de la lumière.

En octobre dernier, Musiczine a eu le privilège de rencontrer Shazzula, la grande prêtresse préposée au chant et au thérémine, flanquée de Corvus von Burtle, guitariste et compositeur. Les autres membres du collectif étaient présents en esprit : Marc De Backer à la guitare solo, Michel Kirby à la guitare, Estéban Lebron-Ruiz, alias VaathV, à la basse et Bram Moerenhout à la batterie.

Le nouvel opus, “Procession”, est double. Ça veut dire que vous avez eu plus de liberté pour construire des longs morceaux ?

Corvus von Burtle : Oui, mais je crois de toute façon que c'est la nature du groupe de sortir des doubles albums. La plupart de nos LP sont des doubles. “The Dark Path to the Light”, paru il y a 2 ans, était unique, car nous étions particulièrement éreintés, avant même de l'enregistrer. Pour une question de survie, on s'est, entre guillemets, contentés d'un simple. On a dû faire des choix assez difficiles, comme raccourcir certaines chansons. On s'est rendu compte que le format double était plus naturel, pour nous. On a besoin de place pour enregistrer de longues compos, car ça offre plus de liberté à tout le monde.

Peut-on affirmer que, sur les disques, figurent deux morceaux un peu plus accessibles ?

Corvus : Oui, clairement. La première chanson, “Another Nail”, est très accessible. Elle dure quatre minutes, ce qui, pour nous, est très court. Et puis “The Shadow On Your Side”, une compo que nous avons qualifiée d'’occult pop’ (rires).

C'est vrai qu'elle est plus rapide, et le rythme est un 4/4 'four to the floor'.

Corvus : Oui, c'est clairement volontaire. Les guitares ne sont pas pop, mais la structure de la chanson lorgne vraiment vers la pop.

Idem pour “Décharné” ?

Corvus : Oui ! En plus, dans “Décharné”, il y a quelque chose d'assez accrocheur dans le chant, surtout dans le refrain.

(fredonnant) ‘Loin de Toi, j'ai le Coeur Décharné’...

Corvus : Le refrain, c'était une idée de Kirby (NDR : Michel Kirby). J'avais écrit la chanson, mais sans refrain. Et c'est Kirby qui a eu l'idée de l’inclure. Il a déclaré : ‘Ça créera un lien avec les autres chansons’. Et, avec le recul, il avait totalement raison. Dans “Damnation”, il y a aussi un petit côté pop. D'une façon générale, ce qui est bien chez Wolvennest, c'est qu'il y a trois guitaristes-compositeurs; Quand l'un de nous propose une compo, les autres ont la possibilité d'apporter une idée destinée à modifier ou à enrichir le morceau, voire, parfois, à le transformer complètement.

Parce qu'au départ, c’est toi qui composais ?

Corvus : Au début, pour le premier album, réalisé avec Der Blutarsch, c'était principalement Kirby qui s’en chargeait. Puis on a évolué vers un système à 3 compositeurs. Mais, pour le dernier disque, Marc a indiqué :  ‘Je vous laisse les clés’. Il s'est concentré sur ses riffs et ses solos. Mais, de toute façon, même lorsque j’apporte une compo, je veille toujours à laisser de la place pour les autres. Je suis ouvert à des changements qui peuvent être radicaux.

As-tu un exemple où le changement est radical par rapport à la démo ?

Corvus : Parfois, c'est tout le rythme de la batterie qui change. Il y a des parties qui sont coupées ou des éléments qui sont rajoutés. Par exemple, “The Shadow On Your Side” a pas mal évolué. Kirby osé des choses que je n'aurais pas tentées. A nouveau, en prenant du recul, il a fait grandir la chanson. Ma version était encore plus accrocheuse. Lui, il a ajouté une partie mélodique qui est beaucoup plus dans l'esprit du Wolvennest 'classique'. Contrairement à l'album précédent, où on était tous sur la défensive, là, on a accepté de prendre le meilleur de chacun. Au niveau humain, c’est vraiment un album de retrouvailles.

Des retrouvailles 'post-Covid' ?

Corvus : Oui, parce le précédent avait été difficile, au niveau émotionnel. Cette fois-ci, on a fait table rase. Il est comme une renaissance. On y ressent l'énergie d'un premier album.

Vous auriez pu l'appeler “Rebirth” (rires) !

Corvus : On aurait pu, en effet !

Mais il s'intitule “Procession”. Pourquoi ? Parce que c'est la procession de la fin du monde ?

Corvus : Exactement.

En tout cas, la fin de l'humanité ?

Corvus : Ou de la démocratie, on verra.

Penchons-nous, maintenant, sur des morceaux que j'appelle les deux 'magnum opus' de l'elpee ou plutôt 'magna opera', au pluriel...

Corvus : Respectons les langues mortes (rires) !

D'abord, le morceau sur lequel figure, en 'special guest', la chanteuse polonaise Hekte Zaren.

Corvus : C'est “Tarantism” !

Un titre complètement dingue. Et pas uniquement grâce à Hekte Zaren. L'ambiance générale est fascinante. Et ‘tarantism’ est un mot qui évoque une espèce de danse folle: c'est bien ça ?

Corvus : Oui ! Au Moyen-Âge, il s’est produit un événement assez étrange : des gens se sont mis à danser de façon frénétique, sans discontinuer. Ce sont des faits qui sont documentés. Ils étaient pris dans un délire collectif.

Ou dans un abus de substances, parce la cause pourrait être la consommation de champignons.

Corvus : Certains sont morts d'épuisement dans cette histoire. J'espère qu'ils sont partis à la fin d'un beau 'trip' offert par Dame Nature ! En fait, la chanson est partie d'une idée de Kirby. Il s'était filmé chez lui, torse nu, en plein été, en train de marteler quelques notes répétitives à la guitare acoustique.

On l'imagine bien en train de faire ça (rires) !

Corvus : A fond ! En fait, j'interviens très peu, voire pas du tout, sur ce morceau. Et c'est un de mes préférés. J'aime aussi, parfois, être extérieur à une chanson. Ça fait du bien. Déhà, notre producteur, s’est immiscé pour salir un peu le son. Il a ajouté une guitare avec un gros effet 'Fuzz', agressif, pour durcir l'ambiance. Ensuite, on a envoyé la compo à notre amie Hekte Zaren, en lui disant : ‘Tu fais ce que tu veux’. Parce que c'est quelqu'un qui a un caractère très affirmé. Elle n'aime pas qu'on lui donne des ordres. Elle nous a envoyé ses pistes de chant assez rapidement. Et elle y prouve qu'elle est vraiment une très bonne chanteuse, voire la meilleure chanteuse de black metal.

A-t-elle une formation lyrique ?

Corvus : Bonne question. Je suppose ou alors elle est vraiment très douée naturellement.

Quel est le nom de son groupe ?

Corvus : Adaestuo. Ils sont responsables du meilleur concert de black metal auquel j’ai pu assister. C'était en 2019, aux Ateliers Claus, à Bruxelles. Un spectacle organisé par ‘A Thousand Lost Civilizations’. C'est le seul pour lequel il y a unanimité au sein de Wolvennest. On a tous adoré. Il s'était véritablement passé quelque chose de spécial dans cette salle quand ils ont joué. L'ambiance était glaciale et sulfureuse. C'était vraiment un moment magique.

Et le deuxième magnum opus, c'est “Famadihana”. Également un des morceaux les plus remarquables de l'album. Le thème est lié aux rituels funéraires, si j'ai bien compris. En Inde ? Ou à Madagascar ?

Corvus : A Madagascar. Mais pas mal de cultures déterrent les morts.

Ils les déterrent pour les rhabiller ?

Corvus : En Inde, ils les rhabillent. À Madagascar, ils les déterrent et ils les portent sur eux ! Aujourd’hui, c'est interdit. Mais ça ne va pas les empêcher de le faire. Si c'est leur culture, ils ont bien raison. Le problème ou la solution, c'est selon, c'est que ça peut provoquer des épidémies. Des cas de micro-épidémies de peste se sont déclarés, à cause de cette tradition. Le cas s’est produit en Mongolie, également. Dans cette chanson, on est parti du principe que ça causerait une purification de la race humaine...

Et la chanson a été composés en grande partie par qui ?

Corvus : J’ai amené la démo. Kirby a ensuite modifié la structure. Il a un peu raccourci la chanson, me semble-t-il, parce qu'on passe directement du couplet au refrain. Et Marc aussi a ajouté un très beau solo.

On peut souligner le travail de Marc sur l'ensemble de l'album. Ses mélodies à la guitare sont superbes. Et le son de son instrument tranche pas mal avec le côté black metal, vu que c'est plutôt un son pur, un son 'rock'. Il parvient à se créer une place au niveau des fréquences pour dessiner des arabesques qui nous emmènent très loin...

Shazzula : J'aimerais bien intervenir au sujet de Hekte Zaren. Quand elle envoie des messages vocaux sur les réseaux, elle chante. C'est assez dingue. Elle part à chaque fois dans un délire complet, mais heureuse. Heureuse et dark en même temps. Franchement, je la kiffe. Elle est terrible, cette fille.

Abordons maintenant le rayonnement international de la formation. On constate qu’il se développe bien. Vous avez joué au Roadburn, au Hellfest et dans pas mal de festivals. Comment envisagez-vous l'évolution du groupe?

Corvus : On s'est toujours exportés, depuis le début. Dans le style de musique qu'on pratique, si tu te limites à la Belgique, tu es mort.

D'abord, vous avez été signés par Ván Records, en Allemagne.

Corvus : Oui. C'était un bon choix, à l'époque, parce que les sorties de ce label correspondaient à ce qu'on proposait. Ils ont eu du flair pour trouver le bon groupe au bon moment. Ce qui nous a permis de jouer en Autriche, Allemagne, Lituanie, Islande, Angleterre, France, Pologne, Roumanie, République tchèque. En Wallonie, ça ne sert pas à grand-chose parce que, culturellement, ce n'est pas une région axée sur le métal. La Flandre comprend mieux ce style.

Et maintenant, vous êtes justement sur un label flamand : Consouling Sounds... Et vous ne passez plus par une agence de booking?

Corvus : Non, on n'a plus d'agence de booking. C'est plus simple, on n'a pas besoin d'intermédiaire. On dispose des adresses e-mail, tout simplement. En plus, on ne cherche pas à décrocher cent dates par an. Ça dévaluerait la musique.

Et, en plus, vous avez tous un boulot.

Corvus : Et on milite dans d'autres groupes aussi.

Votre but n'est pas de devenir un supergroupe qui se produit dans tous les festivals black metal du monde.

Corvus : C'est une question de choix. Certains cherchent à en faire leur métier. Dès lors, ils acceptent des compromis. En gros, ils deviennent des petites putes. Ils ne travaillent plus pour eux, mais pour un label ou une agence de booking. Leur musique devient automatiquement dénaturée. Et ils le savent. C'est un sacrifice qu'ils acceptent de faire.

Ils vendent leur âme.

Corvus : J'essaie de ne pas trop juger, même si j'ai prononcé le mot ‘pute’. À la limite, j'ai plus de respect pour une pute que pour des musiciens qui vendent complètement leur âme. Nous, notre objectif, c'est de réaliser des albums de qualité, qu'on pourra encore écouter avec fierté dans 10 ou 20 ans.

Avoir des occupations et un métier stable vous donne plus de liberté pour créer la musique que vous voulez vraiment faire.

Corvus : Il n'y a pas de secret. On enregistre quand on veut. On dispose de notre ‘Home Studio’. Ce qui explique pourquoi on n'a pas besoin de budget, non plus, pour enregistrer. Et on n’est pas obligés de se taper des centaines de concerts pour rembourser les frais liés à la production des disques.

On rappelle en passant le nom des autres membres du groupe. A côté de vous, on a déjà parlé de Marc, alias Mongolito, mais qui maintenant signe sous son véritable nom, Marc De Backer.

Shazzula : On n'oublie pas la basse et la batterie, qui constituent, quand même, des éléments capitaux. A la batterie, c'est Bram.

Corvus : Bram Moerenhout.

Et à la basse, un petit nouveau. Esteban ?

Corvus : Oui. Parce que, notre ancien bassiste, qui était présent depuis le début de notre histoire, John, était au bout du rouleau, tant physiquement que mentalement. Et Esteban, c'est un gars que l'on connaissait sans vraiment le connaître. Il assistait à nos concerts.

C'était un fan ?

Oui, un fan, mais un fan critique aussi. Ça, c'est chouette. S'il n'aime pas quelque chose, il le dit. Il a du caractère. En plus, il est jeune. Il a 33 ans et il y a des années qu'il milite au sein de formations et qu'il organise des concerts. Et c'est un bassiste très doué. Il se sert uniquement de ses doigts. Il refuse d'utiliser un onglet. Il joue même de la guitare. Et c'est aussi un bon chanteur.

Shazzula : Il développe également d'autres projets musicaux.

Corvus : Il a aussi beaucoup enregistré en compagnie de Déhà. Ce qui explique pourquoi c’est le premier nom qui nous est venu à l’esprit lorsqu’on a dû dégoter un remplaçant, en urgence. On savait aussi qu'au niveau humain, ça allait 'matcher'. Il s'y connaît en doom, en stoner, en ambient, en black metal. Et quand on lui a proposé de nous rejoindre, il a dit 'oui' directement, et avec enthousiasme.

Quelque part, il redonne du sang neuf à votre collectif ?

Corvus : Oui, il nous a réveillés, clairement, parce que pour lui, tout est important. Ce n'est pas qu'on était blasé après 10 ans, mais on avait pris des habitudes, c'est normal. Et il y a une lassitude qui s'était installée.

Shazzula : Et comme il connaissait déjà bien le groupe et les morceaux, il s'est intégré très facilement. Dès la première répétition, il était déjà parfaitement en place. C'est un truc que je n'avais jamais vu auparavant.

Et donc toi, Sharon, qu'est-ce que tu as pensé du nouvel elpee ? Est-ce que ta contribution a évolué par rapport aux précédents ?

Shazzula : Il y a toujours une évolution. Cet album-là, pour moi, a été comme un renouveau parce que j'en avais un peu marre... Je le dis franchement, j'en avais un peu assez de jouer toujours les mêmes compos. Donc, je suis très contente de ce nouvel album, qui regorge de titres qui 'pètent'. Et même le morceau en français (NDR : “Décharné”) me plaît beaucoup, même si normalement, je ne suis pas trop branchée musique française.

En outre, c'est un morceau qui est le plus en vue. C'est carrément un 'hit'.

Shazzula : Oui, c'est une introduction à l'album. Le message principal est carrément 'antireligion', avec les croix renversées.

Et où en sont tes activités de réalisatrice de documentaires ?

Shazzula : Je n'ai pas pu terminer la trilogie “The Spirits Trilogy”, à cause d’un problème de budget. Mais ce n'est pas grave ; je suis encore jeune. J'ai encore toute la vie pour la terminer.

Tu avais achevé le thème consacré à la Mongolie, si je me souviens bien ?

Shazzula : La Mongolie et l'Islande. Il me reste le Mexique et l'Ecosse à faire. Mais bon, ce n'est pas le sujet... (rires)

C'est aussi un sujet qui m'intéresse...

Shazzula : Tu avais même participé à un de mes tournages (rires).

Oui, c'est exact ! Tu sais, je vois un lien entre tout ça. Dans tes documentaires, tu parles de chamanisme et perso, j’estime que Wolvennest est très chamanique.

Shazzula : Oui, je vois ce que tu veux dire.

Tu mets la musique à fond dans ton casque. Tu prends n'importe quoi avant. Et tu pars dans un 'trip', carrément... un trip chamanique. Pas uniquement psychédélique. C'est un trip qui va dans tes tripes...

Shazzula : Ah oui, c'est pas mal, ça.

Dans le sens où tu en ressors différent. Ce n'est pas uniquement de la musique, c'est aussi du 'healing', comme une purification, une guérison.

Shazzula : Oui, il y a des gens qui me donnent leur ressenti et ça va souvent dans ce sens-là. D'une façon générale, je pense que tous nos albums sont des trips. Dans celui-ci, il y a même des parties qui sont dansantes, figure-toi. J'adore cette nouvelle énergie.

Corvus : J'ai remarqué que Sharon s'est beaucoup amusée pendant les sessions d’enregistrements.

Shazzula : Ces nouveaux morceaux m'ont communiqué de la joie. Et je pense que ce sont vraiment des hits. Perso, c'est ainsi que je le ressens et je m'amuse beaucoup à les interpréter sur scène. Et je vois bien que les gens s'amusent aussi. Ce que j'aime bien dans le dernier album, c'est Hekte Zaren. Elle a vraiment une aura particulière.

Corvus : On l'avait invitée à venir jouer au Botanique pour le 'release' mais cela n'a pas pu se réaliser.

C'est dommage, j'aurais adoré la voir chanter. Merci à vous deux pour cette interview !

Corvus : Elle sera présente lors de notre concert en Pologne mais on espère bien pouvoir l'inviter bientôt dans nos régions...


Pour écouter la version audio de cette conversation, rendez-vous sur les pages de l'émission de radio WAVES :

-             mixcloud ici

-             radio panik

Pour écouter “Décharné”, c'est ici.

Pour acheter l'album “Procession”, c’est

Pour plus d’infos, voir la page ‘Artistes’ en cliquant sur Wolvennest, en vert, dans le cadre ‘Informations complémentaires, ci-dessous.

(Crédit photo : Void Revelations)

Julien Fillion

Pour moi, le jazz, c’est la liberté.

Après avoir gravé un elpee éponyme, en 2021, Julien Fillion a sorti, en 2024, le single « Sahara », une pièce colorée aux multiples inspirations musicales, et « Ego », un EP de 5 titres sur le label Costume Records, Sur ce dernier, il plonge dans sa psyché et explore ses doutes et ses angoisses. Il compose de façon intuitive et arrive à créer des arrangements riches qui naissent d'une profonde introspection. Chaque instrument est une couleur, chaque note une réponse aux questions pour lesquelles les mots ne suffisent pas. Nous avons assisté au set ‘live’ de Fifty Lab Festival à Bruxelles et avons été très impressionnés par sa performance. Nous avions écrit à ce sujet : ‘Une improvisation multicolore. Tout le monde est encouragé, le son est ludique et les limites sont repoussées. Il s'ensuit un chaos instrumental, mais qui ne dégénère pas en bouillie. Les accroches musicales embellissent le tout. Distribuer des stimuli, monter en puissance vers un climax surnaturel et repousser les limites, voilà ce que fait Julien Fillion en permanence. Quelle montagne russe jazzy !’ (À lire ou relire ici)

Dans la foulée, nous avons eu une agréable conversation avec Julien...

Julien, pour briser la glace, une question classique : parlez-nous un peu plus de vous.

Je suis musicien et compositeur basé à Montréal, au Québec. Plus je vieillis, plus je me considère comme un multi-instrumentiste, car je jongle entre plusieurs instruments depuis quelques années, même si le principal reste le saxophone. Je collabore autant sur la scène pop que dans le milieu du jazz.

Qui vous a le plus influencé ?

Impossible de répondre à cette question (rires) ! J’ai l’impression de changer d’avis tous les six mois. Je dirais que mes influences viennent autant de mes professeur·e·s, de mes collègues, que d’artistes reconnus.

Votre premier album est sorti en 2021. Quelles ont été les réactions et vous ont-elles ouvert certaines portes ?

Toujours difficile à dire… mais oui, je crois que ça m’a ouvert des portes. C’était comme mettre un pied dans le monde de la création artistique, pas seulement dans celui de musicien accompagnateur. Au-delà des réactions du public, la vraie différence s’est opérée à l’intérieur : réaliser un premier album m’a donné confiance dans ma créativité et, rien que ça a changé ma vie.

Dans votre biographie, on parle de profonde introspection et de doutes au sujet de votre deuxième long playing. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Lorsque l’idée d’un second album m’a traversé l’esprit, pour la première fois, je me posais vraiment des questions sur ce que je voulais raconter. Le premier est souvent plus naïf, spontané, un mélange d’envies. Pour le deuxième, le processus a été beaucoup plus complexe : introspection, remise en question, recherche d’une vraie ‘voix’. Le timing n’aidait pas non plus, car je vivais beaucoup de choses sur le plan personnel. Me retrouver face à moi-même dans cette période a parfois été ardu.

A l’issue de votre prestation Fifty Lab Festival à Bruxelles, j’ai écrit, dans la review : ‘Ce que vous proposez relève du jazz ou est-ce tiré par les cheveux ?"

Pour certains, c’est du jazz sans hésiter. Personnellement, je considère ma musique comme de la musique instrumentale avant tout. Ensuite, c’est le public qui choisit l’étiquette — c’est lui qui a le contrôle (rires) !

Que signifie ‘ jazz’ pour vous en tant que musicien ?

Pour moi, le jazz, c’est la liberté. Freedom.

Les deux batteurs ont marqué les esprits, durant le show. Comment les avez-vous dénichés et quelle importance ont-ils ?

Ce sont des amis de longue date. C’est un privilège énorme de faire de la musique avec eux.

‘Un chaos instrumental qui ne dégénère jamais en bouillie’. Est-ce délibéré ?

Totalement réfléchi. On a travaillé chaque détail pour que, même dans les moments de gros ‘build-ups’, on ne tombe jamais dans le chaos sonore. L’objectif : garder le public embarqué du début à la fin.

Sur disque, tout semble plus ordonné. Est-ce aussi une volonté ?

Oui. Sur album, tout est forcément plus travaillé : la performance est captée, mixée, contrôlée. En live, j’adore aller ailleurs, pousser l’énergie beaucoup plus loin.

Comment avez-vous vécu votre passage à Bruxelles et les réactions ?

J’ai adoré jouer à Bruxelles et j’espère vraiment pouvoir revenir bientôt. Les réactions ont été très positives. Je ne suis pas resté longtemps, mais les gens que j’ai croisés semblaient avoir apprécié le projet.

Tu n’as pas chômé pour concocter « Ego.alt ». Quelle est la grande différence ?

« Ego.alt » constitue la version ‘live session’ filmée de « Ego » C’est un second souffle : plus brut, plus organique. Et le film réalisé par Marc-André Dupaul est sublime.

Et il y a aussi un nouveau single, « Soda ». Il recèle une histoire ?

C’est mon ami Daoud, un super trompettiste français, qui m’a invité sur sa compo. Tout le mérite lui revient ! J’ai eu l’immense privilège de pouvoir jouer sur ce morceau.

On sent une soif de progression dans ta musique. Quelle est la prochaine étape ?

Je suis encore au début du chemin. L’objectif est clair : tourner le plus possible à l’international. Avec mon équipe, on travaille d’arrache-pied pour multiplier les opportunités et faire rayonner le projet.

2025, une année décisive ?

2025 a été vraiment une belle année. J’aurais aimé un peu plus de dates de concerts, mais je suis satisfait du chemin parcouru.

Quels sont vos projets pour la suite ?

En 2026, je recommence à composer pour sortir un nouvel album en 2027 — et probablement en lui consacrant un nouveau film pour l’accompagner.

Avez-vous un objectif précis à long terme ?

D’ici cinq ans, j’aimerais pouvoir me focaliser uniquement sur la musique. J’adore accompagner des artistes au Québec, mais mon rêve d’enfant est de travailler à temps plein sur mon propre projet. Et j’ai la conviction que c’est possible… ?

(Photo : Jonathan Arseneau)

Zinno

Quel est ton nom ? Zinno, avec deux ‘n’ comme dans Jannin et Zinneke…

Nous vous l'avions annoncé en avant-première il y a un mois : Zinno fête les 40 ans de “What's Your Name ?”, ce hit international qui avait squatté les ondes en 1985. Il était l'œuvre du duo formé par Frédéric Jannin (Snuls, Bowling Balls, Germain et Nous) et le regretté Jean-Pierre Hautier (RTBF). Pour célébrer cet événement, Fred Jannin s'associe à son collègue des Snuls, Kris Debusscher, un des membres historiques d'Allez Allez, autre groupe culte de la scène belge des années '80. Souvenez-vous des hits “She's Stirring Up”, “Allez Allez” et “African Queen”. Olivier Gosseries, le DJ et producteur bruxellois bien connu (Mirano, Who's Who's, TomorrowLand, ...), est aussi de la partie en tant que coproducteur et directeur artistique.

Les compères annoncent la sortie d'un vinyle 'collector' en tirage ultra-limité, “Allez Zinno”, qui proposera :

-          les titres originaux “What's Your Name” (Zinno) et “African Queen” (Allez Allez) en versions originales et en versions remastérisées ;

-          des remix / reworks inédits des 2 titres par Fred et Kris, ainsi que par Serge Raemackers, un des producteurs les plus en vue de la période 'new-beat' ;

-          en bonus, une version ‘club mix’ de “Get Up and Boogie” par Olivier Gosseries.

Musiczine a eu le privilège de rencontrer les initiateurs du projet. Le lieu de rendez-vous : le studio Streambox, où Fred et Kris travaillent. Étaient également présents, Pascal Wyns, directeur du studio et Jules Jannin, alias G Zul, DJ et producteur, le rejeton de Fred. 

Fred, peux-tu nous raconter l'histoire de “What's Your Name” ? Technologiquement, le morceau était quand même très novateur, entre autres, à cause de l'utilisation d'un nouvel instrument révolutionnaire, le Fairlight ?

Fred Jannin : En effet ! Il faut savoir que j'ai toujours été amoureux des gadgets. Et, en 85, Dan Lacksman, de Telex, m'a appris qu'il avait fait l'acquisition d'un Fairlight. Je me rappelle ce moment, dans son studio, à la rue de Moorslede. Il était appuyé contre la cheminée et essayait de m'expliquer comment fonctionne cet appareil. Il prétendait que la musique électronique allait être balayée par le 'sampling'. C'était un peu comme un Mellotron, mais ce n'étaient pas des bandes magnétiques, c'était numérique. Le sampler permettait de capturer des sons extérieurs et de les jouer sur le clavier. Une perspective qui a évidemment éveillé ma curiosité.

C'était un des premiers Fairlight en Belgique, si je me souviens bien ?

Fred Jannin : C'était le premier, je crois.

Et alors, vous avez samplé des extraits d'un film de James Bond ?

Fred Jannin : En fait, on était en train de manger une glace chez Zizi en '85, Jean-Pierre Hautier et moi, et on s'est dit ‘Tiens, ce serait marrant d'aller faire un morceau de musique chez Dan puisqu'il a cette nouvelle machine’. Et il se fait que notre ami Marc Moulin, également de Telex, était occupé à lancer un nouveau label de musique de danse appelé Magic Records. On s'est dit ‘On va faire un maxi chez Dan pour Magic’. Et comme Jean-Pierre est fan de James Bond, on a imaginé un morceau qui évoquerait l'univers des agents secrets. On a donc samplé des répliques de Sean Connery.

Des extraits de ‘Dr. No’ ?

Fred Jannin : Oui, principalement, mais je ne suis pas sûr.

Et pourquoi ce nom : ‘Zinno’ ?

Fred Jannin : Nous étions fumeurs de cigares. Et le prénom de Davidoff, le créateur de la marque iconique, c'est Zino. On a mis deux ‘n’, comme dans ‘Jannin’.

Il y a aussi une allusion à Zinneke ?

Fred Jannin : Oui, sans doute, inconsciemment. Il y a aussi les 'Zinnottes'. Quand on a dû engager des danseuses pour faire les prestations à la télé et on les a appelées les 'Zinnottes'.
Kris Debusscher : (il chante ‘Who are you What’s your name ?’) Il y a six notes. Ça fait Zinnottes (rires) !

Autre question : Quid des droits d'auteur de James Bond ?

Fred Jannin : C'est une très, très bonne question. Par exemple, rien que pour l'intro, on cède une partie des droits à un certain Monty Norman, celui qui a composé ce thème pour le film.

Et pas à John Barry ?

Fred Jannin : Pas à John Barry, parce que les harmonies de John Barry sont un peu plus discutables. Comme le disait Gainsbourg dans “Le Poinçonneur des Lilas”, on trouve déjà la montée chromatique emblématique de la musique de James Bond. Et ce qui est marrant, c'est qu'on a eu des réunions à la SABAM, la société qui gère les droits d'auteur, où Jacques Mercier nous défendait par rapport à toutes ces questions de droits. Et un gars de la SABAM nous a dit ‘Si jamais il y a vraiment des problèmes par rapport au sampling de la voix de Sean Connery, vous n'avez qu'à dire que vous avez appelé André Lamy et qu'il l'a imité...’ (rires)
Kris Debusscher : C'est pour ça qu'il a l'accent belge !

C'est vrai que, quand c'est une parodie, bizarrement, il n'y a plus de droits d'auteur.

Fred Jannin : On aurait pu aussi dire ‘Ça existait déjà James Bond ? On ne savait pas du tout...’

Et alors, autre aveu, tu as fait ton 'coming out' par rapport à “19”.

Fred Jannin : Oui, évidemment, il y avait Paul Hardcastle et son hit “19”. Ce serait mentir de dire qu'on n'avait pas entendu ce tube-là.
Olivier Gosseries : La différence, il faut le souligner, c'est que le hit de Zinno a été un tube dans les boîtes. On n'a jamais dansé sur “19”. Cependant, dans toutes les discothèques, les gens dansaient sur Zinno. En plus, “What's Your Name ?” est un morceau marqueur, puisqu'il préfigure la new-beat, qui émergera deux ans plus tard. On y trouve les codes ; le sampling, la musique électronique et le second degré, l'humour.

Et comment est née l'idée de sortir ce vinyle pour les 40 ans ?

Fred Jannin : C'est un projet musical qui est né ici, d'ailleurs, au studio Streambox. C'est Olivier qui a eu l'idée de départ.
Olivier Gosseries : Et c'est Pascal qui a eu l'idée du crossover impliquant Allez Allez. Si on fait un vinyle, autant célébrer un autre groupe culte de chez nous.
Fred Jannin : On s'est rendu compte, par le plus grand des hasards, qu'Allez Allez commence par A, alors que Zinno commence par Z, et que de A à Z, ça marchait bien. Et Kris a proposé que je lui passe les pistes de “What's Your Name ?” pour qu'il puisse élaborer sa propre version. Je lui ai dit ‘OK, fieu, mais alors, tu me passes les pistes de, par exemple, “African Queen”’.
Kris Debusscher :
Pendant tout un temps, on s'est échangé des mix en se faisant du 'teasing'. Genre ‘Ecoute ma version, elle est meilleure que l'originale !’
Fred Jannin :
Pour les oreilles pointues qui nous lisent, il y a un truc un peu anecdotique, mais un peu marrant, c'est que la version de Zinno de “African Queen” est, d'une certaine manière, un hommage aux Bowling Balls, vu que la ligne de basse, c'est… (il chante). Et c'est un riff qui vient de “You don't know”, des Bowling Balls.

Vous vous êtes amusés à puiser dans des références communes...

Kris Debusscher : Oui, on s’est vraiment éclatés à mélanger nos univers.
Fred Jannin : Pendant 48 heures, j’ai vraiment cru que l’inspiration divine m’avait frappé, tellement ça coulait de source !

Et c'est une version très dansante ! Car la danse est un plaisir...

Fred Jannin : Et doit le rester (rires) !

Notons aussi que, sur le nouvel album, il y a aussi une version de Zinno fournie par un maître de la new beat.

Fred Jannin : Notre ami Serge.

Serge Ramaekers, qui, pour rappel...

Olivier Gosseries : Est le maître incontesté du mouvement New Beat, celui qui a produit les plus gros tubes. Il a fait les Confetti's, The Maxx. Il a remixé “Marina”, le tube italien. Et, en 1989, Zinno a eu la bonne idée de demander à Ramaekers de réaliser un remix.

On va maintenant passer au deuxième volet de cette nouvelle production, la partie Allez Allez. Kris, tu es membre fondateur du groupe. Peux-tu nous en rappeler l'historique ?

Kris Debusscher : Au début, il y a eu les Mad Virgins, qui étaient un des premiers groupes punk. Qui sont devenus les Mad V. et ensuite, le groupe Marine, plus orienté funk, au sein duquel on trouvait Marc Desmare et Nico Fransolet. On était sur le label Les Disques du Crépuscule. On a fait deux singles, dont le premier s'appelait “Life in Reverse”. Il a été numéro un dans les 'Indie charts' en Angleterre. C'est quand même pas mal. Et puis, comme ça marchait, on est partis à Londres et on a enregistré pour l'émission de John Peel.

Le légendaire John Peel !

Kris Debusscher : La légende disait que ceux qui passaient par les John Peel Sessions exploseraient et seraient des stars pendant des décennies. Tu imagines ! Tu as 20 ans et tu prends ça dans la gueule. Mais on était jeunes et cons, malheureusement ou heureusement. Je me suis disputé avec Marc Desmare, qui, lui, a continué Marine, et le reste de l'équipe a changé de nom et s'est appelé Allez Allez.

Il y avait la chanteuse Sarah Osborne ?

Kris Debusscher : Il y avait Sarah, oui.

Sarah était d'origine anglaise ?

Kris Debusscher : Oui. Elle était londonienne. On l'avait rencontrée lors d'un concert de Marine, à l'Alka-Selzer, je m'en souviens maintenant. Elle avait un groupe dont le nom m'échappe, et on est devenu amis. Elle nous a rejoints dans Allez Allez. Puis, on est partis en Angleterre. Et, à nouveau, on a fait les John Peel Sessions. Puis, on est revenu à Bruxelles et c'est là que ça a explosé très vite et très fort.

Et dans le nouvel album, il y a une version plus moderne de “African Queen” ?

Kris Debusscher : C'est la version de 2019, à laquelle Marka a également participé.

Rappelons que Marka, pour ceux qui ne connaissent pas...

Fred Jannin : C'est par le papa de... (rires)
Kris Debusscher : Franchement, moi, j'adore ce remix de 2019. Il est très solaire. Pour moi, qui travaille dans la pub, c'est la bande-son parfaite, par exemple, pour une campagne estivale de Gini.

Le côté funk d'Allez Allez a-t-il été inspiré par des groupes comme Gang of Four ou A Certain Ratio ?

Kris Debusscher : Non, je n'aime pas du tout ces groupes-là. Ils étaient trop sombres. Et comme j'étais passé du punk au funk, tout ce qui était sombre, il ne m'en fallait pas.

Je trouve que Sarah évoquait à la fois Grace Jones et Anne Clark.

Kris Debusscher : Oui, tout à fait. D'autant plus que la chanson “African Queen” est dédiée à Grace Jones. On adorait cette chanteuse. Visuellement et graphiquement, c'était terrible, grâce à Jean-Paul Goude. Et elle avait une voix incroyable. Avant de percer, en 1977, elle avait même sorti, de manière tout à fait inattendue, “La Vie En Rose” en mode disco, qui a été un tube mondial.

Qu'as-tu fait après Allez Allez ?

Kris Debusscher : Je suis devenu réalisateur de films publicitaires. J'ai mis la musique un petit peu de côté.

C'est marrant, tu es donc devenu membre de Jodisque et Jodisque (rires) ?

Kris Debusscher : Eh oui !

Mon épisode préféré des Snuls, c'était celui de Jodisque & Jodisque à propos de la campagne pour Monsieur Fourtenaer.

Kris Debusscher : Oui, il était bien celui-là. Et en flamand, comment on fait (rires) ?
Olivier Gosseries : Fourt, alors !
Kris Debusscher : Ce n'était pas de la fiction, c'était un documentaire. Je le sais, je suis dedans depuis 30 ans !

Et le troisième artisan de ce nouveau disque, c'est toi, Olivier. Comment as-tu eu l'idée de célébrer cet anniversaire ?

Olivier Gosseries : Depuis 1985, année de sortie de “What's Your Name ?”, je suis un fan absolu de Zinno. D'ailleurs, le single est le premier disque que j'ai joué en soirée.

Ah bon ? C'est un scoop !

Olivier Gosseries : Oui, c'était pour les 20 ans de ma sœur, devant une centaine de jeunes.

Et aujourd'hui, sur l'album, tu as produit une reprise d'un autre titre de Zinno, sorti en 1987...

Olivier Gosseries : Oui, j'ai retravaillé “Get Up And Boogie”, un titre qui est à l'origine de Silver Convention, un groupe disco allemand des années 70.
Fred Jannin : Jean-Pierre Hautier adorait “Get Up And Boogie”. C'est lui qui avait proposé de faire cette reprise.
Olivier Gosseries : Et, sur la pochette, il y avait une photo de Jean-Pierre et de Fred qui était très...
Fred Jannin : Très pixelisée, parce que je venais de faire l'acquisition d'un petit ordinateur Philips MSX. Il y avait moyen de  triturer des images. Ça prenait des heures. Et donc, j'ai fait une photo de l'écran pour la pochette de “Get Up And Boogie”.
Olivier Gosseries : Pour réaliser mon remix, je suis parti dans un délire complètement différent du Zinno original. J'ai fait un club-mix électro.

Il y a un côté carrément 'house'.

Olivier Gosseries : Oui ! Je l'ai déjà joué en DJ-set et ça passe crème, comme disent les jeunes ! J’éprouve beaucoup de plaisir à faire ça.

Et donc, le disque est une co-production de vous quatre ?

Olivier Gosseries : Oui, c'est un vrai travail d'équipe, dans lequel Pascal (NDR : Pascal Wyns) joue également un rôle important.

Et la 'release party' du disque aura lieu aux Jeux d'Hiver, la boîte bien connue, au Bois de la Cambre.

Olivier Gosseries : Oui ! Ce sera le samedi 25 octobre, à partir de 19h30.

Olivier, tu seras évidemment aux platines...

Olivier Gosseries : Je ne serai pas seul, puisque G Zul m'accompagnera. Mais il y aura aussi So’Lex et ALXS. Dans mon DJ-set, je remonterai le temps, en commençant par 1980, l'année des débuts d'Allez-Allez, jusqu'à aujourd'hui. Évidemment, il y aura plusieurs morceaux d'Allez-Allez et de Zinno. On pourra découvrir les nouvelles versions en 'live', sur le dance floor. On verra donc comment les gens réagissent. Ça va être assez excitant. Et puis, si vous achetez le vinyle, qui sera normalement disponible ce jour-là, vous pourrez le faire dédicacer par les artistes. C'est quand même pas mal.

Et toi, Jules, tu as aussi réalisé une version propre de “What's Your Name ?”

Jules Jannin (G Zul) : Oui, mais elle est plus, je dirais, ‘à ma sauce’.

Dans quel style ?

Jules Jannin (G Zul) : Moi, je m'inspire surtout de groupes électro dans le genre de Daft Punk, Chemical Brothers, ... Donc dans un style peut-être un peu plus commercial, plus années 90, techno, un peu plus rentre-dedans, on va dire.

Et ce track sera disponible comme bonus sur les plateformes, c'est ça ?

Fred Jannin : Tout à fait.

Olivier Gosseries : J'ai une question pour le jeune Jules. Quel regard portes-tu, justement, sur Zinno, sur l'œuvre de ton père ? Tu trouves que ça a bien vieilli, que ça sonne quand même moderne ?
Jules Jannin (G Zul) : Evidemment, je n'ai pas une vision très objective. C'est quand même mon père et il est doué dans énormément de domaines. Il y a la musique, mais il y a aussi la BD, la comédie, etc.
Fred Jannin : Et je fais aussi un très bon pain de viande (rires).
Jules Jannin (G Zul) : Perso, j'avais une vision de Zinno comme d'un morceau qui avait eu un succès mondial assez dingue, même au Japon ! Mon père m'a vite remis les pieds sur terre par rapport à ça.
Olivier Gosseries : Ça, c'est parce que Fred est très modeste. En fait, je me souviens, il n'y avait pas un endroit où on n'entendait pas Zinno. C'était incontournable...
Fred Jannin : Oui, en 85, c'était spectaculaire. Un exemple : Franquin et Delporte étaient à Cannes. Delporte m'appelle en disant... ‘On entre dans un magasin, on entend Zinno, on écoute la radio, on entend Zinno’.

Le titre a aussi marché en Allemagne et en Suède ?

Fred Jannin : L'Allemagne, la Scandinavie, l'Italie, un peu l'Angleterre.
Olivier Gosseries : Ça s'appelle un tube international.
Fred Jannin : Pas les États-Unis, malheureusement.

Et l'enregistrement a été réalisé au studio de Dan Lacksman ?

Fred Jannin : Chez Dan Lacksman, avec son Fairlight et son ‘multipistes’. Et puis on s'est dit ‘On va faire les chœurs nous-mêmes’. Mais Marc Moulin a suggéré de louer des voix professionnelles. Et c'est comme ça que Maurane et B.J. Scott sont devenues les choristes officielles de Zinno.

Et d'un point de vue financier, si ce n'est pas indiscret, ça a rapporté gros ?

Fred Jannin : En fait, on a perdu beaucoup d'argent. Parce qu'on s'est fait arnaquer par un monsieur qui s'est avéré être un escroc. Mais ça, c'est une autre histoire. Ce n'était évidemment pas Marc Moulin.

Parlons un peu des Bowling Balls, un autre projet légendaire auquel tu as participé...

Fred Jannin : Et là, on rebobine encore de quelques années... On est en 1980.

C'était, à l'origine, une blague, dans une BD ?

Fred Jannin : Oui ! Thierry Culliford et moi, on faisait “Germain et Nous”. Et comme ça parlait d'une bande d'adolescents, on s'est dit ‘Ce serait drôle d'inventer un groupe, dont un des ados serait fan’. Le premier nom, le plus ridicule, qu'on a trouvé, c'était ‘les Bowling Balls’. Un an après, le rédac' chef de Spirou, Alain De Kuyssche, nous a dit ‘Ce serait drôle de faire comme si ce groupe existait vraiment, de faire des fausses pochettes, des fausses interviews’. Donc, on a fait comme si les Bowling Balls existaient. Et puis, on a été plus loin dans le canular et on a sorti un premier 45 tours chez EMI.

Et dans le groupe, il y avait Bert Bertrand.

Fred Jannin : Bert Bertrand et Thierry Culliford.

Bert Bertrand, qui était aussi un enfant de...

Fred Jannin : Le fils d'Yvan Delporte. Absolument.

Si on ajoute Thierry, le fils de Peyo, le monde de la BD est donc présent à tous les niveaux !

Fred Jannin : En l'occurrence, oui, certainement. Et le quatrième Bowling Ball, c'était Fernand (NDR : de son vrai nom Christian Lanckvrind), qui était un peu comme le Ringo des Beatles...

Ringo, qui fait d'ailleurs une très bonne langue de bœuf (rires).

Fred Jannin : Excellente, et une très bonne sauce madère ! Lui, il était sympathique, mais les autres, c'était... des cons (rires) !
Et donc, en 79, on sort “God Save the Night Fever”, qui est un mélange de disco et de punk, comme son titre l'indique. A l'époque, c'était totalement impensable de mélanger le disco et le punk. Mais nous, ça nous faisait marrer.

Et après, il y a eu “You Don't Know What It's Like To Be Alone In The House” ?

Fred Jannin : En fait, on s'est pris au jeu et on a fait “Visco Video”. On voulait appeler ça “Disco Video”, mais il y avait déjà le hit de Telex, “Moskow Diskow”. Donc, c'est devenu “Visco Video”. Et les gars de Telex ont trouvé que c'était vraiment bien. On était fiers parce qu'on était adoubés par notre groupe fétiche. Ensuite, on a fait “You Don't Know What It's Like To Be Alone In The House”, qui a eu un succès local quand même assez important. Et cette fois, ce n'était plus pour rigoler, ce n'était plus de la parodie.
Kris Debusscher : Tu ne parles pas de mon titre préféré, “The Boys” ?
Fred Jannin : “The Boys”, oui ! Ça, c'était après. L'idée, c'était de faire “The Boys” d'un côté et puis “The Girls” de l'autre, la même chanson, mais mixée différemment. Et c'est Marc Moulin qui a réalisé la production de la face B.

Le groupe s'est arrêté au moment où Bert nous a quittés ?

Fred Jannin : Bert nous a quittés en plein milieu de la production de l'album. J'avais sur les bars une douzaine de chansons en studio et j'attendais que Bert revienne. En fait, il s'était cassé à Bora-Bora. Après Bert Bertrand et les Bowling Balls, Bora-Bora ! Et ensuite, il s'est retrouvé à New York.

Et il a mis fin à ses jours.

Fred Jannin : Et encore aujourd'hui, je trouve que ce n'était pas une bonne idée.

Non, ce n'est jamais une bonne idée, je crois. Avant de clôturer, j'insiste pour évoquer brièvement ton projet ‘Timeless Mess’.

Fred Jannin : Ça, c'est gentil !

Je suis fan de cet album, que j'ai découvert il y a peu. Il m'a complètement scotché car j'adore tout ce qui est jazz-rock et prog-rock. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Fred Jannin : J'avais une série de morceaux, que j'avais accumulés au fil des ans. Certains dataient de 40 ans. Un 'mish-mash' de trucs qui trainaient dans mes tiroirs depuis longtemps. Finalement, j'ai décidé de les finaliser, grâce à l'aide de Nicolas Vandooren et Nicolas Fiszman. Et pour le titre de l'album, j'ai demandé à une IA et elle a trouvé le mot “palimpseste”, qui est devenu le titre d'un des morceaux et, ensuite “Timeless Mess”, le titre de l'album.

J'aime beaucoup le titre dédié à Pink Floyd, “Flamand Rose”, un joli clin d'œil vu que Pink Floyd ne signifie bien sûr pas ‘flamand rose’, mais bien...

Fred Jannin : Euh. Je ne sais plus.

Ce sont deux noms de bluesmen. Pink et Floyd. (NDLR : Pink Anderson et Floyd Council).

Fred Jannin : Roger Pink et Albert Floyd sont sur un bateau... (rires)

Merci beaucoup pour cette interview !

Fred Jannin : C'était un grand plaisir.

 

Pour plus d'infos sur la soirée aux Jeux d'Hiver le 25 octobre, c'est ici.

Pour précommander l'album “Allez Zinno”, envoyez un email à Olivier Gosseries : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

Pour commander l'album “Timess Mess” de Fred Jannin, c'est .

La version audio de cette interview a été diffusée par l'émission de radio “WAVES” sur Radio Vibration et Radio Panik. Pour réécouter le podcast, c'est ici

 

Tropical Fuck Storm

Le chaos organisé…

Écrit par

Quatuor australien majoritairement féminin, très potes avec leurs prolixes compatriotes de King Gizzard and the Lizard Wizard, Tropical Fuck Storm est moins fécond. Et pour cause, « Fairyland Codex » constitue ‘seulement son cinquième opus en neuf ans d'existence.

Un disque au sein duquel figurent les ingrédients typiques de son maelstrom musical - indie rock, punk, reggae, jazz et blues - qui semble, pour la circonstance, naviguer dans l’œil plus calme du cyclone. Un elpee ‘presque’ apaisé donc, au chaos apparemment plus structuré, dont nous parle le seul membre masculin : le guitariste et chanteur Gareth Liddiard.

Qu’évoque la chanson « Joe Meek Will Inherit The Earth » dont le refrain est ‘Charity Begins At Home’ ?

Ce titre possède des références bibliques, à l’Apocalypse, au Livre de la Révélation, à l’agneau aux sept yeux et sept cornes…

Tout le monde manifeste aujourd’hui, que ce soit le 6 janvier en Amérique dans le cas de la droite extrême, voire des ‘black blocs’, pour la gauche radicale, toujours dans une atmosphère apocalyptique. Tous se comportent comme des moines-guerriers, prêts à combattre. 

Cette chanson proclame que le chemin vers l’enfer est pavé de bonnes intentions, chacun défendant une vision utopique de la société, à partir d’un point de vue particulier…

Mais, finalement, nous avons juste tenté d’écrire une chanson qui ressemble au « Smooth Operator » de Sade. Y a-t-il un meilleur sujet pour se référer à l’apocalypse (rires… jaunes) ?

Quelle est la signification de « Dunning Kruger’s Loser Cruiser », single qui figure sur cet elpee ?

‘A loser cruiser’, c'est un mot d'argot australien pour désigner un bus... C'est une supplique pour se procurer un peu de solitude, dans une société où désormais tout est public dans l'existence.

Votre portefeuille est sur votre téléphone, tout comme votre identité. Le monde vous scrute. Cette chanson exprime le souhait d'être oublié, ce qui est désormais un luxe. Juste être un ‘non-existant’ et ne pas être jugé.

Être ‘down under’ vous permet-il d’accomplir des acte renversés et renversants, lorsqu’on a la tête en bas (head over heels) ?

(Il rit) Oui, jusqu'à un certain point. Il existe une excellente citation de Tom Waits relative à la création musicale. Il recommande à peu près ceci : ‘Ce que tu fais doit être unique et, pour y parvenir, apprends d'abord à voler. Ensuite, apprends à voler à l'envers !’

Notre musique sonne un peu comme celle de Tom Waits ou Captain Beefheart, voire, dans un autre style comme celle des B-52's.

Par ailleurs, vu que nous vivons en Australie, nous sommes éloignés de tout. A Bruxelles ou Paris, vous êtes dans le monde, contrairement à nous. Nous n'allions pas assister aux concerts der Stan Getz, des Rolling Stones, des Beatles ou du Led Zeppelin...

Nous ne nous nourrissons de rien et sommes forcés de nous alimenter nous-mêmes. On peut se sentir frustrés d'être ainsi éloigné de tout ; puis, dépasser son désespoir en réalisant que l'on peut tout se permettre, y compris les approches musicales les plus extravagantes...

Ce que vous proposez est une sorte de chaos organisé ?

Le meilleur des chaos, parce que nous le plaçons dans une structure, comme on insère une photo dans un cadre. Nous mettons ce chaos au milieu du rythme de la charpente d'une chanson pop. Elle se transforme en quelque chose d’intéressant, intégrant de la folie et du... chaos. De la même manière que Sade peut adopter des airs suaves comme « Smooth Operator » ... (rires)

Vous paraissez obsédé par Sade.

Nous l'étions en enregistrant ce dernier album, ce qui était assez amusant. Sade est tellement attirante... Il est difficile de l'être à ce point.

Vous pouvez interviewer un large éventail de groupes ou d'artistes, ils seront tous d'accord sur ce point. Si vous interrogez Slash ou d'autres musiciens du style, ils vous répondront à quel point il est difficile d'être extrêmement heavy. Mais ils seront unanimes pour affirmer qu'il est pratiquement impossible d'être aussi attirante que Sade, de l'être à un point qui conduit à un art raffiné.

Plus sérieusement, le cancer du sein de Fiona Kitschin, bassiste et cofondatrice du groupe, a-t-il eu un impact sur votre musique ?

Oui. Si nous avions été plus jeunes, nous l'aurions évoqué dans nos chansons. Mais nous nous sommes retrouvés dans l'urgence ; nous avons pris beaucoup de temps pour nous occuper de Fiona, de son traitement. Et le temps est l'essence même, puisqu'il n'est pas infini.

C'était vraiment chiant, parce que nous sortions à peine de la pandémie. Nous avions ce nouveau projet Tropical Fuck Storm dans lequel nous voulions totalement nous impliquer, tourner après la COVID, profiter du bon temps... Bref, être actifs !

Le cancer de Fiona se déclenche et soudain, nous sommes de retour à la case départ. Et bien entendu, cette tumeur se révèle d'un autre calibre que cette grippe, même si elle était sévère.

Cette maladie a affecté notre production, depuis que nous avions vraiment goûté le moment de jouer en groupe.

Ce nouvel album est d'ailleurs moins foutraque et complexe, plus direct, parce que nous voulions juste prendre nos instruments et profiter d'être tous ensemble. Nous souhaitions donner l'impression d'être en live... prouver que nous étions en vie.

Tropical Fuck Storm est composé de trois filles et un garçon. Qu’est-ce que ça change ?

C'est différent. Les filles sont différentes des garçons dans la manière dont elles communiquent leurs émotions. Elles les affrontent et les expriment plus franchement ; ils les abordent indirectement. Ce qui ne signifie pas que la communication directe et émotionnelle féminine pacifie tout.

D'autre part, les femmes sentent différemment et meilleur que les hommes... mais se droguent autant qu'eux (rires).

Les filles sont de même tout aussi amusantes que les garçons. Leur humour est un peu différent. L’humour des hommes se pratique aux dépens des autres. Pas forcément celui des femmes. Ce qui ne les empêche pas d'être drôles.

Par ailleurs, les filles sortent autant que les mecs...

Finalement, elles sont tout aussi épuisantes et ont autant de mauvaises habitudes... Par exemple, lorsqu'il est préférable d’aller se coucher parce qu'il y a un concert le lendemain, les filles restent debout jusque 4h du mat' à boire et fumer.

Bref, elles sont différentes, mais, au bout du compte... c'est la même chose (rires) !

Tropical Fuck Storm : album « Fairyland Codex » (Fire Records), paru ce 20/06/2025

En concert

Reflektor (Liège) - 4 septembre

Wintercircus (Gand) – 6 septembre

 

Ykons

Il faut instaurer des quotas…

Écrit par

Alors que la Ville de Soignies met traditionnellement à l’honneur le dernier samedi du mois d’août en organisant son festival gratuit et pluridisciplinaire ‘Août en Eclat ‘, le centre historique de la cité millénaire fondée au VIIème siècle par Vincent Madelgaire (Saint Vincent) accueillait ce 7juin, veille de la Pentecôte, une salve d’artistes de renom, tels que Mentissa, Ykons, DJ Daddy K et l'Orchestre Zénith.

Côté pile, une festivité bon enfant, mais côté face, une météo capricieuse et des trombes d’eau à décourager les plus téméraires, alors que le soleil a laissé apparaître ses plus beaux rayons durant quelques semaines consécutives. Quel dommage !

Avant qu'Ykons ne grimpe sur scène, son leader emblématique Renaud Godart a accordé, pour Musiczine, une interview passionnante, humaniste et jouissive. Des superlatifs qui s’accordent bien au dernier né, « Cloud Nine », un disque qui regorge d’accords pop, qui ne sont pas sans rappeler les heures de gloire de Coldplay et Imagine Dragons.

Un entretien serein où l’on alterne le chaud et le froid en traitant de sujets d’actualité. Il sera question de musique et de quête de dépassement de soi. Sans oublier la médiocrité et la dangerosité des réseaux sociaux, Tribunal du Peuple contemporain, où les bien-pensants et pseudo-philosophes, s’épanchent courageusement de manière totalement anonyme derrière un clavier, portant ici et là, des accusations et jugements éhontés sur ce jeune malheureux garçon de 11 ans, prénommé Fabian, percuté par un véhicule de police dans le parc Elisabeth alors que la vie commençait juste à lui tendre les bras. Il n’avait que 11 ans…

Après avoir connu un succès presque inattendu en gravant « Sequoia Tree » et un premier album en 2019, baptisé « Reflectied », vous avez sorti un nouvel elpee, « Cloud Nine », qui fait la part belle à une production nettement plus aboutie. Le produit est digne des plus grands professionnels. Pourtant, vous avez tous un travail alimentaire. Pourquoi, en Belgique, l’artiste éprouve toutes les difficultés du monde à vivre de sa passion ?

C’est une vaste question ! Il y a 2 axes de réponse. En ce qui me concerne, je n'éprouverais aucune difficulté à vivre de ma passion. Nous avons fait le choix de ne pas prendre de statut d'artiste. Nous étions pourtant dans les critères pour l’adopter. Nous n’avons pas voulu lâcher notre métier. J’insiste sur le fait que ce choix ne se résume pas purement au côté financier. Il est aussi physique, inscrit dans nos tripes. Je souhaitais rester dans le monde de l’enseignement. Cette manière de procéder nous permet d’avoir davantage de liberté. La pression de devoir rentrer de l’argent dans un projet musical se fait moins sentir. Cela nous permet également de nous investir, non seulement dans la production des chansons, mais aussi dans le show. Nous nous sommes entourés d’une ASBL professionnelle et d’une maison d’édition. Les quatre musiciens autour du projet et originaires du plateau de Herve ne sont pas des professionnels en tant que tels. Le seul à revêtir ce qualificatif est Louis, le préposé à la batterie, notre musicien additionnel. Très franchement, nous n’avons aucune amertume par rapport à cette situation. Je pourrais un jour arrêter mon métier de professeur, mais je ne suis pas convaincu que je franchirai le pas. La musique est un milieu où il faut prendre les souvenirs et le bon temps tant qu’il est possible de le faire. Nous avons de la chance et nous en sommes tous conscients.

Le second axe sur lequel j’insisterais est plutôt géographique. La Belgique est un pays excessivement compliqué en termes de défense des artistes, vu son petit territoire, d’une part, mais aussi parce qu’il est partagé entre deux cultures différentes. Les Francophones défendent énormément la francophonie, surtout de la France d’ailleurs. Ykons a pris le parti de chanter dans la langue de Shakespeare et les radios Wallonie-Bruxelles sont moins enclines à passer des artistes anglophones. Pour y parvenir, la solution serait d’imposer des quotas comme au Québec, par exemple. Nous y avons des amis qui restent convaincus que si nous devions nous exporter, nous serions considérés comme professionnels de la chanson. Là-bas, les quotas sont fixés à 30% d’artistes québécois sur les radios locales.

Le nouveau long playing est construit autour de Julien Joris et Benoît Leclercq, le duo pop Delta. Un choix plutôt iconoclaste sachant que la signature Ykons est assez éloignée de la chanson française qui a propulsé Delta sur le devant de la scène. Quelles sont les raisons de ce choix ?

A chaque nouvelle sortie, nous travaillons jusqu’à atteindre la perfection. Depuis maintenant trois albums, nous avons des producteurs spécifiques afin d’obtenir la couleur que nous recherchons. Pour cet opus, nous avons réalisé un test avec Delta, comme auprès d’autres producteurs d’ailleurs, et cela s’est très rapidement avéré d’une fluidité exceptionnelle.

Le groupe s’est dissout aujourd’hui, chacun menant sa barque de manière individuelle. Le binôme a eu cette faculté de se mettre au service de la formation et de sa direction. Je pense que tous deux possèdent encore cette capacité. Les influences d'Ykons et de Delta convergent. Ils sont très anglophones dans ce qu’ils écoutent. Ce qui nous a donc beaucoup aidé. Il faut savoir que lorsque nous arrivons en studio, on amène toujours ce que l’on appelle dans le jargon, un titre de direction. Ce qui permet de se fixer une ligne artistique. Cette collaboration a été formidable, nous parlions le même langage musical. L’album a été bouclé en moins de 10 mois, ce qui est assez rapide, sachant que nous ne nous voyions qu’une seule fois semaine, voire deux fois par mois lorsque nous le pouvions. Un bonheur absolu que de travailler en compagnie de Ben et Jul.

Souvent les artistes construisent leurs chansons à partir d’une colonne vertébrale, d’une thématique centrale. Ici, les sujets touchent au quotidien…

Nous voulions que cet album soit construit autour des sentiments et ce qui fait que nous sommes des êtres humains.

A t’entendre, on sent le travail d’introspection du gars qui traverse la quarantaine…

Exactement, c'est parfaitement ça ! A quarante ans, tu te rends compte qu'il y a des choses à côté desquelles tu es passé et si tu le pouvais, tu agirais différemment. Et à contrario, il y a des choses sur lesquelles tu as bien fait de mordre dedans, de pleurer à chaudes larmes ou encore, de dire aux gens un ‘je t’aime’, au bon moment. Ce sont des phases que nous avons tous explorées. Nous avons connu des séparations, pire encore des deuils dans nos familles. Mais aussi, de très beaux événements. Nos émotions ont donc été à la fois très diverses et antinomiques. Il fallait que nous puissions les exorciser à travers des chansons. Je pense notamment à « The Last Call », une compo dans laquelle on dit au revoir aux personnes que l’on a aimées et que l’on a perdues, que ce soit sur le plan amical ou amoureux. C’est un disque porteur d’espoir aussi, à l’instar de titres comme « New State of Mine » ou encore « Open Eyes » qui plébiscitent l’amitié sur ce qu’elle a de plus beau.

« The Last Call » justement est un plaidoyer pour ‘faire tomber les masques’ et (re)devenir soi-même. Avoir une opinion ou un talent expose énormément aujourd’hui. Il en faut du courage pour cesser de se fondre dans la vindicte bien-pensante et (re)devenir singulier ?

Cette chanson incite à se regarder tel que l’on est, peu importe comment les autres vous perçoivent. Il faut y voir une notion plus large, de l’humiliation des enfants au sein des établissements scolaires au danger des réseaux sociaux. Ce sont des thématiques qui résonnent en nous différemment, une fois devenu parents.

« New State of Mind » évoque le regard que l’on porte autour de soi. Quel est ton sentiment personnel sur le sujet ? Comment perçois-tu le monde qui t’entoure ?

Très franchement, je suis anxieux, inquiet et désabusé à la fois, de la déshumanisation du monde actuel. Et la direction prise par la société mondiale me fait excessivement peur. On finit par ne plus être humain et on pense uniquement en termes de sécurité et de bien-être individuel. On réfléchit à court terme, on consomme de manière frénétique et on crache son venin à tire-larigot. Il y a à peine quelques jours encore, un gamin de 11 ans est mort pour avoir circulé sur une trottinette. Et une frange de la population se demande encore aujourd’hui si le geste de ce garçon était ou non fondé. Non, je suis désolé, un gamin ne doit pas mourir pas à 11 ans, peu importe la raison, peu importe le pourquoi.

Les réseaux sociaux et médias finissent par nous faire porter des œillères. Ça me fait vraiment flipper. J’ai moi-même des enfants et je crains de perdre ce côté humain. Très honnêtement, je ne crois pas qu’on l’on aurait eu ce genre de considération, il y a encore seulement quinze ans d’ici. On se serait probablement offusqué. Aujourd’hui, on finit par faire croire que ce garçon est fautif parce qu’il ne s’est pas arrêté en voyant arriver la voiture de la police. Mais, c’est juste un gamin, putain. Il a pris peur à la vue des uniformes. Qui n’a pas fait de conneries étant plus jeunes ? Je trafiquais ma mobylette, sans que mes parents ne le sachent. Ce n’était pas leur faute, uniquement la mienne. Je suis désolé, mais on ne meurt pas pour ça ! Je le redis haut et fort on ne meurt pas pour ça ! Et je n'arrive pas à comprendre comment certains peuvent encore essayer de placer cet événement dans un contexte. Il n’y a pas de contexte ! Un gosse est mort, point barre !

Je suis d’accord avec toi, les réseaux sociaux sont maintenant devenus le Tribunal du Peuple. Tu abordes cette thématique dans « Dirty Lies ». Pourtant, si un groupe souhaite devenir médiatiquement plus présent, il doit notamment utiliser ces canaux. Comment abordes-tu cette nouvelle politique face au danger qu’elle représente ?

La critique ne nous effraie pas. Nous ne sommes pas des vedettes, juste des mecs qui aiment faire de la musique. Si certains nous suivent et aiment notre production, pour d’autres, nous sommes d’illustres inconnus. Notre statut actuel nous convient donc parfaitement. Pour ce qui concerne les réseaux sociaux en particulier, nous avons décidé de n’être que ce que nous sommes en vrai. Si des gens s’amusent à critiquer nos choix, je n’en ai rien à secouer. Libre à chacun de faire ce qu’il veut. Les gens n’apprécient pas ma casquette où mon corps parce que je réfute la culture du ‘body summer’, je m’en fous. Et si la critique ne touche pas un choix précis, ça me touche encore moins. Si tu ne nous aimes pas, crache ton venin, on ne te prendra pas en considération. On ne s’intéressera qu’aux personnes qui nous veulent du bien. Enfin, pour ceux qui portent des critiques sur notre travail tout en nous souhaitant du bien, nous les écouterons. Il faut être attentif aux messages qu’ils nous transmettent.

On sent chez vous une certaine filiation avec le meilleur des hymnes pop rock anglo-saxons. De qui Ykons pourrait être est le digne successeur ?

Je ne pense pas que l’on puisse se targuer d’être le digne successeur de qui que ce soit. Nous n’avons pas le feu sacré pour, de toute façon. On ne réinvente pas la musique et nous n’avons d’ailleurs pas cette prétention. Cependant, nous avons toujours mis un point d’honneur à donner le meilleur de nous-mêmes. Tu sais, je ne suis pas anglophone. Mais j’ai fait tout ce qui était possible pour m’améliorer. Nous voulions que les gens aient la sensation que nous ne sommes pas un groupe belge. Parmi les groupes qui nous fascinent, je citerais Coldplay, Imagine Dragons ou encore The Boxer Rebellion. On cherche à aller aussi loin que possible dans le travail du son, des textes et des valeurs véhiculées. C’est la culture du groupe.

Demain 8 juin, vous vous produirez au sein de l’hémicycle du Cirque Royal de Bruxelles, une sacrée consécration. On est loin de vos premières répétitions. Quel regard portes-tu sur ton parcours et celui d'Ykons ?

Nous avons toujours rêvé de jouer en acoustique au milieu du public. Nous attendions juste le moment idéal pour nous faire plaisir. Et demain, ce sera chose faite ! Confidence pour confidence, je vais préparer une surprise, y compris pour les membres du groupe. Gratte en main, je vais retracer, au travers d’une chanson, toutes les étapes importantes depuis la formation en 2009, date clé où l’envie de faire de la musique s’est fait sentir. Les moments magiques, mais aussi compliqués, seront passés en revue. Au Cirque Royal, point d’orgue de cette belle histoire.

La botte secrète d'Ykons reste la scène. Les concerts sont toujours énergiques, théâtralisés, stylisés.  Est-ce que cet opus a-t-il été taillé spécifiquement pour le live ?

Avant de s’intituler Ykons, nous avions enregistré un album où nous utilisions nos chansons live et les enregistrions telles quelles. Nous avons été très déçus du résultat. Que pouvions-nous apporter de plus en live, compte tenu du fait qu’il s’agissait déjà de version ‘concert’ ?

Nous devions apprendre de nos erreurs. Aujourd’hui, les morceaux sont écrits de manière à pouvoir les adapter au mieux pour le live. L’idée est que l’auditeur puisse trouver cette sensation de plénitude lorsqu’il est seul chez lui dans son canapé à écouter Spotify. Et lorsque nous nous produisons en concert, l’auditeur doit pouvoir venir écouter autre chose qu’un disque. Il faut du spectacle. Les groupes qui nous ont marqué ont travaillé de cette manière. Personnellement, je ne vais pas assister à un concert pour entendre à l’identique ce qui sur trouve sur le disque et dans des conditions d’écoute plus difficiles. J’aime lorsque l’artiste prend des risques. Il s’agit de la culture que nous nous efforçons de suivre depuis « Reflected », notre premier album studio.

Je me souviens spécifiquement du set lors du festival ‘Les Gens d’Ere’ en 2024, contrarié par des problèmes techniques auxquels artistes, techniciens et public ont dû faire face. Pourtant, ce concert d’Ykons restera, à mon sens, l’un des meilleurs, la fluidité s’avérant, de plus en plus, une des forces vives du groupe. Quels souvenirs en gardes-tu ?

C’est un peu technique. Il y a des liaisons entre les tables de retour et les tables de façade. On utilise une RJ45. Les tables utilisées sur le site supportaient une RJ45 de 90 mètres. Et là, on a utilisé une RJ45 de 100 mètres avec un raccord de 20 mètres. Il y avait donc au total 120 mètres, soit 30 mètres de trop. Conséquence, il y avait des pertes de sons dans la façade. Personnellement, j’aime ce genre de défi.

Confidence pour confidence, je ne vous ai pas trouvé particulièrement stressé par la situation…

Il m’en faut beaucoup pour m’ébranler. Ce comportement doit venir de mon passé de DJ que j’ai exercé durant des années. Je devais aller au contact du public. Lors de ce concert, il était de mon devoir de faire vivre au public un aussi bon moment que celui que je vivais. C'était une expérience sympa en tout cas.

La Ville de Soignies a la particularité d’offrir un festival gratuit fin août baptisé ‘Août en Eclat’ qui dépend essentiellement des subsides alloués au Centre culturel notamment. Qu’on le veuille ou non, la culture est politique. Pourtant, les artistes dénoncent depuis toujours les injustices, les abus de pouvoir et les dérives d’un système dont il profite. Comment réconcilier les attentes du monde culturel au sens large et celles du politique ?

Le politique doit comprendre que les artistes ont besoin d'exister, notamment par la défense dans les médias en général et en radio en particulier. Il faudrait davantage de visibilité sur les médias de grande envergure comme la RTBF, là où on devient forcément bankable (qui rapporte de l'argent). Les organisateurs éprouvent aujourd’hui toutes les difficultés du monde à mettre sur pied quoi que ce soit. Certains festivals font faillite parce qu’ils proposent notamment des artistes français aux cachets mirobolants, les artistes belges sont pourtant moins onéreux. Nous avons réalisé un record aux Francofolies de Spa l’année dernière. Nous avons joué devant un parterre de plus de 20 000 festivaliers. Pascal Obispo et Patrick Bruel, qui ont suivi, en ont drainé près de la moitié seulement. Notre cachet était pourtant 10 fois moindre que ces deux artistes, ce qui est tout à fait normal. Nous n’avons pas la même carrière que ces monstres sacrés de la chanson française. Mais peu importe, nous étions dans l’arène d’un festival qui nous a vu grandir. On a fait un ‘game’ de fou et les gens en ont pris plein la tronche, c’est ce qui compte le plus. On a prouvé ce jour-là que les petits Belges pouvaient sortir du lot. Dire que le pays regorge de talents qui restent souvent dans l’ombre, la politique se résumant à programmer uniquement les artistes issus des majors. Je reste convaincu que pour contrer ce phénomène, il faut instaurer des quotas.

Si « Sequoia Tree » vous a propulsé dans les charts, cette chanson a aussi servi d’emblème au personnel hospitalier lors de la pandémie, dans une nouvelle version acoustique, accompagné d'un clip tourné au sein du CHR de Verviers. Alors que la situation du secteur hospitalier n’a pas évolué d’un iota depuis, voire s’est dégradée, l’engouement à leur encontre a cessé tant au niveau de la population que vis-à-vis des artistes engagés. Comment expliquer cette défection ?

Tu es vachement bien renseigné ! Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un désintérêt. Les gens baignent dans des tracas au quotidien. Tout le monde est aujourd’hui acculé. Durant les 30 glorieuses, la plupart des travailleurs étaient pénards en assurant leur petit boulot.

Les ouvriers possédaient une maison, une voiture et partaient en vacances. La donne est très différente maintenant. Il y a aujourd’hui une sorte de repli. On oublie que les gens sont là et qu’ils exercent un travail de fou. La solidarité s’est manifestée essentiellement lors des deux premières vagues de la pandémie COVID. Quand la troisième vague est arrivée, on sentait déjà que ça partait en sucette. Et puis, lors de la quatrième, le mode open-bar était activé, personne n’en pouvait plus. Je crois que le peuple a développé cette capacité d’oubli. Je suis concerné à titre personnel, mon épouse étant infirmière. Lorsque nous étions tous chez nous, nous n’avions que cette problématique pour centre d’intérêt. Depuis, la vie a repris son petit bonhomme de chemin, chacun devant gérer des dizaines de problèmes différents. Les gens s’énervent, crient, s’engueulent, mais j’ai l’impression que cette énergie n’est pas toujours dirigée à bon escient. L’humain est ainsi fait. Si je devais faire un constat, je dirais que nous devenons de moins en moins humains et de plus en plus égoïstes. Je ne suis pas certain que l’on puisse encore se battre les uns pour les autres. Ça me désole. Vraiment.

Vous êtes originaires du pays de Herve, une ville francophone de Belgique située en Région wallonne, dans la province de Liège. La Ville de Liège s’est portée candidate au Réseau des Villes Créatives de l’UNESCO, dans le domaine de la musique. Soutenue par plusieurs acteurs culturels, cette démarche fait suite aux travaux du GRE-Liège et à la feuille de route ‘Liège, cap 2030 !’ qui identifie l'opportunité de référencer positivement la cité en obtenant des labels de reconnaissance dans des domaines d'excellence. Quel est ton propos sur la question ?

Je trouve cette démarche extraordinaire ! Enfin ! La culture est omniprésente en Belgique, mais la Ville de Liège jouit d’un vivier important. Et j’insiste sur la sémantique, la culture ne s’arrêtant pas à la musique. Nous avons cette possibilité de travailler en collaboration avec des artistes incroyables, qu'ils soient plasticiens, dans le monde du théâtre, dans le monde des marionnettes, de l'animation, de la création ou encore du graphisme. C’est hallucinant. On n’a même pas besoin de sortir de notre patelin pour dénicher des partenaires. A titre anecdotique, on a tourné nos premiers clips dans les fagnes avec des mecs qui venaient de notre village. Lorsque la chanson « Redlight », a été traduite en vidéo, certains l’ont diffusée en Suède car ils imaginaient qu’il s’agissait d’un clip suédois. Nous avons collaboré avec Noir Artist ou encore Harry Fayt, qui jouissent d’une aura internationale. La Ville de Liège n’a pas à rougir de son ouverture sur le monde. Il existe une appétence de la culture inscrite à même le sol. Je crois que le côté ramassé et industriel y est pour quelque chose. Les gens sont dans le gris et pour sortir de cette grisaille, ils sont obligés de ramener de la couleur. Tu sais que même Benoit Poelvoorde, pourtant namurois, disait à propos de Liège : ‘Tu arrives à Liège, après un quart d'heure, t’as 4 copains’.

Le peuple est connu pour être sympa. Mais évidemment, il y a quelques cons, sinon ce serait vraiment ‘the place to be’. Et nous sommes d’autant plus fiers que nous sommes originaires du plateau de Herve, un endroit qui compte plus de vaches que d'habitants. Il y a une lumière un peu différente.

Un long playing est en préparation et devrait voir le jour fin 2026. En exclusivité, pourrais-tu m’en toucher un mot ?

Incroyable, d’où détiens-tu cette information ? Tes renseignements sont exacts ! Depuis la sortie de « Cloud Nine », nous n’avons jamais cessé d’écrire. Dès qu’on le pouvait, nous nous réunissions à quatre, autour d’instruments. Et on s’est vite rendu compte, il y a environ deux mois, que nous avions suffisamment de matière que pour sortir un nouvel album. Il aura une couleur encore particulière. On va tester des styles différents. C’est la première fois que nous nous permettons ce genre d’écart par rapport à la ligne de conduite originelle d’Ykons. Nous avons déjà contacté d’autres artistes, dont Ozya. Nous avons un excellent feeling, nous sommes devenus amoureux l’un de l’autre en quelque sorte. Après l’Eurovision, elle sera connue mondialement. Nous sommes aussi en contact avec Saule pour une compo en français. J’ignore encore quelle sera la couleur finale de l’album et s’il y aura une ou plusieurs chansons en français, mais nous mettons un point d’orgue à ce qu’il garde les sonorité d’Ykons. Quoi qu’il en soit, ce ne sera que du bonheur. On va pouvoir retourner en studio calmement et prendre le temps. Nous disposons de 27 chansons. Certaines sont parfois dans un état très épuré guitare-voix. Et si à ce stade, si elle est accrocheuse, c’est qu’elle a du potentiel.

Mais, dis-moi, avec autant de matière première, vous pourriez vous permettre de sortir un double disque ?

Oui, on pourrait. Mais pour concrétiser un tel projet, il faudrait des finances et comme nous en parlions justement quelques minutes plus tôt, nous sommes en Belgique, il faut rester pragmatique.

 

 

Lemon Straw

Quel est le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles aux artistes ?

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Originaire de Frameries, près de Mons, Giani Sabia a travaillé cinq ans en usine avant de tout quitter pour s'installer en Angleterre, puis aux États-Unis. C'est là qu'il a commencé à composer et à écrire ses premières chansons. De retour en Belgique, il a fondé le groupe Lemon Straw (NDR : le patronyme se réfère à la paille (straw) qu’il servait aux clients à Londres & Lemon, petit clin d’œil à Lennon (John Lennon)). Giani travaillait pour une femme à New York juste à côté d’où il vivait etá où il a été Assassiné. A son retour, avec Boris Iori et Renaud Lhoes le groupe sort son premier Ep autoproduit, en 2007, et a préféré prendre son temps pour composer et se produire sur de petites scènes en Belgique francophone. Depuis, Lemon Straw a sorti quatre albums studio, dont le dernier, « Jump », est paru en Février 2025.

Avant son concert accordé au Zik-Zak d’Ittre, Giani a accordé une interview à Musiczine.

Quel est le line up du groupe aujourd’hui ?

Boris se charge de la lap steel et de l’harmonica, Grégory Chainis de la basse et Martin Moreau de la batterie. J’écris, compose et me consacre à la guitare et au piano.

La formation actuelle existe depuis maintenant sept ans. Il y a eu des portes qui se sont ouvertes ou fermées, des coups de gueule, des changements de musiciens, mais globalement, le line-up est stable depuis 2018 et l’énergie qui circule entre notre nous est très cool. Voilà un peu pour l'équipe.

Le quatrième opus est considéré, en général, comme celui de la maturité. C’est le cas de « Jump », paru en Février. Tu confirmes ?

Oui, c’est vrai qu’on dit souvent du quatrième album, c’est celui de la maturité… Mais perso je crois que chaque album est un peu celui de la maturité, parce que tu évolues tout le temps. Chaque année, tu prends de l’âge, tu vois les choses différemment, tu t’assagis - enfin normalement - et tu te remets en question.

Je ne dirais pas que « Jump », c’est ‘l’album de la maturité’, mais plutôt qu’il fait un pas dans cette direction. Disons qu’il est moins immature. Je ne prétends pas être super mature aujourd’hui, mais j’apprends tous les jours. 

Il symbolise ce processus : sortir de sa zone de confort, faire des choix, renoncer à certaines choses, aller vers l’inconnu… Se mettre un peu en danger, mais avec l’idée d’évoluer, de passer à une autre étape.

Chaque chanson raconte une petite histoire. Tu en avais causé lors de ton showcase, à Silly, chez Charles. Peux-tu nous en dire davantage ?

Ouais, écoute, tu veux que j'en choisisse une en particulier ? « Mystery train » évoque la fin d'une ancienne relation. Il y a toujours une victime quand l’un des deux part. Si vous n’êtes pas d’accord tous les deux, l’autre se sent toujours comme victime. Tu peux avoir l’impression que, même si tu expliques tes arguments, ce n’est pas réciproque. Et puis un jour, tu rencontres quelqu’un de totalement différent, qui t’ouvre au monde d’une autre manière.

Au début, tu ne comprends pas trop ce qu’elle te dit, parce que tu sors de ta zone de confort. Mais plus le temps passe - et c’est ça qu’on retrouve dans cette chanson - plus tu te rends compte que tu es dans un wagon où tu rencontres des gens qui changent complètement ta destination.

Le trajet que tu avais prévu au départ, le billet que tu avais acheté pour aller quelque part, et bien tu réalises que ce n’est pas du tout là que tu vas finir. Et ce qui est beau, c’est ça : c’est la richesse de ces rencontres, de ces personnes plus ouvertes que toi, qui te transforment. C’est un des thèmes abordés dans les paroles…

Une autre évoque le film ‘Dont Look up’ avec Leonardo Di Caprio au sujet d’une comète qui va détruire la terre, C’est tellement intéressant que j’ai eu envie d’écrire. 

Et qu’est-ce que je pourrais dire d’autre ? Alors, j’ai aussi écrit « Home », en hommage à la musique, pour ce qu’elle nous apporte en tant que musiciens, pour l’émotion qu’elle nous procure.

« Broken Window », c’est une chanson sur le temps, sur l’importance du temps. Elle m’a été inspirée par un pote qui possède une Rolex, mais qui n’a jamais le temps. Donc je me suis dit : à quoi bon avoir une Rolex si tu n’as jamais le temps ?

Quelle est l’influence des Beatles sur ta musique ?

Les Beatles, à la base, sont dans mon ADN. Mais pour la musique, je suis incapable d’expliquer pourquoi tel groupe ou artiste m’a influencé. Parce que tout se mélange, même inconsciemment. J’adore Led Zeppelin. Je ne suis pas un grand guitariste, mais il m’a beaucoup marqué. Les Beatles, c’est le groupe que je respecte le plus. J’aime beaucoup The Police, aussi. Les formations britanniques, en général, dont Radiohead et Oasis. J’apprécie beaucoup la touche mélodique ‘oasisienne’. La pop et le folk, en général. Et puis Fontaine DC, Mais aussi ces bands et ces artistes qui affichaient un côté kitsch, au cours des 80s, comme Rick Astley ou a-ah. C’est un peu varié.

Qu’est-ce que tu écoutes aujourd’hui ?

Pour l’instant, un peu Elton John, le Smile de Thom Yorke. L’album est super ! IDLES également. C’est Greg qui m’en a parlé. Et bien sûr, Fontaine DC. Je découvre aussi des artistes, parfois, à la télévision, parce qu’il n’y a pas forcément tout le monde (NDR : sur les plateformes) mais j’écoute en tout cas, enfin j’essaie d’écouter. J’ai mes phases : il y a des moments où je n’écoute pas de musique, et puis des moments où j’écoute plein de trucs. J’ai des amis qui me conseillent aussi.

As-tu l’intention de tourner à l’étranger ? Et notamment en Europe ?

Perso, j’aimerais bien, parce qu’on est bien écouté en Europe, même aux States, en streaming, sur Spotify. Mais après, c’est toujours le même problème : tu peux te produire en Europe, dans un club, devant une centaine de personnes, ce qui est déjà cool. Mais il faut que ce soit rentable, et que tu fasses plusieurs dates à la suite. Tu peux monter sur scène devant 100 spectateurs, mais ce n’est pas toujours très rentable pour l’organisateur aussi. 

Les subsides en Wallonie, c’est vraiment la mort. C’est zéro. Hormis la WBI, un organisme international qui fait bien son job, franchement, quel est le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles aux artistes pop ? Je cherche encore. 

À l'heure actuelle, est-ce que tu vis entièrement ta musique ?

Oui, depuis 4 ans, J’en vis, et comme je suis producteur, auteur, compositeur, j’ai des droits : le droit de producteur, mes droits d’édition… On n’est plus hébergés par un label aujourd’hui. Donc j’ai un peu toutes les casquettes, mais j’ai aussi pris les risques. En outre, j’ai un statut d’artiste.

Ouais, ce n’est pas évident. Je trouve que le statut d’artiste a été correctement établi. 

Giani le Borain de Frameries qui s’est expatrié aux États-Unis… Pas déçu de ton séjour ? Tu as tout quitté pour essayer autre chose ? 

Ouais, au départ, c’était surtout pour rencontrer un nouveau monde, apprendre la langue. En même temps, c’est l’histoire de ma vie, c’est ce qui m’inspire : essayer toujours d’avancer, de changer les choses, de découvrir de nouveaux univers, d’évoluer pour, un jour, arriver à être vraiment soi-même, à s’accomplir pleinement.

Mais c’est vrai qu’à l’époque, je m’étais fixé le défi de partir avec 1 700 euros. Trois mois. À New York, tu ne tiens pas un mois, mais je m’étais dit que je devais tenter l’expérience. Et j’ai presque réussi.

Mogwai

La plupart de la musique écossaise provient de Glasgow…

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La plupart de la musique écossaise provient de Glasgow…

Onzième album pour les Ecossais de Mogwai qui démontrent que leur univers musical est toujours en pleine expansion...

Fondée en 1995, Mogwai est une formation écossaise dont la musique largement instrumentale n’est pas aussi planante que celle de Tangerine Dream, mais s’inscrit plutôt dans la veine pulsante d'un Godspeed You! Black Emperor. Paru en janvier dernier, son nouvel opus, « The Bad Fire » (qui désigne l'enfer en argot écossais) est découpé en dix morceaux, dont quatre chantés (très bien d’ailleurs) aux univers contrastés. Un onzième opus qui démontre que son univers musical est toujours en pleine expansion ; mais aussi rend hommage au shoegazing de Ride et au vocoder, justifie l'indépendance de l'Ecosse et reconnaît l’influence de… la cornemuse… 

Le chanteur/guitariste Stuart Braithwaite s’explique…

Pourquoi entend-t-on un cri à la fin de « Lion Rumpus » ?

C'est Dominic, le bassiste, qui gueule parce qu'il a commis une erreur. Finalement, John Congleton, le producteur, l'a conservé et nous estimions plutôt comique de laisser ce cri sur le disque. Néanmoins, nous n’attribuons pas de titres aux morceaux tant que l'album n'est pas terminé. Bref, il n'a rien à voir avec un rugissement malgré son titre, « Lion Rumpus ».

L'humour est-il un élément important pour vous ?

Nous aimons nous amuser et c'est peut-être la seule façon d'exprimer notre joie à travers notre musique qui est plutôt sérieuse. Mais en fait, nous sommes plutôt stupides et nous aimons bien faire les idiots (rires).

« Fanzine Made of Flesh », par exemple, est empreint de surréalisme…

Oui, c'est ridicule et la réponse l’est tout autant. En fait, ça nous plait tout simplement. Au fil des années, certaines de nos compositions, et surtout les plus émouvantes, affichent des titres les plus stupides.

Lorsque vous composez des chansons qui impliquent des voix, la méthode est-elle différente des instrumentaux ?

Je suppose que vous pensez à l’utilisation de la voix comme un instrument ? La structure du morceau est plus définie parce que certains mots sont utilisés à des endroits précis. La démarche est donc différente.

Sur la première plage, « God Gets You Back », les parties vocales évoquent le shoegazing de Ride.

C'est un compliment. Nous sommes très fans de ce groupe. C'est en fait Barry qui chante sur ce morceau. Lorsque nous nous rendons, en voiture, aux répétitions, nous chantons souvent en écoutant les albums de Ride.

« Fanzine Made of Flesh » est-il une sorte d'hommage au vocodeur ?

Oui. À l'origine, c'était censé être une voix normale, mais le résultat ne se révélait pas très convaincant. Depuis notre troisième album, nous avons toujours aimé utiliser le vocodeur, car il figurait sur certains de mes disques préférés. C'est une bonne façon d’établir le lien entre une émotion humaine et une autre synthétique ou synthétisée.

Et quelles sont vos références en matière d'utilisation du vocodeur ?

Kraftwerk, évidemment, tous les disques électro, genre Cybertron, même Neil Young sur l'album « Trans » en 1983 ; et bien entendu le « O superman » de Laurie Anderson qui reste un classique dans son utilisation du vocoder.

L'un de vos principaux traits distinctifs de vos compos est l'utilisation du crescendo....

Oui, c'est moins systématique désormais, mais c'est vraiment l'une des caractéristiques de notre musique. Nous avons toujours souhaité insuffler une dynamique. Nous avons grandi en écoutant Nirvana et les Pixies qui ont toujours été importants pour nous. Et puis d'autres artistes au fil des années dont la musique était vraiment similaire, comme Gorecki, Mahler ou Godspeed You! Black Emperor.

Lorsqu’on est musicien écossais, les cornemuses sont-elles une source d'inspiration ?

(Il rit). Probablement de manière subliminale, notamment dans le son drone (bourdon) de « Hammer Room ». Vous savez, j’imagine que la principale caractéristique de la cornemuse est d'être constituée de bourdons, d’un chalumeau mélodique et d'autres monodiques. Et lorsque je songe à la musique de bourdons, je pense plus au Velvet Underground qu'à Spacemen 3. Mais si j'aime en particulier le Velvet, c'est peut-être parce que plus jeune, j'y entendais de la cornemuse.

Quels sont, selon vous, les points communs entre tous les groupes écossais, hormis la nationalité ?

Il existe, dans la musique écossaise, un esprit d'indépendance et une attitude anticonformiste. Musicalement, c'est très diversifié. Beaucoup de musiciens écossais bâtissent des univers sonores totalement différents. On rencontre énormément de bonne musique pour un si petit pays.

Donc entre vous et, par exemple, Primal Scream et Franz Ferdinand, le point commun serait l'esprit ?

Tout à fait. Franz Ferdinand, ce sont des amis proches. Ils font certainement de la musique pour les mêmes raisons. Tout comme Primal Scream, The Jesus and Mary Chain, Cocteau Twins ou Boards of Canada... il y a beaucoup de très bonne musique écossaise.

Vous êtes originaires de Glasgow. Cette ville est-elle la capitale de la musique écossaise ?

Oui, c'est la plus grande ville d'Ecosse ! On y recense davantage de musiciens, de salles de concerts.

D’excellents musiciens vivent dans d'autres régions d'Écosse, mais la plupart de la musique écossaise provient de Glasgow.

Une ville très vivante si on la compare à Édimbourg ?

La vie est chère à Edimbourg. Il y est plus compliqué d’être musicien.

Vous militiez pour l'indépendance de l'Écosse, il y a dix ans. Pensez-vous que ce soit toujours réalisable ?

Oui, et c'est d'autant plus souhaitable que le reste du Royaume-Uni est désormais très à droite. L'indépendance de l'Écosse semble plus nécessaire que jamais.

Même si c'est un gouvernement travailliste qui est aux manettes désormais ?

Ouais. Ce n'est pas un gouvernement très socialiste... (rires)

Pensez-vous donc qu’un autre référendum sur l'indépendance de l'Ecosse sera organisé bientôt ?

Probablement pas tout de suite, mais certainement dans un futur plus ou moins proche. D’ici dix ans.

Et cette fois ce sera la bonne... (il sourit)

Mogwai : « The Bad Fire » (PiaS) – 24/01/2025

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