Pour sa 36e édition, le Dour Festival n’a pas seulement revu sa programmation : il a aussi repensé une partie de son architecture. Six espaces thématiques — Last Arena, De Balzaal, Boombox, PMP, Dub Corner et L’Atelier — ont redessiné la circulation sur le site, tandis qu’une journée d’ouverture inédite, « The Opening », lançait les festivités dès le mercredi, quatre podiums déjà en activité. Une entrée en matière destinée aux habitués, le temps de prendre ses repères.
Côté logistique, l’organisation a revu le dispositif de parkings et de navettes : quatre zones de stationnement, reliées notamment depuis Anderlecht, Berchem, Hal, Vilvorde, Malines, Nivelles et la gare de Quiévrain. Depuis le 1er mars, la TVA sur les nuitées est passée de 6 à 12 % en Belgique, une décision gouvernementale susceptible de peser sur la formule camping, pilier économique du festival. Le secteur événementiel doit désormais composer avec des marges toujours plus étroites.
Le sold-out n’a pas été atteint cette année, sans doute en raison de coûts élevés et d’une affiche moins riche que lors des éditions précédentes. Mais au-delà des chiffres et des plans de site, la même faune continue de donner à Dour sa texture singulière. Ici, la mode n’obéit à aucune règle : déguisements improbables, tenues bricolées la veille au fond d’une tente, looks proches du dénuement complet, le tout dans une indifférence générale. N’y mettez pas bobonne, elle y perdrait son dentier !
Le site semble ainsi échapper aux codes vestimentaires habituels, comme si la plaine douroise devenait, pendant cinq jours, un territoire soustrait au regard extérieur. À intervalles réguliers, où que l’on se trouve, jaillit le cri de ralliement devenu totem sonore : un ‘Dourrreeeehhhh’ » lancé à pleins poumons, repris d’un espace à l’autre, rappelant que malgré les nouveaux podiums et les parkings réorganisés, l’essentiel demeure : cette communion chaotique propre au festival.
Après environ quarante-cinq minutes de marche sur les terres douroises, votre serviteur atteint enfin le site sous un soleil de plomb. Direction la Last Arena, espace principal planté face au VIP. À cette heure de l’après-midi, la foule reste clairsemée. C’est YĪN YĪN qui ouvre le bal.
Les membres de YĪN YĪN sont d’abord des gens de la nuit. Leur amitié s’est construite sur le terrain, au fil de soirées DIY qu’ils organisaient avant même d’envisager de monter une formation. Le déclic survient lorsque Yves Lennertz et Kees Berkers enregistrent une cassette inspirée des musiques du sud et du sud-est asiatique. Le duo s’installe, entouré d’une montagne d’instruments, dans un local de répétition loué près de Maastricht, puis y grave plusieurs morceaux en trois jours.
Pour donner vie à ces titres sur les planches, les deux musiciens sollicitent des amis le temps d’un concert. Ce soir-là, le duo devient quatuor, rejoint par Remy Scheren à la basse et Robbert Verwijlen aux claviers. Cette spontanéité, née de l’urgence et de l’amitié plutôt que d’un calcul de carrière, restera la marque de fabrique du combo en studio comme en répétition. YĪN YĪN puise aussi son énergie dans les concerts : le contact direct auprès de l’auditoire nourrit un son pensé pour mettre les corps en mouvement.
Au fil du temps, la formation a enrichi sa palette, intégrant davantage de samples, de boîtes à rythmes et de synthétiseurs. Le line-up a évolué : Yves Lennertz a cédé la guitare à Erik Bandt en 2023, avant que Jérôme Scheren ne succède à Robbert Verwijlen aux claviers début 2025. C’est donc l’équipe actuelle — Kees Berkers, Remy Scheren, Erik Bandt et Jérôme Scheren — qui s’est produite à Dour, fidèle à l’esprit fondateur tout en affirmant une identité sonore renouvelée.
Sur le papier, YĪN YĪN tient du pari improbable : un quatuor néerlandais de Maastricht nourri au psych-rock thaïlandais des années 60-70, relevé de funk, de disco et d’expérimentations électroniques. Sur le podium, ce grand écart trouve d’abord sa logique. Le band montre pourtant vite ses limites. Privé de chant, le set repose entièrement sur l’échange instrumental entre section rythmique, riffs de guitare précis et nappes de synthés. Le groove ne relâche jamais la pression et installe une atmosphère hypnotique, mais son caractère répétitif finit par désarçonner.
En fond de plateau, un écran géant diffuse des images dominées par un rouge omniprésent, sans véritable fil conducteur. Surtout, aucune interaction ne vient rompre la distance : pas un mot, aucun regard appuyé vers l’auditoire, comme si la formation jouait pour elle-même. Le résultat laisse une impression paradoxale : une musique fascinante dans l’idée, maîtrisée techniquement, mais plus adaptée à une écoute solitaire, , verre de whisky dans une main et joint dans l’autre qu’à l’électrisation d’un champ de festival un jeudi soir.
Puisque Dour reste le terrain de la découverte, cap sur la Petite Maison dans la Prairie pour écouter Quentin Lepoutre, alias Myd, musicien, producteur et ingénieur du son français. S’agissant d’un set purement électronique, votre serviteur n’y restera guère plus de dix minutes avant de chercher une matière plus organique à la Boombox, où se produisent Scylla & Furax.
Derrière Scylla se cache Gilles Alpen, rappeur, slameur et poète belge dont la voix rauque et l’écriture affûtée ont marqué le rap francophone. Originaire de Drogenbos puis installé à Forest, il découvre l’écriture à l’adolescence, refuge qui deviendra sa voie. En 2002, il fonde le collectif OPAK auprès de Karib, L’AB7, Masta Pi et DJ Alien. Deux disques collectifs posent les bases : « L’Arme à l’œil » (2004) et « Dénominateur commun » (2006). Sa carrière solo démarre en 2009 par l’EP « Immersion », puis s’affirme avec « Abysses » en 2013, opus salué par la critique et classé 7e de l’Ultratop belge.
Sa collaboration auprès du pianiste Sofiane Pamart donne naissance à « Pleine Lune » et « Pleine Lune 2 », où rap et musique classique cherchent un équilibre entre puissance brute et contemplation. En 2025, il s’associe à Furax Barbarossa pour « Portes du désert », prélude à une tournée commune. Le duo opte ici pour un dispositif minimaliste : l’un au chant, l’autre au son, une configuration qui laisse toute la place à l’écriture et au dialogue des deux voix. Cette sobriété convient à un rap français qui n’a pas besoin d’artifices pour exister.
C’est pourtant là que le bât blesse. Entre Scylla, Bruxellois à la voix grave, et Furax Barbarossa, Toulousain au flow tranchant, les codes du genre s’enchaînent sans grande surprise. Dans les textes comme dans la gestuelle, les poncifs reviennent : mains levées pour faire répondre l’auditoire en chœur, punchlines calibrées pour déclencher l’ovation, postures de défi face à la fosse et vocabulaire scénique déjà connu des amateurs. La recette fonctionne malgré tout. Le public, nombreux devant la Boombox, suit le duo, reprend les refrains et scande les couplets les plus connus.
Scylla et Furax Barbarossa parviennent ainsi à fédérer une foule conquise d’avance, la gardant dans leur poche du premier au dernier titre. La preuve qu’une écriture solide et une complicité de plateau bien rodée suffisent parfois à emporter l’adhésion, même lorsque la surprise manque.
La Main Stage entre ensuite en effervescence : Zwangere Guy s’apprête à livrer un set appelé à marquer cette journée et probablement déjà le festival. Né à Anvers, l’artiste s’est imposé au fil des années comme l’une des figures les plus singulières du rap flamand, grâce à une plume affûtée et un franc-parler sans filtre. De ses débuts sur les planches anversoises à des collaborations qui ont dépassé les frontières linguistiques du pays, il a bâti une trajectoire qui l’amène aujourd’hui bien au-delà du seul auditoire néerlandophone.
Sur scène, l’homme attire l’attention, vêtu d’une étonnante tenue verte qui tranche sur le reste de l’affiche. Il est épaulé par deux comparses affairés aux machines, façonnant en direct la matière sonore du set. Ce qui frappe surtout, c’est sa gymnastique linguistique : Zwangere Guy passe du flamand au français, qu’il maîtrise impeccablement, puis à l’anglais, changeant de langue au gré des morceaux afin que le plus grand nombre puisse le suivre.
Certaines compositions mêlent d’ailleurs langue de Molière et de Vondel, matérialisant sur disque cette porosité linguistique qu’il pratique déjà sur les planches. Un compromis à la belge, en somme. Le public flamand s’est déplacé en nombre pour soutenir son artiste. Et pour cause : il rappelle lui-même qu’il s’agit de la première invitation d’un artiste flamand sur l’affiche de Dour. La démarche vise clairement à rallier la foule à sa cause. C’est aussi sa septième apparition sur le site, mais la toute première sur la Main Stage, progression qu’il dit vivre avec fierté.
Il confie vouloir écrire davantage en français, tout en évoquant certaines craintes face à une concurrence déjà bien installée, de Damso à Orelsan en passant par d’autres poids lourds du genre. Cette réserve paraît pourtant peu fondée : la langue de Molière lui convient et pourrait lui ouvrir les marchés francophones, donnant à sa musique une résonance plus large.
Il faudra attendre la fin du set pour entendre une bonne vieille guitare électrique s’inviter dans le mix, preuve qu’instruments organiques et rap peuvent encore cohabiter. Le concert se révèle solide, stimulé par des morceaux énergiques et une fosse très réceptive : une belle surprise de cette édition 2026. Même lorsque l’idiome empêchait de saisir tout le propos, on percevait un artiste enragé face à certaines idéologies politiques, exprimant plus clairement, à d’autres moments, son aversion pour la droite et les fascistes.
Cette première journée s’achève donc en demi-teinte, oscillant du médiocre au très bon. Un peu comme le climat belge, capable de traverser plusieurs saisons en une seule journée.
(Organisation : Dour festival)

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