Changement de décor et changement de ton sur le site d'Ecolys.
Après une première journée résolument tournée vers les amateurs de rock, place à une affiche bien plus grand public, où se bousculent quelques-uns des noms les plus populaires de la chanson française actuelle.
Le contraste par rapport à la veille saute d'ailleurs aux yeux avant même le premier accord : là où votre serviteur slalomait, hier, entre quelques poignées de festivaliers déjà trempés jusqu'aux os, c'est une véritable marée humaine qui envahit ce samedi le site namurois.
Les familles, en particulier, ont répondu présentes en nombre, landaus et enfants juchés sur les épaules formant désormais l'essentiel du paysage, entre les stands de restauration et les premiers rangs des podiums. Les Solidarités, décidément, savent aussi se montrer festival pour toutes les générations.
Autre différence, et non des moindres : le ciel, hier si prompt à se montrer capricieux, a cette fois choisi son camp. Un soleil radieux a définitivement chassé la pluie battante de la veille, comme pour mieux accompagner une programmation résolument tournée vers la fête et le partage.
De quoi promettre une journée à l'image de ce nouveau climat : chaleureuse, populaire, et résolument tournée vers le grand nombre.
Originaire de Belgique, la chanteuse Mentissa s'est installée en France afin d'y développer sa carrière. Le contraste par rapport aux prestations de la veille saute aux oreilles. Là où le rock régnait en maître sur la plaine, Mentissa propose une pop chaleureuse, élégante et immédiatement accessible. C'est aussi l'intérêt d'un festival : passer d'un univers à l'autre, multiplier les découvertes et varier les plaisirs.
La chanteuse s'est entourée de musiciens aguerris pour parfaire son set.
Un auditoire plutôt jeune lui réserve un accueil enthousiaste. Mentissa reste liée à son parcours remarqué dans la dixième saison de The Voice France, où elle révèle toute l'étendue de son talent. Ironie du destin, elle devient ensuite coach de l'émission dans sa version belge, une belle étape dans son parcours.
Mentissa ne se cache pas derrière un personnage. Elle évoque ses doutes, ses complexes et ses aspirations. Sa voix claire sert notamment « Balance », où elle revient sur son rapport au corps, les injonctions esthétiques et les sacrifices consentis pour répondre à certains standards de beauté.
Revenue jouer sur ses terres, elle défend logiquement son nouvel opus, « Enfants Difficiles », paru en juin dernier. Le précédent, « La Vingtaine », lui avait permis de collaborer auprès de plusieurs auteurs reconnus, Vianney en tête, fidèle complice depuis ses débuts télévisuels.
Entre pop contemporaine et chanson française, Mentissa livre une prestation solide et maîtrisée. Une mélancolie discrète traverse le concert, nourrie par des arrangements soignés qui apportent profondeur et émotion à l'ensemble.
« Attendez-moi » et « Mamma Mia », deux titres-phares de « La Vingtaine », confirment la belle popularité de la chanteuse auprès de la foule, visiblement conquise dès les premières mesures.
Lorsque résonnent les premières notes d'« Et Bam », chanson écrite et composée par Vianney, Mentissa touche une foule déjà largement acquise à sa cause. Sa voix, capable de nuances délicates, confirme la maturité artistique d'une chanteuse encore jeune.
« Désolée », titre grâce auquel elle avait défendu les couleurs de la Belgique lors de la sélection Eurosong 2025, clôture un concert assez classique dans sa construction, mais très agréable.
Peu à peu, les festivaliers jusque-là statiques se laissent gagner par le refrain et accompagnent l'artiste dans une ambiance chaleureuse.
Un set sans artifices, mais taillé pour rassembler : Mentissa confirme, aux Solidarités, qu'elle a bel et bien pris sa place parmi les valeurs sûres de la pop francophone actuelle.
Miki arrive sur le site d'Ecolys, côté scène PV, visiblement grippée, la voix un peu voilée, le teint pâle des mauvais jours.
Rien n'y change pourtant : dès les premières notes, la Franco-Coréenne retrouve une énergie insoupçonnée, comme si les planches agissaient chez elle en guise de remède le plus fiable qui soit. Preuve, s'il en fallait, que certains maux ne résistent pas à une bonne dose d'adrénaline scénique.
Autre particularité de cette date namuroise : il s'agit ni plus ni moins de la toute dernière étape de sa tournée. Un symbole qui n'échappe à personne, et qui confère à cette prestation une intensité particulière, comme un dernier tour de piste avant la page blanche.
« Yes » n'a, paradoxalement, jamais été sa préférence en matière d'écriture amoureuse, mais il claque comme une évidence en ouverture de concert et cerne complètement l'univers artistique de la jeune dame.
« Ça Pik Un Peu Quand Même », l'un de ses plus grands succès, confirme d'emblée cette mélancolie dansante qui caractérise toute l'œuvre de la frontwoman. Le titre suivant déploie ensuite un groove plus organique, presque western, où la chanteuse démontre une belle aisance scénique malgré la fatigue du corps.
Vient alors « Jtm Encore », lettre adressée à un amour passé, jamais tout à fait refermée. Miki en profite pour interroger une spectatrice au premier rang sur les raisons qui l'ont poussée à quitter son ancien compagnon. Un vrai dialogue se noue entre les deux femmes, la spectatrice se prêtant volontiers au jeu sous les rires complices de la fosse. Pour un peu, on se serait cru autour d'une table de bistrot, entre deux copines refaisant le monde, et les histoires de cœur, un verre à la main.
Deux morceaux plus mordants relancent ensuite la machine, avant qu'un autre titre ne vienne confirmer l'écriture ciselée et volontiers autobiographique de la chanteuse. L'artiste, visiblement soutenue par l'envie malgré la lassitude du corps, continue de créer et d'avancer.
Puis résonnent les premières notes de « Particule ». La fosse, hystérique, connaît les paroles presque aussi bien que l'artiste elle-même, scandant en chœur ce refrain devenu hymne générationnel.
Pour Miki, la chanson prend, ce soir-là, un sens tout particulier : dernière date d'une tournée qui s'achève, elle qui chante « j'suis qu'une particule qui orbite autour de toi » semble, l'espace d'un instant, s'adresser directement à son auditoire, dont elle s'apprête à s'éloigner après des mois de route commune, avant que « Échec et Mat » ne serve de prétexte à un moment de mise en scène particulièrement bien orchestré.
Miki se plante ensuite au centre d'une estrade dédiée à l'occasion à un jeu bien particulier : c'est au tour du public de circuler tout autour d'elle, obéissant au doigt et à l'œil aux consignes de l'artiste, comme suspendue à son geste. Une manière habile, et redoutablement efficace, de mettre en mouvement toute une foule sans qu'un seul mot d'ordre ne soit vraiment nécessaire. Une touche artistique qui referme les débats sur une note à la fois mordante et intense, fidèle à l'esprit de toute une soirée placée sous le signe de la fièvre, au sens propre comme au figuré.
Malgré la maladie, malgré la fatigue d'une tournée qui touche à sa fin, Miki referme son passage aux Solidarités sur une prestation habitée, généreuse, et visiblement soutenue par l'émotion du dernier soir.
Louane débarque Place des Arts. La majorité de l'auditoire réunit des familles : parents, enfants, souvent très jeunes, et même grands-parents. L'artiste ratisse large. Mais la fosse est pleine.
Elle a été révélée lors de la seconde saison de « The Voice ». Actrice à ses heures perdues, c'est surtout son rôle dans « La Famille Bélier », pour lequel elle a remporté un César, qui lui a valu cette reconnaissance médiatique. Depuis, la demoiselle a multiplié les casquettes : représentante de la France à l'Eurovision l'an passé grâce à « Maman » (7e place, tout de même), et plus récemment initiatrice d'un projet baptisé « Solo », dans lequel elle affirmait vouloir s'éloigner de ses complexes d'adolescence pour mieux expérimenter. Sur le papier, la promesse était belle.
Alors que son tour de chant est déjà bien entamé sur des compositions qui sentent le bonbon, « Solo », cri de détresse chargé d'émotion, du moins sur le papier, fait une apparition remarquée.
Mais en alignant des morceaux comme « Avenir » ou encore « La Pluie », l'un de ses plus gros succès, le répertoire devient rapidement gnangnan et pompeux. Il attise toutefois l'éveil chez les plus jeunes. Les Solidarités est un festival intergénérationnel, ne l'oublions pas !
Hormis la fan base qui voit en Louane la déesse de la nouvelle chanson française, ses chansonnettes à deux balles ne prennent qu'un essor tout relatif dans les « portugaises » de votre serviteur. C'est niais et ennuyeux à s'en décrocher la mâchoire.
Mais, pour que la critique soit objective, il est nécessaire qu'il suive le concert jusqu'à son terme, ou presque. C'est donc en manifestant un enthousiasme refréné qu'il se mue en parfait spectateur.
Même si artistiquement la jeune dame peine à convaincre les plus exigeants, sa prestation reste dans la moyenne, les efforts consentis commencent à produire leurs effets auprès de la fan base.
La reprise de « Where Is My Mind ? » des Pixies crée une véritable surprise. L'exercice, plus habité, tranche nettement sur le reste du répertoire et offre, l'espace de deux minutes, un vrai moment de grâce. Comme quoi, quand elle sort de sa zone de confort, la demoiselle sait aussi surprendre.
Grâce à des compositions dans l'air du temps, Louane prend du plaisir et entraîne la fosse dans son show infantile. « Tout Pour Toi », dont le refrain est repris par une bonne partie de la foule, confirme cette règle immuable.
Votre serviteur file tout droit vers la scène PV, Youssef Swatt's va y entamer son set.
Originaire de Tournai, c'est un rappeur dans l'âme, auteur et manager d'artistes belgo-algériens, connu pour son style introspectif, poétique, ancré dans le hip-hop à l'ancienne, tant il reste digne dans ses propos en semant ici et là des messages remplis de bon sens.
Si le Tournaisien n'en est pas à sa première visite sur ce site, il se souvient y avoir posé ses valises en 2015, jamais son retour n'aura semblé aussi habité. Mieux : cette date referme sa tournée. Une manière d'ériger les Solidarités en véritable charnière, comme si la plupart des artistes présents aujourd'hui y avaient, chacun à sa façon, tourné une page de leur carrière.
Il a déjà bien bourlingué. Il compte plusieurs albums à son actif, des collaborations auprès d'artistes belges et français notoires tels qu'Oxmo Puccino (« Le poids des mots ») ou Demi Portion (« Maintenant ou jamais »), et a assuré le supporting act des concerts d'IAM en 2022, mais aussi de Bigflo et Oli en 2023.
Swatt's s'est très vite popularisé lorsqu'il a remporté le concours organisé par l'émission française de rap, Nouvelle École, d'autant plus qu'en apothéose, la finale a été diffusée sur Netflix.
L'histoire de cet artiste s'apparente à un véritable conte de fées. Âgé de seulement 14 ans, il sort un premier EP, « L'Amorce », qui lui permettra d'être repéré par le phénomène belge Scylla. Prolifique, il a déjà gravé « Vers l'infini et au-delà » (2017), « Poussières d'espoir » (2020), « Pour que les étoiles brillent » (2022) et enfin « Chute libre », son petit dernier.
La plaine, ce soir, est loin d'être clairsemée. Preuve, s'il en fallait, que la cote du jeune homme grimpe de jour en jour, et que le conte de fées continue de s'écrire.
Fidèle à son patronyme, Swatt's frappe d'une précision chirurgicale, chaque texte assené comme un coup pesé, jamais gratuit. Et sur les planches, l'homme se révèle aussi joueur que précis : il livre une composition encore inédite, pas même enregistrée en studio, et invite la fosse à sortir les smartphones pour la filmer, laissant aux réseaux sociaux le soin d'écrire la suite de son histoire.
Lorsque le gaillard livre sa version de « L'ordre des choses », extrait de son dernier elpee, ce sera dans une mouture qui n'existe qu'ici, en live : guitare-voix d'abord, presque à nu, avant que ses comparses ne viennent progressivement étoffer le morceau. Un régal !
La complicité qui l'unit à Joseph, son claviériste, saute aux yeux. Logique : les deux hommes se sont rencontrés dans une cour d'école, alors qu'ils n'avaient que sept ans.
Le frontman prévient : celui qui se trouve derrière les ivoires, prêt à en découdre, s'apprête à jouer un titre connu. Lorsque les premières notes de « Personne » résonnent, un morceau interprété notamment lors de la saison 3 de Nouvelle École, Youssef Swatt's glisse, explicitement, un clin d'œil au chanteur dans ses propres paroles.
Le gimmick mélodique de ce titre n'est pas sans rappeler l'esprit des refrains populaires et entraînants, à l'instar de ceux que Renaud a burinés dans le patrimoine de la chanson française. Une filiation reconnue, amplifiée par les liens étroits qui unissent le rappeur à cet univers : il a déjà assuré les premières parties de Renaud, avant de le rejoindre sur les planches.
Couronné de succès d'estime et critique, Swatt's est devenu une figure de proue dans le paysage noir-jaune-rouge.
Précision, complicité, filiation : ce soir, aux Solidarités, la boucle semble bouclée. Une tournée s'achève. Une étoile, elle, continue de grimper.
Si un nom incarne à lui seul la traversée du rap vers la grande chanson populaire française, c'est bien celui de Soprano.
Né à Marseille en 1979, Saïd M'Roumbaba forge ses premières armes dès le milieu des années 90 au sein des Psy 4 de la Rime, repérés par Akhenaton en personne, une filiation qui en dit long sur sa légitimité dans le paysage hip-hop hexagonal.
C'est en 2007, sur « Puisqu'il faut vivre », que l'aventure solo démarre, boostée par le tube « À la bien ». S'ensuivent « La Colombe » (2010), « Le Corbeau » (2011), puis « Cosmopolitanie » (2014), qui amorce un virage pop-rap. Mais c'est surtout à partir de « L'Everest » (2016) que Soprano bascule dans une autre dimension, enchaînant les certifications diamant, à l'instar de « Phœnix » (2018) ou « Chasseur d'étoiles » (2021).
Sincérité, gravité et refrains fédérateurs : la formule Soprano tient en ces trois mots. L'homme n'élude jamais les sujets qui fâchent, harcèlement, deuil, mémoire familiale, sans jamais renoncer à la lumière qui a fait de lui l'un des artistes les plus rassembleurs de sa génération, et le premier rappeur français à avoir rempli un stade.
Malheureusement, votre serviteur n'a pu assister au concert du jeune homme, le moment ayant été plutôt consacré à se rassasier.
Dernière prestation pour cette seconde soirée, celle de Suzane. Autant le dire clairement, l'univers de cette artiste est à mille lieues de celui de votre serviteur.
Si Suzane a bâti sa notoriété sur un discours engagé et une gestuelle insaisissable, son passage aux Solidarités aura confirmé un déséquilibre déjà pressenti à Ronquières : impossible de nier la force visuelle du spectacle, tout aussi impossible d'ignorer sa fadeur musicale. Mais le costume, ici, lui va mieux.
Là où Ronquières donnait le sentiment d'une proposition en décalage par rapport à son public, les Solidarités, et cette journée en particulier, taillée pour un auditoire plus jeune, offrent à l'artiste un écrin qui lui correspond enfin. Suzane n'est plus l'invitée qui détonne ; elle est, ce jour-là, chez elle.
De son vrai nom Océane Colom, l'Avignonnaise se révèle dès 2019, avant même la sortie de son premier elpee. « Toï Toï » paraît l'année suivante et lui vaut la Victoire de la révélation scène. « Caméo » (2022) confirme ensuite une écriture consacrée aux violences sexistes et sexuelles, à l'homophobie ordinaire et aux assignations de genre.
Comme Angèle ou Hoshi, elle appartient à une génération de chanteuses pop qui transforme les planches en espace de témoignage autant qu'en plateau de variétés. Sa récente collaboration auprès de Grand Corps Malade, où elle adopte le point de vue d'un homme le temps d'un slam à deux voix, élargit encore sa notoriété.
Le décor, aux Solidarités, affiche également de l'ambition : une estrade à deux niveaux facilite les déplacements de la chanteuse, sous des rampes LED. Suzane se produit en compagnie d'une armada de danseuses, toutes coiffées d'une perruque rousse. Des bandes assurent l'accompagnement musical et laissent la première place à la chorégraphie.
Et de chorégraphie, il en sera question tout au long du set. Sur « Mouvement », « Dégaine » ou « Virile », les corps oscillent entre brusquerie et retenue, comme pris dans des contraintes invisibles ; sur « Champagne », c'est une table installée au centre du podium que Suzane escalade, entourée de ses choristes, pour un moment de satire sociale mordante.
Difficile de contester que la mise en scène, sur le plan strictement visuel, tienne la route ; c'est même là que le spectacle trouve sa vraie cohérence.
Mais le presque sans-faute chorégraphique ne suffit pas à sauver la prestation musicale, restée en net retrait. Le set, sur « Marche ou rêve », « Un sens à tout ça » ou « Au grand jour », peine à convaincre au-delà de l'électro-pop de circonstance ; et si « Je t'accuse », titre frontal sur les violences sexuelles, ou « T'as raté » cherchent à électrifier le propos, l'ensemble reste froid, sans relief, parfois même soporifique à s'en décrocher la mâchoire.
Alors que « Millénium » esquisse le portrait d'une génération fatiguée et lucide, « Humanoïde » s'en prend au monde algorithmique, « Lendemain de fête » referme le concert sur un appel à vivre avant qu'il ne soit trop tard : les intentions sont là, l'exécution beaucoup moins.
Reste qu'ici, contrairement à Ronquières, Suzane ne s'adresse pas à un public de circonstance mais à celui, naturel, des Solidarités : plus jeune, davantage happé par le geste et le symbole que par l'exigence de l'écriture ou de l'interprétation.
Et c'est précisément là que la proposition cesse de sonner comme un malentendu pour devenir une évidence : cet auditoire-là n'attend pas la même rigueur qu'ailleurs, parce que ce n'est tout simplement pas ce qu'on vient chercher ici.
Le geste politique, la gestuelle habitée, le symbole avant le propos : la grammaire de Suzane et celle des Solidarités parlent, ce jour-là, la même langue.
Gestuelle, générosité et geste politique : Suzane aura eu ce triptyque pour elle aux Solidarités. La musique, en revanche, restera à quai.
Une seconde journée de demi-teinte, allant du bon au très médiocre ! Que nous réserve la suite ?
(Organisation : Les Solidarités)

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