Pour sa cinquième édition, la deuxième sous ce nom, le Bozar Electronic Arts Festival a concocté une affiche alléchante. La programmation du vendredi va nous entraîner dans l'univers de la dark techno. Sombres, les lieux le sont également. La plupart des concerts se déroulent dans une longue pièce fort peu éclairée et problème récurrent du festival, souffrent d’une acoustique de piètre qualité. L'austérité des lieux, l'absence de couleurs et les éclairages minimalistes concordent bien avec la musique proposée et offrent un cadre neutre adapté aux visuels. Mais cette pénombre permanente et cet espace confiné au bout d'un dédale de couloirs suscitent plus l'introspection et la solennité que la fête chère aux technophiles lambda. Atmosphère de musée donc, quelque peu figée, renforcée par la présence des gardiens habituels du lieu un rien effrayés par la faune présente, entre jeunes clubbers en singlet et intellectuels à lunettes d'un certain âge.
Nous débarquons alors que le concert d'Emptyset vient de débuter. Les basses sont à peine supportables et nos oreilles sont directement martyrisées. C'est un des soucis de ce festival. Ces grandes pièces aux très hauts plafonds ont une piètre acoustique et les organisateurs ont beau en changer chaque année, aucune n'en offre une à la hauteur de la musique proposée. Soit, on n'en parlera plus. Concentrons-nous sur la musique dispensée par la moitié du duo de Bristol. Il nous propose un live qui évoque le label Raster-Noton, pour lequel il a d'ailleurs officié. Quelques moments expérimentaux où l'on joue sur la saturation et la répétition des sons. Des beats qui arrivent progressivement et se font petit à petit plus réguliers ; mais rien de transcendant. Le visuels de la Française de Joanie Lemercier, très proche de l'imagerie du label allemand précédemment cité, sont un peu monocordes et accentuent l'austérité de la musique. On aurait aimé un début moins agressif, car la mise en train est un peu violente.
Place alors au Britannique Pye Corner Audio qui nous plonge dans des sonorités ambient proches de BO de vieux films de science-fiction avant de poser quelques beats lents par dessus les nappes. De petites mélodies surgissent çà et là puis disparaissent dans le magma. Plus apaisé que le précédent, ce set aurait dû débuter la soirée. On reste quand même parfois un peu perplexe, car certains passages sont peu compréhensibles comme le sont également les visuels, où films de vacances seventies se mélangent à des vues de l'espace et des figures géométriques. Il est décidément bien difficile d'échapper aux clichés dans l'art difficile du veejaying.
Il est alors temps de passer dans une salle bien plus adaptée à la musique puisqu'elle accueille généralement des concerts de musique classique. Nous nous installons donc confortablement dans des sièges pour assister au clou de la soirée : Borderland le projet de deux figures mythiques de la techno, Moritz Von Oswald (aka Maurizio, boss des légendaires labels Basic Channel et Chain Reaction) et Juan Atkins (pionnier du son de Detroit sous les pseudos, entre autres, de Model 500 et Cybotron). La foule est venue en grande majorité pour ce moment et accueille religieusement les deux légendes. Ici, il n'y aura rien à voir. La scène est plongée dans le noir, juste éclairée par des lampes de chevet. Trois figures figées devant leurs écrans (le neveu de Moritz, Laurens Von Oswald est également de la partie), émergent de la pénombre. Les premières minutes nous entraînent dans l'ambient de l'album du duo sorti sur Tresor. On a un moment peur que le live ne soit qu'une resucée de ce dernier ; mais après quelques minutes des pulsations naissent à la grande joie du public. C'est à la version rythmée que nous allons assister pour notre plus grand plaisir. Chaque apparition d'un beat, même fantomatique, est accueillie par des cris et des applaudissements de l'assistance. On se retrouve tour à tour au cœur des atmosphères techno dub de Chain Reaction puis dans des contrées plus propres à Juan Atkins période Model 500 (le morceau "Treehouse" par exemple). Les informations se font de plus en plus nombreuses et les clubbers ne tiennent plus en place. Au diable l'atmosphère religieuse et un peu guindée des lieux, quelques téméraires osent se lever et s'approcher de la scène, bientôt suivis par une centaine de personnes avides de se déhancher. Bien entendu, on est loin de la techno grasse et peu finaude des méga festivals, chaque son est réfléchi et subtil. On comprend minute après minute pourquoi ces deux personnages qui ne payent pas de mine sont des légendes. La prestation se termine. On emmène péniblement Moritz Von Oswald vers les coulisses et sa lente claudication nous rappelle que l'on a failli le perdre fin 2008 suite à une crise cardiaque pendant un trajet en avion. Une douce impression d'avoir côtoyé l'histoire de la musique électronique pendant une heure nous plonge dans une certaine nostalgie. Pas pour longtemps. Le présent nous attend.
Et ce présent, il est rudement bon. Retour dans le couloir lugubre pour une prestation qui va me bluffer. William Bennett, mieux connu pour son implication chez Whitehouse, le fabuleux groupe de noise expérimental, s'est, au cours des dernières années, lancé dans un projet consacré aux instruments de percussions ghanéens. A partir de ces rythmes, il a concocté une techno tribale ébouriffante sous le patronyme de Cut Hands et c'est en grande partie son dernier album "Black Mamba" qu'il nous propose. Pas mal de spectateurs sont désarçonnés et c'est compréhensible. Le nombre d'informations à la seconde dépasse largement les capacités d'absorption d'un clubber lambda. En outre, elles partent dans tous les sens ; et pourtant, tout est maîtrisé. On a l'impression d'assister à une cérémonie vaudou et fatalement l'état de transe n'est jamais loin. L'amateur de musique africaine que je suis est aux anges. Je suis littéralement happé par cet enchevêtrement de rythmes traversés par des sonorités industrielles. Mes amis semblent moins réceptifs. Peu importe, j'ai vécu un grand moment et je me promets de me procurer sous peu toutes les productions signées Cut Hands.
C'est Vatican Shadow qui reprend le flambeau. Dominick Fernow, artistes aux multiples pseudos dont le plus connu est Prurient, propose sur albums une IDM/techno industrielle aux mélodies synthétiques sombres qui pourrait figurer dans le catalogue Tympanik Audio, par exemple. Mais les mélodies sont quasi-absentes de son live et on doit se contenter d'une dark techno agressive et un peu ennuyeuse. On pourrait s’imaginer participer à une soirée Ant-Zen ou Hymen des années 90. Et on se dit qu'on aurait bien consommé un intermède un peu coloré au milieu de tous ces univers industriels relativement redondants.
Et ce ne sont pas Silent Servant et son comparse Regis qui nous extirperont de ces atmosphères étouffantes. Ils clôturent la soirée. Leur expression sonore est froide, sombre, industrielle, percussive. Un set sans doute plus réussi que l'artiste précédent ; mais mes oreilles sont repues. Elles sont aussi saturées que le son. Les ingénieuses et abrasives saillies noise ajoutées par Karl O'Connor (Regis) sur la techno indus de Silent Servant ne me titillent plus. Il est temps de s'en aller.
(Organisation Bozar)
Voir aussi notre section photos ici

Nederlands
Français 
