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Requiem For A Village

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Steven Wilson : "Requiem for a Village", un film pour les oreilles ?

Dans son neuvième album solo, Steven Wilson invite l'auditeur à découvrir un village britannique imaginaire, entre folklore inquiétant, expérimentations sonores et souvenirs d'un monde disparu. Une œuvre qui revendique l'écoute intégrale et célèbre, à rebours de la perfection numérique, les vertus de l'imprévu.

Steven Wilson n'a jamais été un musicien particulièrement enclin à se laisser enfermer dans une case. Sur "Requiem for a Village", il pousse cette liberté un peu plus loin encore. Après l'ampleur cosmique de "The Overview", paru en 2025, le musicien britannique délaisse les immensités célestes pour se rapprocher d'un lieu beaucoup plus intime : un village de campagne qui semble exister en marge du temps, quelque part dans les brumes de l'imaginaire britannique.

L'opus compte douze parties et se présente comme une œuvre continue d'environ 54 minutes. Une construction délibérée, qui correspond à la manière dont Wilson envisage la musique : non comme une succession de titres indépendants, mais comme un parcours à traverser dans son ensemble.

"J'aime faire des films pour les oreilles", explique-t-il lors de ses interviews. La formule peut sembler ambitieuse mais elle résume son intention. Il souhaite que l'auditeur s'installe, prenne le temps d'écouter et se laisse entraîner du début à la fin.

Le décor de "Requiem for a Village" emprunte autant au paysage rural anglais qu'à ses légendes les plus obscures. On pense naturellement au 'folk horror', et notamment à "The Wicker Man", mais aussi à Tim Burton. Dans cet univers, les apparences paisibles peuvent dissimuler une menace diffuse ; le familier se trouble et le quotidien semble obéir à des règles anciennes, jamais tout à fait explicables.

La narration participe pleinement à cette construction. Le texte a été écrit par Andy Partridge, le fondateur de XTC, tandis que l'acteur David Tennant, connu surtout pour son rôle en tant que Dr Who, lui prête sa voix de conteur. Cette présence parlée renforce la dimension cinématographique de l'ensemble : plutôt qu'un elpee traditionnel auquel on aurait ajouté quelques éléments narratifs, "Requiem for a Village" entend créer un monde sonore habité, avec ses personnages, ses mystères et ses zones d'ombre.

Musicalement, le village de Steven Wilson est loin d'être un endroit tranquille. Il revendique un album qui va "dans tous les sens", et est difficile à catégoriser. Ainsi, la plage titulaire permet la rencontre entre rythmiques asymétriques, riffs métalliques, passages ambient et éléments 'singer-songwriter'.

À l'échelle du disque, le spectre s'élargit encore : folk, psychédélisme, électronique, rock et musique 'ambient' s'y croisent sans chercher à former un mélange parfaitement homogène.

"Same River Twice" s'ouvre sur un piano bastringue pour s'envoler au son du mellotron vers un univers fantasmagorique où s'entremêlent le chant de Wilson, le clapotis de la rivière et la voix du conteur. Sans transition, "Now Departing" emporte l'auditeur ailleurs, à la faveur d'un riff au piano évoquant Happy The Man. S'ensuit une longue et magistrale composition dans le plus pur style prog de l'artiste anglais.

Après l'intermède apaisant de "Hiraeth", s’épanouit "On Chapel Slope", une longue litanie hypnotique hantée par une guitare 'bluesy'. "Murmuration" prends le relais pour emmener l'auditeur vers ce qui peut être considéré comme le point culminant de l'œuvre. Les arpèges à la guitare acoustique et le chant s'inscrivent dans la grande tradition de Wilson et de Porcupine Tree. Mais ici, l'instrumentation est baroque, et les bruitages, énigmatiques. On distingue aussi la voix de Katherine Priddy.

"Cursus Fingerprint" prolonge l'impression que l'on visite un cabinet de curiosités soniques. A la flûte du mellotron répond la voix de 'falsetto' de Wilson, inquiétante à souhait, avant que des coups de butoir ne retentissent, renforçant le côté hautement filmique de l'ensemble.

Parcourue par des séquences typiquement "hackettiennes", la composition suivante, "A Basket Of Bees", flirte par instant avec "Blood On The Rooftop" de Genesis mais reprend bien vite la structure syncopée post-metal qui est une des (multiples) signatures de Wilson.

"Great Green Map" et "Wheel" guident enfin le visiteur sans extravagance vers le chapitre final, "The Old God Is Buried". Ici, on y retrouve l'atmosphère lourde et inquiétante qui constitue le fil rouge du long playing, qui se clôture dans un chœur dissonant d'une centaine de voix, comme si tout le village se précipitait vers un précipice apocalyptique. Un final abrupt qui donne toute sa signification, terrifiante, au titre de l'album.

En un mot comme en cent, cet opus est "kaléidoscopique". Il peut apparaître comme un fourre-tout plus que comme un ensemble cohérent. L'approche s'apparente davantage à un collage, ou à un "cut-up", comme le pratiquaient les dadaïstes et William S. Burroughs. On pense tour à tour à King Crimson, période "21st Century Schizoid Man", à Jethro Tull, Genesis, Pink Floyd, Radiohead, ... La liste des références est longue et si "The Overview" était une tentative de créer un deuxième "The Dark Side of The Moon", on pourrait imaginer que "Requiem For A Village" s'inscrit dans la lignée de "Ummagumma", l'elpee le plus expérimental, le plus déconstruit, du Floyd.

C'est précisément cette déconstruction, ce refus de l'homogénéité qui intéresse Wilson. Il souhaite surprendre l'auditeur, déjouer ses attentes et proposer une musique qui échappe aux catégories habituelles.

Après plus de trente-cinq ans de carrière discographique, l’artiste connaît parfaitement son territoire et ses réflexes d'écriture. Au commencement de chaque nouveau projet, il cherche une idée suffisamment stimulante pour l'accompagner jusqu'au bout. La question est toujours la même : qu'est-ce qu'il n'a pas encore essayé ? Qu'est-ce qu'il peut apporter à une discographie qu'il qualifie lui-même, non sans humour, de déjà "bien encombrée" ?

La réponse émane, en partie, de son studio. Entouré d'instruments divers et accompagné par le multi-instrumentiste Randy McStine et le batteur Russell Holzman, Wilson a suivi un processus intuitif, presque ludique : saisir un instrument, chercher un son, suivre une idée sans trop réfléchir à sa destination. Un harmonica, un hautbois ou un synthétiseur étant susceptibles de devenir le point de départ d'une composition.

Sur "Requiem for a Village", cette curiosité l'a conduit à jouer lui-même du violon et de la batterie, alors qu'il ne prétend maîtriser aucun de ces instruments. Il a également adopté une règle inhabituelle : jouer les instruments tels qu'il les trouve. Là où un guitariste accorderait spontanément son instrument avant de commencer, Wilson a parfois choisi de conserver un léger désaccord.

De ce point de vue, cet opus s’affiche comme résolument "anti-IA". Wilson a déclaré que tout ce qui pouvait ne fût-ce qu'évoquer l'artificialité policée de l'IA avait été immédiatement écarté. Drôle d'époque : les artistes se sentent aujourd'hui dans l'obligation de rechercher l'imperfection pour échapper au diktat perfectionniste (et normalisant) de l'informatique.

"Requiem for a Village" ne cherche pas à démontrer une thèse ni à conduire l'auditeur vers une conclusion parfaitement balisée. Il propose plutôt une traversée, une succession de paysages et de sensations qui se répondent. Il reflète une conception exigeante mais accessible de l'écoute : prendre le temps, accepter de ne pas tout comprendre immédiatement et laisser une œuvre déployer son propre langage. Le résultat promet moins une promenade rassurante qu'une exploration des frontières entre mémoire, inspiration et mystère.

Pour commander, c'est ici.

Pour écouter les 3 titres déjà dévoilés, c'est là.

 

 

Informations supplémentaires

  • Band Name: Steven Wilson
  • Genre: Prog
  • Label Prod: Fiction / Les Fabuleux
  • Date: 2026-11-06
  • Rating: 8
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