La pluie s’est invitée (une nouvelle fois) à Dour ! Mais aucune inquiétude, l’or bleu a formidablement percolé et la boue n’a pu rendre le site impraticable.
Et puis, il en faut plus pour entamer la joie et la bonne humeur de celles et ceux qui souhaitent profiter un maximum des derniers décibels. Car, oui, la seule certitude qui règne dans cette région située à l'extrémité Ouest du sillon Sambre-et-Meuse est que le fête sera digne de ce nom, peu importe le courant musical qui l’emporte.
Ce dimanche sonne le glas d’une édition qui aura marqué par son côté hétérogène, sa complexité, sa bonne humeur et sa programmation musicale d’un autre monde. Pas un adieu, juste un au revoir, les dates de la prochaine édition étant déjà annoncées.
D’un pas avancé, votre serviteur déboule sur la plaine comme un cochonnet sur un terrain de pétanque. Au loin des cris stridents se font entendre. Un festivalier serait-il en train d’agoniser ? De dégueuler ? Loin de là, un agitateur quelque peu éméché lance un ‘Dourreeeuuhhhhhhhh’ comme si on égorgeait un goret.
Turquoise a donné rendez-vous au ‘Garage’, lieu de rassemblement des vieux briscards amateurs de rock.
Drôle de nom pour un groupe ? La gonzesse qui drive le band aurait-elle la tignasse bleuâtre ?
Même pas ! Il faut entendre derrière ce patronyme, la fraîcheur, la pureté, et le renouveau, souvent associé à des environnements naturels comme la mer ou le ciel. Une couleur qui symbolise également la protection, la force, et l'équilibre émotionnel. Ça en jette !
Les trois musicos qui accompagnent la jeune dame enfourchent leur instrument tel le cycliste au Tour de France. Mais ici, pas de sprint, juste de l’endurance !
Le set débute par « Le bruit », réminiscence des années 80. Ça sent la VHS et la cassette audio pourrie. Mais c’est d’une puissance ventrale rarement entendue.
Impatiente de jouer devant un parterre aussi enjoué, la formation enfile les morceaux à la vitesse de l’éclair, se donnant à peine le temps de respirer entre deux compos.
« Tumulte » ou encore « Les yeux verts », expriment la quintessence d’une rage chantournée en français. Une aubaine, l’essentiel du parterre étant constitué de francophones.
Et si la demoiselle qui se plante en milieu du podium a un visage de poupon, elle déborde d’une énergie post-punk sous ses airs faussement gentils. Ça sautille et ça virevolte, comme une sauterelle.
La basse est incisive. Sur « Paranoïa », on y perçoit l’effervescence d’un Peter Hook (bassiste et fondateur du groupe cold wave Joy Division). Même la guitare et ses riffs incestueux renvoient aux bons vieux sons de New Order, quand le groupe était au sommet de sa gloire. Ce n’est pas le fruit du hasard. Même si le combo est trop jeune pour avoir été biberonné à l’eighties, il y a le son et l’intention. Un manifeste au retour d’un passé pas encore révolu.
« Les yeux verts » particulièrement. Ce morceau ne fait pas dans le détail, son synthé généreux lui communiquant de faux airs à la Cure.
Et si le quatuor s’était encore montré clément, il faut maintenant montrer des dents acérées. Ni une, ni deux, « Miroir » et ses accents ravageurs et crasseux prennent le dessus, dépassant tout entendement.
Le quatuor n’a maintenant plus rien à prouver, le public s’étant rallié à sa juste cause dans un méli-mélo bruitiste et bestial.
Une prestation des plus intéressantes. Un groupe dont on entendra encore parler prochainement.
Et hop, direction ‘La Petite Maison dans la Prairie’ pour y écouter et voir Jan Maarschalk Lemmens, qui emprunte depuis environ dix ans le nom de Glints sur les planches.
Ancien enfant de chœur à l’Opera Ballet Vlaanderen, il a radicalement changé de registre pour développer un style rap hybride, mêlant hip hop, grime, indie pop et éléments électroniques.
Il se présente seul, habillé d’un training bleu. Tout laisse à penser qu’il va enfiler des baskets et entamer son petit jogging matinal.
Après une intro destinée à faire monter la pression, « Bugatti » permet au bonhomme de montrer toute l’étendue de son organe vocal. De manière à remplir l’espace, il fait les cents pas d’un bout à l’autre de l’estrade.
Au milieu trône une petite boîte blanche posée sur un pupitre. Il s’agit d’un sampler lui permettant de lancer l’instrumentalisation de ses compos. « Fear », « Get U What U Want » et « All Blue Hair » s’enchaînent dans un tumulte grandissant.
Rien à dire, Glints propose un univers singulier à l’énergie redoutable ! Et comparer l’artiste a un chanteur de rap pourrait s’avérer relativement réducteur et constituer une injure profonde. De sa verve raffinée, ce gars possède un talent inné pour le flow.
Reconnu pour son accent britannique distinct (hérité de sa famille habitant au Royaume-Uni), il fusionne avec une facilité déconcertante, chœurs, éléments d’opéra et beats incisifs. Cela s'entend clairement dans l’épique « Roma », un hit accrocheur issu de son deuxième album, 'The dark ! » paru en 2023.
Même si le style minimaliste surprend, on peut dire que Glints a le son de la formule hypnotique.
Tantôt sans fard « Minimum Wage », tantôt en véritable meneur de foule, Glints est un nom qui, assurément, restera marqué dans les annales de Dour.
Mais un des moments clé reste sa version très personnelle de « Acid », avec sa rythmique acidulée, son flow acéré et son prisme new beat rappelant les beaux jours des prémices de la musique électronique.
Glints s’en tire pas mal.
Stella Rose a giflé votre serviteur. Pas physiquement bien évidemment. Juste une baffe artistique.
Un nom qui ne vous dit rien ? Pourtant, vous connaissez son père qui n’est autre que Dave Gahan, chanteur emblématique de Depeche Mode, groupe britannique de musique électronique et de rock alternatif, associé à la new wave. Si Jennifer Sklias-Gahan, sa mère, a moins d’écho auprès du public, elle n’est reste pas moins une actrice, productrice et scénariste de renom.
La chanteuse est accompagnée d’un bassiste et d’un batteur. Une version minimaliste dans l’apparat, mais maximaliste dans le son.
Elle se charge de la sixcordes électrique. Chétive, elle est fringuée d’un chemisier blanc qui lui donne de faux airs de Sainte-Nitouche. Mais souvent, les apparences sont trompeuses...
Le set s’ouvre par le très corrosif « Hollybaby », titre éponyme d’un album récent. Le trio ne ménage pas ses efforts pour que les décibels s’agitent dans les ‘portugaises’ du peuple qui s’est déplacé pour voir ce personnage iconoclaste.
Miss Gahan utilise une technique de positionnement de la guitare bien personnelle. Elle la tient généralement de manière que le corps de l’instrument soit positionné entre ses jambes, la corne reposant sur sa jambe gauche, plutôt que sur la jambe droite comme c'est la tradition. Cette posture lui permet de maintenir une posture droite et d'atteindre facilement les cases graves, en évitant la tension dans le bras.
Alors que les premiers acouphènes apparaissent, très vite, « MS. 45 » (NDR : titre d’un film sanglant signé Abel Ferrara), est balancé au public, afin de faire durer la souffrance. Il s’agit d’une compo noire et abrasive relevée par une rythmique syncopée et qui accorde à Stella toute la crédibilité qu’elle mérite.
Naviguant entre Nick Cave pour son côté énigmatique et PJ Harvey pour son style, sa musique mêle rock alternatif des 90’s, punk, indus des eighties, post punk et blues. Sa voix est puissante et expressive. Bref, la Rose maîtrise les arcanes du genre. Nul doute que très vite, elle pourra se détacher de l’ombre du paternel et s’assumer comme une grande.
Sa dégaine colle parfaitement à l’univers cathartique qu’elle embrasse.
Le morceau « Drugstore Romeo » possède quelque chose de théâtral voire de dramaturgique. Tout y est impressionnant : le refrain, la voix haute perchée ou encore ces coups de gratte qui ne tarissent pas. Etrangement aussi, la compo recèle des relents à la Texas, le combo écossais drivé par la chanteuse Sharleen Spiteri.
Après un premier opus envoûtant, « Eyes of Glass », gravé en 2023, la chanteuse revient plus en forme que jamais et se livre sans pudeur dans « Maid », « Beautiful Twentysomethings » ou encore « Faithful ».
La belle termine son trop court show par « Angel », en guise de révérence. Mi-ange, mi-démon, Stella Rose détient toutes les cartes pour s’affranchir et se faire un… prénom dans l’univers de la musique.
Cap, ensuite, sur le ‘Garage’ pour le set de GRLWood.
C’est à nouveau un band féminin. Une quasi-constante depuis le début de ce festival. Alors qu’à l’origine, il était formé par Rej Forester (chant, guitare) et Karen Ledford (batterie, backing vocals), il a depuis été secoué par des affaires de mœurs, Ledford accusant Forester de viol, la question du consentement étant au centre des débats.
Si Karen a quitté le groupe, une nouvelle préposée à la batterie a pris sa place en la personne de Mia Morris.
GRLwood nous vient de Louisville (Kentucky, États-Unis). Le côté minimaliste de la formation n’est pas trop dérangeant, l’une et l’autre insufflant une énergie débordante dans la manière d’aborder la musique et de la restituer.
Elles mêlent habilement une multitude d’influences multiples, dégainant au riot gun des compos brutes et expressives, à l’instar de « Bisexual » ou encore « Nice guy », laissant peu de doute quant à l’orientation sexuelle des gonzesses. De la musique de mâles dans le corps de femmes !
Les guitares saturées, la batterie puissante et le chant rageur rappellent les influences punk, à l’instar de « Clean ».
GRLWood livre une prestation crue, imagée, sans fausse pudeur ni concession qui ravit les plus sceptiques.
A une encâblure, Dry Cleaning s’apprête à faire le ménage au sein de la ‘Petite Maison dans la Prairie’.
Le style est relativement éloigné du précédent. Tant l’énergie vorace de la chanteuse constituait le fil rouge de GRLWood, ici, c’est la nonchalance qui domine.
Dry Cleaning est une formation anglaise, unique dans le paysage post‑punk contemporain, impliquant Florence Shaw (spoken word), Tom Dowse (guitare, claviers, loops), Lewis Maynard (basse), et Nick Buxton (batterie, claviers, saxophone).
Le drummer s’est installé dans un cube ouvert constitué de plexis. Une image qui renvoie aux précautions prises durant la période Covid. Un peu touchy quand même…
Rapidement, « Leafy » ouvre les hostilités, suivi par « Gary Ashby » et « Don't Press Me », des titres post‑punk bruyants sur lequel Florence déclame. L’approche de la narration lyrique de la chanteuse surprend, compte tenu de la ligne mélodique des musicos. Mais, ça passe étrangement…
Alors que ses comparses se démènent comme de beaux diables, Florence, stoïque et presque passive, récite ses textes sans sourciller, ni exprimer la moindre émotion, si ce n’est quelques rares sourires détachés. Mais l'alchimie qui se dégage de cette formule unique est sincère et vraie et c’est finalement l’essentiel.
Alors que « Strong Feelings » et « Her Hippo font forte impression, certaines compos sont davantage plus nerveuses et incisives que d’autres, comme « Hot penny day » au cours de laquelle la basse de Maynard et la guitare de Dowse surpassent allègrement la voix de Shaw, comme s’il s’agissait du jeu du chat et de la souris.
Mais au fond, c’est le spleen qui règne en maître, chacune des impulsions sonores servant, avant tout, à sortir le public d’une léthargie bien normale après cinq longs jours de festival.
A l’issue d’un set d’une heure émaillé de titres plus curieux les uns que les autres, et notamment « Half Pint », « Evil Evil Idiot » ou encore « No Decent Shoes for Rain”, on a l’impression que Dry Cleaning s’est livré à un nettoyage à sec sur nos cerveaux, devenus parfaitement propres…
Curieux, efficace et soigné !
Alors que les orages commencent à menacer, votre serviteur décide de rester à l’abri en assistant à la prestation de King Hannah.
Il s’agit d’un duo anglais originaire de Liverpool, réunissant Hannah Merrick et Craig Whittle. La paire a gravé deux long playings. Un premier, « I'm Not Sorry, I Was Just Being Me », en 2022 et un second « Big Swimmer » en 2024.
Merrick est vêtue d’une longue robe rouge lui conférant un air de diva. Elle prodigue une musique à l’image de son physique. Il y a de la douceur, de l’espièglerie et une petite touche de fun. Un savant mélange qui… (dé)tonne !
Porté par la voix déclamatoire de Hannah et la guitare saturée de son comparse, « Somewhere Near El Paso » constitue une entrée en matière idéale. Un morceau vaporeux, atmosphérique et chargé de spleen bon marché qui fédère auprès des couples, ceux-ci se rapprochant amoureusement à chaque accord pour se rouler des galoches.
Et ce n’est sûrement pas « Milk Boy (I Love You) », malgré ses sursauts électriques, qui viendra contrecarrer cette ambiance chaudement partagée à la Cigarettes After Sex…
Alors que d’aucuns imaginaient le genre obsolète, force est de constater qu’il séduit plus que jamais, l’instrumentation éthérée permettant au corps et à l’esprit de s’autoriser un lâcher-prise poétique (!?!).
Les compos défilent : « Suddenly, Your Hand », « New York », « Let's Do Nothing » alors que le temps s’est arrêté, la petite aiguille demeurant figée sur ce spectacle magique.
Les riffs s’entrechoquent tandis que la voix est lascive. Aucun doute, il y a quelque chose de très sensuel voire de sexuel, dans la musique de King Hannah.
« Leftovers » s’avance sur la pointe des pieds, sans éveiller de soupçons. Puis le lyrisme et l’instrumentation ne font qu’un à l’image d’un couple uni face aux affres de la vie.
Clôturant le concert, la ritournelle douce-amère « Big Swimmer » est responsable d’un véritable choc émotionnel. Un rayon de soleil parmi les gros nuages qui attendent votre serviteur à l’extérieur comme s’ils s’apprêtaient à se venger de tout le bonheur jusqu’à présent accumulé.
Il est passé 23 heures. Bon nombre de festivaliers s’apprêtent à quitter ce champ de bataille incontrôlable.
Il est maintenant temps de saluer une dernière fois cette vaste plaine et ce public complètement barge. Ne garder que les bons souvenirs et oublier les mauvais, telle est la devise de ce festival basé sur la curiosité.
Les plus résistants et insatiables sont restés dans un brouhaha burlesque, la musique électronique ayant décidé de jouer les trouble-fêtes encore de nombreuses heures durant.
Et puis, résonne aussi au loin, ce Dourreeuuuuhhhhhh véritable cri guerrier distinct, les festivaliers à Dour se constituant en tribus pour se motiver avant d'aller au combat et aller au-delà de ses limites.
(Organisation : Dour festival)

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