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Qu’est-ce qu’un bon groupe de scène ?

Écrit par - Sophie Jassogne -

Mike Edwards, c’est le leader incontesté et incontestable de Jesus Jones, groupe londonien qui veut enfin réussir à percer en Europe. Sorte de chaînon manquant entre EMF et Carter The Unstopable Sex Machine, sa musique n’y a pas recueilli le même succès en Angleterre. « Perverse (chez Food/EMI), le 3ème LP du groupe parviendra-t-il à imposer JJ ? Rien n’est moins sûr… Mais, d’abord, pourquoi « Perverse » ? Mike est au crachoir…

La perversion, c'est oser ce que les autres ne tentent pas. C'est le but qu’on s’était fixé en mettant sur pied Jesus Jones : réagir en fonction des événements présents ; et, si possible, offrir une alternative. Réaliser un projet distinct a toujours été une priorité pour moi. C'est pourquoi la scène de Manchester est devenue préoccupante à un certain moment. Ce que tout le monde accomplissait, ce que tous ces groupes ‘normaux’ recherchaient, devenait franchement très proche de notre démarche! Aujourd'hui, c'est un peu différent, il y a l’émergence d'un esprit 70’s, cristallisé dans le rock guitare et fort teinté de nostalgie. On veut aller à l'encontre de ce courant, en prendre le contre-pied. C'est, je crois, une bonne époque pour y parvenir, un bon moment aussi pour lutter contre la technologie, contre la normalité, pour concevoir quelque chose de plus détaché, de plus comique aussi.

En allant à l'encontre des normes, ne crois-tu pas que tu leur donnes trop d'importance?

Peut-être, mais on n'a pas beaucoup le choix! Il n'y a pas que le rock, il y a le monde, la télé, la publicité. Un ensemble de paramètres qui doit te faire réagir ! Bien sûr, prendre le contre-pied n'est jamais un gage de qualité.

Sans oublier le risque de tourner en rond, de reproduire ce qui a été fait auparavant?

Bien sûr, la dégénérescence, la ‘dé-évolution’, c'est un peu comme l'inceste. Je crois qu'on ne peut pas améliorer le rock en réinterprétant, même de façon personnelle, ce qui a été fait avant. Si on appliquait cette méthode, dans le domaine, disons de la médecine, ce serait l'hécatombe tous les jours! A ce stade, je suis déçu aussi par les médias. On dirait qu'ils partagent tous les mêmes options. Même les journaux qui traditionnellement se proclament les champions de la découverte, de la nouveauté, commencent à opérer des choix trop évidents! Où est la progression?

Qui a le privilège d’écouter tes compositions en premier lieu?

Les autres membres du groupe, normalement. Parfois ma femme... Je les soumets aussi au personnel de la firme de disques ; pas ceux d'EMI, mais de Food qui nous ont signés en Angleterre.

Leur réaction t’influence ?              

(long silence) Non. Enfin, pas vraiment. Parfois, chez Food, ils te donnent des conseils sur la mise en forme des arrangements, mais jamais sur les compositions elles-mêmes. Je prends en compte leurs remarques, c'est normal. Je ne vis pas dans un monde clos ; je ne travaille pas rien que pour moi, et je dois penser à vendre ce que je fais. Une vision qui n’est pas péjorative. Pour « Perverse », on a travaillé sous la houlette de David Balfe, un ex-Teardrop Explodes. C'est quelqu'un qui a une idée très précise du groupe rock. Il défend une vue artistique, pas uniquement ‘marketing’. Je respecte son avis.

Les shows du groupe, surtout ici sur le continent, ont toujours été fort critiqués. On a même écrit que, live, vous ne valiez pas grand-chose...

C'est vrai? (rires) OK, tu as raison, de tels articles ont été publiés. Tu sais, je crois que nous sommes un excellent groupe de scène. Je veux dire que nos shows sont de bonne facture. Nous n'y jouons pas rien qu'un rôle, nous aimons nous produire sur scène. Si on a critiqué nos concerts, c'est sans doute justement parce que nous ne nous conformons pas aux usages, nous ne jouons pas sur la démagogie. Les gens qui viennent nous voir, généralement, aiment nos shows. Si du moins, ils ne sont pas totalement allergiques à notre style.

Est-ce que tu réponds à ma question? Tu te contentes d’affirmer que Jesus Jones est un bon groupe de scène, non?

Que pourrais-je te dire d'autre? Et finalement, qu'est-ce que c'est un bon groupe de scène ? Un groupe qui reproduit fidèlement le son et la qualité de son CD ? Il serait triste de se limiter à ce critère…

Crois-tu qu’il est préférable de se rendre à vos concerts, après avoir écouté vos compos ?  

Pas nécessairement! Mais, il est plus facile d'apprécier un concert quand ce n'est pas la première fois qu'on entend les morceaux. Si nous vendions plus de disques en Europe, le public connaîtrait mieux nos chansons. Et, qui sait, nos prestations live seraient moins critiquées. Cependant, nous essayons de nous montrer convaincants, même pour ceux qui ne nous connaissent pas. Aujourd'hui, beaucoup de formations commencent par décrocher un contrat, ensuite ils enregistrent un disque et puis ils apprennent à le jouer sur scène. Pas très logique, comme cheminement! Jesus Jones était un groupe de scène avant toute carrière discographique.

Parle un peu de toi. Tu vis où ? Quel âge as-tu ?

Je vis à Londres dans une maison. J'ai 28 ans, je n'ai pas d'enfants. Ce serait très égoïste de vouloir un enfant. Ma femme devrait s'en occuper seule. Je suis très souvent absent. Et en 1993, je serai quasiment toujours sur les routes. Donc, à brève échéance, c’est exclu.

Ado, tu étais fan de rock?

Je me rappelle avoir copié les notes du refrain de « Pretty Vacant » des Sex Pistols. J'ai écouté les premiers disques de Duran Duran et de U2. A cet âge-là, on se jette un peu sur n'importe quoi. C'est après qu'on se met à réfléchir, à comparer.

Tu achètes encore des disques?

Oui, 7 ou 8 par mois. Mais je suis souvent déçu par ce que j'entends. Pourtant, je les écoute d'abord comme un fan de musique, pas comme un musicien. Après, je les analyse un peu plus. Quand on est musicien, il est difficile de ne pas approfondir le sujet.

(Article paru dans le n°10 du magazine Mofo de février 1993)

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