La chaleur écrase encore davantage le site que la veille. Par endroits, une fine pluie semble pourtant tomber du ciel. En y regardant mieux, elle provient des grands ventilateurs-brumisateurs installés un peu partout pour rafraîchir les festivaliers… et, pourquoi pas, les idées.
Il faut donc du courage, et sans doute une pointe d’inconscience, pour passer une journée entière sous un soleil de plomb. Le parc d’Enghien offre heureusement de larges zones arborées. Sans cette ombre bienvenue, tenir le rythme relèverait de l’exploit.
À son arrivée sur le site, votre serviteur rejoint la Prairie, l’espace le moins ombragé du festival, où Sam Sauvage ouvre les festivités de l’après-midi. Mieux vaut s’armer contre la canicule.
Révélé par les clips publiés sur Instagram, Sam Sauvage cultive une allure de dandy qui rappelle parfois Pierre de Maere, accueilli ici même lors de la précédente édition du LaSemo.
Le chanteur grimpe sur les planches d’un pas hésitant, le regard perdu, le corps volontairement désarticulé. Auteur-compositeur-interprète, il navigue aisément entre chanson française et pop contemporaine, comme l’illustre « Le Chant des sirènes ».
Cheveux ébouriffés, silhouette de savant fou, le jeune artiste entraîne vite la foule dans un univers décalé et instable, où résonne notamment « Les gens dansent (j’adore) ».
Entre liberté, désillusions amoureuses et jeunesse désinvolte, Sam Sauvage poursuit son introspection par « J’suis pas bo », morceau qui évoque, dans son propos, « Allô maman bobo » d’Alain Souchon. Il enchaîne ensuite par « Je ne t’aime plus », récit poétique qui confirme son goût pour une écriture sensible et imagée.
À la ville, Hugo Brebion manie les mots finement. Sa plume romantique s’appuie sur des textes à la fausse candeur qui séduisent rapidement l’auditoire.
Derrière une allure fragile, une démarche maladroite et une présence volontairement décalée, Sam Sauvage maîtrise son personnage. Au fil du concert, il entraîne les festivaliers dans un univers burlesque et théâtral, où l’excès reste sous contrôle.
L’eau accompagne décidément cette journée caniculaire. Cette fois, direction la Guinguette, nichée au cœur des bois, pour assister au concert de Julie Rains.
Contrairement aux éditions précédentes, la Guinguette adopte cette année un décor plus épuré. Les vieilles caisses en bois et les vinyles disséminés sur l’estrade disparaissent au profit d’une scénographie plus sobre.
L’auditoire répond présent. Il y a foule dans cet écrin boisé, sans doute l’un des espaces les plus agréables du festival en cette après-midi brûlante. Les bières fraîches et les glaces deviennent d’ailleurs les vedettes du moment.
Julie Rains, de son vrai nom Julie Rens, est chanteuse, compositrice et multi-instrumentiste bruxelloise. Elle se révèle d’abord au sein de Juicy, le duo formé auprès de Sasha Vovk, où jazz contemporain, soul, R&B et humour s’entremêlent jusqu’à imposer le projet sur le paysage francophone belge. Depuis, elle poursuit une trajectoire solo sous le nom de Julie Rains et développe un univers plus introspectif, teinté de pop électronique.
Épaulée par un seul musicien, l’artiste façonne en direct un paysage sonore nourri de machines électroniques. Le tandem construit un répertoire où se croisent pop alternative, electronica, ambient, soul, jazz contemporain et influences world.
Cette prestation lui permet de défendre son premier EP, « Lentement ».
Malheureusement, des titres comme « Tu mens » ou « T’as perdu » peinent à rallier la foule. Plusieurs éléments peuvent expliquer cette réserve : des compositions parfois répétitives, une interprétation peu contrastée et une approche sonore bruitiste qui finit par créer une distance.
Même « Doucement », proposé dans une formule piano-voix plus intimiste, ne décolle pas vraiment.
Julie Rains reste une artiste dont on apprécie surtout la démarche novatrice et la recherche esthétique, davantage que la profondeur émotionnelle des compositions.
Après une vingtaine de minutes, retour vers la Prairie pour le concert de Mentissa.
Originaire de Belgique, la chanteuse s’installe en France afin d’y développer sa carrière. Le contraste par rapport à la prestation précédente saute aux oreilles. Là où Julie Rains privilégie les expérimentations électroniques, Mentissa propose une pop chaleureuse, élégante et immédiatement accessible. C’est aussi l’intérêt d’un festival : passer d’un univers à l’autre, multiplier les découvertes et varier les plaisirs.
Vêtue d’une étonnante tenue à froufrous qui souligne son tempérament pétillant, la chanteuse s’entoure de musiciens aguerris.
Un auditoire plutôt jeune lui réserve un accueil enthousiaste. Mentissa reste liée à son parcours remarqué dans la dixième saison de The Voice France, où elle révèle toute l’étendue de son talent. Ironie du destin, elle devient ensuite coach de l’émission dans sa version belge, une belle étape dans son parcours.
Mentissa ne se cache pas derrière un personnage. Elle évoque ses doutes, ses complexes et ses aspirations. Sa voix claire sert notamment « Balance », où elle revient sur son rapport au corps, les injonctions esthétiques et les sacrifices consentis pour répondre à certains standards de beauté.
Revenue jouer sur ses terres, elle défend son nouvel opus, « Enfants difficiles ». Son précédent disque lui avait permis de collaborer auprès de plusieurs auteurs reconnus, parmi lesquels Vincha — fidèle partenaire de Ben Mazué —, Yannick Noah et Claudio Capéo.
Entre pop contemporaine et chanson française, Mentissa livre une prestation solide et maîtrisée. Une mélancolie discrète traverse le concert, renforcée par les interventions du violoncelle qui apportent profondeur et émotion à l’ensemble.
En injectant beaucoup d’humour, elle joue ensuite les entremetteuses et invite les célibataires présents à trouver l’âme sœur pendant « Close to You ». L’atmosphère gagne encore en douceur lors de « Parce que c’est toi », interprété en version piano-voix auprès d’Alex au clavier.
Lorsque résonnent les premières notes de « Et bam », chanson écrite et composée par Vianney, Mentissa touche une foule déjà acquise à sa cause. Sa voix, capable de nuances délicates, confirme la maturité artistique d’une chanteuse encore jeune.
« Désolée » clôture un concert assez classique dans sa construction, mais très agréable. Peu à peu, les festivaliers jusque-là statiques se laissent gagner par le refrain et accompagnent l’artiste dans une ambiance chaleureuse.
La soirée réserve encore une dernière surprise. Mentissa revient sur les planches en compagnie de son petit frère pour interpréter « Enfants difficiles », morceau qui donne son nom à l’opus et à la tournée. La conclusion se veut intime et symbolique.
Retour à la Guinguette pour retrouver Bernard Minet, figure familière de toute une génération. Révélé au sein des Musclés, il marque aussi les années Club Dorothée grâce à une multitude de génériques de dessins animés devenus cultes.
À 72 ans, le chanteur continue de faire vivre ce patrimoine télévisuel sur les planches. Aux côtés du Bernard Minet Metal Band, projet lancé en 2020, il revisite ses grands succès dans des versions rock et metal. Cette formule lui permet aussi de se produire régulièrement lors de conventions dédiées à la pop culture.
Artistiquement, la proposition ne brille pas par sa subtilité. Mais ce n’est manifestement pas ce que la foule vient chercher. Les tubes de toute une époque touchent instantanément les aficionados, quelle que soit leur génération. Les plus anciens replongent dans leurs souvenirs d’enfance, tandis que les plus jeunes découvrent, souvent amusés, ces refrains emblématiques.
L’ambiance reste bon enfant. On chante, on rit, on retrouve le temps de quelques morceaux l’insouciance des mercredis après-midi devant Club Dorothée. La force de Bernard Minet tient sans doute là : offrir, le temps d’un concert, une parenthèse régressive où le plaisir l’emporte sur le reste.
Il y a des concerts qu’on attend longtemps sans trop y croire. Celui de Vanessa Paradis, samedi soir au parc d’Enghien, appartient à cette catégorie. Seule date belge de son année 2026, inscrite dans la programmation XXL de cette 19e édition du LaSemo, la chanteuse retrouve une foule venue de plusieurs générations pour l’un des rendez-vous les plus attendus du festival.
Dès les premières notes de « Trésor », le ton s’installe : pas d’artifice ni de démonstration de force, mais une élégance naturelle qui accompagne l’artiste depuis près de quarante ans.
Longiligne, la chevelure en mouvement, elle occupe l’estrade par une grâce féline, ce mélange de retenue et d’abandon qui nourrit sa singularité. À 53 ans, la voix a peut-être perdu un peu de son mordant d’antan, parfois légèrement voilée, mais elle conserve cette proximité rare, cette capacité à transformer une plaine bondée en espace presque intime.
« Marilyn & John » et « Divine idylle » embrasent rapidement la fosse : votre serviteur observe une marée de smartphones se lever à l’unisson, tandis que les refrains repris en chœur témoignent de l’attachement de l’auditoire à l’artiste.
« Les initiales des anges » enchaîne, introduite par quelques mots pudiques autour d’un souvenir personnel. La plaine se tait alors, suspendue à sa voix.
La setlist, pensée comme une traversée de carrière, alterne habilement les tempos. « Ces mots simples » et « Sunday Mondays » apaisent le rythme avant que « Commando » ne relance l’énergie rock, servi par une formation très soudée — sept ou huit complices visiblement heureux de jouer ensemble, auxquels Vanessa Paradis rend hommage à plusieurs reprises au fil de la soirée. « Élégie » et « Pourtant » suivent dans la même élégance discrète, avant que « Dès que j’t’vois » ne remette la foule en mouvement.
Le concert prend ensuite des accents plus intimes grâce à « Les épines du cœur » et « Just as Long as You Are There », où la chanteuse retrouve ce grain de voix anglophone hérité de ses collaborations new-yorkaises.
« Il y a » et « Love Song » prolongent cette parenthèse feutrée avant l’un des temps forts de la soirée : « Joe le taxi ». Le tube, immanquable sans devenir lassant, ressurgit dans une version dansante qui transforme instantanément la Prairie en dancefloor à ciel ouvert.
L’ombre de Serge Gainsbourg plane naturellement sur la fin du set, par « Mi amor », puis « Dis-lui toi que je t’aime » et « Tandem », rappelant combien la rencontre entre le songwriter et la toute jeune Vanessa Paradis a marqué la chanson française.
Le concert se referme sur « Bouquet final », titre phare du nouvel opus « Le retour des beaux jours ». Clin d’œil du programmateur ou hasard de setlist, l’expression sonne en tout cas comme un adieu bien trouvé.
Après plus d’une heure sur les planches, Vanessa Paradis quitte la Prairie sous les applaudissements nourris d’une foule conquise, laissant place à Nile Rodgers & Chic pour la suite de la soirée disco-funk.
Ce passage au LaSemo confirme qu’au-delà des modes et des générations, Vanessa Paradis conserve l’art de transformer un rendez-vous populaire en moment suspendu.
(Organisation LaSemo)