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Rollerskate Skinny

Rollerskate Skinny et son ange gardien.

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Auteur d'un premier album mystérieux, élaboré mais très mélodique, ce groupe dublinois pourrait devenir très important. C'est en tous cas l'impression que partage l'ensemble de la presse britannique. Elle n'hésite d’ailleurs pas à comparer le quintette à Mercury Rev voire à Sonic Youth. Et comme si la richesse musicale ne suffisait pas, ce disque recèle des textes visionnaires, thématiques sur le monde contemporain. La rencontre des deux guitaristes, Jimi et Ger, puis du chanteur/lyriciste Ken, a enfin permis de lever un morceau de voile de l'énigme Rollerskate Skinny...

Pourquoi choisir pour nom de groupe le titre d'un roman qui a inspiré l'assassinat de John Lennon?

Jimi : Une pure coïncidence. Nous avons même été surpris de le lire dans je ne sais plus quel magazine. Il n'a jamais été dans notre intention d'établir la moindre corrélation avec cette affaire.

Ce n'est donc pas un sujet à approfondir? Pas plus, je suppose que celui des Beatles?

Ger : C'est une évidence!

Vous vous identifiez sans doute à des groupes plus contemporains comme Mercury Rev ou Sonic Youth?

J. : Nous serions de mauvaise foi en refusant d'admettre l'influence que Sonic Youth a exercée sur le groupe. Mais pas son aspect métallique. Plutôt l'exploration simultanée de différentes perspectives mélodiques.

Un peu à la manière de Wire?

G. : Je n'ai jamais prêté attention à ce genre de groupe.

J. : Ce n'est pas davantage ma tasse de thé. Leur musique était un peu trop capricieuse à mon goût!

G. : Chacune de nos compositions abrite différentes influences. Pour Mercury Rev et Sonic Youth, elles ne sont cependant que superficielles. Evidemment, il est plus facile de se référer à ces deux ensembles, puisqu'ils ont acquis une certaine notoriété.

Quel album de votre collection personnelle ne céderiez-vous sous aucun prétexte?

G. : "Closer" de Joy Division et "The Movie" de Jimi Hendrix (NDR: Est-ce un bootleg?)

J. : Pas un seul. J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Je ne vois donc aucune raison de m'en séparer!

Vous semblez manifester un goût plutôt prononcé pour l'extrême. Est-ce typiquement dans le caractère irlandais.

J. : Ce n'est pas spécifiquement irlandais, mais le reflet de nos personnalités.

G : Des sentiments universels que tout être humain est susceptible d'éprouver.

J. : Chaque pays vit ses extrêmes. En Belgique, vous vivez les vôtres à travers les disparités entre Flamands et Wallons. En Irlande, ils sont d'une toute autre nature. Pour Rollerskate Skinny, ils s'inscrivent exclusivement dans un espace multidimensionnel, au sein duquel nous avons voulu reculer les limites.

Vous avez assisté à la projection du film "In the name of the father"?

G. : Non!

J. : Oui. L'intrigue est excellente. Un film très intense inspiré d'un fait réel. Mais je suis un peu déçu que la vérité soit quelque peu tronquée. L'accumulation de détails artificiels et la concentration des événements dans le temps n'étaient pas indispensables. La véritable histoire était suffisamment dramatique. Il ne fallait pas en rajouter. Ce qui explique pourquoi il est nécessaire de prendre un certain recul. Sans quoi, c'est un grand film... J'ai, en outre, tenté une expérience originale pour le visionner. D'abord, en Irlande. Puis en Angleterre. Et les réactions suscitées sont diamétralement opposées. Etonnant!

Bono et Sinea O'Connor ont collaboré à l'enregistrement de la bande sonore de ce film. Est-ce que leur participation a une valeur symbolique à vos yeux?

J. : J'apprécie énormément Sinead O'Connor. Je ne partage cependant pas tous ses faits et gestes. Mais elle dit ce qu'elle pense en toute liberté, spontanément et avec énormément de passion. Et puis elle a de si beaux yeux... une très jolie fille (rires)... Tout ce qu'on a pu médire sur son compte a été monté de toutes pièces. C'est comme l'intérêt excessif porté à U2. C'est de la manipulation médiatique!

G. : Le jour où elle a déchiré la photo du pape, il a dû se passer quelque chose de saugrenu dans sa tête. De saugrenu, mais également de sensé. Il faut replacer cet événement dans son contexte. L'Irlande du Nord vit en quelque sorte une guerre de religion. Et dans l'esprit de Sinead, le pape en porte une certaine responsabilité. Il était ainsi plus facile de la faire passer pour hérétique.

C'est un peu comme dans votre chanson "Bring on to stigmata" où vous semblez très amers vis à vis de la religion?

G. : Elle ne vise pas seulement la religion. Mais tous les problèmes qui existent dans le monde en général. Elle reflète en quelque sorte notre état d'esprit à l'égard de ces événements; et puis d'une manière plus personnelle traite de nos expériences vécues. Comme celles que nous avons traversées à Londres.

Pouquoi, vous n'y vivez plus?

J. : Si, mais nous allons retourner à Dublin.

Quand?

G. : Dans une bonne semaine!

Vous vous y étiez fixés depuis deux ans, il me semble?

J. : C'est exact. Mais la vie à Londres est pénible. Cette ville est trop grande, impersonnelle, morne, robotisée. Nous n'y avions pas d'amis. Nous ne parvenions plus à nous situer. Nous avions peur, en quelque sorte, de perdre nos racines. Nous avons donc voulu revenir aux sources de notre inspiration. A Dublin. Un retour qui correspond pour nous à une renaissance.

G. : Londres peut être intéressant pour ses extrêmes. Mais son gigantisme est déprimant. Ce sera de toutes manières une bonne expérience d'y avoir transité.

J. : Nous regretterons sans doute les petits clubs. Parce qu'ils jouissent, au niveau musical, d'une excellente réputation. Et puis, parce qu'ils dégagent une atmosphère propice à l'épanouissement des groupes de rock...

La chanson "Violence to violence", est-ce un constat d'échec ou un cri de désespoir?

J. : Plutôt un cri de désespoir. Mais cette composition ne devait pas s'intituler "Violence to violence". Nous l'avions écrite pendant la guerre du golfe, mais avons décidé de changer le titre à la dernière minute, car il était devenu trop indulgent vis à vis de l'épisode dramatique qui venait de se dérouler.

Que signifie "Shoulder voices"?

J. : La conscience. L'ange gardien qui se tient constamment derrière toi pour guider tes actes.

Jimi, tu vois encore régulièrement Kevin?

J. : Kevin?

Ton frère!

J. : (NDR: apparemment embarrassé) De toute évidence, ce n'est plus un secret pour personne. Oui. Pour l'instant, il est en studio avec My Bloody Valentine pour enregistrer son nouvel album.

La citation qui figure à l'intérieur de la pochette, est-ce une diatribe contre les marchands de canons?

Ken : C'est de l'ironie pure. Comme dans la chanson "Slave" par exemple. Elle s'intéresse à l'esclavage des principes que tu ne comprends pas et auxquels tu dois te soumettre. Et lorsque tu imagines être capable d'influer sur ce système, tu te berces royalement d'illusions... En fait, j'écris au sujet des problèmes humains et des situations qu'ils entraînent...

Est-ce que les rêves et les cauchemars constituent la moelle de ta prose?

K. : Oui, c'est exact! A Londres, j'ai passé de longs moments à dormir (rires). J'étais complètement fauché. Et sans argent à Londres, tu ne vas pas très loin. J'ai toujours trouvé étrange le moment où l'inconscient commence à s'embrouiller avec le conscient. Mes rêves, par exemple, sont souvent effrayants, paranoïaques. Et ils finissent même parfois par se fondre avec la réalité. Parfois, je tombe amoureux dans un songe. Mais lorsque je me réveille, je me rends compte m'être seulement épris de mon corps (rires)...

Est-ce la raison pour laquelle, dans tes textes, tu déformes constamment la réalité?

K. : Je ne la déforme pas. Elle est simplement le reflet de mon état d'esprit à un moment très précis. L'être humain tient comme indiscutable l'existence d'une seule réalité. C'est une erreur. Ce n'est pas une constante. La réalité est multiforme. Suivant la perspective adoptée, tu la conçois autrement. J'ai besoin de ces environnements différents pour créer. Mais je n'aime pas que l'on me colle l'étiquette d'artiste, parce que j'ai trop de respect pour l'esprit des gens...

 

Version originale de l’interview parue dans le n° 23 du magazine Mofo de mai 94.

Sonic Youth

Experimental Jet Set Trash And No Star

Groupe alternatif par excellence, et imprévisible par nature, Sonic Youth n'en finit plus de brouiller les pistes. Souvenez-vous de son dernier opus, "Dirty". Jugé hâtivement hermétique et nébuleux, il s'est taillé un succès plus que confortable dans les charts officiels. En fait, Sonic Youth est devenu un véritable symbole de l'underground. Et si un jour il devait adopter un profil prosaïque, il n'aurait probablement plus de raison d'exister. Inutile donc de vous annoncer que pour graver cet "Experimental Jet Set Trash And No Star", le quartet new-yorkais est encore à la pointe de l'actualité. Et pour la circonstance, il s'est servi des cordes de guitares discordantes, grinçantes, du cliquetis des micros et du bourdonnement d'amplis pour élaborer une texture sauvage, traversée de changements subtils de tonalités. Il atteint ainsi tout au long de cet opus, une intensité extrême et une intimité fragile, insoutenable. Intimité née, tout simplement, du dialogue échangé entre la voix frémissante de Kim et monocorde de Thurston, qui traite de sujets tant philosophiques, sociaux que politiques. Indispensable!

 

Pavement

Combien connais-tu de gens réellement drôles ?

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Tous ceux qui avaient été déçus par le concert de Pavement, en première partie de Sonic Youth, s'ils étaient ce 19 mars au VK, ont pris une sacrée claque. Finies les approximations maladroites : ils s'amusent toujours autant mais, cette fois avec nous. Et comme c'était la dernière date de leur tournée en compagnie de Stereolab, ils ont terminé ensemble lors d’un final inoubliable.

Quelques heures plus tôt, Scott (ou Spiral Stairs, guitariste et membre fondateur avec Steve Malkmus) et Bob (le percussionniste/vocaliste) parlent de ce premier album enregistré pour la première fois comme un ‘vrai’ groupe, "Crooked Rain, Crooked Rain". Un ‘vrai’ groupe qui a subi un changement de personnel. Le line up aux deux batteurs a en effet dû en remplacer un...

Scott : Les deux disques représentent assez fidèlement l'état du groupe à ces deux périodes très différentes. Pour le premier nous étions trois, pour celui-ci cinq. Il a fallu tenir compte de beaucoup plus d'opinions sur le son du futur album. Mais en même temps, les changements ne sont pas vraiment marquants. Rien de fondamental, en tout cas.

Après le départ de Gary Young (NDR : l'ancien drummer), vous auriez pu vous contenter d’un seul batteur...

Scott : Bob ne s’est jamais contenté de pallier aux ‘absences’ de Gary. Parfois, il était à peu près incapable de jouer et on n’entendait que la seule batterie de Bob.
Bob :
Ce sont deux configurations distinctes. Maintenant qu'on dispose d’un batteur fiable, je peux me concentrer sur des tas de percussions comme le tambourin ou les maracas et davantage chanter, aussi. Et puis enrichir la rythmique. Dès le début, on savait qu'il fallait un nouveau batteur. Il n’y avait aucun doute à ce sujet. Je ne voulais pas me limiter à la batterie. Et puis, c’est différent des formations habituelles. Et plus amusant.

Et comment avez-vous recruté Steve West (le nouveau drummer)?

Bob : Nous avons été à l’école ensemble. Je le connais depuis mes 13 ans. Il a déménagé à New York un an après nous. Il travaillait comme Steve Malkmus au Musée d'Art. Comme garde. Ils sont devenus amis et ont commencé à jouer ensemble. Maintenant, ils partagent le même appartement.
Scott :
Comme il était batteur, la suite s'imposait.

Avez-vous toujours vos boulots hors de l’aventure Pavement?

Bob : On travaille tellement cette année qu'on n'a pas le temps de rentrer à la maison. Donc, à part la vaisselle, on ne fait rien de plus. Difficile de trouver quelqu'un qui t'engagerait pour trois semaines...
Scott :
Parfois, c'est un problème quand on est chez soi pour trois mois. Que faire pendant cette période ? On peut dire que maintenant, Pavement, c'est notre boulot. On n'a pas pour autant changé : depuis deux ans, on a toujours les mêmes amis, on va toujours dans les mêmes bars. Et je pense que ce mode de vie ne variera pas. Ce serait peut-être le cas si quelqu’un au sein du band commençait à s'en foutre ; mais je ne l'imagine pas. Cette situation se produit lorsqu'un de ses membres commence à devenir paresseux ou ne prend plus ses décisions lui-même.

Le succès –même dans un circuit indépendant– est perturbant, non?

Scott : C'est vrai qu’il est troublant d’enregistrer un disque pour soi, entre amis, et de le voir acquérir un tel retentissement! Qu'un travail qui nous a demandé une telle énergie soit aimé, c’est réconfortant. Mais, en même temps, on le considère comme une œuvre d'art. C'est sérieux pour nous mais encore plus pour ceux qui écrivent à notre sujet ou nous écoutent! C'est bien, mais bizarre... Le succès de "Slanted ar Enchanted" ne nous a pas affectés. On a juste enregistré un autre disque parce qu'on disposait de nouvelles chansons. Il n’y a pas de pression. On s'amuse, alors...

Y avait-il une volonté que le deuxième ne soit pas une redite du premier?

Scott : "Slanted and Enchanted" compte deux années d’existence. Normal que notre musique ne soit plus la même aujourd’hui, puisque nous avons évolué. Même l’Ep "Watery, Domestic", sorti un an plus tard, est fort différent. Il y avait une volonté consciente de ne pas se répéter, mais ce n'est pas la même raison. Quand on a tourné un an et demi avec les mêmes chansons, on finit par ne plus pouvoir 1es supporter. Donc, on veut entendre autre chose.

Vous reprenez encore les anciens titres?

Scott : Oui. Mais le nouveau batteur refuse de les jouer! On doit donc le rémunérer pour chaque ancien titre interprété.
Steve West :
C'est vrai. 10 dollars par ancienne chanson. Parfois, je rentre à la maison avec 30 dollars d'extras gagné chaque soir. C'était ma condition pour rejoindre le groupe. Tant pis si ça paraît excessif. C'est pour cette raison que je demande au public s'il veut entendre certains titres…

L'instrumental "5 - 4 = Unity" est assez inattendu.

Bob : Oui, bizarre, plutôt jazz. C’est à cause de ce qu’on écoutait à l'époque. Cette compo et "Newark Wilder" évoquent davantage Roxy Music que The Fall.

"Unfair" pourrait presque rendre un hommage à Sonic Youth...

Bob : Ou au grunge...

Et c'est quoi, le grunge?

Bob : Le grunge, incarne les premiers moments qui ont marqué la scène de Seattle. Comme les premiers Soundgarden, Tad, les groupes de chez Sub Pop, Mudhoney, Skinyard, Babes In Toyland... De 1987 à 1990, essentiellement. Ces groupes aux guitares noisy, poisseuses. Sonic Youth et Dinosaur Jr ont été catalogués grunge. Ce qui était absurde. Les journalistes ont besoin de mettre des étiquettes ; et, à cette époque, Sonic Youth était sans doute plus proche du grunge que de n'importe quelle autre catégorie. Jesus Lizard, dans cette optique, pourrait aussi être qualifié de grunge. Pas de problème, si on nous étiquette ‘grunge’…

De quoi parle "Here"  sur "S & E" ?

Bob : C'est une chanson qui parle de blagues totalement nulles. Combien connais-tu de gens réellement drôles, dont les sarcasmes sont brillants? La plupart d’entre eux sont seuls à rire de leurs plaisanteries. Steve a écrit cette chanson en pensant à ces vieux gardiens de musée qui passent leur temps à débiter des histoires épouvantables. Leur sens de l'humour lamentable pouvait devenir irritant pour lui... Mais il vaut mieux côtoyer quelqu’un qui raconte des mauvaises blagues qu’un personnage mal dans sa peau. Je préfère écouter une plaisanterie nulle qu'un déprimé qui se plaint de sa solitude.

Vous aimeriez composer davantage pour le groupe?

Scott : Toutes les chansons ne sont pas écrites par Steve Malkmus. Chaque membre de la formation essaie de composer ses propres chansons de Pavement. Ensuite, nous bossons pour n’en retenir que les meilleures. C'est d'abord un travail d’ensemble. Si Steve (West), Mark (le bassiste) ou moi le voulions, nous pourrions participer davantage à l’écriture. D’ailleurs, quand elles sont valables, elles sont retenues pour figurer sur le disque. Mais je ne suis pas sûr d'avoir envie d'écrire des chansons pour Pavement. J'aime les jouer, moins les écrire.
Bob:
Il n'existe aucune hiérarchie, chacun apporte beaucoup. Mais on peut vite voir qui est le plus doué pour l'écriture. Il serait idiot de ma part de vouloir disputer Steve sur ce point : il écrit des chansons nettement meilleures que les miennes. Peut-être serait-il intéressant de tenter une expérience à la Sebadoh où tous apportent leur collaboration ?
Scott :
Disons qu'on voudrait plus être davantage plutôt comme R.E.M. que comme Dinosaur Jr. Quand j'ai entendu leurs disques, au début, je trouvais le groupe génial. Et puis j'ai lu plein d’articles sur Dinosaur Jr. ; tous relataient que Jay Mascis était omnipotent. J’apprécie toujours le band, mais j’ai un peu été déçu.
Bob :
On a beaucoup appris de notre tournée accomplie en compagnie de Sonic Youth. Bien que Kim Gordon et Thurston Moore soient les plus connus, les plus reconnaissables, on a pu voir l'importance de Steve Shelley. Ou du sorcier des guitares qu'est Lee Ranaldo.
Scott:
Je les admire mais perso, je ne pourrais pas continuer aussi longtemps qu'eux. A 30 ans, j'arrête. Plus que trois ans! Mes 20 ans, c'était pour faire le con un maximum. Après, j'ai bien l'intention de retourner étudier. Mais qui sait? Peut-être qu'à ce moment-là, j'aimerai tellement ce mode de vie, que poursuivre cette aventure serait inévitable. Je pense que le rock doit rester une histoire de jeunes. Et continuer à 35 ans me paraît absurde. Sonic Youth, c'est l'exception. A 15 ans, quand tu découvres le rock, tu as envie de te révolter. Mais contre quoi veux-tu te révolter à 35 ans?

(Article paru dans le n° 22 du magazine Mofo d’Avril 1994)

 

Died Pretty

Privilégier le présent sur le passé?

Écrit par

Depuis la sortie de "Doughboy Hollow" en 1991, Died Pretty semble avoir quelque peu délaissé les climats ténébreux, sulfureux, psychédéliques qui régnaient sur ses premiers elpees au profit d'un style aux REMiniscences pop tendres et veloutées. En passant sur un label major, le groupe kangourou ne pouvait que confirmer cette nouvelle orientation. Et de fait, "Trance" affiche les mêmes caractéristiques que son précédent opus. Et pourtant, la formation continue d'exercer la même fascination, la même magie, la même intensité électrique sur les planches. Brett Myers, le guitariste, et Robert Warren ont accepté d'élucider ce paradoxe...

A vos débuts, vous étiez considérés comme un symbole de la musique indépendante australienne. Or, vous venez de signer sur un label major. En l'occurrence, Sony. Auriez-vous renié votre philosophie originelle?

Brett : Non, pas du tout. Notre doctrine n'a pas changé. Mais nous nous sommes fixés de nouveaux objectifs. Et pas seulement celui de nous faciliter l'existence. Nous voulions que nos disques soient mieux distribués. Bénéficier d'un budget plus conséquent destiné à financer nos tournées. Pour réaliser ces projets nous devions inévitablement décrocher un contrat auprès d'un label major.

Est-ce la même raison pour laquelle, depuis quelques années, de plus en plus de groupes australiens désertent les labels indies?

B. : Je pense que le processus est naturel. Lorsque tu viens de former un groupe, ton ambition première consiste à sortir un disque. Et il est plus facile et plus prudent de le réaliser sur un petit label. Un engagement qui ne met pas en péril ton identité. Tu y es libre de concevoir ta création sans devoir subir la pression de l'extérieur. Pas besoin de décrocher un hit à tout prix ou de devoir vendre un certain nombre de disques. Et lorsque tu estimes avoir suffisamment pris de la bouteille, tu peux alors tenter l'aventure. Died Pretty a attendu dix ans pour se décider. Nous n'avions donc pas grand chose à craindre. Ce n'est pas le cas de certains néophytes qui s'engagent aujourd'hui sans discernement. Avec pour seule motivation l'aspect financier. Le résultat est souvent catastrophique...

La plupart de vos albums ont été produits par Rob Younger. Mais depuis "Doughboy Hollow", vous avez décidé de confier cette tâche à Hugh Jones. Pourquoi?

B. : Il existe plusieurs explications. D'abord, Rob Younger a son propre groupe, et son emploi du temps est de plus en plus chargé. D'autre part, nous avons voulu tenter une nouvelle expérience. Pas que nous étions mécontents de son travail, mais nous étions curieux de voir ce qu'un autre producteur pouvait apporter au groupe.

Mais pourquoi Hugh? A cause de la réputation qu'il s'est forgée en compagnie des groupes qui ont vécu le New Mersey Sound"?

B. : En quelque sorte. J'ai toujours eu énormément de considération pour ce personnage. Et mon admiration pour ce qu'il a réalisé pour Echo, Teardrop Explodes et quelques autres groupes est toujours demeurée intacte. Ces disques occupent d'ailleurs toujours une place importante dans ma collection personnelle... En fait, à l'origine, nous avions reçu une proposition d'un producteur américain. Mais sa vision des choses ne correspondait pas exactement à notre objectif. Nous nous sommes alors adressés à Hugh. Il a compris tout de suite ce que nous voulions faire. Il a manifesté à cet égard un enthousiasme auquel nous ne nous attendions pas. Et finalement les deux collaborations que nous avons concrétisées ont été très fructueuses; et le résultat à la hauteur de nos espérances.

Oui, mais cette production rend votre musique plus douce, plus polie, plus pop. Est-ce que tous les membres du groupe partagent ce point de vue?

B. : Absolument! Ceux qui parviennent le plus difficilement à s'adapter sont les nostalgiques de "Free Dirt". Depuis, nous avons évolué. Notre musique est devenue plus pop. Et nous avons estimé tout à fait naturel que la production épouse les nouveaux desseins du groupe.

Robert : Nous ne pouvions éternellement végéter dans la zone crépusculaire de la musique indie. Je pense qu'il était grand temps de se convertir à une musique plus clean, plus pop...

Est ce la raison pour laquelle sur le titre "110 BPM", vous avez tenté d'opérer une rencontre entre Happy Mondays et les Stooges?

B. : En plein dans le mille! C'est une bonne analogie. C'est effectivement un croisement entre Happy Mondays et les Stooges. Cette chanson était au départ un moment de récréation. Une jam quoi! Pas d'idée très précise, mais deux cordes et un rythme fort. A un certain moment, nous avons décidé d'allumer l'enregistreur pour en saisir l'intensité...  Le titre illustre parfaitement ce moment particulier que nous avons vécu en studio pour nous détendre...

Tous ces changements ne signifient quand même pas une volonté délibérée de faire une croix sur votre passé, j'espère?

B. : Non. D'ailleurs, nous continuons à interpréter des morceaux de "Free Dirt", de "Lost" ou de "Brillant Eye" sur les planches. Mais notre répertoire de scène est d'abord composé de chansons récentes. Issues de "Doughboy Hollow" et de "Trace" plutôt que des autres disques. Il nous semble normal de privilégier le présent sur le passé. Ce qui ne veut pas dire que nous négligions pour autant les compositions plus anciennes...

Vu le succès de groupes sombres, atmosphériques comme Afghan Whigs, American Music Club et Cell, n'avez-vous pas l'impression que Died Pretty est apparu dix ans trop tôt?

Robert : Je le pense sincèrement!

B. : Moi pas! Afghan Whigs est un ensemble fantastique. Cell est un excellent groupe. Mais... la question est trop complexe pour pouvoir y répondre correctement...

R. : Je pense qu'aujourd'hui de nombreux groupes affichent toutes les spécificités que nous manifestions à nos débuts. C'est pourquoi j'ai répondu affirmativement à ta question. En fait, je me rends compte que ce style est beaucoup plus adapté aux nineties...

N'auriez-vous pas voulu appartenir au 'Paisley Underground', surtout lorsqu'on a ses racines plongées dans le blues, le garage et le psychédélisme ?

B. : Non, pas du tout! Plutôt la scène qui a sévi à New York à la même époque. En l'occurrence celle qui a donné naissance à des formations comme Television, Pere Ubu, James Chance & The Contortions, Suicide ou les Feelies. Nous nous sentons plus proches de ces groupes, voire des ensembles de garage américains qui ont marqué les sixties, plutôt que du 'Paisley Underground' de la fin des seventies, début des eighties...

R. : En ce qui me concerne, le Velvet Underground et Sonic Youth correspondent davantage à ma sensibilité...

Pourtant, en général, les artistes australiens se réfèrent à des formations légendaires comme Radio Birdman, Birthday Party ou les Saints?

B . : C'est probablement vrai. Personnellement, les Laughing Clowns m'ont davantage marqué que les Saints. Les Go Betweens aussi. Mais d'une manière générale, Birthday Party, Laughing Clowns et les Go Betweens symbolisent, à mes yeux, les pierres angulaires du rock aussie.

Sachant que les musiciens de Died Pretty et de Celibate Rifles sont d'excellents amis, comment expliquez vous leur split?

B. : Quoi? Première nouvelle!

C'est en tous cas ce que la bio de leur compilation "Sofa" mentionnait clairement!

B. : C'est un bobard! Ils sont occupés d'enregistrer un nouvel album.

Une bonne nouvelle. Mais je ne comprends pas l'utilité d'une telle désinformation?

B. : A mon avis, c'était un solide coup de pub...

Version originale de l'interview parue dans le n° 22 (avril 94) du magazine MOFO

Perverted

Du finnois dans un bouge de Molenbeek...

Écrit par

Etait-ce prémédité? Atterrir dans un bouge de Molenbeek pour faire l’interview de Perverted By Desire relevait du fantasme. C’est pourtant l’aventure (ou la mésaventure, si vous préférez) que nous avons vécue en compagnie des deux tiers de l’ensemble limbourgeois, en l’occurrence Guy (alias Genis) et Bo Lemaître.

Le titre de votre album est plutôt curieux : « Kuvun Huuto ». Vous ne trouvez pas ???

Guy : C’est du finnois ! Il traduit le spleen et la nostalgie que l’on éprouve lorsque loin de chez soi, on désire rentrer au bercail. Comme l’enfant qui veut revenir dans le ventre de sa mère. Comme l’être humain qui veut retrouver son passé, sa jeunesse. Mais plutôt que d’aborder le sujet sérieusement, nous l’avons traité tantôt par l’absurde, parfois avec ironie. Et humour.

« Kesytetty » est une chanson dans la même langue ?

G. : Oui, c’est un extrait du ‘Petit Prince’ de St Exupéry (la serveuse vient réclamer le paiement des consommations). Le passage où le Petit Prince commence à dialoguer avec le Loup (la serveuse insiste). Le morceau est interprété par une chanteuse finlandaise qui a une très belle voix (la musique d’ambiance monte d’un cran). On paye et puis on nous boycotte… le finnois et le néerlandais possèdent des caractéristiques semblables. Peu usités, ils dégagent une même atmosphère, un même mystère (le flux sonore s’amplifie encore). Nous essayons de combiner des styles, des genres, des cultures (les clients commencent à se déhancher en compagnie de deux serveuses au milieu du bistrot : fou rire).

Vous êtes polyglottes ? Combien de langues pratiquez-vous ?

G. : Six, mais je ne les maîtrise pas toutes : néerlandais, anglais, finnois, espagnol, français et allemand.
Bo : moi seulement quatre !

C’est pour ça qu’on retrouve souvent dans vos chansons des mots étrangers ?

G. : Le monopole de l’anglo-saxon dans le rock est une absurdité. La langue la plus pratiquée sur la planète, c’est le chinois. Je prends souvent pour exemple Arno qui combine les langues avec beaucoup de talent. Lorsqu’il a recours au français, c’est parce que la chanson est plus adaptée à ce mode d’expression ! Le finnois a un certain exotisme, et même si peu de gens comprennent les paroles, il se dégage parfois une atmosphère unique.

Vous dites cultiver l’ironie, l’humour dans vos textes. Pourtant, les thèmes on l’air contemporains et même profonds : la religion, le mysticisme, la mythologie, le nationalisme, la peine de mort. Dans le livret, on retrouve même une grande tirade en néerlandais sur la mort…

G. : Ce passage a été écrit par un écrivain flamand qui est capable de faire passer des émotions dans ses textes semblables à celles que nous essayons de mettre dans notre musique…

Par quel hasard êtes-vous entrés en contact avec Kramer ?

G. : C’était au VK, voici trois ans, lors du concert de Galaxie 500 : il assurait le mixing. Nous lui avons refilé notre premier disque. Nous l’avons revu au Lintfabriek à Kontich où il se produisait avec son groupe, Bongwater. Là, il nous a dit avoir apprécié l’album : il envisageait de produire notre disque suivant. Il a tenu parole, puisqu’entre 91 et 92, on est entré en studio à Amsterdam pour enregistrer « La Sigla » sous sa houlette. Et quelques mois plus tard, nous renouvelions l’expérience pour « Kuvun Huuto »…

Ce n’était plus à Amsterdam. Pourquoi ?

G. : Le studio n’existait plus. L’immeuble avait été squatté et la police a flanqué tout le monde dehors. Nous avons cherché un autre studio en Europe. Mais ce n’est pas facile à dénicher un tel endroit, à la fois bon marché et de qualité. Kramer venait de monter son ‘24 pistes’ à New Jersey. Le coût semblait raisonnable. On y est donc allés.

Vous y êtes restés longtemps ?

G. : Non, seulement une semaine. On a dû rentrer pour reprendre le boulot.
B. : On n’a rien vu de New York. Rien du tout !
G. : Je comprends que Bo et Karel se sentent frustrés. Moi, j’y étais déjà allé il y a 10 ans… Et puis nous avons logé chez Kramer, dans un très beau site, à une demi-heure de NY. La région était recouverte de neige. On a évité les frais d’hôtel et de restauration ; en outre, l’atmosphère était très chouette… Tout a été très vite : l’album a été enregistré et mixé en cinq jours. Si nous étions de véritables perfectionnistes, nous aurions eu besoin de plus de deux mois pour le terminer. Ce n’est pas qu’un choix pécuniaire : lorsque tu gamberges trop longtemps en studio, tu commences à accorder trop d’importance aux détails. Ca se fait au détriment de l’émotion et de la sensibilité.  
B. : Si nous avons pu mettre en boîte l’album en si peu de temps, c’est que les chansons étaient prêtes. Il ne restait plus à Kramer qu’à remodeler le son.
G. : C’est un personnage ambitieux, mais qui relativise les événements. Il veut gagner de l’argent en s’impliquant dans des projets à la fois insolites et créatifs. Il a joué un peu de claviers, de basse et de congas, aussi.

Le timbre vocal de Guy est proche de Johnny Rotten, non ?

G. : Au cours des cinq premières années, Bo assurait le chant. Depuis qu’il s’est converti à la basse, il se contente des backing vocaux (on vient de tirer les rideaux !)
B. : il est trop difficile de se concentrer sur le chant et de jouer de cet instrument, en même temps. Mais c’est un bordel ici (grands éclats de rires) !
G. : C’est parce qu’il se complique l’existence. Avec un peu plus de simplicité, il y arriverait (rires). Au début ce rôle ne me bottait pas trop, mais aujourd’hui, je commence à bien le maîtriser (dans la pièce, il n’y a plus que les jeux de lumières pour nous éclairer…)

 
Pourquoi vous produisez-vous si peu ‘live’ ?

G. : Notre musique n’est pas suffisamment commerciale pour séduire les organisateurs de concerts. D’un autre côté, nous ne courons pas après les concerts. Nous nous limitons à dix/quinze prestations par an dans le Benelux. Bien sûr, on participe à l’un ou l’autre périple hors-frontières. Comme cette tournée européenne que nous commençons en ami prochain (le son couvre maintenant complètement nos voix ; le temps de vider ses consommations et nous vidons les lieux, un peu louches, il faut le reconnaître…)

Article paru dans le n°21 du magazine Mofo de mars 1994.

 

 

Beck

Mellow God

Ce Californien (Los Angeles) est probablement le premier artiste qui soit parvenu à placer sur un dénominateur hip hop, folk, country, punk, blues et psychédélisme. Pourtant, à l'origine ce chanteur/compositeur/guitariste était surtout marqué par la musique traditionnelle américaine, et en particulier par Jimmie Rodgers, Carter Family, Woodie Guthrie, Bob Dylan, John Lee Hooker et Blind Willie Johnson. Mais impliqué, début des eighties, dans le mouvement avant-gardiste ‘Silverlake’, ce Yankee va multiplier les expérimentations les plus étonnantes, pour finalement se forger un style bien personnel et décrocher un contrat chez un major. Ce qui ne l'empêchera pas de poursuivre ses recherches dans l'univers underground ; mais ces travaux seront réservés à un label indie. Bien qu'obéissant à un profil plus mélodique, plus accessible, "Mellow Gold" ne manque ni d'imagination ni de profondeur. Comme par exemple sur le single "Loser", que vous avez sans doute déjà eu l'occasion d'entendre sur les ondes radiophoniques. Maintenant, ne vous attendez pas à ne rencontrer que des titres de cette facture, sur cet opus. Vous seriez plutôt surpris. Parce que cette œuvre se révèle psychédélique dans le sens le plus contemporain du terme. A se demander si nous ne venons pas d'hériter d'un des artistes les plus importants du début des nineties ?

 

The Afghan Whigs

Fan des Supremes…

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Groupe marginal au sein de l'écurie grunge Sub Pop, Afghan Whigs a publié un album superbe, profond, un brin cérébral et surtout totalement hors mode. Intitulé "Gentlemen", il est salué partout comme une des réussites de 1993. Une oeuvre qui relève presque exclusivement de Greg Dulli, chanteur, guitariste et leader du quatuor de Cincinnati. Fan de soul-music, il voue un culte aux Supremes : il a même poussé le détail jusqu'à copier le logo et le label de Tamla Motown sur les T-Shirts du groupe. Greg Dulli fait le point entre deux bouffées de Camel…

On raconte que lorsque vous avez terminé l'enregistrement de l'album, le bassiste a crié au suicide commercial...

Je crois que c'était une plaisanterie, mais il est vrai que sur ce disque, on laissait tout à fait tomber notre côté grunge pour nous lancer sur une piste très personnelle et complètement différente. Et je dois avouer que je suis surpris par le succès de l'album! J'imaginais que ce serait plutôt un disque culte. Il y a beaucoup de chansons lentes, plutôt du genre à écouter attentivement, assis. J'en avais un peu marre comme chanteur d'être en compétition avec les autres instruments ; je voulais un album où les textes aient plus d'importance. J'y ai toujours accordé beaucoup d'attention ; mais ici je voulais qu'ils soient cette fois le plus intelligible possible.

C'est un album autobiographique?

Certaines chansons ont été inspirées par le film "One from the heart" de Francis Ford Coppolla. Le reste vient de mon imagination et aussi de ma vie ; dans certaines chansons, il y a des histoires qui me sont à peu près arrivées.

Tu as enregistré cet album dans une période assez dure, une période de déprime?

Oui un hiver particulièrement froid. Le groupe était en stand-by et je sortais d'une longue relation amoureuse. J'ai passé l'hiver enfermé dans ma chambre à écrire des chansons et à boire. J'ai aussi lu ce bouquin "The lost Week-End" de Charles Jackson, un livre plutôt sombre. Cette histoire d'alcoolique qui ne parvient pas à décrocher et qui vit une histoire d'amour assez difficile, m'a beaucoup touché.

Y vois-tu une nouvelle preuve que les meilleurs oeuvres sont créées dans les périodes les plus douloureuses ?

Oui et non, d'un côté je le crois mais d'un autre, j'ai entendu tellement de bons disques qui ne sont pas marqués par la douleur. Comme "Neverrnind" de Nirvana par exemple ou "Last Splash" des Breeders. Ce ne sont pas particulièrement des disques sombres. Il en existe des tas qui sont inspirés par la joie et le bonheur. Ceux des Staple Singers ou d'Al Green par exemple. Mais il est probable qu’écrits dans des périodes sombres, ils soient plus profonds. Il doit y avoir une voix au fond de toi-même qui te dit d'analyser ta vie.

Es-tu tenté par l'écriture d'un livre ou d'un scénario?

Je suis plus tenté par l'écriture d'un scénario que par un bouquin. Cet exercice me prendrait trop de temps et je suis un peu trop paresseux. Un film exige beaucoup de temps également, mais là j'ai une petite expérience : j'ai écrit quelques scripts et réalisé quelques courts métrages quand j'étais au collège et à l'université. J'ai réalisé trois courts métrages l'an dernier et j'ai co-dirigé la plupart des vidéos que nous avons tournées.

Te sens-tu proche du nouveau cinéma underground américain, de gens comme Hal Hartley ?

J'aime beaucoup Hal Hartley mais je suis surtout très fan des frères Cohen. Ils sont les plus doués de leur génération et sont quelques têtes au dessus de tout le monde.

Avant de rejoindre Elektra, vous apparteniez à l'écurie Sub Pop où vous étiez un peu atypiques…

Ils étaient les seuls à vouloir nous signer! (rires) Nous avons sorti notre premier disque nous-mêmes, en 88. Après, en 89, Sub Pop et Rough Trade nous ont appelés. On a choisi Sub Pop car on savait que Rough Trade rencontrait des problèmes financiers. Et aujourd'hui, on est chez Elektra, parce qu'ils ont toujours signé des gens un peu bizarres, hors normes, comme les Stooges, MC5, Love, les Doors, Joni Mitchell, Television et maintenant les Breeders, Frank Black, Ween... C'est un label plutôt aventureux. Bien sûr, ils hébergent aussi Metallica et Motley Crüe... pas vraiment mon truc ! Quoique les autres membres du groupe soient tous fans de Metallica. On n'a pas toujours les mêmes goûts. Je suis plus r'n'b ou dance-music que mes partenaires qui écoutent surtout du hard-rock. C'est peut-être ce qui explique la particularité de notre son.

Tes références, ta culture musicale sont assez différentes de la moyenne des artistes rock. Tu cites plus volontiers les Supremes que les Rolling Stones…

Oui, les Supremes sont sans doute mon groupe préféré de tous les temps. On a repris deux de leurs chansons sur un mini-LP et on les joue de temps en temps sur scène... En fait, à Cincinnati, la scène soul et rhythm’n'blues était assez développée et ma culture musicale s'en ressent évidement. J'ai grandi en écoutant les radios locales qui diffusaient beaucoup de r'n'b et de soul, impossible d'y échapper. Le punk est arrivé très tard à Cincinnati, très, très tard. Ma mère m'emmenait chez le disquaire, quand j'étais môme, et le premier disque que j'ai acheté était un single des Jackson 5.

Dans ces conditions, comment en es-tu arrivé à t’intéresser au rock ?

Quand je me suis fait jeter du collège, je suis parti en Californie pour étudier la comédie. Je travaillais en même temps dans un magasin de disques, ce qui m'a permis de découvrir pas mal de trucs. Je ne jouais pas de guitare, ni quoi que ce soit à l'époque ; je n'ai commencé à m’y consacrer que vers 19/20 ans. C'est la scène de L.A. qui a provoqué le déclic. J'allais voir beaucoup de concerts et des gens comme Dream Syndicate ou Rain Parade m'ont impressionné. Je n'avais pas du tout connu le mouvement punk et j'ai découvert cet esprit sur le tard grâce à Hüsker Dü, Violent Femmes ou The Replacements. Hüsker Dü me rappelait les Who, dont j'étais très fan lorsque j’étais gamin. J'ai senti la connexion et j'ai accroché.

C'est toi qui reprends la voix de John Lennon dans la B.O. du film "Backbeat" qui raconte l'histoire de Stu Sutcliffe, le premier guitariste des Beatles. On y retrouve la crème du rock américain. Comment as-tu fait pour te retrouver dans ce projet?

Don Was m'a appelé pour me proposer de reprendre la voix de John Lennon. J'ai d'abord cru que c'était une blague. Et puis quand il m'a précisé la liste des figurants qui allait participer au tournage, je n'ai pas pu refuser, j'étais fan de tous les autres: Mike Mills de R.E.M., Dave Grohl de Nirvana et Thurston Moore de Sonic Youth. On s'est vraiment bien marrés à le faire. En général on s'asseyait derrière un gros K7, on écoutait la chanson, on buvait un coup. Puis, on allait en studio pour l'enregistrer. On revenait écouter une autre chanson et ainsi de suite. L'idée était de retrouver la spontanéité et la naïveté des Beatles à leurs débuts. Ce qui comportait quelques risques ; mais qui refuserait de tenter un telle expérience ? J’ai ainsi pu jouer avec quelques-uns des types que j'admire le plus: il y avait aussi Henry Rollins, Don Flemming de Gumball et Dave de Soul Asylum. Une sacrée expérience. Et puis le film est vraiment très bien, je suis fier d'y avoir participé.

(Article paru dans le n°20 du magazine Mofo de février 94)

 

Russ Tolman

Peintre du rock U.S. ? (archive du mois)

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Lorsque True West s'est séparé, Russ Tolman a décidé d'entreprendre une carrière solo. Une expérience qui aurait pu sombrer dans les profondeurs de l'oubli, si le Californien n'avait eu la chance de rencontrer Patrick Mathé, boss du label parisien New Rose. Depuis, Russ cherche sa voie. Acoustique, elle lui permet de raconter des histoires richement imaginées qui évoquent très souvent le monde du cinéma. Electrique, elle devrait lui permettre d'effectuer une tournée sur le Vieux Continent en compagnie de son groupe. Un périple qui devrait suivre la sortie d'un nouvel album dont la sortie est imminente...

Que symbolise pour toi John Kerouac ?

A l'origine, sa littérature m'a beaucoup passionnée. J'étais alors âgé de 16 ans et il était devenu mon guide spirituel. Aujourd'hui, ma pensée a évolué, même si quelque part elle confesse toujours une certaine influence.

Pourquoi y-a-t-il une telle corrélation entre ton écriture et le cinéma dans tes chansons ? Te considères-tu comme un peintre du rock américain ?

Belle image ! Je n'y avais jamais songé. Peintre du rock américain, c'est vraiment bien tapé (rires). Pas comme Picasso quand même ! Pourquoi existe-t-il une corrélation entre mon écriture et le cinéma dans ma composition ? (...) Difficile à expliquer ! Autrefois, j'allais souvent au cinéma. Mon ex girlfriend adorait le grand écran et m'y entraînait en permanence. Cela pourrait être une explication. Mais aujourd'hui mon emploi du temps ne me permet plus d'assister aussi régulièrement à la projection de films. Je suis trop occupé pour me permettre ce genre de distraction. Bref, lorsque j'écris une chanson, j'imagine un scénario. Et développe des images dans ma tête. C'est sans doute pour cette raison que mes lyrics procurent une certaine sensation panoramique. Tu penses peut-être que cette perspective pourrait m'inciter à écrire des romans. Mais je suis trop paresseux pour me lancer dans une telle aventure. Composer une chanson demande beaucoup moins de temps que rédiger un bouquin. Et puis c'est mon mode d'expression. Je n'ai d'ailleurs jamais eu l'intention de devenir un romancier...

As-tu la nostalgie du Paisley Underground ?

Pas tellement? J'ai joué avec de nombreux musiciens qui ont participé à cette vague neo psychédélique. Mais je n'ai jamais appartenu à ce mouvement.

Est-ce que tu croises encore les autres musiciens du défunt True West ?

Rarement. J'ai encore rencontré le guitariste Richard Mc Grath et le batteur Steve Tackenham, quelque temps après la séparation du groupe. Mais plus Gavin Blair et encore moins le bassiste Kevin Staydohar puisque depuis il est décédé.

Que représentent pour toi des artistes comme Steve Wynn, Chris Cacavas ou John Wesley Harding ?

Ce sont d'excellents amis. J'ai joué avec Steve chez les Suspects il y a une bonne quinzaine d'années. Et depuis nous avons toujours gardé le contact. Nous nous téléphonons régulièrement faute de pouvoir nous rencontrer plus souvent. Il a participé à l'enregistrement de mon nouvel album. A ce sujet, j'ai une anecdote à te raconter. J'avais également invité son ex girlfriend Johnnette Napolitano pour assurer les backing vocaux et je m'étais débrouillé pour qu'ils ne se trouvent pas nez à nez. Evidemment, l'imprévisible s'est produit. Le gag ! Heureusement, ça ne s'est pas trop mal passé. Et finalement je crois qu'ils sont restés en bon termes. John m'a invité à coopérer à la réalisation de "Why We Fight". Et figure toi que je n'ai jamais eu l'occasion d'écouter l'album. Il m'a pourtant envoyé le CD, mais ma girlfriend me l'a confisqué dès que je l'ai reçu (rires). Heureusement comme j'ai participé à toutes les séances d'enregistrements, je me souviens encore de son contenu. Chris, c'est aussi un pote. Avec Steve nous avons aussi participé à une tournée en Espagne, voici un peu plus d'un an. Nous n'y avons accordé que des sets acoustiques. En solitaire, en duo ou tous ensemble, suivant l'inspiration. Une chouette expérience.

Chris n'a pas participé à l'enregistrement de ton nouvel album ?

Non. Il était alors à l'étranger. Robert Lloyd assure les claviers. C'était déjà lui qui s'était acquitté de la plupart des parties instrumentales sur "Road Movie". Et il joue également dans le groupe de Steve. Nous sommes un peu une grande famille...

Cet opus devrait bientôt sortir quand même ! Quel sera son titre ? As-tu invité, hormis Steve et Johnnette de grosses pointures ?

Il s'intitule "Sweet Spot". Il devrait sortir incessamment. Il n'y révèlera pas de grosses pointures. Simplement des musiciens talentueux. Comme ceux qui composent mon groupe régulier, des gars qui m'accompagnent depuis plusieurs années...

Le style de cette œuvre diffèrera-t-il du précédent ?

Oui. Absolument ! Plus rock, plus électrique. Sur "Road Movie", mon inspiration était essentiellement orientée vers la country. D'ailleurs, j'envisage d'entreprendre une tournée qui passera par l'Europe pour le promotionner. Nous avons beaucoup répété et travaillé les arrangements. Et nous allons tenter de restituer ce climat ‘live’ avec un maximum d'intensité et d'énergie...

Même si ton futur semble embrasser des horizons plus électriques, tes racines me semblent plutôt plongées dans la country et le blues. Partages-tu ce point de vue ?

Teenager, j'ai vécu dans un climat spécifiquement country. Ce qui ne m'empêchait pas d'écouter les titres qui remplissaient les juke-boxes. Et puis, j'ai été progressivement converti au blues. Mais, finalement, je pense que j'étais surtout fasciné par la qualité des compositeurs et de leurs compositions. Des chansons qui viennent du cœur, comme celles écrites par Van Morrison. Cet artiste m'a toujours impressionné. Mais ce qui m'a le plus captivé au cours de ma jeunesse, c'est l'œuvre de Hank Williams. Etre capable d'écrire une chanson aussi intelligente, simple et directe que lui, correspond à un idéal. Si j'y parvenais, ce serait une consécration.

Sincèrement je pensais que tu allais me parler de Johnny Cash !

Je respecte beaucoup cet artiste. Il a écrit des chansons fabuleuses empreintes d'une grande honnêteté. Mais je pense que la première phase de sa carrière est la plus intéressante et aussi la plus inspirée. Je le vois encore affichant un regard terrible, s’accompagnant à la guitare sèche tout en chantant d'une voix désespérée et douloureuse "Ring Of Fire"… Mais aujourd'hui, il semble avoir perdu le feu sacré. Ou alors, il l'a légué à sa fille... De très étranges compositeurs de toute façon!

Pourquoi tant d'artistes américains signent sur le label français New Rose?

Je pense que l'explication repose sur la personnalité de Patrick Mathé. Grand fan de musique américaine, il est sans cesse à la recherche de nouveaux talents aux States. Il est réconfortant de rencontrer ce type d'homme d'affaire enthousiaste, compétent dans un milieu d'arnaqueurs qui se foutent complètement de ton travail et ne pensent qu'au fric. Lorsque Patrick parvient à dénicher un nouveau contrat pour son label, tu devrais voir son visage. Il irradie véritablement de bonheur.

Ca doit changer de la tronche d'enterrement affichée par Dan Stuart et Chuck Prophett !

Je connais Chris depuis l'âge de 17 ans. Il jouait alors chez les Wild Games. Et ce groupe a souvent ouvert les concerts de True West. Un excellent guitariste d'ailleurs. Chris était à cette époque un jeune kid passionné et plutôt ouvert. Mais il envisageait déjà de devenir une rock star. Et son attente s'est modifiée en conséquence au fil du temps. Triste, car dans le fond c'est un chouette gars. Quant à Dan, il est totalement fou.

Howe Gelb (Giant Sand) pense la même chose que toi !

Howe est un peu fêlé également, mais dans le bon sens du terme. J'apprécie beaucoup Howe. Nous avons partagé tout un temps une même passion pour le golf, lorsqu'il vivait à los Angeles. Il est même plutôt doué. Mais il exerçait ce sport dans un accoutrement pas possible. Un bonnet, des tricots, des chapeaux et autres fringues extravagantes. Tout le monde le regardait. Et ça l'amusait.  Mais comme il était très fort, il a fini par chercher quelqu'un de plus compétitif pour se mesurer à lui. Nous n'avons plus joué ensemble ensuite. C'est vrai que j'aime le golf, mais je n'ai jamais été tellement doué pour le pratiquer...

Version originale de l'interview parue dans le n° 20 (février 94) du magazine MOFO

 

 

Band Of Susans

Politiquement engagés…

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Plus qu'une seule Susan chez ce quintette newyorkais dont la principale caractéristique procède de la présence de trois guitaristes. Et plus que deux membres fondateurs. Soit Susan Stenger et Robert Poss, respectivement bassiste-chanteuse et guitariste-producteur. Nous avons recueilli pour vous leurs impressions lucides, engagées, mais non dénuées d'humour, sur la politique, la société américaine, MTV, le féminisme et la conscience musicale d'un groupe très électrique...

Quelle est la signification du titre de votre dernier album? Y a-t-il une corrélation avec Simone Veil?

Robert : Non, mais la théorie est plutôt intéressante...

Susan : En fait le choix du nom est lié à la structure de notre musique. Aux différentes couches de son qui la composent. Aux liens informels, mystérieux qu'elle suscite...

R. : Au plus tu écoutes notre musique, au plus tu souhaites en capter toutes les facettes. Veil exprime cette soif de découvrir ce qu'il y a derrière le mur de bruit...

Est-il exact que les New York Dolls incarnent une sorte de mythe pour Band Of Susans? Avez-vous assisté à un de leurs concerts?

R. : Oui. En 1973. Les Dolls opéraient une tournée en compagnie de Mott The Hoople et d'Aerosmith. Pour Aerosmith, c'était d'ailleurs son premier périple. Nous étions très jeunes et bénéficions de ‘backstages’. Un souvenir inoubliable. Tout baignait dans l'atmosphère intense et dangereuse du glitter. Des musiciens fascinants et redoutables, un peu comme les Sex Pistols...

Est-il possible de développer des perspectives musicales sombres lorsqu'on apprécie à la fois les Beach Boys et les Jesus & Mary Chain?

R. : Susan aime les Beach Boys. Je préfère les Mary Chain et les Ramones. La bande aux frères Reid découpe ses mélodies de la même manière que le mythe californien, mais en adopte une interprétation sombre. Nous ne sommes pourtant pas aussi pessimistes que les Mary Chain. Notre conception musicale est différente parce qu'elle est susceptible d'apporter de l'espoir et même du bien-être. Il est cependant exact que certaines de nos chansons sont très réalistes...

S. : A contrario, les Beach Boys peuvent se révéler effrayants...

R. : Beaucoup plus effrayants que Nick Cave, Alice Cooper, Lou Reed ou le Velvet, par exemple...

En 1993, les Ramones, c'est pas un peu démodé?

R. : Les Ramones appartiennent à l'histoire de la musique américaine. Tout comme le blues ou la musique du XVIème ou du XVIIème siècle. Leur création n'a jamais tellement évolué. Mais elle a toujours été excitante. Lorsque je me procure un disque des Ramones, je ne cherche pas une surprise, mais à prendre mon pied. J'admets quand même que le mythe commence à tomber en désuétude. D'ailleurs, si au départ, nous nous en sommes quelque peu inspirés, aujourd'hui, nous n'avons plus grand chose à voir avec eux...

Band Of Susans est-il aussi engagé politiquement qu'il le prétend?

S. : Absolument! Mais ce n'est pas une raison pour croire que nous allons changer le monde. Nous n'avons jamais eu la prétention de colporter une semblable idéologie. Mais certaines de nos chansons ont une portée politique. D'autres sont plus personnelles ou traitent de problèmes de société comme celui du viol ou du stress, par exemple.

R. : Nos textes impliquent toujours des développements politiques, même lorsque nous parlons d'amour, d'espoir ou de rêve. Nous analysons et examinons ces thèmes en fonction de ce qui se passe autour de nous. Nous tentons ainsi d'aborder les multiples problèmes rencontrés par la société contemporaine...

Comme celui de la religion?

S. : Seulement ses excès. Son fanatisme. Parce que d'une certaine manière nous sommes aussi des fanatiques de notre musique. Nous lui vouons un culte. Nous cherchons à en libérer le mysticisme...

Un peu comme une secte quoi?...

R. : Si tu veux...

BOS ne menait-il pas à l'origine, comme Babes in Toyland et L7, un combat féministe?

R. : Ces deux formations sont totalement différentes. L7 joue du heavy metal on ne peut plus classique. Son attitude féministe se conjuguerait plutôt comme un machisme au féminin...

S. : Les femmes qui cherchent à défendre des idées aussi arrêtées, comme Polley Harvey et Juliana Hatfield, se trompent de cible. Elles se retranchent derrière des principes pour pouvoir exprimer leur exaspération. Elles pensent qu'en se retirant dans un ghetto, elles pourront pigeonner les mâles. Je ne pense pas que ce soit la bonne solution pour donner à la femme la place qu'elle mérite. Que ce soit dans le rock ou dans la société. Un groupe comme L7 a néanmoins son rôle à jouer dans le monde de la musique. Notamment, parce qu'elles organisent des concerts, dont les bénéfices servent à financer la lutte pour la dépénalisation de l'avortement. Et je pense que cet engagement est tout à fait louable.

R. : La société a besoin de tels groupes. Extreme en est un autre exemple. Mais au masculin.

S. : Le problème procède d'une fâcheuse tendance à penser que tous les ensembles féminins de rock mènent un combat extrémiste. Ce qui ne m'empêche pas de militer pour la présence d'un plus grand nombre de femmes dans le rock'n roll, d'amener le public à attacher plus d'importance aux compétences musicales qu'à l'aspect physique, même si elles sont jolies (rires...). Je veux jouer dans une formation partagée entre genre masculin et féminin. Dépasser ces principes du sexe pour me concentrer sur la musique.

R. : Le public a toujours assimilé le rôle de guitariste à celui du mâle, et apparemment le contraire semble déranger, même encore de nos jours...

S. : Les gens pensent qu'une femme est incapable de jouer d'un instrument et ne servent qu'à coucher avec les mecs. A ce sujet, je passe le chapelet de réactions déplacées dont j'ai déjà fait l'objet, avant de monter sur scène. J'ai quand même une anecdote à raconter à ce sujet. Nous partagions dernièrement l'affiche d'un concert avec un autre groupe, à Chicago. Les musiciens de l'autre formation m'ont ignorée toute la période qui a précédé le concert. A l'issue du spectacle, ils m'ont enfin adressé la parole en flattant mes compétences de bassiste. Ajoutant m'avoir croisée en ‘backstage’, en pensant que j'étais la petite amie de quelqu'un. A quoi donc est réduit le rôle d'une femme? Je ne pouvais donc prétendre à un statut de musicien dans un groupe? C'est à la fois ridicule et discriminatoire...

Pourquoi n'êtes-vous jamais diffusé sur MTV?

R. : C'est une très bonne question! (rires)

S. : En fait nous venons seulement de tourner notre premier clip. Ne me demande pas s'il sera un jour programmé sur MTV. Je n'en sais strictement rien!

R. : Nous ne sommes pas obsédés par l'idée de passer ou de ne pas passer  sur MTV. Cette chaîne est tellement conservatrice aux States... Elle diffuse essentiellement des artistes qui relèvent des majors. Pour les petits labels, il est difficile d'obtenir une tranche d'antenne, aussi minime soit-elle. Pour y parvenir, soit vous déboursez des millions de dollars, soit vous vendez père et mère, couchez avec tout le monde (rires) ou acceptez d'être esclave pour dix ans. Alors, peut-être, consentira-t-on à passer votre vidéo. A moins de s'appeler Nirvana... J'aimerais ouvrir une parenthèse au sujet du grunge. Tu vois ce vêtement de flanelle (NDR: il sort la chemise de son pantalon). Je le porte depuis 1960. J'étais alors âgé de quatre ans (rires). C'est cela que j'appelle grunge...

S. : Notre conception de la musique ne correspond pas à l'idée qu'MTV veut faire passer chez les jeunes. Nous n'utilisons pas les vocaux de la même manière que la plupart des groupes contemporains. Prend l'exemple de Nirvana dont toute la structure est focalisée sur le timbre vocal du leader. Nous accordons beaucoup plus d'importance aux différentes tonalités des guitares. Elles couvrent même régulièrement le chant. Je ne pense pas qu'MTV ou n'importe quelle radio à caractère commercial soit intéressé par ce type de musique. Ils la jugent trop dense,  nécessitant un trop grand effort de concentration pour pouvoir être assimilée...

R. : Les programmes d'MTV sont élaborés par des chefs d'entreprise qui décident ce qui va marcher et cherchent la meilleure méthode pour vendre leurs produits. Ainsi, ils n'hésitent pas à fabriquer des groupes de toutes pièces pour parvenir à leurs fins. Nous n'accepterons jamais d'être manipulés pour répondre à des soi-disant critères de séduction. Nous voulons concevoir une musique qui plaise à notre public. Et qui nous plaise, bien sûr. L'objectif est sans doute difficile mais il répond à notre aspiration profonde...


Version originale de l’interview parue dans le n° 20 du magazine Mofo de février 94.

Black Sabbath

On prend les mêmes et…

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Black Sabbath vit actuellement une situation paradoxale. D'une part, ce dinosaure n'est plus trop sacré dans le monde du heavy-metal (même s'il ne faut tout de même pas oublier tout ce qu'il a apporté au genre depuis ses débuts en 69). Mais d'autre part, il est actuellement crédibilisé par les pointures les plus imposantes de la vague grunge déferlante –les Nirvana et compagnie– qui vouent à Tony Iommi et ses acolytes un vrai culte et l'avouent publiquement.

Cependant, d'un point de vue strictement commercial, Black Sabbath accumule les pirouettes et les échecs commerciaux avec une sidérante régularité : pas moins de cinq chanteurs différents ont occupé le poste de front-man du groupe depuis 82! Il y a eu Ian Gillan, Glenn Hughes, Ray Gillen, Tony Martin, Ronnie James Dio (2ème épisode) et, enfin, Tony Martin pour un retour, lui aussi ! On ne compte pas l’‘épisode Ozzy’, annoncé de retour au bercail, avant que l'histoire –est-ce réellement étonnant ?– ne tourne à la confusion et au ridicule. Résultat : B.S. ne cesse de voir son étoile pâlir aux yeux d'un public heavy qui semble se désintéresser de son cas. A la fois ‘in’ et ‘out’, le combo vit actuellement, un épisode (un de plus !) crucial dans sa carrière. Possède-t-il les moyens de mener ce défi à bien ? Sans doute, si on s'en réfère uniquement aux critères musicaux et, donc à son nouvel opus. ‘Cross Purposes’ vient de sortir chez EMI, et il est réellement fort bon. Pour le reste, l'avenir nous apprendra si le quatuor peut tirer un maximum de bénéfice de cette ‘bonne œuvre’ et si le public choisira de redonner un peu de crédit à un ensemble qui a, depuis 10 ans, pas mal joué avec ses nerfs.

« La situation n'a pas été très claire au sein du band, au cours de ces dernières années », admet Tony Martin, chanteur méritant réintégré après le second départ de Ronnie James Dio (auquel il avait été contraint de laisser sa place, il y a trois ans). Et d’ajouter : « Je peux comprendre que les gens aient été un peu perturbés. Néanmoins, je pense aussi qu'il ne faut pas tout voir négativement. Black Sabbath a, au moins, eu l'occasion d'expérimenter quelque peu en travaillant en compagnie de chanteurs différents (NDR : cinq en dix ans!) Pour le public, ce n'était pas tout à fait inintéressant… »

Admettons. Mais il ne faut tout de même pas prendre les gens pour des idiots! Si Dio est revenu (pour l'album ‘Dehumanizer’ sorti en 92), ce n'était pour aucune autre raison que de tenter de renouveler le coup de ‘Heaven and Hell’. Si un rapprochement avec Ozzy a été entamé, après l'échec du second épisode Dio, c'était là encore, pour redonner une bouffée d'air frais à un groupe manquant cruellement de souffle. « Effectivement, je ne peux qu'admettre cette vision des choses » reconnaît Tony. « Mais ce sont des événements qui se produisent sans cesse et dans tous les groupes. Lorsque j'ai quitté Black Sabbath après l'album ‘Tyr’, c’était sous la pression de Tony Iommi et de Geezer Butler qui souhaitaient tenter l'aventure Dio. Que pouvais-je faire d’autre ? Bien sûr, je n'avais pas l'impression d'avoir démérité ; mais je comprenais leurs motivations. Et je n'avais pas le choix! En réintégrant le groupe, récemment j'ai fait table rase du passé et je me suis remotivé pour repartir du bon pied. »

Mais quelle est la situation actuelle au sein de Black Sabbath? La réponse était évidente : « Excellente (ben tiens!). Nous brûlons d'envie de repartir en tournée et nous espérons vraiment que notre nouveau cd recueillera le succès qu'il mérite. C'est à mon sens le meilleur que Black Sabbath ait produit depuis un bon bout de temps. » Alors que peut-il bien apporter de bien positif par rapport aux réalisations précédentes? Tony argumente : « ‘Cross Purposes’ perpétue bien la lignée entamée par ‘Headless Cross’ et ‘Tyr’ jadis. J'estime aussi que ce disque affiche une formidable force mélodique et baigne dans des atmosphères puissantes. Je suis terriblement fier d'un titre tel que ‘Dying for love’ (NDR : effectivement excellent). Il est, en outre, la démonstration que Black Sabbath est toujours un très bon groupe. Je souhaite que le public s'en souvienne! » Pourvu que le statut de groupe-référence pour le mouvement grunge les y aide? Notre interlocuteur y croit : « Ben, pourquoi pas? Ce serait bien. Un juste retour des choses, en somme. Je souhaite en tout cas que cela donne envie aux jeunes amateurs de rock actuel de nous écouter. Black Sabbath a été une formation essentielle. Sincèrement, je pense que sur un plan musical, nous sommes toujours et même plus que jamais un groupe important. Je souhaite vraiment que nous soyons appréciés sur notre valeur intrinsèque. Bien sûr, la période complexe que nous avons traversée a un peu perturbé la confiance du public, mais j’affirme qu’il n’a pas nécessairement perdu au change ; et aujourd'hui on a l'occasion de redresser la barre. »

(Article paru dans le n°20 de février 94 du Magazine Mofo)

 

ZZ Top

Toujours peur qu’on mette le feu à ma barbe…

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Ils figurent, à l’instar de Léopold Il, le capitaine Haddock et Leonard de Vinci, parmi les barbus les plus célèbres de la planète. A tel point même que les barbes respectives de Dusty Hill et de Billy F. Gibbons sont devenues quelque chose comme des griffes, des images de marque, à la façon du cheval cabré de Ferrari ou de l'étoile de Mercedes Benz. Ces barbes, elles symbolisent peut-être, en fait, toute l'intelligence de ce trio (NDR : n'oublions tout de même pas que malgré son nom, Frank Beard n’est que moustachu) ; car conscient de l’impact grandissant de l’image, le combo s’est mis en tête, au début des années 80, de se servir de l’énorme impact planétaire provoqué par MTV…

ZZ Top a donc, alors, déclenché le mouvement, l'incroyable mouvement qui va l'emporter au sommet. Le duo de vieux guerriers (c'était déjà le cas à l'époque) et le batteur imberbe devenaient des monstres de popularité. "Antenna" –le titre de leur tout nouveau Cd– c'est un peu cette histoire. Une histoire qui traite d'une bande de joyeux rockers mangeurs de blues devenus célèbres en un rien de temps. Dusty Hill, le bassiste de Harley Davidson, s’est plié de bonne grâce à notre interview…

- Pour une fois, notre nouvel album est sorti en diffusion mondiale le même jour. Tant à Bruxelles, Buenos Aires ou encore Sidney. Un peu comme une antenne radio hyperpuissante qui diffuserait ses ondes sur toute la planète à la même seconde. Le phénomène de la radio nous a toujours captivés autant qu'il nous a d'ailleurs servis. C’est aussi la radio qui nous a appris, à Frank, Billy et moi-même combien nous pouvions être proches l'un de l'autre. Lorsque nous étions gosses, nous écoutions, sans le savoir bien sûr, la même radio mexicaine. Elle proposait des émissions très particulières et surtout des chansons que les autres stations ne diffusaient pas. Je me souviens encore de ces programmes blues que j'écoutais religieusement en pleine nuit. A l'époque, c'était mon paradis. Plus tard, j'ai découvert que c'était aussi celui des autres.

"Antenna" semble être un Cd un peu moins exubérant qu'"Eliminator". C'est un disque très mûr, très sûr, très posé. On a l'impression que depuis "Eliminator", vous pensez plus votre musique...

- C’est une fausse impression. Nous veillons justement à ne pas trop analyser le produit de notre création. Analyser son travail est utile, à partir du moment où on est capable de garder une certaine distance et de conserver sa personnalité. Notre musique doit continuer à véhiculer du plaisir, du fun, de la chaleur. Tu me dis qu"'Antenna" est un album mûr. OK, mais il est aussi un album naturel et direct. Nous avons utilisé moins la technologie pour ce cd que pour "Afterburner", par exemple. Nous voulions créer quelque chose de très frais, de très spontané. Néanmoins, nous avons beaucoup préparé, beaucoup lustré les chansons de l'album. Nous avons laissé, repris, relaissé, re-repris certaines chansons un bon nombre de fois. Tout simplement parce que nous estimions qu'il fallait qu'il en soit ainsi. Peut-être finalement, avons-nous mélangé spontanéité et réflexion?

Comment définirais-tu "Antenna"?

- Comme un disque de pur rock & roll très influencé par la musique blues. Mais c'est toujours l'aspect rock qui prime. "Antenna" est un Cd très guitare, très net.

Tu crois qu'il contient l'un ou l'autre gros hit?

- Impossible à dire ! Je ne suis jamais parvenu à prévoir ce type de phénomène. A l'époque où "Eliminator" est sorti, j'estimais seulement que "Legs" était un titre qui devait bien passer en radio. J'étais loin de me douter du tabac qu'il ferait et quelques autres chansons dans la foulée. Sérieusement, nous sommes incapables de nous installer confortablement et d'écrire avec certitude un hit single. Dès lors, pourquoi se compliquer la vie ?

Trois bonnes années entre chaque album, c'est devenu votre rythme depuis "Eliminator", vous avez vraiment besoin d'autant de temps pour enregistrer un long playing ?

- Tu rigoles? On n'arrête pas un jour ou presque. Bon, c'est vrai qu'on est lents, mais le truc c'est qu'on a toujours le chic de se lancer dans des tournées gigantesques. Nous avons accordé près de 240 concerts depuis la sortie de "Recycler". OK, on adore ça, on ne vit que pour ça. On prend un pied du tonnerre. Pour te dire: on ne se lance jamais dans une tournée parce qu'on a sorti un album, on sort un album pour pouvoir partir en tournée. C'est vraiment ça l'essence de notre vie.

Vingt-cinq années de carrière n'ont donc pas fait de vous des robots du business...

- Ha, ha ! Sûrement pas. On est restés les mêmes musicos amateurs. Comme il y a vingt ans. Sauf qu'on est un peu plus à l'aise financièrement.

ZZ Top était-il, à ton avis, tellement différent avant "Eliminator"?

- Pas du tout. On a accompli une très longue tournée en 76 et je me souviens m'être fait la remarque récemment : à l'époque, on était déjà prêts à connaître tout ce que nous avons vécu depuis "Eliminator". L'habillage de notre rock a quelque peu évolué mais c'est surtout l'aspect ‘image’, le côté visuel qui est devenu crucial. Mais nous sommes loin d'être le seul groupe qui ait connu cette évolution.

Au niveau visuel, vous avez élaboré quelque chose de spécial pour "Antenna"?

- Evidemment. Mais je ne peux pas en parler. Vous verrez bien.

Quelle serait ta définition du bon concert?

- Un concert où le public entrerait dans la salle, le sourire aux lèvres et l'envie de s'amuser ; et la quitterait avec le même sourire et le sentiment de s'être bien amusé. C’est pas plus compliqué que ça. On n'est pas là pour faire la morale ou éduquer les gens. Nous sommes des entertainers, des guignols, des mecs qui traversent des villes pour y mettre de l'ambiance.

Vous avez dû jouer "La Grange" et "Tush" des milliers de fois. Vous parvenez encore à les interpréter  sans vous ennuyer?

- Mais bien sûr. On le fait pour le public qui nous demande invariablement ces chansons. Et aussi pour nous puisqu'elles font partie intégrante de notre existence. Ces titres sont pour moi comme des chapitres de ma vie ; ils vivent en moi comme des organes.

Comment perçois-tu vos relations avec le succès, la réussite commerciale. Comment gérez-vous cette situation ?

- Nous ne sommes pas des flambeurs. On n'a jamais déconnecté. On a de la pression sur les épaules chaque fois qu'on pose nos fesses en studio mais c'est normal. Le musicien prétendant ne pas ressentir cette pression doit être un type qui n'a pas le sens des responsabilités. Parce que bon, à chaque fois, tu remets tout de même certains acquis en cause. Tu ne sais jamais vraiment comment les événements vont se dérouler.

Vous jouez très rarement en compagnie d'autres musiciens ; pourquoi?

- Bah, il faut qu'on en ait vraiment envie. On l'a fait avec Clapton. Trois concerts. En Angleterre. En faveur du mouvement SHARP (NDR : le ‘Self Help Addiction Recovery Program’) ; mais cela reste une exception. On était en studio quand Eric nous a appelés. Il nous a expliqué le projet et on a dit: ‘OK’. C’est tout !

Jamais, non plus, eu l’envie d'une escapade en solo?

- Pour quoi faire? Je me sens, pour ma part, à 100%, comblé par ZZ Top, alors pourquoi chercher ailleurs? J'exprime tout ce que j'ai envie d'exprimer au sein du groupe. Rien n'est plus important pour un musicien.

Tu peux décrire ta maison?

- J'en ai plusieurs. Je vais t'en décrire deux de manière à illustrer un aspect important de ma personnalité. Je possède une maison, en ville, qui est bourrée de technologie. Une maison très très moderne avec toutes les nouveautés en appareillages électroniques et gadgets divers. J'en ai aussi une autre en pleine campagne, à une heure de route de là. Une maison presque vide, au bord d'une baie très calme et douce, en bordure d'une route peu fréquentée et proche des terres où je peux faire galoper mes chevaux. Je m’y rends pour faire vrombir ma Harley, loin du trafic et des flics. Lorsque je suis en ville, je travaille. Mais je suis incapable de bosser à la campagne. Ces deux maisons sont très complémentaires. Je pense que la vie, en général, est comme cela pour beaucoup d'entre nous et chacun l'exprime, le matérialise à sa façon.

Tu t'occupes beaucoup de ta barbe?

- Non. Je la coupe juste assez pour éviter qu'elle gonfle trop (il se tâte les joues !) et qu'elle m'empêche de jouer de la guitare. Je n'ai pas de très longs bras !

Tu prends des précautions?

- Je ne demande jamais à personne d'allumer la clope qui me pend au bec. J'ai toujours peur qu’un inconscient foute le feu à ma barbe !

Tu as une basse fétiche?

- Ouais, une Telecaster qui date de 68, par là. Une merveille de basse géniale. Je dois en avoir 40 ou 50 ; mais c'est celle-là que j'aime !

Avant d'engloutir un bon cognac, Dusty nous dira encore que ZZ Top viendra jouer en Belgique en juillet. Il ne sait pas encore ni ou ni comment mais ce sera en juillet.

Article paru dans le n° 20 du magazine Mofo de février 1994

Steve Vai

Ce que tu fais est ce que tu es…

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Steve Vai a deux images. Il est, quelquefois, un fabuleux guitariste, ‘bras droit’ de Frank Zappa (au début des années 80), de Graham Bonnet (ex-Rainbow, MSG) au sein d'Alcatrazz, de David Lee Roth et aussi de David Coverdale (dans Whitesnake). Il y a pire comme parcours. Parallèlement, Steve Ciro Vai (né le 6/6/60 à Carle Place, New Jersey) mène aussi une carrière solo qu'il éloigne des tribulations médiatiques (‘Aucune de mes chansons solo n'a jamais été diffusée à la radio’, affirme-t-il) et des clichés hard-rock poussifs.

Je suis capable de m'adapter aux situations. Et j'ai envie de prendre du plaisir grâce à ce que je fais, de différentes manières. J'aime être un ‘simple’ lead guitariste dans un groupe ; c'est sain et agréable de pouvoir se concentrer sur son jeu et de prendre un méga-plaisir de musicien. Lorsque je gère moi-même un projet, lorsque je compose, que j'écris, j'arrange, et interprète mes propres morceaux, c'est bien sûr sensiblement différent. Là, je suis intégralement moi-même. Ce que je réalise, à travers mes albums solos, est l'expression de ce que je suis. Ma musique me ressemble, elle est moi. C'est normal, j'ai comme philosophie que ce que tu fais est ce que tu es.

Tu te sens parfois à l'étroit lorsque tu bosses comme guitariste pour un groupe ou un leader ?

Non, je sais pourquoi je suis là. Ce qu'on attend de moi. Et je fais le maximum pour que tout aille bien, je donne le meilleur de moi-même comme guitariste. Mais, je n'ai pas envie de me contenter de ce rôle.

"Passion and Warfare" et "Sex and Religion", tes deux plus récents CD solo, expriment un goût évident pour les contrastes. Tu te nourris de conflits?

Justement pas. Je tire simplement certains liens qui me semblent évidents entre des sujets qui peuvent paraître très éloignés les uns des autres. Je pense qu'il existe bien des points communs entre le sexe et la religion. Déjà, à l’origine, ces deux valeurs sont propres, pures. Ce sont les hommes qui les salissent. Les hommes ont inventé les guerres de religions autant que les agressions sexuelles. Intéressant à étudier : l'homme déforme tout. Au début, la religion est une question de foi. La vraie question, la vraie signification de la religion est, selon moi : comment faire pour trouver Dieu en soi ? Toutes les religions partent de ce même principe. Ce sont les hommes qui, au fil du temps, ont inventé les dogmes, les rites, et tout ce qui, finalement, éloigne de l'essentiel.

La religion serait donc un repli sur soi ?

Il faut chercher en soi la force de se détacher de toute une série de choses. Nous serons toujours agressés par la politique, la violence ou le racisme. C'est par la réflexion et par la découverte de certaines vraies valeurs qu'on parvient à s'éloigner de ces saletés. L'autre jour, en rue, j'ai été agressé par un type qui, m'ayant vu de dos et à cause de ma coiffure, m'a pris pour un black. En vivant cette situation, j'ai pu ressentir ce que doivent vivre les victimes de ce racisme idiot.

Tu as besoin d’être dans un état d'esprit particulier pour écrire?

L’inspiration naît naturellement. Je ne force rien. La base d'une composition vient toujours de je ne sais où. Suis-je, alors, dans un état d'esprit spécial ? Possible. Je n'en sais rien. Ce n'est pas très important. Ce qui compte, c'est que le résultat soit bon.

As-tu l'impression que le public comprend toujours bien ce que tu fais?

Ha, non, sûrement pas. Et il n'y a pas que le public. Je lis suffisamment de critiques de mes albums pour être persuadé que pas mal de journalistes n'ont pas pigé non plus.

Ta musique est très visuelle. Tu as déjà envisagé d'adjoindre l'image au son, par le biais d'une vidéo ou d'un film ?

J'adorerais pouvoir réaliser un long métrage. J'ai plein d'idées, plein, plein. Mais bon, un tel projet coûte énormément d'argent et mon audience n'est pas assez nombreuse pour faire naître un intérêt de la part d'investisseurs. Toujours le même problème...

Tes projets en cours?

Hum, hum. J'écris un concerto qui mettra en scène une foule de musiciens et d'instruments. Il y aura des parties de flûte, de clarinette, de corne anglaise, de baryton, de saxo, de trompette, de trombone, de tuba, de guitare, de claviers, de basse, de batterie, de percussions, de harpe, de violons, de contrebasse... Et donc plein de musiciens. C'est un projet imposant qui nécessitera au moins un an de travail pour deux heures et demie de musique. Si tout se passe bien, j'enregistrerai ce projet l'an prochain en compagnie d'un orchestre philharmonique. Je suis content de le réaliser ; j'y pensais depuis longtemps mais il fallait que je me sente prêt. C'est le cas, alors je plonge...

(Article paru dans le n°20 du magazine Mofo de février 1994)

 

 

Blur

Néo-mod / anti-mode

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A l'heure où bon nombre de ses compatriotes se tournent vers l'Amérique, Blur glorifie le patrimoine musical de son pays, l'Angleterre. ‘Modern Life is rubbish’, le 2e album du groupe, aborde les années 90 avec une imagerie presque désuète, célébrant la mémoire d'un passé recomposé pour l'occasion. Dans le sillage des Kinks, Small Faces, Jam et Smiths, le quatuor assure la pérennité d'un genre indémodable: la pop immédiate, harmonique, acidulée, teintée d'humour et de cynisme; l'expression la plus raffinée de l'esprit anglais. Rencontre avec deux brillants archivistes: le chanteur Damon Albarn et le guitariste Graham Coxon.

Damon prend la parole "Ce qui caractérise notre époque, c’est le recyclage des déchets pour en fabriquer d’autres. Si on étend cette considération à notre musique, on peut dire que Blur fait du neuf avec de l’ancien. La pop d’aujourd’hui n’est plus aussi révolutionnaire qu’il y a 10 ans, elle ne possède plus le même degré de créativité. Elle est devenue une institution, mais ça ne nous préoccupe pas trop."

Gardiens de la tradition

Pour mieux assurer son rôle de gardien de la tradition, Blur a décidé de ne rien laisser au hasard. Pas même l'image. Finis les jeans larges et les cheveux tombant sur les yeux, le quatuor affiche aujourd'hui un look néo-mod résolument anti-mode. Retour en arrière. Remarqué en 90 grâce à des mélodies sixties et des rythmiques dansantes, le groupe n'a pas hésité à monter dans le train baggy, au moment où celui-ci emmenait son chargement d'opportunistes vers des destinations inconnues. Acclamé par le public (NDR : baggy) mais descendu par la critique, ‘Leisure’, le premier album, n'est pas exempt de tous reproches, malgré sa fraîcheur (trop) évidente.

Damon poursuit : "On ne renie pas cet album mais il faut reconnaître que depuis lors, nous avons progressé. Nous n'avons pas régressé, du moins! On n'a pas vraiment pris le train en marche à l'époque, je dirais plutôt qu'on faisait notre apprentissage. On était conscients d'appartenir à une mode musicale, à la différence de plusieurs de nos contemporains qui ont réellement cru que le baggy ou la noisy allaient durer une éternité"

A la mort du baggy, Blur retombera sur ses pattes grâce à la vague noisy-pop à laquelle, il fut assimilé, un rapprochement qui doit plus aux fréquentations du groupe (musiciens, clubs branchés) qu’à son attitude… Damon et compagnie n’ont jamais pris leur pied à fixer leurs chaussures en jouant. N’empêche qu’à cette époque, ils n’en mènent pas large, l’alcool et la drogue aidant. C’est dans le courant de l’été 92 que s'amorce la métamorphose. En tournée aux Etats-Unis, les 4 Anglais on le mal du pays. De plus, ils ne supportent plus que le public américain les compare à EMF et aux Happy Mondays. C’est le point de départ d'une formidable remise en question. Les chansons du nouvel album, presque toutes écrites là-bas, portent les traces de cette amertume. Elles sont en quelque sorte des anticorps fabriqués pour éloigner toute influence US, ce qui explique leur couleur typiquement britannique.

"Sans changement radical. Blur n'avait aucun avenir", confesse Damon. "‘Leisure’ allait un peu dans toutes les directions pour n'aboutir nulle part. On s'en est rendu compte pendant la tournée qui a suivi sa sortie. On s'est vite lassés de ces chansons. C’est là qu'on a décidé de revoir notre copie. Qui plus est, lorsqu'on se trouve dans un pays étranger, on a t'occasion de s'interroger sur sa propre identité, Ensuite, on peut comparer. Plus de la moitié du dernier album a été composée aux Etats-Unis, on a ressenti le besoin de se protéger du dragon américain, incarné par son industrie musicale. C’est peut-être la raison pour laquelle ‘Modern Life’ dégage un parfum si ‘british’."

Et l'audace?

‘Modern Life is rubbish’ est un exercice de style magistralement exécuté (sous l'égide de Stephen Street (producteur des Smiths). Mais l’audace, direz-vous ? Les chansons, le concept et la pochette du disque (reproduisant une vielle locomotive à vapeur) trahissent un certain conservatisme empreint de nostalgie. Blur aurait-il étouffé toute volonté de révolte contre l’ordre établi?

Damon argumente : "Le grunge a remis à mode cette idée selon laquelle les enfants n'écoutent pas la musique de leurs parents, pour, soi-disant, affirmer leur personnalité. C’est un leurre: les parents écoutaient Black Sabbath, les enfants écoutent Soundgarden! Franchement, où est la différence? De nos jours le rock ne peut plus s’opposer à l'ordre établi, puisqu’il en fait partie. C’est un combat perdu d'avance. Dans l’expression ‘pop music’, pop signifie populaire". La pop n'a pas été inventée pour diviser les générations, mais pour les rassembler. Les vieux, les moins vieux et les plus jeunes devraient tous chanter ensemble. De toutes façons, les jeunes n'ont plus l'énergie pour être rebelles."

Coca colonisation

Si 92 avait été dominée par le rock US, 93 a marqué le réveil de la pop britannique (Suede, Dodgy, Auteurs, James, Radiohead et... Blur). Cependant, l'américanisation de l'Europe en général, de la Grande-Bretagne en particulier continue d'inquiéter Damon qui parle même de ‘coca-colonisation’; un sujet d'actualité à l'heure où les Européens revendiquent l'exception culturelle dans l'économie de marché. Initialement, l’album devait s’appeler ‘England Vs America’, puis ‘British Image’, des titres militants…

Damon ajoute : "Aujourd'hui, la plupart de nos compatriotes se concentrent sur leur propre héritage musical et culturel. C’est une réaction naturelle face à l'invasion du rock américain. Le succès de Suede est peut-être dû à une réaction patriotique de la part du public mais surtout des medias. La presse musicale anglaise est excessive. Pendant un an, elle a rabâché les mêmes groupes américains ; maintenant, des numéros entiers du Melody Maker ou du NME sont consacrés au renouveau anglais avec des titres racoleurs comme ‘L'Empire contre-attaque’. C’est ridicule ! Lorsqu'on parle d'exception culturelle, je suis pour, d'une certaine manière mais d'un autre côté, ce serait dommage que le public arrête d’acheter des disques africains, indiens ou sud-américains. En tous cas, il faut empêcher qu'une nation ait un monopole culturel dans le monde entier, particulièrement les USA, qui ne sont pas un modèle en la matière. C’est un sujet délicat parce qu'il ne faut pas cloisonner les différentes cultures mais il n'est pas bon non plus de les enchevêtrer sauvagement, au risque de perdre toute identité. Une chose est sûre: la musique, le cinéma, l'art en général, ne doivent pas être mis au même niveau que les autres produits parce qu'il constitue la mémoire des générations futures."

La culture européenne est-elle réellement en danger devant la menace américaine?

"Pas vraiment", poursuit Damon. "C’est normal qu'une culture évolue; l'Angleterre a été enrichie par de nombreux apports étrangers. Le problème avec l'Amérique, c'est qu'elle veut vendre ses produits et renforcer son hégémonie économique dans le monde entier. De plus, cette culture imposée n'est pas le résultat d'une pensée multiraciale ; la différence entre les hispaniques, les noirs et les blancs est énorme là-bas. Ce n'est pas un exemple à suivre, l'Europe est en avance à ce niveau-là."

MTV cristallise dans une certaine mesure la culture américaine des années nonante. La cible idéale donc.

Graham réagit : "C’est une chaîne ennuyeuse, abrutissante et dénuée de créativité mais ce n'est pas une raison pour interdire sa diffusion en Europe."

Damon n'est pas d'accord: "MTV devrait être bannie dans le monde entier, non pas parce que c'est une télé américaine mais parce qu'elle offre peu par rapport à ce qu'elle reçoit, c'est une sorte d'éponge. En outre, quand on dit que Nirvana a changé le visage du rock, ça me fait bien rigoler... C’est le lavage de cerveau exercé par MTV qui a poussé les gens à bouffer du grunge. Le meilleur moyen d'échapper à cette chaîne est de ne pas la regarder, ce qui est le cas en Angleterre."

Selon les dires du producteur Stephen Street, le troisième ouvrage de Blur, dont les deux tiers sont déjà écrits et enregistrés, prendra place parmi les plus grands albums de rock anglais de ces 15 dernières années, aux côtés du ‘Ali Mod Cons’ de Jam, du ‘The Queen is dead’ des Smiths et du ‘London Calling’ des Clash.

Mais qu'en pense Graham? "Aujourd'hui un groupe qui veut réussir doit être composé d'excellents musiciens, capables d'assimiler une multitude de styles musicaux différents. Notre dernier album montre clairement qu'on s'est donné les moyens d’atteindre nos ambitions."

Article paru dans le n°19 du Magazine Mofo de janvier 94

John Trudell

Johnny Damas And Me

Activiste sioux, John Trudell est un personnage fiché par les services secrets yankees. En 1979, il a même payé un lourd tribut à cet engagement, puisque sa femme, ses trois enfants et sa belle mère ont perdu la vie dans l'incendie très suspect de son habitation. Depuis, John a décidé de poursuivre son combat en se servant de la poésie et du rock. Tout au long de ce "Johnny Damas And Me", il dénonce dans un style essentiellement récitatif, sur un timbre vocal très proche de Lou Reed, les injustices sociales infligées à son peuple par le pouvoir américain. Mark Shark du Graffiti Band s'est chargé de composer la musique. Tantôt rock tantôt blues ou même rhythm’n’blues, épisodiquement traversée de rythmes et de chants indiens, elle ne parvient malheureusement pas toujours à mettre en évidence la richesse et la beauté des textes...

 

The Wipers

Plus rebelle que Sage...

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Pionnier du feedback mélodique, bien avant qu'Hüsker Dü et Dinosaur Jr n'enflamment la scène indie américaine avec leur noisy rock, les Wipers se sont toujours identifiés à leur leader: Greg Sage. Guitariste exceptionnel, chanteur, compositeur, ingénieur du son et producteur, il fabrique même ses amplis. Des amplis à lampes lui permettant d'obtenir ce son unique, à l'intensité rare, qui rend sa musique si intemporelle. Rencontre avec un personnage hors du commun, au faciès buriné comme le sphinx qui se sent toujours l'âme d'un rebelle, refuse d'enregistrer le moindre clip vidéo et s'intéresse autant que Franck Black aux OVNIs...

Pourquoi as-tu reformé les Wipers, après avoir bossé deux années en solitaire?

Les Wipers ne se sont pas séparés, mais nous avons eu un litige avec la firme de disques. Je n'ai pas accepté leurs conditions. Et j'ai donc été forcé d'abandonner le nom, le temps de régler ce différend, puis de trouver un autre distributeur. Aujourd'hui, nous avons trouvé un label plus compréhensif... Tu sais, j'ai commencé à jouer de la musique à l'âge de treize ans. Ma vie était déjà exclusivement axée sur cette passion. Tout ce qui m'intéressait, c'était d'enregistrer. Je le faisais déjà pour les kids à l'école. Après avoir rongé mon frein pendant quelques années, j'ai trouvé la concrétisation de mon idéal à travers les Wipers. Il était donc normal, qu'à l'issue de cette affaire, je revienne à la formule qui me tient le plus à cœur. Je n'ai jamais pu admettre de ne pouvoir donner mon avis sur ma propre création. Malheureusement, dans le monde du business, lorsque tu oses t'opposer à une décision, aussi injuste soit-elle, tu risques de ne plus pouvoir sortir de disques.

Te sens-tu l'âme d'un rebelle?

Absolument!

Il ne faut donc plus s'attendre à te voir enregistrer un album solo?

C'est peu probable. J'écris énormément, mais je ne suis jamais senti l'âme d'un artiste solo. Je n'ai d'ailleurs jamais eu l'intention de le devenir!

Le recours aux amplis à lampes. Est-ce une réalité ou une légende?

Comme producteur et ingénieur du son, je cherche toujours à trouver de nouvelles sonorités. A innover. J'utilise des amplis à lampes aussi bien "live" qu'en studio. Rien que des amplis de cette conception. Ce matériel me permet de capter l'âme du son, de le sculpter. C'est le meilleur système d'amplification que je connaisse. Il me permet d'atteindre les meilleurs résultats technologiques. C'est la raison pour laquelle je l'utilise.

Ton studio d'enregistrement, tu le réserves uniquement aux Wipers?

Non ! Nous avons fondé une compagnie de production. Ce qui me permet de m'occuper d'autres artistes. Six d'entre eux doivent sortir leur album en décembre. Nous sommes d'ailleurs occupés d'essayer de leur dénicher un relais de distribution en Europe.

Ton dernier opus, "Siver Sail" est beaucoup plus accessible que tout ce que tu as pu réaliser jusqu'à présent. Y a-t-il une raison? Ne penses-tu pas avoir fait une erreur en le sortant au même moment que ceux de Nirvana, de Cure, de Prince et des Beatles?

 

L'album a été enregistré l'an dernier, et j'étais trop absorbé par mes occupations professionnelles pour faire attention à sa date de sortie en Europe. Mais, il est effectivement malencontreux qu'il soit paru ici en septembre. En ce qui concerne la musique, je ne crois pas qu'elle soit devenue subitement plus accessible. Comme compositeur, j'écris simplement une collection d'histoires qui colle à son époque...

Dans un style plutôt sombre, quand même! Es-tu un pessimiste?

Non, je suis plutôt de nature optimiste. Si je dépeins des situations pessimistes, négatives même, c'est pour en extrapoler des développements positifs. Je veux que ma musique fasse à la fois preuve d'âme et de réalisme. Et le réalisme ne se conçoit pas sans douleur. Sous toutes ses formes. Tu peux l'imaginer en évoquant l'attente de la poussée des fleurs ou du soleil qui va se lever. Personnellement, je compose des chansons au sujet des individus qui gravitent autour de moi, de l'environnement qui les anime. De l'époque dans laquelle ils vivent. Des problèmes qu'ils rencontrent. Mais j'essaie toujours de détacher des solutions, des portes de sortie si tu préfères...

Quels sont tes "guitar heroes": Hendrix? Verlaine? Neil Young? Ou Randy California? Qu'est-ce qui t'intéresse le plus aujourd'hui: le rock? Le blues? Ou le jazz?

Je n'ai pas de "guitar heroes". Je n'en ai jamais eu! Si j'ai commencé par jouer du rock'n roll, je pense que toutes les formes musicales sont importantes. Même le classique. La musique doit être perçue d'une manière globale. Peu importe d'être influencé par tel ou tel courant ou tel ou tel musicien. Ce qui compte, c'est le résultat. Pas de se voir coller une étiquette!...

Est-ce que tu penses que les Wipers sont capables de laver leur son?

Avec du savon et de l'eau, ça me semble difficile. Mais sûrement avec le feedback!

Quelle importance accordes-tu à l'aspect visuel de tes concerts?

Aucune! Nous n'avons pas besoin de light show gigantesque, de mur d'amplis ou de machine à fumée pour nous produire sur scène. La musique suffit à elle même. C'est pourquoi nous ne voulons pas tourner de vidéo. Le public sait ce qu'il est en droit d'attendre de nous. Au départ, lorsque j'ai commencé à jouer de la musique, j'imaginais que j'allais pouvoir enregistrer une quinzaine d'albums en moins de dix ans. Ne pas jouer "live". N'accorder aucune interview. Encore moins faire des photos. De nos jours, le public accorde trop d'importance aux choses superficielles. Avec les Wipers nous voulons simplement mettre la musique à sa véritable place.

Sur la pochette de "Silver Sail" figure la reproduction d'une soucoupe volante dessinée par un certain Brian Marsland. Est-ce une plaisanterie ou portes-tu un intérêt particulier aux OVNIs?

C'est un sujet qui m'intéresse beaucoup.

Tu sais qu'en 1989, la Belgique a enregistré une vague d'Ovnis relativement impressionnante. Des milliers de personnes ont pu observer le phénomène sur tout le territoire...

Ce type de vague se reproduit périodiquement un peu partout sur la planète. J'ai assisté à ces manifestations à plusieurs reprises. Elles se sont déroulées à seize miles de chez moi. J'ai même, un jour, poursuivi un UFO avec ma voiture. Il y a quelques années, c'est vrai. Mais le souvenir est encore très vivace. Lorsque j'en ai parlé autour de moi, on m'a pris pour un fou. C'est bon de savoir que tu n'es pas le seul à y croire. Trop de témoins refusent de s'exprimer de peur de passer pour ridicule. Ils ignorent même parfois qu'ils côtoient des gens qui ont vécu une même expérience ou qui se préoccupent de la question. Je pense que les autorités cherchent à nous cacher la vérité. Peut-être ne veulent-ils pas effrayer la population. Mais si leur intention est louable, elle ne me semble pas fondée. A mon avis, nous sommes en présence de visiteurs du futur. Ce qui ne veut pas dire que j'exclue d'autres explications au phénomène; car il est vraisemblable qu'il existe d'autres civilisations dans l'univers. Mais en ce qui concerne ce que j'ai observé, je pense que nous sommes en présence d'historiens qui creusent dans le passé; et qui sont venus vérifier sur place ce qui s'est réellement passé. C'est peut-être une part de nous mêmes qui est reproduite dans le futur. Qui sait? Je lis énormément et continue régulièrement de m'informer sur ces phénomènes. Je reste d'ailleurs toujours les yeux grands ouverts! Il y a en tous cas moyen d'en tirer une philosophie. Car nous ne sommes qu'une partie infinitésimale de l'univers. Il est bon de le rappeler, de temps en temps. C'est pourquoi, je pense qu'il faut rester humble, ouvert aux autres. Nous avons beau disposer d'un certain niveau d'intelligence, il faut bien se rendre à l'évidence qu'elle existe sans doute sous une forme supérieure chez eux. Cela mérite de se méditer!

Si un envahisseur te propose de faire un voyage dans l'espace, quelle sera ta réaction?

Si c'est une invitation, j'y vais sur le champ!

(Version originale de l'interview parue dans le n° 18 - décembre 1993 - de Mofo)

 

 

 

 

The Posies

Il n’y a pas que du grunge à Seattle…

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Pop, les Posies naviguent loin de la vague grunge qui sévit dans leur ville d'origine Seattle. Déjà, leur album précédent, "Dear 23" (produit par John Leckie), révélait un groupe original. Ce qu'est venu confirmer le nouveau cd (NDR : Frosting on the beater »). Par ailleurs, deux membres du groupe ont récemment participé à la reformation de Big Star (NDR : Columbia, live at Missouri University »), groupe légendaire des 70s que tous les groupes actuels ou presque, classent parmi leurs influences déterminantes. Entretien en compagnie de Ken Stringfellow, co-leader des Posies (NDR : l’autre c’est Jon Auer) et bassiste de 1’‘éphémère nouveau’ Big Star…

Vous êtes issus de Seattle. Pourtant, on ne peut pas dire que vous soyez ‘grunge’. Vos origines, un avantage ou un inconvénient?

Aucune idée. On réaliserait peut-être des choses différentes si on venait de Cleveland, mais il y aurait sûrement beaucoup de choses qui seraient rigoureusement pareilles. Sans doute y a-t-il des traits culturels spécifiques à Seattle. Mais, nous n'avons rien à voir avec ces metal-bands des années 90 que sont Alice ln Chains ou Soundgarden. Est-ce que notre musique vient 100% de nous ou est-elle conditionnée par nos origines? Je ne suis même pas sûr de vouloir trouver une réponse à cette question.

On ne vous a quand même jamais collé l'étiquette de ‘grunge-band’?

Encore heureux! On s'est appelé les Posies, on ne voulait surtout pas être considéré comme une groupe arty, intello. On est effrayé par la prétention qui, crois-moi, est omniprésente en rock. En choisissant ce nom qui sonne cul-cul, on a opté pour une certaine forme d'humilité, même s’il fait fuir certains. Notre premier album s'intitulait "Failure", c'était dans la même optique.

Avez-vous une idée de votre public type ?

Incroyable, il y a des gens qui nous apprécient et qui aiment aussi... des trucs merdiques comme Bauhaus! Certains nous ont découverts par MTV, d'autres parce que nous tournons en compagnie de Teenage Fanclub. Ces derniers sont plutôt jeunes. Mais il y a aussi des plus âgés. Ceux qui ont entendu parler de nous comme des espoirs de la ‘pop blanche’, des successeurs de Simon & Garfunkel. Hum... Nous, on est méfiants. Ceux-ci, on ne voulait pas nécessairement les attirer. Notre nature nous incite à attendre le pire en permanence.

C'est quand même agréable d'être appréciés, non?

Je suis toujours surpris qu'on nous aime! Je me demande toujours : ‘Tiens, comment ça se fait? Qu'est-ce qui a bien pu convaincre ces gens que nous sommes valables?’ Aux Etats-Unis pourtant, le public est très heavy metal. Ce n'est pas notre créneau. Nirvana a vendu des millions de CD aux fans de HM. Tu fusionnes le public d'Ozzy Osboume et celui de REM et tu obtiens celui de Nirvana! C'est ainsi qu'on devient énorme aux States, en séduisant d'abord les fans de heavy metal. Pearl Jam, Soundgarden, Nirvana et Alice ln Chains sont les nouveaux metal bands, ceux des années 90.

Tu as participé à la ‘reformation’ de Big Star, une influence qu'on cite un peu à tout propos aujourd'hui…

Oui, j'y jouais de la basse, alors que chez les Posies, je suis guitariste. Jon et moi sommes de grands fans de Big Star. Mais franchement, on ne connaissait pas Alex Chilton. On avait entendu très peu de son parcours en solo, après Big Star. Deux ou trois chansons, pas plus. Ce sont les albums de BS et de Chris Bell qu'on aimait avant tout. Mais, bon, je pense apprécier certains aspects de la carrière solo d'Alex, aujourd'hui après avoir joué avec lui. C'est un grand musicien.

Tu n'as pas hésité à te lancer dans cette aventure?

Non, jamais. On se disait que si quelque chose se passait, on en serait. Jon et moi, on connaissait bien Jody Stephens, le batteur de Big Star. On s'entend bien et on savait que si on en était tous les trois, le résultat ne pourrait pas être totalement nul. Que ça collerait entre nous trois, au moins. Alex est venu se greffer, c'est d'ailleurs ce qu'il voulait: un groupe pour l'accompagner ! On l'a fait parce que c'était cool et qu'on pensait que quelque chose de chouette en résulterait. Voilà.

Vous enregistreriez un disque ensemble?

On a accordé une demi-douzaine de shows. Ce n'était de toute façon pas un vrai groupe. Cela dit, ça me plairait d'accompagner Alex sur un de ses futurs albums solos. Mais j'ignore si ça l'intéresserait, lui! On verra ce qui se passera.

Tu n'es pas fort enthousiaste, dès que tu parles d'Alex Chilton. Je me trompe?

Il a de bonnes chansons, il mérite une reconnaissance. Et qu'on le laisse enregistrer ce qu'il veut.

Vous ouvrez les concerts de Tennage Fanclub, mais vous les suppléez, quand il y a une défection chez eux…

Je vois que la légende est déjà en bonne voie de construction (rires). Pour quelques shows de la tournée, Norman est tombé malade. Jon et moi l'avons remplacé au pied levé. Gery continuait à chanter ses chansons et certaines de Norman. Nous interprétions aussi quelques-unes de leurs chansons. C’était très sauvage, très gai. Les portes sont ouvertes, ce serait chouette de réaliser quelque chose ensemble un jour, pourquoi pas? Si tout le monde est d'accord, pourquoi ne pas sortir un single en commun, un de ces prochains mois? Mais ici, c'était juste pour rendre service, parce que je sais ce que c'est, de ne pas pouvoir se produire un concert, parce qu'on est malade... C'est extrêmement frustrant.

Norman ou Gery vous remplaceraient si vous étiez malades?

Chais pas, mais j'aimerais qu'ils le fassent, si c'était le cas.

(Article paru dans le n° 18 de décembre 1993 du magazine Mofo)

 

James

‘Smells like teen spirit’ est une chanson des Pixies

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Après s’être égaré du côté de Simple Minds, les James sont de retour. Et leur nouvel opus, "Laid", atteste une sérénité enfin retrouvée. Conversation en compagnie du chanteur Tim Booth et Jim Glennie, le bassiste.

Jim : Les mauvaises critiques qu'on a essuyées pour "Seven" nous ont affectés. Ce serait difficile de dire le contraire.
Tim : On nous a accusés de sortir "Seven" pour vendre un max de disques, d’enregistrer volontairement un album commercial. On essaie de ne plus trop y prêter attention. On savait qu'on se ferait descendre. Parce qu'on avait eu une très bonne presse, depuis huit ans. On sentait que le retour de flammes devait arriver. Une fois qu'on a du succès, c’est inévitable. Et on se doutait aussi, qu'après "Seven", les réactions seraient meilleures. La première fois qu'on vient nous voir en concert, les gens sont estomaqués, car les disques ne les ont pas préparés au spectacle. La deuxième, ils sont déçus, parce qu'ils attendent trop. Et la troisième, ils nous aiment de nouveau. Un cheminement normal. Si tu te rends dans un restaurant où tu t’attends à manger quelque chose de dégueulasse et qu'ils te servent un bon repas, tu seras très heureux. Mais si tu vas dans un grand restaurant où tu as toujours très bien mangé et que ce n'est pas aussi bon que d'habitude, tu te plaindras. Nous on savait que l'album après "Seven" serait différent. Mais si on a reçu de mauvaises critiques, c'était essentiellement en Angleterre ; on en a eu des favorables dans d'autres pays. En Allemagne, par exemple. D'ailleurs, en Allemagne, la maison de disques n'aime pas "Laid", jugé trop calme.

Vous semblez plus heureux sur "Laid" ...

T. : Cest vrai. J'étais assez déprimé, du temps de "Seven". Mais il y a une certaine tristesse dans "Laid" ; la tristesse est toujours meilleure que la déprime. La déprime, c'est une absence de sentiments, c'en est la négation même. Alors que la tristesse est un sentiment dont il ne faut pas avoir peur si on ose le ressentir.

Andy, le trompettiste, a quitté le groupe?

T. : Andy avait accepté de rester avec nous jusqu'à la fin de la tournée "Seven". Il a donc quitté le groupe l'été dernier. La première tournée qu'on a effectuée ensuite était celle, acoustique, en première partie de Neil Young. On a donc réarrangé nos chansons ‘électriques’ et Andy ne nous a pas manqués puisqu'il ne les avait jamais jouées dans leur version acoustique. Et cette tournée nous a incités à composer des chansons plus calmes, qui figurent sur cet album. "Laid" est né de ces circonstances particulières. Le résultat aurait sans doute été très différent si on avait tourné en compagnie d’un groupe de heavy-metal.

Et comment s'est déroulé le travail auprès de Brian Eno ?

T. : Il aimait bien "Seven". On lui a demandé de nous produire et il a accepté. Il est venu nous voir à un de nos concerts acoustiques et il a travaillé en fonction de ce concept. Il nous a encouragés dans cette voie. Mais une chanson comme "Sometimes" était déjà écrite avant son arrivée. Il a écouté nos séances d'improvisations et il a dit : ‘Ca c'est bien! Vous pourriez essayer de le refaire ?’

Dans "Out to get you" qui ouvre l'album, tu dis que tu as besoin d'un contact humain. Symbolique?

T. : Oui... On avait pensé à plusieurs solutions différentes, pour le tracklising. On savait que c'était un choix étrange pour la maison de disques qui veut toujours commencer un album par le single, pour éblouir l'auditeur d'emblée. Nous, on trouvait qu’"Out to get you" permettait à l'auditeur de se concentrer, pour mieux ‘entrer’ dans l’album.
J. : On n'avait jamais passé autant de temps à réfléchir à l'ordre des morceaux. Avant, on s'en foutait un peu, genre: ‘On commence par celui-ci? Allez oui...’
T. : De quoi avertir le mélomane que l'album est plus profond, qu'il ne sera pas ‘facile’.

On dit que vous êtes sur le point de décrocher un succès international. Cette situation vous effraie ?

T. : On est très populaires en Angleterre, depuis près de 4 ans. Au début, le succès nous effrayait beaucoup, même avant qu’il n'arrive. C’est terrible quand tes voisins, ta famille commencent à te demander des autographes. Il est plus facile d'être une star dans un autre pays. Il est important de pouvoir rentrer chez soi, enlever ses lunettes de soleil et redevenir ‘Mr. Normal’. Maintenant on est immunisés, si ça se produit ailleurs, cela ne nous fera plus peur.

Penses-tu toujours que le succès émane uniquement de la musique ?

T. : La musique joue évidemment un rôle, mais c'est avant tout une question d'attitude, d'image, il faut être là au bon endroit et au bon moment. Pour moi, les Pixies auraient dû être énormes et "Smells Like Teen Spirit" est une chanson des Pixies. Mais ils n'avaient pas Kurt Cobain et de bons clips. Si j’ai un tel point de vue, c’est parce que je suis anglais et que la presse de mon pays est essentiellement basée sur la mode. Il faut être très photogénique ! Regarde Suede. On peut se permettre de le dire car on a bénéficié de huit ans de bonne presse et une année de mauvaise. Si actuellement, il n'y a pas de grande musique en Grande-Bretagne, c'est parce que les Anglais ne sont braqués que sur les mauvais aspects.

A vos concerts, forcément, tout le monde attend "Sit Down". Embarrassant ?

T. : On a accordé un concert, la semaine passée, au Portugal. On a commencé par "Born of Frustration" et embrayé par "Sit Down". Les gens chantaient encore quand la chanson était terminée. Une sorte de grande célébration. Et puis, on a joué les nouveaux morceaux et ils ne savaient pas comment réagir. Ils attendaient cette grande fête que nous déclenchions auparavant, lors de nos concerts. Nos nouvelles compos essaient plutôt de créer une atmosphère.

(Article paru dans le n°18 du magazine Mofo de décembre 1993)

 

The Verve

A storm in heaven

En 1993, Verve bénéficie d’une une campagne de presse qui frôle l’indécence. Dans le style réservé à Suede. Etonnant d’ailleurs pour deux groupes qui alors n’ont toujours pas enregistré le moindre album. D’ailleurs le premier elpee de Suede était largement perfectible, pour ne pas dire bâclé, même si à l’époque on ne contestait pas la valeur du groupe promis à un bel avenir. Bref, quoi de plus normal alors d’être méfiant vis-à-vis de Verve. « A storm in heaven » allait-il déclencher une tempête dans un verre d’eau ? On a rapidement été rassuré. Et pourtant, le disque ne recèle aucun titre susceptible d’enflammer instantanément, mais sa maturité et son équilibre sont alors étonnants pour une aussi jeune formation.

Produite par John Leckie, cette œuvre nous invite à traverser des climats vertigineux, extatiques, puis des turbulences tempétueuses, dramatiques, avant de revenir contempler des horizons paisibles, fragiles, propices aux rêves les plus impressionnistes. Les guitares sont tantôt sensuelles, ondoyantes, menaçantes ou fluides, épisodiquement, un sax ou une flûte accentue le côté planant des mélodies. Et puis la voix dédaigneuse de Richard Ashcroft se fond dans l’ensemble avec une telle séduction et un tel souci du détail, qu’elle en devient bouleversante…

Def Leppard

Un Def Leppard très ‘rétro’

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Certaines formations sont victimes d’une foule de préjugés. Def Leppard est du nombre, lui qu'on taxe généralement de groupe qui avance au train de sénateur (à juste titre d'ailleurs, même si la bande à Joey Elliot a quelquefois des circonstances atténuantes dramatiques à faire valoir). C'est vrai: le ‘Léopard Sourd’ est lent à la détente ; surtout lorsqu'il est question de proposer un nouvel album. Son délai habituel tourne autour des quatre ans, ce qui encore une fois, est plutôt long (indépendamment des circonstances : l'accident de Rick Allen, le décès de Steve Clarke ont été deux gros problèmes difficiles à surmonter). Les explications du groupe tournent autour d'un leitmotiv: ‘Def Leppard souhaite ne proposer que des albums parfaits, tout doit être impeccable’. Sous-entendu : on ne réalise pas ce genre de plan en dix jours de studio... Mais il faudra peut-être, à l'avenir, revenir sur ces idées préconçues : quelque chose semble avoir changé dans le fonctionnement du groupe, désormais. Il vient de sortir un Cd ("Retro Active"), sorte de collection d'inédits, de reprises et de raretés. Et la conception de ce disque semble avoir donné au groupe l'envie de modifier ses batteries. Phil Collen s’explique…

"Retro Active" est un projet spécial que nous avons voulu concrétiser au cours de notre dernière tournée. En fouillant dans notre passé, nous nous sommes rendus compte que nos tiroirs contenaient quelques fort bonnes compos qu'il était regrettable de ne pas exploiter. Certaines d'entre elles avaient été commencées mais pas terminées; d'autres avaient été utilisées mais pas vraiment mise en valeur. Nous nous sommes dit qu'il serait bon d'utiliser ce matériel et de réaliser, à l'aise, pour le fun mais sérieusement, un Cd qui le mettrait en exergue. Et, nous avons pris un pied monumental en concrétisant ce projet !

Contrairement aux albums précédents comme "Hysteria" ou "Adrenalize" (dont les différentes phases de réalisation ont souvent été pénibles), ici, on a pris ce projet très simplement, très spontanément, en jouant très sérieusement mais aussi en nous amusant beaucoup. Je dois bien reconnaître que nous n’avions pas souvent bossé, au sein d’un tel climat, dans le passé. Certaines parties de guitare ont été bouclées en une nuit, alors que celles d"'Hysteria" avait nécessité plus d’un an ! Sincèrement, "Retro Active" nous a apporté un bol d'air frais. Et laissera des traces. En tout cas, nous en avons au moins tiré quelque enseignement.

Après le break de quelques mois que nous nous autorisons actuellement (le premier depuis onze ans), nous nous plongerons dans la conception d'un nouveau Cd pour lequel nous comptons modifier nos habitudes! Nous prendrons le temps et la peine de composer nos nouvelles chansons jusqu'au bout. Lorsque nous rentrerons en studio, nous saurons exactement comment elles devront être arrangées, comment elles sonneront. Plus envie de perdre des mois à chipoter en studio. Il faudra que nous soyons fins prêts: plus question d'expérimenter, de tergiverser. Cela va nous aider et nous simplifier la tâche.

Doit-on s’attendre à du changement dans le fameux son Def Leppard ?

Je suis sûr que non! Le seul vrai changement, c’est qu’on risque d’être moins stressé et qu’il sera moins complexe, pour nous, d'enregistrer un nouvel album. Pour le reste, je ne vois pas pourquoi nous modifierions de A à Z un style qui est le reflet de nos personnalités.

Il y a sur "Retro Active", deux reprises (l'une du "Action" de Sweet et l'autre du "Only After Dark" signé feu Mick Ronson) et des titres un peu surprenants. Votre horizon musical en sortira-t-il, également, différent?

C'est possible, par contre. Nous avons abordé "Retro Active" en toute liberté, sans ressentir aucune limite. Par exemple, il y a quelques ballades sur ce Cd alors qu’habituellement, pour des raisons de business, nous nous limitions à une seule. Il est possible, et de toute façon souhaitable, que nous en retirions les enseignements aussi…

(Article paru dans le n° 18 de décembre 93 du magazine Mofo)

 

Crosby, Stills & Nash

After The Storm

Sans le concours de Neil Young, David Crosby, Steve Stills et Graham Nash n'ont gravé ensemble ou individuellement qu'un seul elpee accompli, le tout premier. Passons sous silence l'excellent "If I could only remember my name" de Crosby, puisque ce morceau de plastique résulte essentiellement de la rencontre entre l'élite des musiciens de la West Coast organisée fin des sixties, début des seventies à cet effet. Eponyme, la première expérience du trio constitue avec ses "Judy Blue Eyes: suite", "Marakesh Express", "Guinnevere" et "Woman Ships", un album incontournable de l'histoire du rock et de la pop. C'est d'ailleurs en 1969, au festival de Woodstock que CS&N se sont véritablement révélés en interprétant ces compositions. Flanqué de Neil, le groupe connaîtra pourtant encore des heures de gloire. Mais à l'issue de cette lune de miel, les événements vont se dégrader pour finalement atteindre quelques années plus tard, un seuil véritablement dramatique. Et pourtant, lors du vingt-cinquième anniversaire de Woodstock, Crosby, Stills & Nash nous avaient paru reprendre quelque peu du poil de la bête. Il nous a fallu cependant déchanter à l'écoute de cet "After The Storm". Les voix ont beau se conjuguer en harmonie, l'étincelle ne jaillit plus. Elle nous paraît même éteinte, pour l'éternité. Triste à pleurer !

 

The Creeps

Seriouslesness

Si les Creeps sont à la Suède ce que Soapstone est à la Belgique, il faut admettre que la formation scandinave jouit d'une toute autre expérience et d'un tout autre crédit. Fondé voici un peu plus d'une décennie, ce quatuor a pourtant dû attendre 1990 pour récolter le fruit de son obstination. Au cours de cette année il parvient à vendre plus de 200 000 exemplaires de son "Blue Tomato" rien que pour le marché suédois. Et dans la foulée décroche un ‘Award’ aux States pour le meilleur clip non américain... Sans quoi la musique possède les mêmes spécificités que le groupe gantois. Sorte de rhythm’n’blues teinté de psychédélisme, d'urban rock et de gospel qui macère constamment dans un bain de claviers rognés. Et comme le timbre vocal écorché, fiévreux de Robert Jelinek semble coincé quelque part entre celui de John Kay et de Steve Winwood, vous ne serez pas étonnés d'apprendre "Seriousness" que les Creeps puisent leur revivalisme chez Steppenwolf, Steve Miller Band et Traffic, poussant même le goût du pastiche jusqu'à intituler le titre d'une de leur composition, "Well ... Awright" (!) ...