Fence n’en a rien à foutre…

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Biohazard 8/8/26
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Suede

Brett de scène ou Brett de cirque ?

Pour repérer Brett Anderson, le chanteur de Suede dans le palace bruxellois où il reçoit les journalistes, pas besoin d'une tête chercheuse. Le grand gaillard –sorte de Valentin le Désossé en quête de sa Goulue– a remplacé le chapeau déformé par une belle mèche transversale qui lui barre les sourcils. Il tranche nettement d'avec tous les autres clients. Son accoutrement d'abord, ses manières surtout, font ‘star en terrain conquis’. Tout est noir chez lui, parce que c’est une couleur qui vous investit quasi immédiatement d’une apparence d’artiste, allez savoir pourquoi… Les cheveux ? Noirs. La chemise ? Noire. La barbe d'un jour ? Noire. Le jeans ? Noir. Les chaussettes ? Noires. Les yeux ? Bleus…

Brett, chanteur-leader à la grosse boucle d'oreille en argent, est évidemment présent pour présenter ‘Coming up’, son nouvel album, le 3ème de Suede, le plus ambitieux peut-être, le plus réussi sans doute. Parce que, pour une fois, le groupe anglais a mis en sourdine son immense arrogance pour vraiment travailler un disque qui contient, dès lors, de très bons moments (‘Film star’, par exemple). "‘Coming Up’ n'est pas un album moins sophistiqué que ‘Dog Man Star’. Disons qu'il est sophistiqué différemment", avoue un Brett sans trop de sympathie, mais sans trop de prétention non plus…

Eclipse volontaire

L'album dure 43 minutes, c'est-à-dire à peu près exactement la durée d'un bon vieux vinyle... "Là, c'est un hasard. En fait, on recherchait un format plus pop, plus direct, on voulait aller à l'essentiel. Le but était de réunir une dizaine de chansons, les plus immédiates possibles, quitte à en éliminer certaines. Les CD, selon moi, sont actuellement beaucoup trop longs. Et on perd quelque chose à ainsi rallonger la sauce. L'impact est dilué. On a donc choisi de choisir, si je peux ainsi m'exprimer."

Brett ne masque pas que ce disque-ci est important. Pas parce qu’il s’agit du 3ème elpee de Suede et que traditionnellement, c'est un disque qui ‘installe’ un groupe, mais les circonstances sont telles que Suede, monté au pinacle par une presse dithyrambique et quelque peu décalée, joue gros ; ca passe ou ça casse, comme on dit... "Bien sûr qu'il y a de l’enjeu, la vie est un grand enjeu. Chaque album est un pas important, il faut se concentrer pour qu'il soit le meilleur possible. L'échec, c'est la même chose, tu dois l'envisager! Ce n’est d’ailleurs pas propre à la musique ! L'échec, dans la vie, on y est confronté tôt ou tard. Mais là, j’ai une grande confiance : l'album que nous avons réalisé est excellent, j'en suis sûr. Je n'ai donc même pas à évoquer la possibilité qu'il se plante!"

Faut dire aussi que depuis l'éclipse volontaire de Suede, un autre groupe anglais a obtenu un retentissant succès mondial qui pourrait faire de l'ombre à Brett et ses sbires. "Non, Oasis n’est pas un sujet dont tout le monde me parle, contrairement à ce que tu crois... Mais je veux bien l'aborder. Pour dire qu'il n'existe pas de parallèle à établir : notre musique n’a rien de comparable."

Mais enfin, Brett, leur succès risque quand même de ternir, juste un petit peu, l'image flamboyante de Suede, non ? "Chacun doit miser sur ses qualités propres. Je veux bien qu'il y ait entre les groupes une certaine forme de compétition. L'émulation peut être bénéfique. Mais en aucun cas, elle ne doit tourner à l'obsession, parce que ce ne serait sûrement pas bon pour la créativité de l'un ou de l’autre…"

Du charme des répétitions

Pendant les deux ans où il a n'a pas été très présent dans les médias, Suede a répété intensivement, presque jusqu'à plus soif. Après le départ du guitariste Bernard Butler –responsable des compositions de deux premiers disques, il avait claqué la porte lors de l'enregistrement de ‘Dog Man Star’– il s'agissait d'apprendre à se connaître, vu l’arrivée de deux nouveaux membres : Richard Oakes, jeune guitariste inconnu au bataillon, mais à qui Brett, seul contre tous, a toujours accordé une confiance sans limites, et Neil Codling, cousin du batteur et premier claviériste à rejoindre officiellement le groupe. "Après ces différents changements de personnel, il fallait que nous donnions l’impression d’être un vrai groupe, pas une belle construction hi-tech montée en studio. On a choisi les répètes et je crois que c'était la bonne direction à prendre. C'était de toute façon nécessaire pour devenir un groupe soudé, qu'on sente cette alchimie particulière entre nous…"

Pourtant, la chanson ‘Chemestry between us’ ne parle pas vraiment des relations à l'intérieur du groupe. "C'est plutôt une chanson sur la drogue", explique Brett. Grand défenseur de l'ecstasy, le chanteur aborde fréquemment le sujet au cours de ses interviews, particulièrement en Angleterre. Alors Brett, c'est toi qui aimes en parler ou ce sont les affreux journalistes qui t'y forcent continuellement ? "Sans doute un peu des deux. C'est vrai que j’aime causer de la dope. Mais je crois aussi que certains journalistes m'y entraînent, estimant que le sujet est vendeur".

Sur le nouveau disque, on peut être un chouia irrité par les effets de voix élaborés à l'électronique. De la réverbération au max, de l'écho en pagaille... On ne supporte plus sa voix quand elle est nature, mon bon Brett ? "Ce n’est pas la raison. Plutôt par goût personnel. Et puis, je sens que la mode va conduire à ce genre d'effets de voix. Je ne peux dire autre chose… "

Une nouvelle fois, dans ce genre de décision, Suede montre tout l'excès dont le groupe est coutumier. Pourquoi se sent-on toujours obligé d'être excessif chez Suede "C'était peut-être vrai dans le passé. J'ai peut-être montré cette tendance ; mais je n'éprouve plus ce sentiment aujourd’hui. Je suis le chanteur d'un groupe. Mon extravagance est naturelle et sincère, d'ailleurs elle ne marcherait pas si elle était feinte ! Sur scène, je n'ai jamais eu l'impression d'incarner un personnage, d'avoir un rôle à jouer. Jamais! Parce que j'y suis moi. Cela dit, je comprends que les gens se posent la question. Même après être monté des centaines de fois sur scène, je ne peux pas affirmer qu’il soit tout à fait normal de chanter devant les gens, d'être le frontman d’un groupe de rock… J’aurais pu devenir une caricature, un chanteur à la Marc Almond, mais je suis quelqu’un de nature. Je reste très spontané, même sur scène."

Questions nulles et à chier

Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment?

Les oiseaux et le trafic essentiellement

Tu veux dire les Byrds et Traffic, c'est ça?

(rires) Non, non, le chant des oiseaux et le bruit du trafic...

Je voulais parler de musique...

J’avais compris. J'écoute beaucoup de trucs, des trucs nouveaux, et les classiques comme Bowie, les Sex Pistols.

Tu as été les voir sur scène?

Non, non, je suis beaucoup trop jeune pour les avoir vus sur scène.

Je voulais dire : récemment, suite à leur reformation...

Quelle reformation? Franchement, s'ils se sont reformés, je n'en ai rien à foutre.

C'est vrai que tu n'as jamais lu de livre?

Pas tout à fait, j'ai dû en lire l'un ou l'autre, dont ‘1984’ de George Orwell, qui est bien. Sinon, lire c'est emmerdant. Je ne lis pas.

Tu es plus heureux aujourd’hui que pendant ton adolescence?

Je crois, oui. Même si l'adolescence est une période de découvertes exaltantes. J'ai gardé de très bons souvenirs de la première fois où j'ai fait l'amour, de la première fois où j'ai pris de la drogue.

Si quelqu'un devait reprendre Suede, tu préférerais que ce soit qui?

(long silence) Frank Sinatra !

Pour l'argent que ça pourrait te rapporter?

Oui, bien sûr... Indépendamment de lui, je serais flatté si Kate Bush nous reprenait. Jacques Brel aussi, ce serait bien…

(Article paru dans le n° 46 de septembre 1996 du Magazine Mofo)

 

Björk

Punk et hippie à la fois…

Écrit par

Il paraît qu'elle se saoule pour échapper aux affres du décalage horaire. Ce qu'elle a dû faire bien souvent, si on en juge par l'intense activité qui l'a menée aux quatre coins du monde, après avoir publié son "Debut". L'Islandaise n'avait pas hésité à laisser tomber ses Sugarcubes, et ce n'était pas dans une tasse de café. Mais a posteriori, le choix était bon puisque "Debut" a été plébiscité dans toute l'Europe! Aujourd'hui, Björk (qui répond au doux nom de famille de Gundmundsdottir) doit confirmer. "Post", son second elpee paraîtra ce 12 juin... Explications.

Existait-il une tension, une peur de mal faire lorsque tu as commencé cet album après le succès commercial et critique du premier ?

Pas vraiment. Dès mon premier disque à l'âge de 11 ans, je suis devenue une sorte de Shirley Temple en Islande, où j'étais très populaire... J'en ai vendu 5 000 exemplaires ; ce qui pour un pays comme l'Islande est énorme (double platine!). Ma popularité y était similaire au succès que je rencontre aujourd'hui en Angleterre, proportionnellement évidemment. Mais je détestais le succès, parce que je n'aimais pas les chansons que j'interprétais. Je le trouvais malhonnête! Et bien sûr à l'école tous mes congénères voulaient devenir mes amis... C’était très superficiel. Ensuite, j'ai fondé un groupe avec des copains d'école à 12 ans, en 78.

Est-ce habituel en Islande de former un groupe à 12 ans ?

Non, mais c'était une époque particulière, 1978... et c'était plutôt courant à ce moment-là. Je ne sais pas ce qu'il en était chez vous...

Nous jouions aux cow-boys et aux indiens à cet âge, je pense.

Pourquoi pas? Mais il faut dire aussi que je fréquentais une école de musique depuis l'âge de 5 ans. Et aussi parce que mon beau-père jouait de la guitare, c'est d'ailleurs un guitariste de blues assez connu. A la maison résonnaient toujours ses solos de guitares... Pour moi, former un groupe était naturel. A partir de cet instant, j'ai écrit des chansons pour mes amis sans pour autant m'imposer comme leader du groupe. J'ai expérimenté tous les styles possibles : metal, jazz, musique techno, électronique etc. On l’entend à la fois sur "Debut" et "Post". J'aime un peu de tout. J'ai eu l'habitude de faire face au monde extérieur, d’être confrontée à la pression. Tu sais à 11 ans, c'était dur... J'étais planquée à l'arrière pour y jouer de la batterie ; et un jour, on est venu me chercher pour me propulser à l’avant-scène, je ne sais pas pourquoi.

Et tu ne sais toujours pas pourquoi aujourd'hui ?

Honnêtement, c'est difficile à dire. Peut-être qu'après 17 ans de carrière musicale, j'ai appris à vivre avec cette tension... C'est inconscient. Tout ce temps, ces 17 ans, je dois avoir appris à m'y faire, sans le savoir. Lorsque j'étais chez les Sugarcubes, j'estimais que nous nous étions perdus en route. Je me suis dit : j'arrête là ! Vous connaissez la difficulté rencontrée par les gens, à plus ou moins 30 ans, de cesser ce genre d'aventure. On se dit: ‘Tous mes rêves d'adolescents, que sont-ils devenus ?’ Toutes ces idées m’on effectivement traversé la tête à 26 ans! Mais j’en ai aussi déduit que si je ne sortais pas "Debut" à ce moment-là, je ne le ferais jamais.

Chapitre solo

Alors que tu militais encore chez les Sugarcubes, avais-tu déjà réalisé des projets en solo ?

Oui, mais ce n'était pas bon... C'était difficile pour moi d'être égoïste, d'écrire un album complet avec seulement mes chansons. Et lorsque je l'ai fait, ce fut une grande surprise de voir le nombre incroyable de gens qui l'appréciaient. Je ne pouvais m'empêcher de penser que je régressais, seule, en réalisant ce que j'aimais, sans faire plaisir à personne d'autre! Mais sans m'y être vraiment préparée, je savais comment étaient les médias, les avocats, les instruments... Dix-sept ans dans le métier, tu dois être vraiment stupide si une telle expérience ne t'a rien appris.

"Post", est-ce la suite logique du 1er album ?

Oui c'est pourquoi, j'ai intitulé le premier "Debut" et le second "Post". Ce sont presque des jumeaux, le 1er et le 2ème. Ce qui m’effrayait en enregistrant "Debut", c'est que je savais que ce ne serait pas parfait, parce que c'était le premier et je crois qu'une des raisons pour lesquelles les gens n'écrivent pas des livres ou ne tournent pas de films, même s'ils en sont capables, c'est à cause de ce syndrome de la première fois : ils sont terrifiés à l'idée que ce ne soit pas parfait.

Qu'y a-t-il de mal à ne pas être parfait ?

Rien, c'est ce que je me suis dit (elle rit). Et c'est pourquoi je l’ai réalisé : je savais dès le départ que le second serait meilleur que le premier. Je n'ai de toute façon pas cette envie d'être aimée à tout prix. Si je voulais que tout le monde m'aime, j'aurais sorti un album genre Kylie Minogue... Et il n'y aurait sûrement pas eu tous ces revirements dans ma vie! Chaque fois que j'ai joué dans un groupe, ça a marché si fort que j'ai toujours gagné beaucoup plus d'argent que ma mère. J’aurais pu continuer, et au contraire j'ai quitté ces groupes. Je l'ai déjà répété six fois dans ma vie. Parce que j’estimais que ce n'était plus créatif!

Comment expliques-tu que ça ne l'était plus?

D'abord ça débute bien, c'est très créatif... Jusqu'au moment où ce n'est plus vivant! Quand un groupe commence à avoir de l'argent et tout ca, il n'est plus bon. Les gens perdent leur spontanéité et s'installent dans un confort musical. C'est à ce moment-là que je me casse... Les autres me disent: ‘You're mad’. Je réponds : ‘Je sais, je suis désolée...’

Chapitre Tricky

As-tu travaillé avec l’équipe qui a fait ton premier album solo ?

Plus ou moins. Nellee Hooper est présent sur six titres qu'il produit. Ma première réaction a été instinctive : j’en ai conclu que le premier bébé n'était pas mal et que j'avais été suffisamment courageuse pour l’accomplir. Comme je voulais faire mieux, je me suis dit : ‘Maintenant, je peux tout effectuer moi-même’. Je peux me charger des drums, des solos de guitare... Et puis j'ai pensé : ‘Non ça, ce n'est plus du courage, c'est de la stupidité’. Mon manager m'a dit: ‘Si ce n'est pas cassé, ne répare pas’. Il ne fallait pas détruire cette équipe ‘just for the sake of it’

Comment as tu rencontré Tricky ? Par hasard ?

Presque en fait. Il me fait tellement rire, je l'adore... Anyway, il est de Bristol comme Nellee, comme Massive Attack. Ils sont un même groupe d'amis depuis qu'ils sont tout petits. Et maintenant je les connais tous, grâce à Nellee. Tricky, je l'ai vu dans des soirées. On s'était promis de travailler ensemble. J'adore sa musique, et il aime ce que je fais. Généralement quand des musiciens participent à une soirée et qu'ils sont bourrés, ils se disent toujours: ‘On va faire un truc ensemble’. Le lendemain, c'est oublié... Là-dessus, je suis retournée en vacances en Islande pour la 1ère fois depuis longtemps : un mois pour passer la Noël auprès de ma famille et mes amis... Finalement, je ne suis restée que deux semaines : je me suis bourré la gueule avec tout le monde, j'ai visité ma grand-mère, ma famille, je suis allé promener dans le blizzard, les montagnes... Mais après ces deux semaines, je me suis dit ‘Encore deux semaines de vacances à tirer!’. Franchement, je n'en pouvais plus, fallait que je travaille... J'ai appelé Tricky, parce que je m'emmerdais. Je lui ai dit: ‘Rappelle-toi, tu as dit qu'on devrait travailler ensemble’. A ma grande surprise, il s'en est souvenu. Je lui ai dit que j'avais écrit quelques chansons et qu'il y avait un petit studio pas cher à Reykjavik, avec des gens gentils et dévoués. Il m'a répondu: ‘OK, j'arrive demain’. Il a passé cinq jours en Islande et c'était génial.

Quand tu écris, qu'est-ce qui vient le plus naturellement les mots ou la musique ?

Cela dépend. Ce qui est courant, c'est que la chanson que j'écris soit le ‘thème du mois’. Exemple? "Venus as a boy" sur "Debut", représente vraiment un mois dans ma vie. C'étaient les émotions que je ressentais à ce moment-là pour quelqu'un. J'étais obsédée, je regardais des films d'indiens à la télé avec leurs orchestres à cordes. J'écoutais du reggae et cette chanson a aussi été influencée par Maxi Priest! C'est très irrationnel... Je peux écrire dix chansons par mois et ensuite découvrir qu'elles forment une et une seule chanson. Je suis obsédée par la même mélodie, je choisis la meilleure et j'arrête là... Sinon, ça me prendrait beaucoup de temps.

Chapitre Sugarcubes

Qu'est-il arrivé aux autres Sugarcubes ? Tu es toujours en contact ?

Bien sûr. Ils font tous des choses différentes. Siggi, le batteur, vit près de Chicago. Sa femme y poursuit des études postuniversitaires. Pendant ce temps, lui, travaille en compagnie de groupes de jazz expérimentaux. Einar Benediktson (voix et trompette) dirige un cybercafé à Reykjavik. C'est le genre de gars qui fait toujours dix choses à la fois –pour l'anecdote, il collectionne des cartes postales de très mauvais goût, en particulier celles de Noël. Magga a produit des albums pour enfants, et est occupée de composer une musique de film en Islande. Bragi (le bassiste) écrit de la poésie qui reçoit de bonnes critiques en Scandinavie. Thor, le guitariste a monté un nouveau groupe avec un gars appelé Gufnar Tochtokoni, je ne sais pas si vous le connaissez, c'est une espèce de vieux punk sans concession.

Thor, c'est le père de ton enfant ?

Oui, d'ailleurs aujourd'hui il passe le jour de Pâques en compagnie de son père, alors que moi je suis ici... Ce groupe que Thor a formé, s'appelle Unun et il a été le plus populaire d'Islande l'an passé. Ils ont une jeune chanteuse merveilleuse.

Est-ce plus difficile d'être une femme seule dans le monde du show-biz plutôt que d'être membre d'un groupe ?

Je ne peux parler qu'en mon nom propre, de ma propre expérience. Quand j'étais dans les Sugarcubes, il n'y avait aucun problème ; pour l'instant, je n’en rencontre pas, non plus. J'ai tendance à traiter cette question féministe/sexiste en l'ignorant ; je crois qu'on lui accorde bien trop d'importance. Je suis une personne qui écrit de la musique et je suis une femme. J'ai beaucoup travaillé dans des groupes où j'étais la seule fille. Ils commençaient par dire: ‘Oh, mais tu es une femme’. Chaque fois que j’entends ce genre de commentaire, je sais que je suis dans la merde. Mais je n'en tiens pas compte. Ma mère a passé la moitié de sa vie à dire qu’elle ne voulait pas être en cage, c'est négatif de vivre toute sa vie comme ainsi. Mais elle a ouvert la cage! Moi, je préfère ignorer la cage. Je crois que ma génération de femmes est comme ça.

Chapitre dEUS/Zazou

Tu connais le groupe belge dEUS, qui a choisi son nom d'après la chanson des Sugarcubes ?

Des journalistes belges que j'ai rencontrés il y a quelques jours m'en ont parlé. Je suis très honorée...

Es-tu heureuse du morceau que tu as réservé à Hector Zazou sur "Songs from the Cold Sea" ?

Oui! J'adore travailler dans des créneaux dissemblables. J'ai réalisé énormément de projets différents, quand je jouais à l'école de musique... J'ai produit un groupe de hard-rock, je peux être chanteuse compositrice, j'aime faire toutes ces choses et cela s'entend sur l'album... Donc, lorsqu’Hector Zazou m'a demandé de travailler avec lui j'ai trouvé ça très excitant. Il pensait que je devais choisir une chanson du nord à propos de l'océan. Mais, toutes les chansons que je connaissais sur l'océan étaient toutes des trucs de marins genre "C'est à boire qu'il nous faut") il m'a dit ‘Euh ! Peut-être faudrait-il penser à autre chose ?’. Je me suis dit: ‘Fuck this ocean business, je vais simplement chanter ma chanson islandaise préférée’. Et j'ai choisi cette chanson d'amour impossible au 17ème siècle : une histoire d'amour islandaise très connue, mettant en scène un Viking. Elle l'aime profondément, mais elle ne peut l'épouser... Sans doute la chanson d'amour la plus dramatique qui ait jamais été écrite…

Y-a-t-il une influence islandaise dans ta musique ?

Oui, je pense que l'influence islandaise se sent. Je donne à travers ma musique l'impression que la nature est importante... L'Islande est le pays le plus riche au monde. Nous avons toute la technologie que nous voulons, et les gens n'en sont pas effrayés. Pourquoi? Parce que nous avons... la nature! Nous sommes en permanence arrêtés par le blizzard ou par les volcans et leurs éruptions. La nature remet les choses à leur place, là où elles doivent être. J’étais à Los Angeles lors du tremblement de terre, là où il y a cette arrogance des gens qui se disent ‘We fuck nature’. Comment osent-ils penser ainsi? L'homme ne baisera jamais la nature, parce qu'elle est dix mille fois plus puissante que l'être humain, et ce n'est pas demain que cette situation changera. Je crois que dans ma musique, la nature est présente, mais aussi le futur, la technologie... Les hommes politiques essaient de s'occuper de politique dans le monde. Mon boulot à moi est de m'occuper de ma politique personnelle, de ce que je fais avec moi-même et mes émotions. Je sympathise avec mes émotions, c'est mon boulot. C'est très naïf, mais je pense que quand on est bien dans sa peau, on n'essaie pas de manipuler les gens et on n'est pas manipulé par les autres! Quand on est OK, la nature est OK et le monde est OK.

Björk est donc une hippie ?

We are the world... Je suis plus une musicienne qu'une hippie. Je suis un produit des hippies, je suis devenue punk, je suis issu de cette génération... Etre punk est d'une certaine façon très lié au fait d'être hippie : les punks étaient très obsédés par le fait de ne pas être hippies... Je suis un mélange des deux.

(Article paru dans le n°34 du magazine Mofo de juin 1995)

 

SX

The next Big Thing from Belgium

Il y a eu dEUS, puis Selah Sue... Aujourd'hui, il y a SX. Ce groupe issu de Coutrai, emmené par Benjamin Desmet et Stefanie Callebaut, est occupé de devenir le plus grand espoir de notre petit pays dans le domaine de la musique pop-rock alternative. Révélé l'année dernière lors d’un concours organisé par Studio Brussel (Vibe On Air) et par un superbe premier titre, ‘Black Video’, qui avait cartonné sur Youtube et les réseaux sociaux, ces petits génies viennent de publier un premier album, intitulé ‘Arche’. Ils ont présenté ce disque à une poignée de fans dans le cadre d'un showcase accordé au Planetarium de Bruxelles. Nous avons pu les rencontrer.

SX, c'est une histoire de contraste. Comme dans le nom, par exemple. "Dans SX, il y a le 'S' qui incarne le côté féminin", précise Stefanie. "C'est la chaleur mais aussi les éléments connus, du passé, habituels. Par contre, 'X' exprime la tension, le côté mystérieux, futuriste. Les deux lettres s'attirent mutuellement et représentent bien notre musique. Nous combinons des éléments connus et nous les transformons en quelque chose de puissant, d'alternatif".

Le résultat est en effet une musique fascinante, une dreampop psychédélique et magnétique qui s'inspire d'un éventail très large de styles pour créer quelque chose de neuf. On pense à Beach House pour la voix et les atmosphères éthérées mais aussi à Animal Collective et surtout à MGMT. Benjamin admet : "MGMT a été, en effet, un déclencheur pour nous. Il apporte une dimension créative nouvelle. Il combine de nombreux styles et y met sa propre empreinte. Mais nos influences vont aussi vers la soul, le blues, le jazz avec des artistes comme Marvin Gaye, Stevie Wonder, Herbie Hancock..."

Cette influence soul on la perçoit notamment dans la voix de Stefanie Callebaut, une voix de soprane, capable d'atteindre les notes les plus hautes mais aussi de produire un volume, un coffre typiquement soul, évoquant parfois Grace Jones. Ses tonalités mystérieuses, plus 'dark', la rapprochent aussi de Zola Jesus, Austra et Kate Bush. "C'est le résultat d'une longue recherche pour trouver 'ma voix'. J'ai toujours aimé la musique soul et le gospel, la musique noire en général, donc c'est normal qu'il y ait cette influence. Je m'efforce en permanence de repousser mes limites et de créer un timbre qui me soit propre." La présence d'une voix aussi atypique, très 'black', chez une frêle jeune fille blonde fait immédiatement penser à Selah Sue, même si la musique est tout à fait différente... "Oui, Selah Sue est incroyable. Mais elle, elle fait de la véritable musique soul... "

Le premier opus de SX s'intitule 'Arche'. Le mot grec 'αρχή' signifie 'début' mais aussi 'principe' ou 'fondation'. "C'est le premier principe, la fondation sur laquelle nous construisons notre projet". Pour le produire, le groupe a réussi à dénicher un producteur de renommée internationale, Ben H Allen III. "Nous n'avions pas encore de contrat à ce moment-là. Nous lui avons simplement envoyé un e-mail, avec nos démos et bien sûr ‘Black Video’. Il a répondu très vite et un mois plus tard, nous étions en studio à Atlanta pour les enregistrements. Nous l'avons choisi car sa perspective musicale est très large. Il a produit du hip-hop, des artistes comme MIA, Animal Collective mais aussi Gnarls Barkley. C'est un ingénieur du son expérimenté ; mais il sait aussi comment écrire et arranger une chanson. Il a bien compris l'approche 'SX' et donc c'était le producteur parfait pour nous."

Dans la production, on remarque à nouveau un contraste : celui entre la technologie moderne d'enregistrement numérique et les instruments analogiques, voire 'vintage'. Benjamin explique pourquoi : "Nous avions préparé nos démos sur ordinateur mais en studio, à Atlanta, nous avons tout refait avec des instruments analogiques, par exemple, le DX7 de Yamaha, le Juno et le Jupiter de Roland, des vieux Prophet, Korg, etc. Les compresseurs et les égaliseurs aussi étaient analogiques. Même les effets de réverbération étaient produits à l’aide de ressorts et de plaques..."

Mais il ne s'agit pas là d'une approche fondamentaliste. "Nous n'utilisons pas ces machines parce que c'est cool d'avoir des machines 'vintage'. C'est juste parce que nous aimons ces sonorités, en particulier. " Le résultat est un son ample, très clair et extrêmement riche en relief. On est loin des bidouillages de la techno!

A côté de Ben H Allen III, SX a pu bénéficier d'un coup de pouce d'autres parrains ; et notamment dEUS. La troupe de Tom Barman a en effet emmené SX comme 'suppport act', lors de sa tournée européenne. "Une expérience très intense! Jouer tous les soirs devant 1 500 personnes nous a permis de progresser énormément. Le feedback du public de dEUS était excellent et nous avons même pu construire une 'fan base'. En revenant, nous étions devenus un nouveau 'band', comme si on avait connu un 'upgrade'..."

Aujourd'hui, SX a signé un contrat pour la Belgique et est en négociation avec plusieurs compagnies de disque pour une distribution à l'échelon mondial! "Nous ne voulons pas aller trop vite. Nous sommes très prudents car voulons surtout garder un contrôle total sur ce que nous faisons." Entretemps, le groupe continue à répéter afin d'améliorer ses prestations live... A plus ou moins brève échéance, leur agenda prévoit un concert à l'AB fin novembre (déjà sold out) et plusieurs dates en Flandre (Gand, Anvers, Louvain et Courtrai) ainsi qu’aux Pays-Bas. La formation va également sortir deux 'club remix' de leur nouveau single, ‘Gold’, des remix qui intégreront certainement les DJ playlists, car ‘Gold’ est tout simplement une des 5 meilleures chansons de l'année 2012 ('in my humble opinion').

Après l'interview, Stefanie et Benjamin, flanqués de leur batteur, Jeroen Termote, ont donné un mini-concert exclusif de 30 minutes au Planetarium. Jouant dans le noir sous la monumentale coupole, ils ont fourni une bande-son appropriée pour les hallucinantes animations de l'espace et des planètes projetées 360° au-dessus et autour des spectateurs. Une expérience psychédélique unique, au cours de laquelle SX a interprété 6 chansons d'‘Arche’, y compris une version retravaillée, quasi acoustique, de ‘Gold’...

En sortant du Planetarium, la tête dans les étoiles, nous avions la certitude d'avoir assisté à un concert d'exception, accordé par des musiciens appelés à devenir des stars... 

Vidéo du showcase ici

Prochains concerts :

SX album release show @ AB - Autumn Falls
vendredi 30 novembre 2012

SX @ Paradiso, Amsterdam (Nl)
samedi 22 décembre 2012

SX @ Eurosonic Noorderslag, Groningen (Nl)
vendredi 11 janvier 2013

SX @ Het Depot, Louvain
jeudi 21 février 2013

SX @ De Kreun, Courtrai
samedi 23 février 2013

SX @ Handelsbeurs, Gand
jeudi 28 février 2013

SX @ Trix, Anvers
vendredi 1er mars 2013

 

Dernière Volonté

En français dans le texte…

Le succès aussi fulgurant que surprenant du hit de Lescop, « La Forêt », a braqué les projecteurs des médias sur un genre de musique, la 'French new-wave'. Se réclamant de Daho et Taxi Girl, ce genre puise dans les sonorités synthétiques des années 80 et les combine à un chant dans la langue de Molière, avant de plonger le tout dans des ambiances mélancoliques, voire sombres. Mais il existe un groupe, actif depuis plus de 10 ans, qui peut d'une certaine manière (mais pas uniquement) être rattaché à ce mouvement, c'est Dernière Volonté, le projet du Français Geoffroy Delacroix, dit ‘ Geoffroy D’. Nous avons eu l'occasion de le rencontrer avant le concert qu'il a donné au Magasin 4, à Bruxelles, le 12 octobre dernier.

Créé en 1998, Dernière Volonté était à l’origine un projet de musique ‘dark ambient’, très bruitiste, caractérisé par un côté martial. Geoffrey raconte « Quand tu es jeune, tu commences par du bruit parce que c'est tout ce que tu sais faire, surtout quand tu n'es pas musicien. Puis tu structures un peu plus ta production et tu te rends compte que tu peux créer des mélodies ; mais ce processus vient au fil du temps. Plus tu avances, plus tes compos sont construites. Ce qui ne veut pas dire qu'elles soient meilleures. Souvent, au départ, la musique est énergique, mais c'est un bordel sans nom ; puis elle devient mélodieuse, mais chiante et surtout perd toute son énergie. Donc j'essaie de trouver le bon équilibre entre les deux. En vieillissant, j'essaie de me rapprocher de mes influences. »

Précisément, côté références, on pense de suite à Taxi Girl. « Taxi Girl est en effet une influence très importante pour moi. J’ai découvert ‘Mannequin’ et ‘Les Yeux des Amants’, quand j'avais 8 ou 9 ans. Si je chante en français, je crois que c'est grâce à eux. » Mais Geoffroy cite également Soft Cell, Kraftwerk, Test Dept, Laibach et Suicide, comme sources d’inspiration. Sans oublier Dominique A. Surtout les premiers albums, jusqu'à ‘L'Horizon’.

Petit à petit, Geoffroy prend confiance dans ses compositions chantées dans sa langue maternelle. En publiant ‘Les Blessures de l'Ombre’ en 2003 et ‘Devant le Miroir’ en 2006, il confirme sa nouvelle direction, basée sur l’électro-pop. Le côté martial est cependant toujours présent dans les paroles, la musique et les aspects visuels du groupe.

Cette fascination pour ce profil martial étonne quand on connaît la douceur et la finesse de la personnalité de l'artiste. « Je ne suis pas militariste. En fait, je suis né dans une famille qui a vécu la guerre... Il y a dans cet univers une esthétique que je trouve très forte. C'est aussi sexuel... C'était aussi lié à la vie que je menais... Le combat de tous les jours. On est dans une société de plus en plus dure... et sans aucun avenir. Les gens sont de plus en plus agressifs, comme des soldats individualistes. Déjà à l'époque c'était troublant et aujourd'hui, c'est de plus en plus flagrant. »

On l'a compris : Geoffroy utilise une métaphore, celle de l'homme comme soldat dans l'ère moderne. « Ce n'est pas la guerre en tant que telle qui me fascine, c'est plutôt le bourbier de l'âme humaine. Je n'ai jamais chanté la conquête guerrière, ce que j'aime c'est la description du côté perdu de cette âme humaine... »

Lorsqu’on évoque Lescop et le renouveau de la French new-wave, Geoffroy se réjouit mais souligne quand même quelques similarités entre la musique de Lescop et la sienne. « Quand j'écoute ‘La Forêt’, j'ai l'impression d'entendre une de mes chansons. Il y a peut-être des coïncidences, mais j'ai constaté que le texte ressemblait beaucoup à ‘Cran D'Arrêt’, sur l'album ‘Devant Le Miroir’. Dans celle de Lescop, il y a des phrases qui sont presque similaires. » Comme Lescop viendra dans quelques semaines au Botanique, nous aurons l'occasion de lui poser la question... « En tout cas, il est important, Lescop, parce qu'il représente une alternative à toutes ces groupes français qui chantent en anglais et rivalisent de conneries. Je ne suis pas fan mais il incarne un concept intelligent et fort. Enfin un artiste qui chante en français et réussit à passer au-delà de la variété stupide. »

Geoffroy va même plus loin. «  Nous avons une langue extraordinaire, qui marche dans tous les pays. Il y a 40 ans, Yves Montand réalisait un carton à Broadway. Il n'y pas de raison que cette situation ne se reproduise pas. Le premier groupe électro-punk au monde, en 1976-77, c'était Métal Urbain et il s’exprimait en français! Leur premier disque a très bien marché en Angleterre et s'est exporté aux Etats-Unis. Le leader des Dead Kennedys en est un fan absolu et il a influencé les Jesus & The Marychain. Ce sont des Français qui chantent en français!  »

Au moment de clôturer cet article, je me souviens des dernières paroles de Geoffroy lors de son interview. Je lui avais demandé quelle était sa vision de la musique. Sa réponse est claire et sans équivoque : « Le plus important, c'est le fond. Dans toutes les formes d'art, c'est ce que tu as dans le cœur qui compte, ta vérité, ton émotion pure. Les groupes qui m'ont fait vibrer, c'est des mecs qui avaient quelque chose à dire, qui étaient tourmentés par leur passion. Tous les autres, à côté, ce sont des copieurs qui torchent des textes idiots. Il y en a quelques uns qui valent le coup ; le reste, pour moi, c'est du plastique... »

Merci à Geoffroy D, Michel Kirby et au Magasin 4.

(Photo : Xavier Marquis)

 

La Chiva Gantiva

L’importance du paramètre visuel…

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Ce vendredi 13 octobre, le combo bruxello-colombien La Chiva Gantiva donnait un concert dans la petite salle de l'Ancienne Belgique. Rapidement sold-out, ce spectacle arrive un an après la sortie de leur disque "Pelao" chez Crammed Discs. Nourrie de cultures afro-colombiennes, leur musique, métissage de funk, rock, jazz, rap, afro-beat et cumbia se nourrit de percussions caribéennes, d'instruments typiques du rock, mais également de cuivres, et en particulier d’interventions de clarinette et de saxophone. Une demi-heure avant le concert du collectif, Raphaël Espinel, membre fondateur et chanteur de la Chiva, nous a accordé cette interview, au milieu du crew se préparant dans une ambiance tranquillement excitée.

Vous avez tourné dans plusieurs pays au cours de cette année. Vous êtes allés jouer en Colombie pour la première fois, où vous avez reçu un accueil très enthousiaste. Prévoyez-vous d'aller vous produire, à nouveau, en Amérique Latine ?

Bien sûr ! On a maintenant un label là-bas. On aimerait retourner jouer en Colombie, et dans toute l'Amérique Latine. Mais on entre maintenant dans une période consacrée à la composition. En fait, nous avons l'intention d'enregistrer un disque en 2013, qui sortirait idéalement à l'automne.

La Chiva Gantiva réunit sept musiciens, parfois des invités vous rejoignent sur scène. Comment se déroule le processus d’écriture ?

En général, c'est Philipp Deckers, le guitariste, et moi qui composons, ensuite on propose le morceau au groupe qui le façonne en le jouant. Pour le texte, je demande parfois conseil à des amis écrivains, journalistes...

Les membres du groupe ont fréquenté les beaux-arts ou suivi une formation de théâtre. Y en a-t-il qui ont également suivi un même cursus dans le domaine de la musique ?

Le guitariste et le batteur sont musiciens de formation. Effectivement, trois d’entre-nous sont issus du monde des arts plastiques (illustration, gravure, sculpture), un autre du théâtre ; ce qui explique pourquoi on conserve toujours cet intérêt pour le côté visuel. L'image reste un paramètre important pour nous.

On le voit dans vos deux vidéo-clips, il existe un vrai travail créatif, notamment dans “Pelao”, où un petit personnage de papier évolue au sein d’une ville multicolore, peuplée de jouets et de marionnettes. Cet aspect ludique semble très présent, que ce soit dans la façon dont vous jouez avec le public lors des concerts, sur la pochette d'album...

C'est vrai, d'ailleurs “Pelao” en Colombie signifie à la fois pelé, fauché ; et c'est également ainsi qu’on appelle les gamins. Même si on a un regard critique sur la société, c'est pas pour ça qu'on va s'habiller en noir et jouer les fatalistes ! On souhaite garder un regard d'enfant, être positifs même si on dénonce les clichés qui collent à la peau ou si les textes de nos chansons sont consacrés aux difficultés rencontrées par les immigrants.

Vos concerts sont efficaces. On y ressent une énergie très forte et communicative. Comment faites-vous pour préserver l’intensité de l'enregistrement du disque, sans l'éteindre ?

Pour “Pelao”, on a travaillé en compagnie de Richard Blair, producteur anglais qui vit depuis trente ans en Colombie. Il nous a proposé d'enregistrer en studio mais de garder les conditions du ‘live’. Nous avons joué ensemble, dans la même pièce. Chaque musicien ne s’est pas acharné à enregistrer des prises séparées. Cette technique aurait communiqué un climat plus froid à notre musique. C'est la raison pour laquelle, l’album a un son un peu ‘garage’. Mais ce choix est circonstanciel. On ne reproduira pas forcément cette recette pour le prochain disque.

Je laisse ensuite les musiciens finir de se préparer avant leur entrée en scène.

Le concert sera chaud, festif, le public bruxellois se prêtant volontiers aux jeux et danses proposés par la Chiva Gantiva. Comme quoi, avec un peu de bonne volonté, même un samedi 13, par un soir pluvieux d'automne, on peut garder la frite.

 

Mark Eitzel

Une affaire de cœur…

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Apparemment Mark Eitzel a définitivement refermé la page de l’histoire d’American Music Club. Il en est donc revenu à son aventure en solitaire. Enfin, pas tout à fait, puisque Vudi, son fidèle guitariste, est toujours au poste et que pour enregistrer son nouvel opus solo, ‘Don’t be a stranger’, il a reçu le concours de quelques collaborateurs. Au cours de l’année dernière, Mark a vécu deux épreuves. Tout d’abord, il a été victime d’une crise cardiaque. Dont il s’est apparemment bien remis. Puis appris que Tim Money, drummer d’AMC de 1994 à 2004, était décédé des suites d’un problème semblable. Mais a ensuite vu le sort lui être bien plus favorable. Aussi, avant d’entamer notre entretien, je propose à Mark de compléter une grille du Lotto. Six croix, je lui précise. Il a l’air perplexe, mais s’exécute consciencieusement. Ce qui me permet d’entrer dans le vif du sujet.

En fait, l’enregistrement de ‘Don’t be a stanger’, son nouvel opus solo, a été financé par un multimillionnaire. Ce qui méritait quand même une explication. Après avoir posé cette question, le franc est tombé : « Le gagnant avait décroché le jackpot ! 11 000 000 de dollars. On n’avait plus un rond. On a donc enregistré les démos sur mon portable, mais le résultat était merdique. Comment allais-je donc faire pour convaincre un label avec cette merde ? Et comment choisir la bonne personne pour pouvoir organiser les sessions, quand tu es fauché ? Un pote connaissait très bien ce lauréat. C’était un de ses copains. Et il l’a convaincu de financer le projet. Mais on l’a déjà remboursé ! »

Pourtant, ce disque était, au départ, destiné à American Music Club. Alors pourquoi avoir changé d’avis ? « En fait, je ne voulais plus de cette ligne de conduite revivaliste. Etablir un record de longévité ? Pas vraiment mon truc ! En outre, hormis Vudi, tous les autres musiciens ont été remplacés. J’avais envie d’aller de l’avant. C’est ma nouvelle philosophie. Et puis Vudi s’en fout complètement… »

Les sessions d’enregistrement se sont déroulées sous la houlette de Sheldon Gomberg, un producteur dont la carte de visite mentionne la mise en forme d’albums de Rickie Lee Jones, Ron Sexsmith, Ben Harper et bien d’autres. Parmi les invités figurent le drummer d’Elvis Costello, Pete Thomas et le pianiste de jazz, Larry Golding. De toute évidence, ils ont été sollicités par Gomberg. « Ben oui ! Comment veux-tu que je parvienne à dégoter de tels collaborateurs ? Pour lui, c’est facile ; il décroche le téléphone et en deux temps trois mouvements, il a l’accord de son interlocuteur… » Les interventions de Golding au piano sont superbes. Sonores, limpides, profondes, spontanées… Parfois on se demande même si ce n’est pas de l’impro. « Quand il a débarqué, il n’avait jamais entendu la moindre compo. Il les a écoutées une fois. Il a pris quelques notes. Il les a jouées à trois reprises et la troisième, c’était extraordinaire. Il est incroyable ! Il s’est parfaitement fondu dans l’esprit des chansons… » Une section de cordes s’est également intégrée dans l’ensemble. Plusieurs musiciens s’y sont investis ou est-ce le fruit d’arrangements ? Mark confesse : « Ce sont des arrangements. Il n’y avait qu’un seul violoniste. Mais il ne souhaitait pas que son nom figure dans les ‘credits’. Sinon le syndicat lui aurait intenté un procès. En fait, il bosse pour PIXAR ; tu sais cette boîte qui réalise de films stupides mettant en scène des animaux… »

L’an dernier Eitzel a été victime d’une crise cardiaque. Ce qui l’a forcé à se reposer. Mais qu’a-t-il fait au cours de cette convalescence ? Se consacrer à la composition de nouvelles chansons ? Ecouter de la musique ? Réfléchir sur la signification de l’existence ? Il raconte : « Non, je n’ai rien fait du tout. J’étais terrifié à l’idée que cette crise se produise à nouveau. J’ai quand même passé pas mal de temps à communiquer avec ma compagnie d’assurances. Et j’ai regardé beaucoup de films. En fait, j’étais la plupart du temps, cloué au lit. Quand j’essayais de marcher, il fallait que je m’asseye constamment, pour récupérer. J’étais incapable de bouger. Mais en quelque sorte, j’ai appris à ne rien faire. J’ai passé trois jours à l’hôpital, puis mis un bon trimestre pour me rétablir. Après un mois, j’ai pu me rendre au parc, près de mon domicile. C’était un moment bizarre, mais en même temps j’en ressentais une fierté… depuis cet incident, je dois prendre des pilules (il les cherche dans son sac…) »

Tim Money, l’ex-drummer d’AMC a eu moins de chance. Il est décédé l’an dernier. A 53 ans. C’est-à-dire au même âge que Mark. Evidemment, vu les circonstances, ce décès doit certainement le toucher davantage. « Effectivement. Pour être clair, je ne lui avais plus parlé depuis 7 ans. Pourtant on était amis. Et j’ai toujours pensé qu’on allait se revoir un jour. Quand j’ai appris sa disparition, j’ai pris un coup sur la tête. En fait, il avait déjà eu une petite alerte ; mais il n’en avait parlé à personne. Il aurait dû le signaler à sa femme ou à son médecin. Il a succombé à une rupture d’anévrisme. Et la faculté en a conclu, ensuite, que c’était la conséquence de ses problèmes cardiaques. C’était un mec branché, cool de chez cool. Fumant la cigarette. Il avait piqué la plaque qui rendait hommage à James Dean, posée à l’endroit où s’était tué, pour la mettre chez lui. C’était son petit trésor caché. Il était stylé. Et il appartenait à cette catégorie d’êtres humains qui ne jugent personne. Je me considère comme un écervelé. Mais il ne me critiquait jamais. C’est ce que j’appréciais le plus chez lui… »

‘Don’t be a stranger’ aurait dû s’intituler ‘The bill is due’. Ce morceau figure également sur l’album. Cette compo évoque les promesses non tenues, la fuite du temps et de l’argent ainsi que la peur du futur. On aurait pu croire qu’il l’aurait écrite pendant sa convalescence. Mais pourquoi avoir changé le titre de cet elpee ? Mark argumente. « J’ai écrit cette chanson bien avant mon attaque. J’en ai bien composé quelques unes au sujet de la crise cardiaque. Mais je les ai écartées. Je les réutiliserai peut-être plus tard. Dans 10 ans, pourquoi pas ? Faudra bien que j’attende une aussi longue période pour savoir comment je me sentais à ce moment-là ; car pour l’instant, je ne le sais pas… On aurait pu l’appeler ‘Knife in my wrist’ (Trad : couteau dans le poignet) ; mais finalement ’Don’t be a stranger’ était moins déprimant que ‘The bill is due’… » ‘All my love’ est apparemment une chanson d’amour (NDR : ou de cœur, si vous préférez…) Mais Eitzel lui réservait un autre destin. Il s’explique : « Elle véhicule l’idée qu’on se fait de l’état euphorique dans lequel on est lorsqu’on est amoureux. C’est une bonne chanson, mais j’ai toujours pensé qu’elle aurait pu servir de support musical pour un clip publicitaire. J’avoue que de manière secrète, j’escomptais qu’elle soit rentable, car j’ai besoin d’argent… » A contrario, ‘I love you, but you’re dead’ est davantage cynique. Mark partage cet avis: « En fait, c’est une véritable histoire. En 1979, j’avais découvert un groupe punk qui répondait au nom de Destroy All Monsters. Au sein duquel militait Ron Asheton, l’ancien guitariste des Stooges et Michael Davis des MC5. A l’époque, j’avais 19 ans. J’étais super enthousiasmé. Ils étaient géniaux. Il y avait une femme dans le line up. Et je souhaitais qu’elle me dédicace un poster. Elle y a mentionné ‘I love you, but you’re dead’. ‘Allons-nous faire foutre. Et disparaissons !’ C’est le sens de la chanson. Très rock’n’roll ; même si ce n’est pas du tout du r’n’r. C’est trop lent pour en être… » ‘Oh Mercy’ est une chanson qui se penche sur la liberté d’expression aux States. Il commente : « En fait, elle me met en scène quand je participe à l’une ou l’autre fête. Et au cours desquelles, j’ai un verre dans le nez. Moments les plus propices pour la discussion. En général, les gens racontent n’importe quoi. Ils sont peu informés. Ne lisent pas suffisamment. Je tire mes informations de toutes mes lectures. Ce qui m’autorise à leur dire qu’ils ne comprennent rien à rien. Mais cette attitude me rend impopulaire. Vous avez probablement entendu parler de ces scientifiques qui travaillent pour le FBI. Ils ont conçu tous les algorithmes de la guerre froide. Vous savez, les algorithmes mathématiques utilisés pour traquer le peuple, surveiller ses activités. Et bien on est en train de faire la même chose aux States. On élabore une véritable infrastructure dans l’Etat de l’Utah, à cet effet. Les Etats-Unis sont occupés de devenir le plus grand pays totalitaire du monde. Dans 10 ans, cet objectif sera atteint, j’en suis sûr ! Vous savez, il y a des gens très riches et de très pauvres. Et ce sont les riches qui gouvernent. Les multinationales. C’est le chemin inéluctable. J’aime beaucoup Obama. C’est le meilleur président que l’on puisse avoir. Mais Guantanamo est toujours ouvert. Les services de sécurité sont de plus en plus vicieux ; et quand on est arrêté, on est photographié, on prend nos empreintes et on se retrouve sur une liste. Et toute cette procédure a été mise en route sous la présidence d’Obama ! Aujourd’hui les flics peuvent faire tout ce qu’ils veulent. L’Habeas Corpus (NDR : le fondement de la démocratie : on ne peut détenir quelqu’un de manière arbitraire, sans jugement) a été supprimé aux USA. Merci Mr Obama ! Enfin, on a construit un mur entre la Californie et le Mexique. Mais où toutes ces mesures vont-elle nous mener ? C’est le symptôme d’un énorme désespoir. Et cette situation me met en colère » 

On termine cet entretien par une note plus musicale. En parlant des goûts musicaux de Mark. De ses coups de cœur, si vous préférez… Qui hésite entre ‘Harvest’ de Neil Young et le ‘Five leaves left’ comme l’album qu’il emporterait sur une île déserte ; mais choisit, in fine, celui du Canadien. Et puis il nous parle des crooners qu’il adore. Tels que Frank Sinatra et surtout Jimmy Scott (NDR : considéré comme le chanteur américain le plus injustement ignoré, il était atteint du syndrome de Kallmann, ce qui lui avait permis de conserver sa voix d’enfant), dont il me fait découvrir un extrait via sa tablette tactile…

(Merci à Vincent Devos)

Mark Eitzel : ‘Don’t be a Stranger’ (album paru ce 2 octobre 2012)

 

En concert :

18-01-2013    Het Depot, Louvain
20-01-2013    Vooruit, Gandt

 

 

 

 

Garbage

Etat des lieux

Remplir Forest National après avoir seulement sorti deux albums, n’est pas à la portée de tout le monde. C’est pourtant la performance que vient de réussir Garbage. Faut dire que depuis quatre ans, le quatuor a beaucoup tourné, sans jamais oublier la Belgique. Et que malgré son succès, il n’a pas attrapé la grosse tête. Ce qui explique, sans doute pourquoi, il attire la sympathie, aussi bien du public que des médias. Leur simplicité et leur gentillesse sont plus que légendaires. Il serait d’ailleurs malheureux de ne pouvoir se forger une opinion, lorsqu’on a la chance de les rencontrer pour la quatrième fois. Pas le temps, cette fois, de parler de la pluie et du beau temps. Quinze minutes nous étaient imparties. Butch Vig et Steve Marker ont donc fait le maximum pour nous dispenser une interview à la fois riche et intense…

Dans quel état d’esprit êtes-vous quelques heures avant d’accorder un concert dans une des plus grandes salles de Belgique?

S.M. : C'est incroyable. Lorsque nous avons commencé à booker la tournée, c’est un des premiers endroits à avoir été sold out! Nous devons compter une foule de fans, ici, en Belgique.

N'avez-vous pas parfois peur d'être dépassé par la situation? Comment faites-vous pour garder la tête froide?

B.V. : Ce n'est pas facile du tout (rires). Heureusement, nous avons de la bouteille. Nous ne sommes pas forcément plus malins, mais nous avons en tout cas cette faculté de pouvoir garder les pieds sur terre, quand les événements se précipitent autour de nous. Et nous l’avons démontré tout au long des nombreux concerts que nous avons accordés, ainsi que lors de la sortie de notre premier album qui a cartonné un peu partout dans le monde... Des expériences auxquelles nous avons pris beaucoup de plaisir. Le groupe a ainsi pu rester très soudé, et je crois que cette ‘union sacrée’ explique notre calme au sein de la tourmente…

Vous avez beaucoup eu recours à la technologie sur votre dernier album. N'avez-vous pas peur de perdre l'élément humain dans vos chansons? Et qu'à brève échéance, les hommes cèdent leur place à des machines?

S.M. : Ce serait cool que nous puissions nous asseoir en attendant que les machines fassent tout le boulot, non? Imagine un peu que lors de l’enregistrement de notre prochain album, toute la programmation soit mémorisée sur ordinateur ; mais que lors du bug de l'an 2000, au réveillon de 99, nous perdions toutes les données, parce que toutes les machines se seraient crashées. Nous serions alors obligés de sortir un album folk, avec des guitares acoustiques (rires). Du bluegrass... de la country, parce que nous n'aurions plus accès à nos synthés...

Vous n'avez jamais joué ‘unplugged’ pour MTV?

B.V. : Ils ne nous l'ont jamais demandé. Mais nous en serions capables. Nous avons donné quelques concerts acoustiques. Avec des guitares sèches, une batterie jazz et ce genre de matériel. A Portland dans l'Oregon, notamment, devant près de 10 000 personnes. Bien sûr, nous étions plus nerveux sur scène, mais nos chansons n'ont cependant rien perdu de ce traitement.

Parfois, ça fait du bien, de jouer en acoustique?

B.V. : Oui, c'est agréable. Et puis, l'essence même de la chanson est toujours présente. Juste les guitares et la voix de Shirley.

Il y a une cover de Big Star sur le single, vous en êtes de grands fans?

S.M. : Oui, mais « Thirteen » est la seule chanson que nous n’ayons jamais jouée d'eux. C’est un grand groupe. Alex Chilton s’est toujours montré à la hauteur, aussi bien au sein des Box Tops, de Big Star qu’en solo. C'est une chanson que Shirley a toujours voulu interpréter, parce qu'elle trouvait que le texte pouvait prendre une signification différente, s'il était chanté par une femme. Peut-être que nous la chanterons ce soir, je ne sais pas encore. (NDR : ils l’ont interprétée !)

Si vous aimez Big Star, vous devez alors également apprécier Teenage Fan Club et les Posies?

S.M. : Oui, surtout les chansons des Posies.

Sur votre nouvel album, Shirley a écrit l’essentiel des textes, mais ils semblent faire référence à la vie de Butch. C'est vrai? Si oui, pourquoi?

S.M. : Tu penses vraiment que les textes ont un rapport avec la vie de Butch, alors qu'ils ont été écrits par Shirley, c'est ça? Qu'est-ce que tu en dis, Butch?
B.V. :
(Apparemment ennuyé) Lorsque Shirley nous a rejoints, les lyrics se rapportaient à des épisodes qui nous concernaient. « Version 2.0 » inaugure ses premiers textes pour Garbage. Elle en est d’ailleurs responsable à 95%. Je crois qu’aujourd’hui, Shirley se sent mieux quand elle écrit. Ils peuvent être interprétés de différentes manières selon les auditeurs. C'est vrai que certains donnent l’impression d’avoir l'air d'être écrits par un voyeur, quelqu'un qui porte un regard sur des événements qui lui sont extérieurs ; mais cette façon d'écrire relève de son interprétation personnelle. A part ça, je ne peux pas t'en dire plus (rires).

Dans la chanson « Temptation waits », Shirley clame : ‘Je suis un vampire qui attend son heure…’ Partagez-vous une même perspective gothique que celle des Cramps?

S.M. : Les Cramps? Haaaa... Nous aimons les Cramps! Mais personne ne nous a jamais posé cette question. C'est peut-être de là que nous tirons notre nom. Va savoir!
B.V. :
Ils ont toujours véhiculé cette espèce de vibration psychobilly, ce truc un peu fou. Nous possédons un de leurs clips : ils jouent dans une espèce d'asile d’aliénés, en Californie, et au bout d'un certain temps, tu ne peux plus faire la différence entre le groupe et les patients. C'est assez surréaliste. Là où je discerne un parallèle entre eux et nous c'est que Shirley a cette faculté de pouvoir se glisser dans la peau d'un personnage ; ce que ce groupe new-yorkais faisait très bien. Surtout Lux Interior.

Et ce côté gothique, alors?

S.M. : Disons que c'est un peu plus ‘tongue in cheek’, un peu ironique. Certains journalistes nous accusent parfois d'être gothiques. On a un peu de mal à les comprendre. On ne se déguise pas en croque-morts, on ne reprend pas de vielles chansons de Cure, de Siouxsie & The Banshees ou de Bauhaus. Peut-être que cette image vient de la manière dont Shirley interprète un personnage gothique. Enfin  intrinsèquement, nous sommes peut-être un peu gothiques. Mais alors un peu.

« Special » est un hommage à Chrissie Hynde des Pretenders. Que représentent les Pretenders pour vous?

B.V. : Leur premier album est absolument génial. Grand groupe, grandes chansons, Honeyman-Scott était un tout bon guitariste. La semaine dernière, nous avons joué à Wembley, c'était sold out. Chrissie Hynde nous a rejoints sur scène pour chanter « Only Happy When It Rains ». Pour nous tous, cette rencontre restera inoubliable. C’était incroyable ! Le simple fait d'entendre sa voix, et de voir comment elle a pu soulever l’enthousiasme de milliers de gens, m’a donné la chair de poule... Coup de bol, on avait mis le son bien clair, et quand on l’a réécoutée, après dans le bus, tout le monde était sur le cul. A ce jour, c’est déjà un des grands moments de notre tournée. Elle est une de nos idoles. Shirley adore sa façon de chanter, et quand elle joue de la guitare, elle a un de ces looks. Elle a toujours été un ‘role-model’ pour nous. En plus, nous avons pu discuter avec elle après le concert. Elle est vraiment gentille, très marrante et intelligente.

C'est vrai que vous avez dû payer votre place quand vous avez joué chez vous, à Madison, parce que tout le monde avait demandé une exonération?

S.M. : Nous avons dû payer notre place?
B.V. :
Non, nous avons reçu des tickets gratuits. En fait, c’était la première fois que nous jouions au Dane County Coliseum, qui est une des plus grandes salles de concert du coin. Je crois que sur la guest-list, il y avait à peu près 500 personnes. Tout le monde voulait obtenir un backstage. Cette situation a failli tourner à l'émeute. Comme le public était chaud, nous en avons profité pour tourner quelques plans de foule. C’était vraiment très intense. Après le concert, nous sommes allés dans un bar qui est un peu notre QG officieux, et là aussi c'était la folie. C'est amusant de jouer chez soi, en sachant que tous tes fans de la première heure seront présents pour t'encourager...

Garbage figurait sur une compile intitulée « Women of the 90's ». Imagine qu’il y en ait une autre qui sorte sous titre « Boys of the 90's », vous y figurerez aussi?

S.M. : J'espère! Nous ne sommes ni vraiment un boy band, ni vraiment un girl band. Nous sommes un peu des deux. Les deux perspectives sont présentes au sein de Garbage. J'espère effectivement que nous figurerons sur ces deux compilations.

Jérémy & Bernard Dagnies.

(Merci à Didier Stiers)

Version originale de l’article paru dans le n°70 du Magazine Mofo de février 99

 

Helmet

La face intelligente du heavy metal

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Helmet incarnerait la face ‘intelligente’ du heavy-metal. Celle qui véhicule l'énergie généreuse, les riffs meurtriers, les rythmiques emballées, et qui s'est débarrassée des clichés éculés, des poncifs empoussiérés ou des poses débiles.

C'est sans doute vrai, même s’il faut également relativiser l’importance de cette réflexion. D’une part, Helmet n’a certainement pas été le seul à concevoir intelligemment le heavy-rock depuis que ce style existe. D'autre part, il a évolué, progressé  et s’est adapté grâce à l'influence d'autres courants musicaux, à l'immersion dans d'autres contextes et à l'éclosion d'autres groupes. Helmet a participé au mouvement. C'est un de ses mérites ; et il doit être souligné.

Bombardier

A toutes fins utiles, précisons quand même que dans ce genre de sport, Helmet n’est pas un prototype unique. Néanmoins, il faut reconnaitre l'importance et la qualité des œuvres de ce quatuor bombardier réduit pour la circonstance à un trio : des albums comme ‘Meantime’ ou surtout l'indispensable ‘Betty’ (NDR : publié en 95, c’est un must absolu), ont démontré de maîtresse manière l'importance de la bande à Page Hamilton.

‘Aftertaste’, le disque flambant neuf ne fait que renforcer l'impression positive laissée par ces types qui –attitude clairement en relation avec le début de cet article– ne paient pas de mine, mais bien de leur personne.

‘Aftertaste’ pète des flammes. Il déborde de générosité, combinant idéalement agressivité et créativité. Le cd est bon, excellent même, d'un bout à l'autre. Il est dépourvu du moindre temps mort, de la moindre faiblesse. Expédié avec une vigueur impressionnante. Page Hamilton, le leader entérine : « Nous avons privilégié une approche plus directe encore du travail d'écriture. Pour ‘Aftertaste’, nous avons voulu plus de concision, de netteté, mais également de fermeté. En comparaison, ‘Betty’ était sans doute un tantinet plus dissipé qu’‘Aftertaste’. Lequel nous a permis de resserrer les rangs au maximum afin de recueillir le meilleur de notre musique, quitte à laisser un membre en chemin. »

Par rapport aux elpees précédents, il fallu davantage de temps pour concocter ‘Aftertaste’. La simplicité est-elle inversement proportionnelle au temps qu’il faut pour élaborer un disque ? Réaction : « Non, rien à voir. Enfin, pas vraiment. En fait, nous l’avons mixé deux fois. Le second mix s'explique parce que la première version ne nous satisfaisait pas du tout, au bout du compte. On voulait vraiment sortir du tout bon, et gommer les quelques imperfections commises sur ‘Betty’. Bon, il ne faut pas toujours chercher à comparer ce qui ne doit pas nécessairement l'être, mais nous voulions impérativement que ce nouvel essai soit plus fort. Nous sentions que le potentiel était présent, que la matière était bonne. Aucune raison, dès lors, de se faire coincer par un mix imparfait ».

Courbe De Vente

La  notoriété d’Helmet est en progression constante. Cette situation a-t-elle poussé le groupe à devenir plus exigeant vis-à-vis de lui-même ? Page admet : « Sans doute d'une certaine manière. Nous ne sommes pas du genre à surveiller sans cesse la courbe de nos ventes –faut pas rigoler– mais il faut être honnête, et oser avouer que quand tes disques se vendent de mieux en mieux, tu as envie de tout faire pour que cette progression continue! Cette situation démontre que de plus en plus de gens écoutent ta musique et l'apprécient. Mais pour y arriver, nous n'avons pas accepté de compromission fondamentale, attention! Notre volonté de faire mieux constitue juste un élément de motivation supplémentaire qui nous pousse à être très rigoureux. ‘Aftertaste’ en a bénéficié, même si je pense que l'album était bon dès le départ... »

Dave Sardy, le furieux guitariste de Barkmarket a produit l'album. Les membres d’Helmet n’ont jamais caché être des fans de Barkmarket. Mais est-ce l’unique raison pour laquelle ils l’ont choisi ? Hamilton se défend : « Pas la seule, non. C'était un paramètre déterminant, c’est clair, mais il y a aussi le reste et notamment le fait que nous nous sentons sur la même longueur d'ondes. Nous savons qui nous sommes et ce que nous voulons faire... Et là, nous étions sûrs que bosser en compagnie de Dave ne poserait aucun problème, dans la mesure où il nous respecterait certainement pour ce que nous sommes. Ce qui est très important à la base. Nous étions à la recherche d'un son, pas d'une identité... Je pense que Helmet est un groupe immédiatement reconnaissable, c'est la preuve qu'il a une identité très forte. La priorité était donc d'optimiser notre son. »

Mais qu’est ce qui pousse Page à composer ? « A la fois tout et rien. Il me vient des trucs en tête... En fait, je prends beaucoup de plaisir à écrire des chansons ! Surtout quand je les trouve bonnes... Ce qui me motive à en créer d'autres. Mais il peut arriver que je me sente galvanisé, parfois, par la qualité de chansons écrites par quelqu'un d’autre. Il se produit alors une émulation. Ainsi, après avoir écouté de bonnes chansons écrites par un autre, je me suis déjà senti pousser des ailes dans le dos pour faire aussi bien ! »

Article paru dans le n°53 du magazine Mofo de mai 97

 

Marillion

L'album de la maturité

Marillion est un des secrets les mieux gardés au sein du petit monde de la musique pop/rock. Au cours des années 80, ce groupe britannique était le fer de lance du renouveau du rock progressif, notamment grâce à des hits tels que ‘Kayleigh’ ou ‘Incommunicado’. Suite au départ du chanteur, Fish, c'est Steve Hogarth qui a repris le rôle de leader. Le groupe connaitra ensuite des fortunes diverses, fondera son propre label et sera un des premiers  à développer un lien très étroit avec ses fans via internet, sans l'aide des majors et des médias ; et ce, bien avant Radiohead ou NIN. Aujourd'hui, la formation a vendu au total plus de 15 millions d'albums et a joué devant plus de 3 millions de spectateurs. Nous avons rencontré Steve Hogarth à l'occasion de la parution de leur dernier opus, ‘Sounds That Can't Be Made’.

Publié le 24 septembre prochain, ce long playing, sera le 17ème dans la longue carrière du combo. Il marque une nouvelle évolution en proposant, non pas un concept-album, mais plutôt une collection de chansons très fortes et autonomes allant de la ballade romantique (‘Poor My Love’) au tour de force progressif (NDR : ‘Gaza’, qui s’étale sur plus de 17’). L'album de la maturité? "Oui, je crois qu'on peut le dire", confirme Steve Hogarth. "Il représente bien la situation dans laquelle nous sommes dans notre voyage artistique. Ce disque recèle certaines compositions qui peuvent être considérées comme les meilleures depuis longtemps".

‘Power’ est notamment un morceau particulièrement... puissant, dont le refrain s'envole vers les sommets : une pure merveille. "Effectivement, le feedback de cette chanson est très positif. Nous aurions peut-être dû la développer un peu plus, lui donner plusieurs dimensions, mais elle tient bien la route." Elle pourrait devenir un excellent single? "Bien sûr, vu que qu’elle est comparativement assez courte (NDR: 6 minutes, quand même) mais franchement, je ne vois plus l'utilité de sortir des singles aujourd'hui."

‘Sounds That Can't Be Made’ a été essentiellement enregistré dans le studio de Marillion, Racket Studio ; mais aussi dans ceux de Peter Gabriel à Bath, le célèbre Real World. Ils y sont restés plus d’une semaine. "Elle a été très fertile pour nous", poursuit Steve. "C'est un endroit où l'on peut habiter, ce qui nous a procuré davantage de flexibilité et surtout, nous a rendu l'impression de former un 'gang', comme à nos débuts."

A la production, Michael Hunter, fidèle au groupe depuis 2007, a donné toute sa cohésion au nouveau CD. "Le rôle de Michael est essentiel", souligne Steve. "Il a compris l'esprit de Marillion, surtout l'importance que nous accordons à la scène et au contact avec le public." Serait-il devenu en quelque sorte le 6ème membre de la bande? "Oui, on peut le dire. Il est arrivé souvent qu'il assemble lui même des morceaux d'enregistrements pour nous proposer de nouvelles idées. C'est notamment grâce à lui que 'Gaza' a pu prendre forme et devenir ce morceau complexe de 17 minutes."

Une des chansons les plus accessibles est ‘Lucky Man’. L'occasion de demander à Steve Hogarth s'il se considère comme un 'homme heureux'? "Oh mon Dieu oui! Quiconque à ma place le serait. Je me considère comme extrêmement chanceux. Je connais de nombreux musiciens, excellents au demeurant, qui ne parviennent pas à nouer les deux bouts. Je suis au sein d’un groupe qui jouit d'une totale liberté. Nous ne subissons aucune pression pour sortir un single, d'être diffusé à la radio, etc. En plus, nous ne sommes même pas célèbres, ce qui est bien! Je peux me promener dans la rue sans être importuné par des gens stupides qui ne comprennent pas ma musique et me posent des questions sur ce qu'ils ont lu dans les journaux. J'ai une très belle vie. Nous ne sommes pas millionnaires mais nous vivons bien. J'ai une belle maison, une jolie petite amie, un magnifique petit garçon, une superbe famille. Je viens de faire ce put*** de bon album ; si je ne suis pas heureux, qui peut l'être?"

Marillion s'embarquera pour une tournée qui passera par l'Angleterre, l'Amérique du Sud, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, etc. Tiens, pas de concert en Belgique? "Ce n'est pas voulu", justifie Steve. "C'est juste que nous n'avons pas reçu de proposition qui puisse convenir. Nous aimons jouer en Belgique. Il y trop longtemps que nous ne nous y sommes pas produits. Je me souviens de ce concert à l'Ancienne Belgique en 1989 : il faisait tellement chaud que, quand j’ai quitté la scène, j'avais l'impression d'avoir traversé une rivière à la nage..."

L'appel est lancé aux promoteurs belges. Surtout à l'Ancienne Belgique et au Biebob, qui devraient se sentir visés. Grâce à son prog-rock intelligent, bien plus proche de Radiohead, Razorlight ou Muse que de Genesis, Marillion a tout pour séduire le public belge. En plus, c'est principalement en ‘live’ que la formation prend sa pleine dimension, en créant une véritable communion avec ses fans. En attendant, on ne manquera pas le concert au Splendid à Lille, qu’elle accordera le jeudi 15 novembre prochain!

Pour plus d'infos et pour commander le nouvel album: www.marillion.com

Preview du nouvel album: www.youtube.com/playlist?list=UUZRP6c2JuCCZhG4jMjYaYtw

 

Grant Lee Buffalo

On peut jouer aussi bien jouer dans un salon ou dans une arène

Écrit par

Ils avaient frappé fort en publiant "Fuzzy", leur premier album, mais ils ne comptent évidemment pas en rester à ce stade. Déjà qu'ils sortent « Mighty Joe Moon », leur deuxième disque en ce début septembre (chez Phonogram). Les trois de Grant Lee Buffalo, à savoir Grant Lee Philips (chant et guitares), Paul Kimble (basse) et Joey Peters (batterie) s'expliquent après leurs prestations au T/W et avant leur retour en Belgique (le 26/10 à La Luna).

Pourquoi ne pas avoir choisi ‘The Grant Lee Philips Band’, comme patronyme, puisque Grant Lee Phillips est de toute façon le patron indiscuté du groupe?

Grant Lee Phillips : Disons qu’il est apparu au début de l'existence du groupe, à une époque où nous n'arrivions pas à nous décider. C’était plus un personnage qu'autre chose ; mais dès le début, dans les cabarets à L.A., il est devenu indissociable du trio, et nous avons été incapables de nous en débarrasser, lorsqu'il s'est agi d’en dénicher un autre.
Joey Peters :
C'est vrai qu’il reprend les deux premiers prénoms de son nom, mais c'est véritablement un groupe, dans le sens où la musique que nous produisons sur scène ou sur disque, est le résultat de la collaboration de trois personnes qui travaillent ensemble depuis très longtemps. Grant écrit les paroles, il est aussi le compositeur, mais le son est produit par nous trois.

College Radios

Attribuez-vous votre succès actuel aux ‘college radios’ des campus américains?

GLP : Je ne sais pas. A mon avis les ‘college radios’ sont en passe de devenir des radios commerciales comme les autres ; elles sont très contrôlées. Alors qu'à leurs débuts, elles étaient indépendantes et faisaient office de radios pirates. A présent, c'est moins le cas, elles sont liées à 1'industrie musicale
Paul Kimble :
Oui, les firmes ont réalisé qu'elles pouvaient vendre énormément de disques par 1'intermédiaire des leaders d'opinion que sont ces stations. Elles se sont ruées dessus en envoyant leurs responsables de la promo leur payer à boire et à bouffer ; c'est plutôt les maisons de disques qui les ont embobinées et leur font à présent prendre la direction musicale qu’elles souhaitent… Mais il reste encore des radios de collèges qui luttent contre ce phénomène.
GLP :
Il y a aussi quelques stations commerciales qui ont repris le rôle à leur compte : WFNX à Boston, par exemple, refuse toujours de mettre sa programmation sur ordinateur et de la déterminer par les chiffres.
PK :
Pour revenir à ta question, je ne pense pas que nous ayons été accueillis à bras ouverts par les radios. Notre succès n'a pas dépendu d'elles ou alors de façon très marginale ; il est la conséquence de la multiplication de nos concerts. Bien sûr, il y a la ‘hype’ de la presse qui a incité beaucoup de gens à s’intéresser à notre album. Mais le phénomène s'est déclenché grâce aux nombreux sets et premières parties que nous avons accordés l'an dernier. C'est plutôt grâce à notre travail qu'on est devenu populaire.

Est-ce difficile d'être un ‘songwriter’ aux States par les temps qui courent?

GLP : Oui, je crois que les temps ont été durs, ces dernières années pour les artistes qui essaient de raconter une histoire ou d'écrire n'importe quel type de chansons qui évolue. Quelque part, il existe des restrictions qui s’appliquent à des chansons qui passent en radio : sa rapidité, le nombre de mesures par minute, le temps qu'elle dure, le sujet dont elle parle... Ces critères agissent comme des restrictions, et limitent le type de thèmes dont on peut parler. Si tu veux causer de ‘Sex, Sex, Sex, Sex’, le dire très vite et terminer ta chanson en trois minutes, tu as une bonne chance d'y arriver, mais au-delà, cela devient difficile.

A Torhout, vous aviez l'air vraiment furieux en sortant de scène?

GLP : Le groupe suivant (NDLR : Therapy?) réalisait son soundcheck derrière pendant que nous jouions, il y avait pas mal d'agitation sur les côtés du podium, et ce ramdam nous faisait vraiment chier
PK :
Il y avait beaucoup de bruit, et comme nous sommes une formation plutôt calme, dynamique me paraît un terme plus approprié, et que ce tintamarre se déroulait durant un des moments les plus intimes de "Fuzzy", c'était très désagréable. Nous entendions à peu près ça : ‘Iiiii, Boum! Boum! Tchac ! Uuuu !’. On s’est plaint le samedi, et le dimanche ce fut nettement plus calme, je ne sais pas pourquoi. C’était un drôle de festival, très bien organisé avec seulement 5 minutes de break entre les groupes… C’est à mon avis un handicap pour le public qui n’a pas le temps de se relaxer entre les prestations.
GLP :
On dirait que le T/W essaie d’imiter MTV sur scène !

Etait-ce une bonne idée pour un groupe comme le vôtre, mieux adapté aux petites salles, de se produire devant un public aussi nombreux?

JP : On doit être capable de faire les deux. Etre imprévisible a toujours été un des buts du groupe ! Par exemple, on a tourné aux States en compagnie de Pearl Jam pendant quelques semaines, et puis Sugar. On a tourné avec des gens dont la musique est à 90% heavy, ce qui prouve que nous sommes capables de se produire devant cette tranche de public, c'est un des aspects du business… Je pense que l'on se sent à l'aise sur ce type de scène et que nous sommes capables de jouer de cette façon. Et si nous passons dans un club, nous avons une approche différente... Ce qui me plaît Chez Grant Lee Buffalo, c'est qu'on arrive à moduler notre musique en fonction des circonstances.
GLP:
On est ‘adaptable’. On peut aussi bien jouer dans un salon ou dans une arène.

Vous sentez-vous plus proches de gens comme Neil Young et Bob Dylan que Nirvana?

GLP : Je crois qu'on est plus proche de Nirvana que des autres noms que tu as cités. Nous sommes le produit de l'époque dans laquelle nous vivons. On est plus contemporains que ces idoles du passé que sont Young et Dylan. Mais nous sommes des fans de ces vieux mecs! Il y a beaucoup d'artistes des années 60 qui ont une influence sur notre génération, mais nous ne devons pas nous cramponner à cet héritage du passé. Même si on se réfère aux anciens, c'est à nous et nous seuls de tracer notre propre voie

Croyez-vous que l'apathie qui règne aux States et que vous décrivez dans « America Snoring » peut s'étendre à l'Europe?

PK : Oui, bien sûr; je pense que cette apathie, qu'elle soit politique ou émotionnelle, peut s'étendre au monde entier Je ne crois pas qu'elle soit spécifique aux USA. Il suffit d'observer ce qui se passe en Europe pour l'instant : la montée de l'extrême-droite, la dérive conservatrice, le racisme, les gens qui veulent bannir un type d'art ou de musique. Ce sont des problèmes qui ne sont certainement pas l'apanage des States. Ce qui se passe aux Etats-Unis a plus d'impact sur nous, car c'est là que nous avons grandi et c'est l'endroit où nous vivons, mais le phénomène décrit est loin d'être unique.

Comment expliquez-vous le soutien de Michael Stipe et Bob Moud, deux personnalités musicalement très éloignées?

PK : C’est parce que nous ne jouons pas une catégorie de musique précise, ce qui signifie qu’il existe une facette de notre musique qui plait à pas mal de gens. Mais c'est une arme à double tranchant : d'un côté, il est difficile d'avoir une prise sur le monde musical en adoptant ce genre d'approche, parce que tu n'es pas enfermé dans un genre musical précis et donc les firmes de disques ne peuvent te vendre comme un style déterminé pour un programme de radio spécifique ; d'autre part, c'est un avantage, parce que tu n'es pas stéréotypé et tu peux espérer séduire davantage qu'un panel quantifié d'auditeurs qui se concentre sur un genre ou une mode.

Auto-déception

Cette chanson, "Demon Called Deception", quelle signification lui donnez-vous?

GLP : Au cours des siècles, l'être humain s'est toujours référé aux anges et aux démons. Fondamentalement, ils font partie intégrante de notre âme. Et si tu rencontres un démon qui s'appelle déception, tu évoques forcément ton auto-déception... Dans cette chanson, j'adopte le rôle d'un individu qui a découvert l'auto-déception... et qui y trouve un certain confort, parfois, c'est la seule chose vers laquelle tu puisses te tourner.

‘LA.-Blues’, est-ce une expression qui convient à votre musique?

PK : Je crois que Los Angeles, surtout sur l'album "Fuzzy", a un impact sur nos chansons. Les préoccupations du moment, à l'époque de la conception de l'album, nous ont certainement influencés : les élections, la guerre du Golfe et les émeutes dans certains quartiers étaient figées dans nos esprits, lorsque nous composions.
GLP :
Le premier album est hanté par L.A. ; mais le rapport à la ville est moins présent sur le second, parce que nous sommes restés éloignés de Los Angeles très longtemps. Il est plus subjectif, plus introverti et réfléchi. En même temps, il reflète les sentiments de gens qui ont passé pas mal de temps ensemble à parcourir le monde et rencontré des personnes différentes parlant d'autres langues et véhiculant d'autres idées...

L’expérience était positive?

GLP : Tout n'a pas été parfait, et tout ne s'est pas déroulé comme nous l'aurions souhaité. Mais c'est chouette de savoir que, dans le monde, vivent d'autres être humains qui se posent des questions comme ‘Pourquoi avons-nous un tel arsenal nucléaire’, c'est rassurant de voir qu'il existe des gens qui s'en inquiètent.

America is the world

Tu crois que les Européens se posent des questions plus fondamentales que les Américains?

GLP : Nous, Américains, ne sommes habitués à envisager un pays juste à côté du nôtre, exception faite du Canada que les Américains considèrent comme des cousins proches: ‘Those nice folks upon the hill’ comme ils disent... Et puis, il y a le Mexique au sujet duquel les gens formulent énormément de préjugés. On n'a donc pas l'impression d'avoir une culture différente juste à côté de la nôtre. De ce fait, nous nous sommes enfoncés dans l'apathie.
PK :
Oui, il existe un sentiment d'isolement qui a un grand impact en politique: l'isolationnisme et le protectionnisme sont des thèmes porteurs aux States, de même que le slogan ‘America is the world’.
JO :
un exemple pour illustrer ce comportement : il est difficile de trouver en Amérique un journal qui parle de ce qui se produit en France, sauf s'il s'agit d'un événement énorme, tandis que ce qui se passe aux Etats-Unis a souvent une répercussion médiatique immédiate en Europe. Chez nous, le non-Américain n'est pas un sujet porteur.

(Article paru dans le n°26 de septembre 1994 du magazine Mofo)

 

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