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Chris Cacavas

Nostalgique du ‘Paisley Underground’

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Figure de proue de la scène underground californienne de la fin des seventies et du début des eighties, Chris Cacavas vient d'accomplir une tournée en compagnie du Giant Sand de Howe Gelb. Un périple qui fait d'ailleurs suite à l'enregistrement en commun de l'album "Center of the Universe". Cacavas est surtout connu pour son rôle de claviériste joué au sein de Green On Red, un groupe qu'il a quitté apparemment brouillé avec Dan Stuart et Chuck Prophett. Mais là, c'est une autre histoire. Pourtant, ce musicien accompli, doué d'une superbe voix, capable de troquer son orgue contre une guitare avec une aisance surprenante, dégage une sympathie naturelle. Il ne compte d'ailleurs que des amis parmi les musiciens qui ont vécu ou été impliqué dans le ‘Paisley Underground’, dont Howe Gelb qui participe également à cet entretien (voir également l’interview qui est consacrée à Giant Sand)

Lorsque tu as quitté Green On Red, tes relations avec Dan Stuart et Chuck  Prophett étaient loin d'être au beau fixe, que s'est-il donc passé ? Regrettes-tu d'avoir joué au sein de ce groupe ?

Chris Cacavas : (en grommelant) Difficile à expliquer. Je ne me rappelle plus des raisons exactes (NDR : ou il ne souhaite pas les divulguer). Tu sais, lorsque j'ai joué au sein de Green On Red, on ne peut pas dire que le courant soit toujours bien passé entre eux et moi et puis, mon rôle se limitait à assurer les claviers. Pas évident de vivre avec ces deux types. Ce qui ne signifie pas nécessairement que je regrette cette aventure, car elle m'a procuré une certaine expérience. Mais Green On Red était d'abord le groupe de Dan Stuart.

Tu as vécu le ‘Paisley Underground’ qui a sévi à Los Angeles au début des eighties ; n'as-tu pas la nostalgie de cette époque ? Que reste-t-il de ce passé prestigieux ?

C.C. : Un peu nostalgique quand même. Tous les musiciens se connaissaient, et la plupart sont restés des amis. Nous faisions ensemble des jams et n'hésitions pas à remplacer quelqu'un au pied levé lorsque c'était nécessaire. Les concerts étaient excellents, et ils dégageaient une formidable ambiance... Aujourd'hui, on nous compare à des profs. Personnellement, je n'aime pas beaucoup d'être comparé à un prof. Mais certains (NDR : Chuck Prophett et Dan Stuart ?) cultivent ce complexe de supériorité. C'est ridicule ! Il faut rester humble et s'ouvrir aux autres. Et particulièrement aux jeunes musiciens. Nous aussi nous avons eu des débuts difficiles... tu comprends ce que je veux dire ? Maintenant, le passé, c'est le passé et il vaut mieux vivre avec son temps...

Pourquoi a-t-on qualifié cette musique de psychédélique ? Y a-t-il, comme lors des sixties, une relation avec la consommation de drogues ? 

C.C. : Cette musique avait quelque chose de psychédélique, et de nombreux musiciens ont eu recours aux hallucinogènes ; mais je ne pense pas que cette scène reposait uniquement sur la consommation de drogues...

Tous les groupes issus de ce ‘Paisley Underground’ reconnaissent pour influence majeure les Byrds, et particulièrement Gene Clark. As-tu eu la chance, un jour de monter sur scène avec lui ? Que représente pour toi cette légende ?

Howe Gelb : J'ai joué avec lui !

C.C. : Je suis un fan des Byrds. Mais je regrette que des gens se procurent leurs disques pour les décortiquer, et que des artistes interprètent leurs chansons sans se soucier du message qu'il véhicule. Lorsque j'ai écouté les Byrds pour la première fois, j'ai été très ému. C'est une émotion que je ne puis décrire ; alors, tu comprends pourquoi je n'accepte pas que l'on en fasse des exercices de style. Je m'estime incapable de chanter correctement une chanson de Gene. Certains prennent pourtant le risque, mais avec quel résultat, je te le demande ?

Comment expliques-tu que des groupes comme Long Ryders et Green On Red aient eu ou ont encore des racines ‘country’ ?

C.C. : En ce qui concerne G.O.R., je pense qu'elles sont dues au passé de Dan Stuart. Il a séjourné tellement longtemps en Australie, qu'il se prend pour un cowboy. Il porte même encore aujourd'hui des chapes (NDR : jambières d'équitation)
H.G. : Même qu'il a peur de sourire de peur d'attraper des gerçures !...

En tant que claviériste, as-tu un modèle ?

C.C. : Oui et non. Disons que j'admire beaucoup Bent Montench, le claviériste de Tom Petty, et l'organiste de jazz Jimmy Smith.

Pas Ray Manzarek ?

C. C. : J'apprécie les Doors dans leur ensemble. A une certaine époque je n'écoutais rien d'autre. Et figure-toi que je n'ai jamais atteint mon point de saturation. C'est un groupe toujours aussi fabuleux, et j'aime toujours sa musique.

Les Doors représentent-ils encore quelque chose à Los Angeles, aujourd'hui ?

C.C. : Oui... plus ou moins... pas tellement (rires)

Lorsque tu composes, à quoi accordes-tu le plus d'importance, à la musique ou aux lyrics ? Qu'est-ce qui t'inspire pour écrire ?

C.C. : Ce qui me vient le plus facilement à l'esprit, c'est la musique. L'élaboration des textes est plus laborieuse. Mais je n'ai pas d'exclusive en ce qui concerne les sources d'inspiration. Cela peut être une réaction à un film auquel je viens d'assister, à un livre que je viens de lire ou à une expérience que je viens de vivre...

En 1985, tu as participé à l'album de Giant Sand, "Valley Of Rain".  Comment t'es venue l'idée de recommencer cette collaboration pour "Center Of The Universe", puis de participer à la tournée du groupe ?

C.C. : Ce "Valley Of Rain" remonte déjà à un bon bout de temps. C'était juste avant la naissance de mon premier enfant. Cela doit être en 1985, tu as raison. En fait, j'ai surtout contribué à la confection du single qui porte le même nom. Nous avions pris beaucoup de plaisir à jouer ensemble, et avions convenu de reproduire l'expérience, mais les aléas de la vie ne nous avaient pas permis de la concrétiser plus tôt. Je ne regrette d'ailleurs pas cette décision, et je suis prêt à la renouveler...

Que comptes-tu faire à l'issue de cette tournée ?

C.C. : Me rendre à Disneyland (rires...) Je n'en sais trop rien. Me concentrer davantage sur mon propre travail. Me débrouiller pour que mon album puisse être distribué normalement en Europe. Reprendre mes activités de musicien de studio, prendre part à l'enregistrement des disques de mes amis.

Quel est le partenaire que tu préfères à la guitare ?

H.G. : Dis le, dis le !
C.C. : C'est Howe Gelb.
H.G. : Et moi, mon claviériste préféré, c'est Chris Cacavas.
C.C. : Faux cul ! (rires)

Interview (adaptée) parue dans le n°11 du magazine Mofo de mars 1993.

 

Giant Sand

Il faut être fou pour assurer la première partie des tournées de Neil Young !

Écrit par

Giant Sand est un projet monté par Howe Gelb au beau milieu des années 80. Bien que né au Nord des Appalaches, Howe Gelb a véritablement entamé ses aventures musicales à Tucson, dans l’Arizona ; là où il avait émigré. Avant de se lancer dans le projet Giant Sand, il a milité chez les Giant Sandworms (NDR : commettant même un Ep passé complètement inaperçu), puis sorti un elpee sous l’étiquette de The Band Of Rocky Blanchette, disque édité par le défunt et mythique label parisien New Rose (NDR : un second long playing de ce combo, intitulé « Hertland », paraîtra même en 1986). C’est en 1985, que Giant Sand sort son premier opus : « Valley of Rain », un disque pour lequel il reçoit le concours du bassiste Scott Garber et du drummer Tom Larkins. Si on implique Giant Sand dans le mouvement ‘Paisley Underground’, c’est à cause de ses relations qui lui ont permis de côtoyer des musiciens comme Steve Wynn, John Convertino et Joey Burns (NDR : ces deux derniers ont même sévi chez le Géant de Sable, juste avant de fonder Calexico) ainsi que Chris Cacavas (NDR : voir également l’interview qui lui est consacrée). John, Joe et Chris accompagnaient même Howe pour la tournée mondiale de Giant Sand, début 1993, un périple destiné à promotionner l’album « Center of the Universe », auquel les trois protagonistes avaient participé. Le 6 février 1993, le band se produisait même à De Kreun, à Courtrai. Pour un set particulièrement halluciné. Faut dire qu’à l’époque, la musique du G.S. était très expérimentale. Surtout en ‘live’. Une sorte de country/psyché/jazz/blues qui aurait pu naître d’un hypothétique bœuf entre Captain Beefheart, Tom Waits, Thelonious Monk et Neil Young. Bref, la musique de Giant Sand est avant tout alternative. Apre, sulfureuse, urbaine, elle est en outre soulignée de textes très élaborés. Certains n'ont d'ailleurs pas hésité à les qualifier de kafkaïens. Rencontre donc avec un personnage, ma foi agréable, mais qui formule le plus souvent des réponses à prendre au second degré, lorsqu'elles n'atteignent  pas le stade de la dérision à l'état pur. Jugez plutôt du résultat...

Howe Gelb est-il ton véritable nom ?

H.G. : Oui, j'en ai bien peur !

Dans la mythologie du rock'n roll, quels sont les artistes qui t'ont le plus marqué ?

H.G. : Mott The Hoople!

Tiens, j'aurais parié que tu me cites Johnny Winter, Woodie Guthrie et Neil Young.

H.G. : D'un point de vue artistique, ce sont de véritables monuments qui ont toujours affiché une forte sensibilité musicale. Mais ce sont aussi des citoyens américains qui paient leurs taxes comme moi et présentent probablement une anatomie semblable à la mienne (!!!)

N'as-tu jamais rêvé d'assurer la première partie d'une tournée de Neil Young ?

H.G. : Surtout pas ! C'est beaucoup trop dangereux ! Le rythme des prestations est tellement élevé que j'en perdrai la carte. Je ne tiens pas à vivre sur les routes pendant des mois et être astreint à me taper chaque soir un concert. Il faut être fou pour assurer la première partie des tournées de Neil Young !

Combien d'albums as-tu enregistré ?

H.G. : Huit en compagnie de Giant Sand. Onze ou douze si on tient compte des albums solos. J'ai également participé aux projets d'autres artistes. Mais là, je ne me souviens plus très bien...

Pourquoi le désert et le sable sont-ils omniprésents dans ton œuvre ?

H.G. : Je suis amusé d'entendre parler de l'omniprésence du sable du désert dans mon œuvre. Il n'est pas à l'intérieur, mais autour...

Tu as quand même une vision du monde bien particulière ?

H.G. : J'aime cultiver les choses troubles, à double sens (NDR : on s'en serait douté!), mais je n'ai pas de vision du monde très précise.

Tes lyrics semblent exprimer un bien-être, un spleen ou une expression violente à l'encontre de ce qui te déplaît. Est-ce la raison pour laquelle ta musique est tantôt douce, violente, complexe ou difficile ?

H.G. : Selon que je suis heureux, triste ou irrité, mon inspiration se modifie. C'est un état d'esprit qui a une répercussion sur mes textes et ma musique.  Et comme je suis extrêmement sensible aux évènements de la vie, ils peuvent paraître versatiles...

Te sens-tu inspiré par la littérature absurde ? Par Joyce, Beckett et Kafka en particulier ?

H.G. : Kafka est-il absurde ? C'est un excellent musicien et je me suis procuré son dernier album la semaine dernière... (rires)

Mais encore ? Tu as lu Kafka ?

H.G. : Je ne peux le nier, mais chacun en retire ce qu'il veut bien !

Que penses-tu de la mort ?

H.G. : Lorsque tu mets chauffer l'eau et qu'elle commence à bouillir, elle dégage de la vapeur... elle se meurt. L'âme de l'eau se détache alors du liquide. C'est la même chose lorsque nous nous éteignons... nous nous évaporons, nous nous transformons en un état gazeux...

De Dieu et de la religion ?

H.G. : Les deux choses ne sont pas nécessairement  liées...
John Convertino : Dieu est une relation personnelle, tandis que la religion crée Dieu.

Retournes-tu encore parfois à Tucson ? Y-a-t-il une scène spécifique en Arizona ?

H.G. : Je rentre à Tucson pour y retrouver ma famille. Ma petite fille s'y trouve pour l'instant. Il n'existe aucune scène en Arizona. Si tu trempes dans le rock'n roll, tu cherches les meilleurs studios d'enregistrements et les meilleurs musiciens de studio ; or ce n'est pas à Tucson que tu les trouveras. C'est la raison pour laquelle j'ai souvent séjourné en Californie ; et qu'aujourd'hui je vis à New York. C'est juste pour mon travail.

Que penses-tu de la phobie des groupes américains qui s'entassent à Seattle pour chercher fortune? Du noisy rock et du grunge en particulier?

H.G. : Un phénomène ou une phobie? Je ne sais pas pourquoi ! Sans doute pour gagner autant de fric que Nirvana. Ils vont bientôt devoir se marcher dessus pour se faire une petite place. Et je ne vais certainement pas allonger la liste. Le grunge? C'est une affaire privée... (???). Noisy? Regarde autour de nous, l'environnement est noisy... (???).

Bernard Dagnies

Interview (adaptée) parue dans le n°11 du magazine Mofo de mars 1993.

 

Grizzly Bear

Piégé par le net

Écrit par

Aucune question, aucune réponse n’épuisera l’univers foisonnant de « Veckatimest ». Aucun mot ne décrira avec justesse ce travail d’orfèvre, si ce n’est : écoutez-le. Dix fois, cent fois, mille fois. Déversez-vous entièrement. Et peut-être lorsque vous en aurez caressé les moindres saillies, ressenti les fiévreux vertiges ; lorsque vous aurez été à l’écoute de cette mise en abîme mystique ; que ces voix entremêlées auront conté leurs histoires épiques, que ces chœurs lancinants auront ensorcelé, que les crescendo auront percé les nuages, que l’autour se sera émietté devant la grandeur du maître. Lorsque la douceur psychédélique aura enveloppé ce qu’il vous restera de lucidité. Que vous aurez frissonné de ces mélodies en écho soufflées par le vent. Que submergés, désintégrés, il n’y aura d’autre choix que de recoudre les lambeaux et reprendre la route. Alors, les mots, le jugement, la description prendra un peu de sens. Quoique ! Réécoutez-le encore une fois. A l’envers. Ailleurs. Autrement. Et peut-être après…

Dans quel état d’âme étiez lors de l’enregistrement ?

Chris Bear (batteur) : On a essayé d’entretenir une ambiance vraiment très relax, la plus spontanée possible. Pour cet album, on a uniquement œuvré, animé par une véritable volonté de s’y mettre et lorsqu’on était vraiment dans l’humeur. Alors que pour « Yellow House », on s’est mis une pression terrible. Je ne comprends pas pourquoi puisqu’il n’y avait pas d’échéance ; mais en tout cas, on s’était imposé une deadline. Maintenant, il est vrai que nous devions partir en tournée ; et on voulait terminer le disque avant cette date. On a donc voulu éviter de travailler dans la précipitation pour ce nouvel album.

Vous avez travaillé par paires, il me semble ?

C.B. : Oui, nous avons essayé toutes sortes de combinaisons. Ed et moi pour « Two Weeks ». Chris Taylor et moi avons jeté les bases de quelques morceaux. Daniel était absorbé par le projet Department of Eagles ; et comme j’avais déjà enregistré les parties de batterie, j’étais plus libre. Au final, dans le travail de création, j’ai pas mal bossé en compagnie d’Ed.

Et vous avez choisi trois endroits différents pour réaliser ces sessions ?

C.B. : La première partie de l’album a été entamée dans une sorte de grand manoir. On était tous très isolés les uns des autres et on pouvait crier bien fort sans s’entendre. C’était un bon début. Mais nous n’y avons réellement rien concrétisé. Puis, quand on est arrivés à Cape Cod, on a commencé à enregistrer les guitares et les parties vocales. C’est un petit cottage qui appartient à la grand-mère d’Ed. Un petit îlot de beauté. Une presqu’île sur la côte Est des Etats-Unis avec des rochers et la mer. Il fait un peu froid le soir ; et si je me souviens-bien, on entend le craquement du bois sur « Dory ». Et de vivre au milieu de cette nature nous a rendu le boulot plus confortable, nous a détendus. Un tel espace influence vraiment la création. Le grand manoir en bois était très différent. D’un point de vue acoustique aussi. Enfin, les deux premiers morceaux, dont le single « Two weeks », ont été entièrement mis en boîte dans une Eglise, en deux semaines. Puis nous sommes partis en tournée avec Radiohead, avant de revenir à Cape Cod. Au fil de la tournée, on a réalisé qu’on maîtrisait de mieux en mieux les morceaux. En rentrant, on a adopté la même approche ; mais le tempo s’était équilibré. En fait, les compos étaient devenues un peu plus rapides. Un changement d’apparence mineur, mais une belle différence quand même.   

Existe-t-il une volonté collective dans l’écriture des lyrics ? Où est-ce à chaque fois une narration purement personnelle ?

C.B. : Nous débattons peu des textes. Par de façon spécifique en tout cas. Je suis incapable de t’expliquer le sens profond de chaque chanson. Le dialogue est ouvert. On n’évite pas le sujet, mais chacun d’entre nous en fait une interprétation personnelle. Et on se laisse cette liberté. En ce qui me concerne, je ne prête pas beaucoup d’attention aux lyrics. Une vraie bonne parole, j’aime bien, mais sinon…

Quoi en particulier ?

C.B. : Par exemple, j’aime beaucoup les textes de Beach House. J’ai vraiment été séduit par leur dernier cd. Leurs nouvelles chansons sont très très passionnantes ; et puis j’aime aussi beaucoup les derniers trucs de Dirty Projectors. Leur lyrics m’ont frappé ; sans doute parce qu’ils me touchaient personnellement. Pour le reste, j’estime que les paroles ne constituent pas la dimension principale de notre musique.

Le nouvel elpee épouse un profil plus psychédélique. Plus proche de Department of Eagles. Surtout « Dory » et « Hold still ». D’accord ?

C.B. : Totalement… Et en particulier « Hold still » et « Dory ». Le toucher de guitare de Daniel est beaucoup plus présent. Mais ce n’est pas un hasard puisque les deux morceaux ont été enregistrés au cours de la même quinzaine. Effectivement, Ed et Daniel partagent le chant sur « Dory ». Daniel au début ; et Ed reprend la section suivante. Pour cette compo, Daniel a d’abord dessiné les lignes de guitare. Ed disposait de ‘chœurs’ qu’il avait préenregistrés. Ils ont apporté leurs contributions. Et c’est de cette concertation mutuelle que le morceau est né. C’est vrai que la tonalité fait très ‘Daniel’...

Mais comment faites-vous pour bien distinguer les projets Grizzly Bear et Department of Eagles ?

C.B. : Grizzly Bear est en évolution constante. Le style a beaucoup changé depuis les débuts. Le groupe offre une dimension plus flexible, alors qu’« In ear Park » réunit au départ des morceaux d’Ed, de Daniel et de Chris. Bon, tout est relié à Grizzly Bear ; mais par exemple, l’ancien répertoire de Department of Eagles est totalement différent ! Les morceaux de Daniel font davantage partie d’un concept ; et il aurait été inopportun de les mélanger avec ceux de Grizzly Bear. Et puis je crois que Grizzly Bear avait aussi envie de prendre une pause ; et même si on a fini par jouer à nouveau beaucoup ensemble pour Department of Eagles, c’était différent. Je ne devais pas être présent tous les jours. Il était possible de prendre du recul, car il y avait une vision très claire de l’objectif à atteindre. En fait, Daniel est arrivé avec déjà presque toutes les chansons ! Alors que le nouveau Grizzly Bear voulait être le fruit d’une collaboration optimale entre tous les musiciens ; au sein d’un univers où on créerait les morceaux petit à petit, dans une évolution qu’on allait tous vivre. Mais il est sûr que je ne pense pas nécessairement d’une façon complètement différente quand je joue pour Department of Eagles ou Grizzly Bear…

Il paraît que votre album a ‘leaké’ très vite ? Connais-tu l’origine de ces ‘fuites’ ?

C.B. : Après avoir terminé les sessions d’enregistrement, on a envoyé les maquettes au mastering. Le produit fini était prêt pour être envoyé et reproduit dans les dix jours ; et c’est à ce moment-là que j’ai reçu un message d’Ed m’informant que notre disque avait ‘leaké’. Je me suis dit que le phénomène avait quand même été rapide. Parce qu’en général quand ça ‘leake’, c’est suite à l’envoi d’un ‘advanced cd’ à un magazine musical. Quelqu’un tombe dessus par hasard et décide de le poster sur internet. Je ne sais pas quel est son but mais bon… Ca arrive. Or, aucune promo n’avait encore été transmise à qui que ce soit. Donc j’ignore d’où vient la fuite…

Du mastering ?

C.B. : Non impossible… j’ai mes suspicions à ce niveau. Mais bon, de toute façon, ça n’a pas d’importance. Il n’y a plus rien à faire. C’est trop tard. N’empêche, on pourrait comparer cette situation au monde du cinéma. Quelqu’un prend un temps fou pour réaliser un film, y consacre des années de tournage, le peaufine pour qu’il soit superbe sur grand écran ; puis, il constate qu’il est posté sur Youtube sur un écran de 10cm x 10cm. Et en ce qui nous concerne, on concentre tous nos efforts pour bien le mixer, le mettre joliment sur des ‘analog tapes’ ; et puis tu découvres qu’il est disponible sur internet via des téléchargements numériques au son pouilleux [crappy download].

Mais franchement, votre public n’est pas vraiment celui qui écoute votre musique par ‘crappy download’ ?

C.B. : C’est aussi ce que je pense donc ; ceux qui veulent l’apprécier à sa juste valeur, l’achèteront ou le téléchargeront sous une forme de bonne qualité. Et ceux qui veulent juste downloader n’importe comment ne changeront pas de méthode. Que ce soit maintenant ou plus tard, c’est la même chose. Maintenant, si certains avaient très envie de l’entendre et ne pouvaient plus attendre, je peux encore le comprendre. M’enfin, on s’est dit c’est arrivé ! Que peux-tu faire ?

Que vous ont apporté les périples accomplis en compagnie de Radiohead, Beach House et Feist ?

C.B. : Se produire en première partie de Radiohead était évidemment impressionnant. Il n’y a pas un jour où on n’a pas regardé leur set! Et ils changeaient le show chaque nuit ! Johnny est vraiment super cool, c’est clairement une idole ! Maintenant, je crois qu’on a appris des deux ; autant d’ouvrir pour des groupes, que de faire la première partie. C’est pas qu’on a changé nos chansons mais je crois qu’on a dû adapter notre répertoire. Par exemple, pour Radiohead on n’aurait clairement pas interprété les morceaux calmes. Genre « Hold still »,  devant 20 000 personnes qui commandent des bières. Je crois que pour un groupe de notre taille, ça aurait été triste. Mais lors des shows de Feist, on a dû privilégier les compos calmes ; car l’ambiance était plus théâtrale, la foule plus paisible. Ce n’était pas un concert de ‘rock’. Le groupe réagit autrement et donc nous sommes amenés à jouer dans un autre registre. Et pour TV & The Radio, forcément on a joué beaucoup plus fort ! On cherche toujours à amener une énergie similaire. Donc ce travail est très intéressant : apprendre à reconnaître celui avec qui tu joues et, en fonction, trouver le registre approprié.

C’est plus gratifiant de jouer en puissance pour un batteur, non ?

C.B. : Plus fatiguant en tout cas ! Franchement, quand j’ai réécouté les enregistrements de ces concerts, je me suis vraiment demandé comment j’avais pu frapper ainsi. Je ne me rappelais pas qu’il était possible de jouer si vite et si fort !

Où allez-vous ensuite ?

C.B. : Demain on retourne à New-York. A la maison… J’espère qu’il fera aussi beau qu’ici !

 

Gong

Du bons sens au délire...

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Délirant! Gong l’était franchement au début des années 70 ; surtout lorsqu’il était conduit par Daevid Allen. Remis en selle en 1996, ces hippies adeptes d’une imagerie humoristique (camembert électrique, théière volante) étaient peut-être aussi, pour leurs climats volontiers atmosphériques, de vrais précurseurs de la scène ambient.

Un mot d’histoire tout d’abord. C’est en 1969 que Daevid Allen lance Gong à Paris, où cet Australien s’est installé sur une péniche après une tournée de Soft Machine. C’est que les douaniers britanniques sont parfois tatillons pour les sans papiers… De son doux délire, Allen mène ensuite ce groupe du bout du nez ; puis le quitte en 1975, laissant le soin au violoniste Didier Malherbe de continuer. Le groupe survit ainsi jusqu’en 1979, sous la houlette du percussionniste Pierre Moerlen. Aujourd’hui, Gong vient donc de refaire surface. En réunissant l’essentiel de son noyau initial : Daevid Allen donc, mais aussi Didier Malherbe, Gilly Smith et Pip Pyle (NDLR : il est malheureusement décédé le 28 août 2006). Pyle puis Allen se succèdent à l’interview. Une question évidente d’abord. Pourquoi cette reformation ?

Pip : Au début des années 90, la télé britannique m’a demandé de remettre sur pied, le temps d’une émission, à la fois Gong et Hatfield and the North (NDR : Pip a aussi joué au sein de Caravan dont il ne parlera pas lors de cette conversation). Pour Gong, Didier, Gilly et Daevid ont répondu immédiatement. Puis, après l’émission, Daevid a lancé l’idée de refaire par exemple, une tournée de 2 à 3 semaines. En 1994, nous avons ainsi fêté à Londres le 25ème anniversaire du groupe. Un moment inoubliable… Après cet épisode, la demande s’amplifiant, on a pu tourner au Japon et aux Etats-Unis.

On établit parfois un lien entre les vieux disques de Gong et la scène ambient contemporaine. Aves-vous une explication ?

P. : Steffy, notre guitariste, est assez branché techno et trance. On touche donc un peu à ces styles. A Los Angeles, la presse nous a même qualifiés de ‘godfather’ de la trance, mais ça me laisse dubitatif… La technologie a quand même évolué. A ses débuts, Gong n’avait pas un seul ampli de 30 watts. Par après, nous avons acquis toute une panoplie de gadgets, mais sans jamais disposer d’un matériel aussi sophistiqué que la plupart des musiciens actuels.

Quelle est ta réaction lorsqu’un groupe comme Ozric Tentacles se réclame de Gong ?

P. : il existe beaucoup de jeunes formations soi-disant psychédéliques. J’ai vu Ozric Tentacles lors d’un festival, mais je n’y ai pas trouvé l’influence de Gong. Pas de prime abord, en tout cas. Gong a été un des premiers groupes à utiliser des synthés, des rythmes hypnotiques, des effets ‘glissandi’… les spécialistes s’accordent à dire que la trance et la rave ont puisé des éléments chez Gong.

Quelle est la part d’improvisation dans la musique de Gong, aujourd’hui ?

P. : les arrangements définis assez vaguement, permettent de développer des riffs répétitifs, hypnotiques, sur lesquels il est possible de broder, et donc d’improviser. Didier improvise d’ailleurs tout le temps. En fait, seul le bassiste respecte une ligne de conduite plus construite.

Didier est même assez proche du jazz moderne. Lorsqu’il a repris Gong à son compte, le style du groupe s’est fait plus jazzy, un peu comme Weather Report ou Chic Corea.

P. : c’est vrai, Didier est plus attiré par le jazz, mais il s’intéresse aussi à des trucs ethniques par exemple. Moi aussi, j’ai joué du jazz. Surtout du jazz d’ailleurs… Dans Gong, beaucoup de styles se côtoient. Les musiciens apportent leur propre coloration musicale : un peu de jazz, de rock, de trance, de hard… C’est à la fois la force et la faiblesse du groupe.

Steve Hillage, qui a joué avec Gong dans le temps, est aujourd’hui connu comme producteur. Pourquoi ne pas l’avoir rappelé ?

P. : il a pris une direction trop orientée vers la techno, la trance, etc. Je le considère comme un bon guitariste, mais j’avoue ne pas trop aimer ses bidouillages électroniques.
Daevid Allen : Steve Hillage ? Mais il fait de la merde aujourd’hui ! (Daevid frappe sur la table, puis s’assied dessus). Qu’on ne me parle plus de ce type !

Même pour son travail de producteur ?

D. : là, il est très bon. Mais comme guitariste, il est horrible ! Le pire qu’ait connu Gong. Seul Christian Vander (NDR : le drummer de Magma a un jour joué de la guitare pour Gong), était meilleur que moi…

Tu rentres parfois en Australie ?

D. : non, non ! Je ne peux plus y retourner. J’ai trop d’enfants là-bas. Sans blague…

Daevid, tu t’es fait très discret après la sortie de « Good morning », un album enregistré en 1976, en compagnie de l’ensemble espagnol Euterpe.

D. : après avoir publié ce disque, j’ai quitté Virgin. Je déteste ce label. Il a détruit ma carrière, parce que je n’entrais pas dans les plans de leurs combines. Un jour, à Londres, j’ai envahi les bureaux de Virgin pour protester contre leur acharnement à empêcher le public de se rendre à mes concerts… Par la suite, j’ai signé chez Charly Records. J’ai monté mon studio et commencé à répéter avec des guitaristes de flamenco. Ceux-ci m’ont permis de réaliser la fusion presque parfaite entre l’acoustique et l’électronique.

On a vu aussi cet album de New York Gong (« About time ») en 1980, enregistré, entre autres, avec Gary Windo, Fred Maher et Bill Laswell.

D. : oui, j’ai aussi enregistré, avec Chris Cutler et d’autres, l’album « Daevid Allen n’existe pas ». Un titre en français ! C’est plus ou moins à cette époque que j’ai arrêté de fumer, et exigé que plus personne ne fume pendant les séances d’enregistrement, pour que la musique soit la plus précise, la plus planante, la plus claire possible… J’ai toujours préféré la musique acoustique, plutôt femelle même, précise et sensuelle. Je n’aime pas le jazz rock. Tu sais la musique de mecs… (NDR : il pose en soliste de hard, puis entame la danse du scalp)

Vois-tu encore les anciens de Soft Machine : Robert Wyatt et Mike Ratledge ? Ou encore Kevin Ayers, avec lequel tu as tourné aux Etats-Unis, et qui, comme toi, vit aux Baléares.

D. : mais on ne se voit jamais (il réprime un rire franc). Sans doute Kevin ne sort-il que le matin. Et moi, je vis la nuit… Pour cette tournée aux Etats-Unis, quand il était sur scène, j’attendais mon tour dans les toilettes… On se croisait constamment. Sans jamais se voir.

Tes dessins délirants ornent une bonne partie des pochettes de ta discographie. Tu dessines toujours ?

D. :  tout le temps, mais c’est juste pour le fun. Lors des concerts, les fans me présentent souvent les pochettes pour que je les signe. Et je dessine, pardon, je barbouille dessus. Oui, je fais de l’artwork… (NDR : je lui soumets celle d’« Angels Egg »). Il la jette par terre et, dans l’hilarité générale, bondit et feint de la piétiner)

Interview parue dans le n° 52 (avril 97) du magazine Mofo.

 

Cold War Kids

Des Clash aux Cold War Kids

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Les questions bouillonnent à l’approche d’une rencontre pour ‘remettre les points sur les i’. On ne peut que vouloir comprendre les critiques assassines, assénées sans répit par Pitchfork, aux quatre Californiens, depuis leurs débuts. A travers leurs langues de vipère, elles résonnent, cinglantes et sans appel. Les Cold War Kids ne feraient donc que du ‘pastiche poli qui insulte l’intelligence des amateurs d’indie-rock’ ? Du son de ‘boy-scout’ ? Du ‘storytelling superficiel’ ? Il y a de quoi s’étonner d’une telle hargne alors que les autres avaient encensé –avec raison– « Robbers and Cowards » (2007) et préludaient un avenir tout aussi radieux à « Loyalty to loyalty » ; surtout que ce nouvel album, derrière des mélodies en apparence moins indélébiles et plus décousues, dévoile en profondeur un ton plus mûr et décomplexé. Certes, il faut aimer encore et toujours cette voix poussée à l’extrême dans les aigus; s’accommoder de cette allure brouillonne et chiffonnée, de ce côté touche-à-tout de l’accent blues du terroir, de ce riff de rock crasseux. Mais quand on dit pleinement ‘oui’, l’énergie devient carrément contagieuse et les refrains se vident de leur contenu pour imposer leurs formes, bousculer les endormis, rappeler à la vie. Impressions recueillies auprès du chanteur/pianiste/guitariste Nathan Whillet et du bassiste Matt Maust.

Le patronyme ‘Cold War Kids’ s’inspire de ton website ?

Nathan Willett : oui, je me suis occupé d’un website pendant quelques années. Il permettait à mes proches d’exprimer toutes les formes de leurs expressions artistiques. Comme le contenu était alimenté par cet éventail aussi large de collaborateurs, tous les membres du groupe s e sont identifiés, comme lieu de création. Une idée traduite en création ‘collective’.

J’ai l’impression que l’atmosphère du premier album était plus uniforme, alors que « Loyalty to loyalty » se révèle plus éclectique ? Intentionnel ?

N. : Ce n’est pas étonnant, car on a enregistré ce deuxième album dans plusieurs pièces. Ce qui explique pourquoi les morceaux sonnent différemment. Après réflexion, ce n’est pas un hasard si on a opté pour cette formule, car c’est vraiment le chemin qu’on voulait emprunter. A l’instar des Clash, dont le répertoire propose des compos très différentes les unes des autres. Et disons que pour notre second cd, nous avons accompli un petit pas dans cette direction.

Cherchez à appliquer d’autres principes à vos compositions ?

N. : oui. On estime qu’il existe une différence fondamentale entre les groupes qui ‘sont’ leur son et ceux qui sont beaucoup plus grands que leur album, pour le meilleur et pour le pire. Pour ces derniers, c’est l’image qu’on leur attribue ou leur manière de la projeter qui détermine si sa musique est consistante et intéressante. Prend par exemple Neil Young et Tom Waits. Ils enregistrent des albums. Mais ils ont une manière très personnelle de jouer. Surtout sur scène où ils sonnent complètement différent. Aucun des morceaux interprétés en ‘live’ ne ressemble à ceux figurant sur leurs disques. Parce que ces compos on grandi, ont été interprétées. Celles de Tom Waits, des dizaines de personnes, au cours des dix dernières années, les ont adaptées. Mais ces versions n’atteignent pas le phénomène Tom Waits, car son personnage est beaucoup plus fort que ses albums. Et nous, on serait plutôt enclin à adopter une philosophie similaire. Une chose est sûre, vu la manière dont le public parle de nous, nous serions davantage un ‘live band’ qu’un groupe de studio. Sur scène, les morceaux interprétés sont parfois totalement différents de ceux proposés en studio. Certains apprécient, d’autres pas du tout. Mais ce n’est guère important pour nous. Notre ‘live show’ tient la route et c’est un atout important si on souhaite que notre musique grandisse et devienne plus ‘mature’.

Qu’avez-vous évité de reproduire sur ce deuxième opus ?

N. : Notre premier était plus serré, plus dense. Il y avait plus de basse et de batterie.

Matt Maust : en fait, pour le second, on a voulu que les compos respirent davantage, que l’ensemble soit plus aéré.

J’étais surprise de lire à la fois de très bonnes critiques, mais aussi, comme celle émise par Pitchfork, d’autres qui vous descendent carrément. Avez-vous une explication ?

N. : il existe différente causes à ce phénomène. Parce que lorsqu’on est ambitieux, et je pense à un groupe comme les Clash ou à des formations qui sont ‘plus grandes que leur nom’, le public a une réaction plus tranchée. On est pour ou contre. Et puis, on a tellement polarisé son attention depuis longtemps que sans s’en rendre compte on a placé la barre rapidement très haute. Tout dépend de la manière dont les individus découvrent un groupe. En ce qui nous concerne, nous avons été essentiellement révélés par nos concerts et internet. Et c’est totalement différent de quelqu’un qui découvre un groupe par lui-même ou par l’intermédiaire d’un ami. Parce que tu as peut-être moins d’attente. C’est une règle pour tous les groupes ; mais en ce qui nous concerne, cette situation a provoqué une bipolarisation entre ‘ceux qui nous aiment’ et ‘ceux qui ne nous aiment pas’. Alors que lorsque tu entames ta carrière –un acteur, un chanteur– tu voudrais que tout le monde t’aime. C’est même un objectif ! Pourtant quand on a réalisé que l’avis du public était si tranché à notre égard, on en a conclu qu’il avait quelque chose de positif ; car il oblige les gens à avoir une position franche par rapport à ta musique.

Mais revenons à Pitchfork. Leur critique est aussi très contradictoire. Elle attaque beaucoup vos références religieuses. On se demande même si ce n’est pas un règlement de compte personnel !

N. : Nos textes se rapportent souvent à de simples références à la musique pop. Des références qu’on adore. De Bob Dylan à Tom Waits en passant par Leonard Cohen. Il y a toujours un sens spirituel chez ces artistes. Leurs morceaux abordent des thèmes sérieux et fondamentaux. Mais enfermer notre musique au sein d’un concept religieux est très réducteur. Cette réaction s’écarte réellement de la véritable nature de notre musique. Car elle n’est pas religieuse. Elle reflète simplement un éventail de styles que nous aimons. Mais franchement, on s’en fout de ces réflexions, non ? Enfin, les médias, tu sais…
M. : On ne voulait pas édicter un quelconque dogme religieux, mais rappeler quelques principes fondamentaux de la morale. Car aujourd’hui, elle est tellement bafouée. Ou même tout simplement oubliée. Quels groupes s’en soucient encore ? On voulait aborder des sujets un peu plus profonds. Le discours de notre deuxième album a été stéréotypé. Un exemple ? Nous avons osé décréter que boire 73 bières en une nuit, n’était pas vraiment une bonne idée… Cependant, il y a un message un peu plus profond là derrière.
N. : Ces médias prennent leurs cibles pour des idiots. Mais ce sont leurs jugements qui sont stupides. Ils ne se rendent pas compte que n’importe quel bon groupe véhicule des idées intelligentes. J’en reviens au Clash. Leurs messages étaient parfaitement négociés. Et c’est ce que les gens attendent ! Sauf peut-être les ados. Mais toutes les autres générations confondues préfèrent écouter des lyrics qui ont du sens. Autre chose que ces textes qui invitent juste à faire la fête, à prendre du bon temps, parlent de ‘fun’ et de sexe. Et il est dommage que lorsque tu essaies de trouver une alternative, les médias ricanent derrière toi…

 

 

Cali

Ne pas oublier les lo(Cali)tés…

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Lors de la tournée de concerts intimistes, programmée à travers la Wallonie, Cali s’est produit à la Maison de la Culture de Tournai. Une belle occasion pour l’interviewer. Rencontre avec un personnage sincère, réellement sympathique et amoureux de notre Belgique.

Autant l’écrire tout de suite, la plupart des vedettes de la chanson ou de variétés françaises n’accordent (lorsqu’elles vous l’accordent), en général, qu’un temps d’interview très limité. Souvent même minuté. Soit par souhait de l’artiste ou tout simplement par décision de leur management. Et je craignais le pire ce soir, après avoir transité par Live Nation, le label et enfin un attaché de presse… Car finalement, un autre contact m’annonçait vers 16 heures que l’interview prévue à 18 heures serait déplacée à… minuit !

Et pourtant, une fois face à Bruno (alias Cali) et son entourage, tout s’arrête. La générosité dont vient de faire preuve le Français sur scène, ainsi que tout son staff –sa ‘famille’ comme il l’appelle– va se prolonger pendant la bonne demi-heure d’interview. C’est juste à sa sortie de scène que Bruno est attendu. Très affable, il nous demande gentiment de patienter 5 minutes, le temps de prendre sa douche. Mais surprise, une bonne vingtaine de fans féminines ont été autorisées à faire la file devant la loge. Cali est à peine rhabillé que celles-ci se bousculent au portillon pour le rencontrer. Aussi, il me demande toujours aussi poliment d’attendre encore 5 minutes. Et nouveau témoignage de sa générosité, il ne va pas leur consacrer 5, mais 20 minutes, au cours desquelles il va signer des autographes ou se faire mitrailler par les flashes des admiratrices. Son producteur finira quand même par écourter la séance. Juste avant d’entamer l’entretien, je leur demande quand même le temps qu’il me reste pour cette interview. Ils me rassurent tous les deux, en m’invitant à prendre tout le temps nécessaire pour la réaliser. Je n’en croyais pas mes oreilles, et pourtant, c’était la vérité…

Vous vous transcendez toujours sur scène. Où puisez-vous votre énergie ?

Et bien figurez-vous que ces derniers jours j’étais fiévreux. A quelques heures du concert, je me demandais encore comment j’allais me débrouiller pour assurer le spectacle. Mais la scène c’est ma vie. Je me sens plus vieux quand je ne suis pas sur les planches. Et puis il y a ce public. Beaucoup d’artistes commencent d’ailleurs leur tournée par la Belgique pour se mettre en confiance.

Vous prenez également le temps de rencontrer vos fans…

C’est adorable de les rencontrer, et j’en profite. Un concert permet de passer la journée avec ses amis, répéter ; mais aussi, après le spectacle, de consacrer du temps à ses fans.

Après Forest National en 2008, vous avez opté pour la formule de la tournée acoustique et dans des petites salles. Pourquoi ce choix ?

En fait ce n’était pas prévu. Fin octobre 2008 on pensait arrêter après la tournée des grandes salles et des festivals. Et puis j’ai rappelé mes copains. J’avais besoin de rhabiller mes chansons. De les interpréter sous un format plus intimiste. Il est aussi important de se produire un peu partout et pas uniquement dans les grandes villes.

En 2007 vous aviez annoncé vous ménager une trêve. Elle a été de brève durée…

(rires) C’est vrai ! Depuis 2003, je n’ai pas vraiment arrêté. Ma tournée s’achève fin juin et puis je vais m’imposer un gros break. Je vais quand même jouer en compagnie d’un groupe qui s’appellera ‘Les Hyènes’. Seront impliqués le batteur et le bassiste de Noir Désir.

Votre label vous impose-t-il de débattre de votre album ?

Oh non, c’est pas grave, tu es libre de causer de ce que tu veux, tu sais ! Tu peux me poser toutes les questions que tu souhaites...

Merci, mais parlons en quand-même. Un live serait-il en préparation ?

Et oui, je peux même t’avouer que les concerts de Tournai et Mons serviront de ligne de conduite. Mais ce disque sera couplé avec la tournée électrique qui avait visité les grandes salles, en 2008.

Un mot sur notre compatriote Karin Clercq qui vous accompagne en première partie…

Je l’adore. On a partagé des scènes ensemble à nos débuts. Et là je suis content de la retrouver. C’est une artiste qui n’hésite pas à se remettre en question. A changer de formation. Elle m’interpelle beaucoup car elle évolue constamment. Et c’est très important.

Y a-t-il une question que vous aimeriez que l’on vous pose ?

J’aimerais surtout évoquer notre date du 10 mai aux Nuits du Botanique au cours de laquelle nous partagerons l’affiche avec Matthieu Boogaerts. Je suis très content d’y retourner. Je suis déjà passé par toutes les salles du Bota.

Que manque-t-il encore à votre brillante carrière ?

Je suis fier d’avoir chanté en compagnie de Simple Minds et des Waterboys. Mais aussi de Goeffrey Burton, dont le groupe Hong Kong Dong devrait bientôt percer. Mais lors d’une émission du ‘Grand journal’ de Canal +, j’ai eu la chance de croiser les musiciens de U2 et j’ai demandé une dédicace à Bono. Je rêve d’un duo avec lui. J’adorerai aussi partager l’univers d’Anton Corbijn.

Vous avez du succès auprès du public féminin ?

Ce qui me réjouit avant tout, c’est de voir des familles entières se déplacer pour assister à mes concerts. Quand je vois des grands-parents (NDR : et il y en avait dans la salle) et des petits-enfants qui se côtoient, cela me fait chaud au cœur.

Lorsque je me lève pour remercier Cali et clôturer cette sympathique interview, il n’hésite pas à prolonger la discussion.

Tiens je vois à ton T-shirt que tu es fan des Pogues, j’adore aussi, m’avoue-t-il…

Il me questionne sur l’actualité du groupe, sur la photo. Il revient à nouveau sur le Botanique… Bref la discussion se prolonge encore quelque temps. Cependant, je ne tiens pas à abuser, et quitte les lieux, après l’avoir vivement remercié de son accueil. Sans quoi, j’ai vraiment l’impression que nous en avions encore pour toute la nuit, à discuter…

Sad Lovers & Giants

Un Géant aux pieds d’argile…

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Dans l’histoire du rock’n roll, une multitude d’artistes ou de groupes n’ont jamais été reconnus à leur juste valeur. C’est de notoriété publique. Pour le groupe Sad Lovers & Giants, la pilule est d’autant plus amère à avaler, qu’il est considéré aujourd’hui comme une légende, alors que le succès lui a toujours été refusé. Issu de la scène post cold wave, à l’instar de Modern English (NDR : du même patelin), des Chameleons (NDR : Mark Burgess était un pote) et d’And Also the Trees (combo toujours en fonction), SL&G n’a jamais caché ses affinités pour Cure, Joy Division et les Smiths. Mais il n’en a jamais porté les stigmates claustrophobes. Mieux encore, sa musique il l’a toujours voulue esthétique, empreinte d’une poésie visionnaire et chargée de pureté émotionnelle. Ce qui explique sans doute pourquoi elle exerce une véritable fascination chez ceux qui ont une fibre quelque peu romantique. D’une manière plus technique, SL&G était parvenu à créer un son unique, tout en atmosphère, en tirant habilement parti des sonorités cristallines obtenues par les deux guitares, sur fond de claviers ouatés. Un phrasé de guitare(s) qu’on retrouve régulièrement chez les adeptes de la britpop tels que Radiohead, Bluetones, Muse, Marion, Whipping Boys, ainsi que les défunts Strangelove. Et la liste n’est pas exhaustive. Sans oublier House Of Love, qui en a conservé le virus pendant plus d’une décennie, pour mieux le transmettre à la génération suivante. En outre, SL&G a déclenché en France, fin des eighties, un mouvement baptisé ‘touching pop’, au sein duquel on retrouvait Little Nemo, Asylum Party, Mary Goes Round et quelques autres.

Un peu d’histoire…

Fondé en 1981, par Garce (chant, guitare) et Tristan Garel Funk (guitare), SL&G est rapidement devenu le porte drapeau du label britannique Midnight Music. A l’époque où les labels indépendants faisaient florès, c’était pour le groupe, une aventure chargée des plus belles espérances. Face à la rationalisation opérée par le marché du disque, dès le début des nineties, l’expérience était plutôt risquée…

Auteur de deux superbes albums en 1982 (« Epic garden music ») et en 1983 (« Feeding the flame »), la formation entre dans les charts indépendants et décroche une Peel Sesion pour Radio 1. De plus en plus apprécié chez les teenagers en Grande-Bretagne, SL&G est invité à l’émission TV de la BBC, ‘Rock goes college’. Mais curieusement, la formation se sépare la veille de l’événement. J’avais eu l’occasion de rencontrer Garce en septembre 1989, mais rien n’avait filtré sur les raisons de ce split. Il faut d’ailleurs croire que le groupe adore entretenir le mystère autour de cette affaire, puisque apparemment aucun journaliste n’est parvenu à leur tirer les vers du nez. Toujours est-il qu’en 1984, le label Midnight music est dans l’expectative. Aussi, pour pallier à la disparition du groupe, il sort une compilation (« In the breeze » - 1984), puis un album live réunissant des prises opérées lors de leur tournée aux Pays Bas (« Total sound » - 1986). Dans le même temps, la firme de disques prospecte tous azimuts pour engager de nouveaux talents. Recrutant au passage les Waltones, et puis recueillant Snake Corps, le nouveau groupe de Tristan Garel Funk et du frère de Garce...

Sad Lovers & Giants, le retour…

En 1987, Garce rencontre le guitariste Tony Mc Guiness. Une réunion féconde, puisque les deux compères décident de remonter SL&G. Ils rappellent l’ancien bassiste Cliff Silver, engagent de nouveaux musiciens et partent en tournée, dès l’enregistrement de l’album « The mirror test ». Le succès qui semblait les bouder jusqu’alors semble enfin poindre à l’horizon. Un ancien titre, « Thing we never did » devient un hit en Espagne. Les States s’intéressent de plus en plus au groupe. Mais surtout le Vieux Continent. Et notamment la France où un fanzine leur est totalement consacré. Garce déclarera un jour n’avoir jamais trop bien compris pourquoi leur musique avait toujours eu un tel impact dans l’hexagone. Probablement une question de sensibilité… 1991 coïncide avec la sortie d’une nouvelle compilation, « Les années vertes », et puis surtout du remarquable « Headland », avec sa fameuse pochette illustrée par les fameuses statues de l’Ile de Pâques.

La fin, faute de moyens…

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque Midnight Music commence à battre de l’aile. En fait, toutes les petites formations engagées par le label coûtent plus qu’elles ne rapportent. Les finances plongent dans le rouge. Le bureau de Paris ferme ses portes. Le distributeur en Espagne rompt le contrat. Plus personne ne voit arriver sur son compte bancaire le moindre penny. Et arrive ce qui devait arriver, Midnight Music dépose le bilan. Très ennuyeux, puisque SL&G venait d’enregistrer un nouvel opus, « Treehouse Poetry ». Il restera d’ailleurs longtemps à l’état de maquette. Le groupe ne s’en remettra pas, puisqu’il décide de splitter pour la deuxième fois…

L’espoir fait vivre…

C’est à l’initiative d’un fan texan que l’intérêt vis à vis du groupe recommence à naître. Il monte un site consacré au groupe. Contacte la firme Anagram qui vient de racheter les droits de Midnight Music, et leur propose de sortir une compilation des meilleurs morceaux. Choisis par les aficionados. Sur le Web. Avec pour résultat la sortie, en 1996, de « E-mail from eternity ». Depuis, Anagram a également sorti un live, réunissant des enregistrements commis à Lausanne en 1988, « La dolce vita ».

Après la seconde séparation de SL&G, Garce avait bien monté un nouveau groupe. Tentative sans grand lendemain, puisque la chanteuse s’est barrée avec le guitariste, au Canada. Ils y filent le parfait amour et jouent au sein des Lovebabies.

Tristan Garel funk, Garce et Tony Mc Guiness sont toujours en contact. Ce dernier prépare un projet en solo. Dans son propre studio à Londres. Il se chuchote qu’il a enregistré un mini album avec Garce. Sous le patronyme Sad Lovers & Giants ? On peut toujours rêver, mais tout les espoirs sont permis !… 

(Article paru dans le n° 83 du magazine Mofo d’Avril 2000)

Epilogue

Et finalement, en 2002, le groupe est retourné en studio pour enregistrer un nouvel elpee, « Melting in the Fullness of Time », avant de recommencer à jouer sporadiquement, sur le Vieux Continent ; notamment en Italie. C’est d’ailleurs en Italie qu’on a retrouvé leur trace, puisqu’ils y tournaient encore récemment, avant d’envisager un périple en Grèce. Pour l’instant, on n’en sait pas davantage. Tout ce qu’on peut espérer, c’est qu’ils décident de se produire près de chez nous ; et croyez-moi, le jeu en vaut la chandelle…

Garçe - chant
Tony McGuinness - guitare
Cliff Silver - basse
Juliet Sainsbury - claviers
Nigel Pollard - drums et percussions

 

Sad Lovers & Giants

L’indépendance, un souci majeur...

A l’issue de la seconde édition du ‘Festival for fun’ organisé à la Gaieté de Bruxelles, le 24 mars 1989, nous nous sommes entretenus avec Tony et Garce, respectivement guitariste et chanteur du (mythique) Sad Lovers & Giants. Exténués, ils nous accordent une interview à l’issue d’une prestation remarquable. Il est deux heures du matin et pourtant, cet entretien se déroulera dans une ambiance à la fois décontractée et constructive. Nous vous en proposons un condensé…

Nous venons d’assister à un excellent concert !

Tony : c’est vrai ?
Garce : nous apprécions le compliment.
T. : pourtant, ce n’était pas facile pour nous.

C’était votre première apparition en Belgique ?

T. : absolument !

La presse britannique traite rarement de Sad Lovers & Giants. Comment justifiez-vous ce manque d’intérêt ?

G. : nous ne jouons pas souvent en Grande-Bretagne.

Pourquoi ?

G. : la plupart des groupes tournent dans les mêmes clubs.
T. : la véritable explication émane de l’absence d’enregistrement en Angleterre depuis plus d’une année. Notre dernier album, enregistré en France (NDR : décembre 88) est une compilation (NDR : « Les années vertes »). La presse ne rencontre donc aucun motif précis pour évoquer notre cas. A la sortie du nouveau 30 cm, davantage d’articles seront consacrés à S.L.&G.
G. : vous lisez beaucoup la presse spécialisée anglo-saxonne, en Belgique ?

Effectivement.

G. : Nous n’avons plus rencontré de journaliste britannique depuis notre dernière tournée en Espagne.

Votre style musical convient à la sensibilité des Continentaux, un peu à l’image de Modern English. Et tout comme vous, les Iles Britanniques semblent les bouder. On se souvient d’un fabuleux concert accordé par Modern English à Zedelgem. Le climat musical baignait d’ailleurs dans une atmosphère assez proche du spectacle que vous avez accordé ce soir.

T. : réellement ?
G. : cette réflexion me surprend agréablement. En fait, si nous divergeons côté musique, nous sommes issus du même patelin. Question d’affinité géographique, probablement !

(un peu ennuyés) Que devient Tristan Garel Funk (NDR : ex-guitariste de S.L.&G.) ?

G. : mon ami !

(ouf !) C’est vrai ? Snake Corps, son nouveau groupe, existe-t-il encore ?

G. : oui, nous relevons en outre du même label ‘Midnight Music’.

A quand l’album ?

G. : nous sommes occupés de l’enregistrer.

Vous participez à d’autres concerts ?

G. : Non ! C’était l’unique prestation sur le Continent. Richard (NDR : l’organisateur) souhaitait spécialement nous engager pour ce festival ; et comme nous estimions qu’il répondait à nos aspirations, nous avons accepté.
T. : une tournée coïncide généralement avec la sortie d’un album. Comme il n’est pas terminé, nous envisageons de revenir plus tard, dans l’année, pour honorer plusieurs dates en Belgique, en France, en Suisse et en Espagne.

Connaissez-vous le Futurama (NDR : à Deinze) ?

G. : un grand rassemblement pour lequel nous serions intéressés de figurer un jour.

Souhaitez-vous décrocher un contrat auprès d’un ‘major’ ?

G. : tout dépendrait des clauses de la convention. Nous disposons, chez Midnight Music d’une grande autonomie d’action. Nous sommes libres de jouer la musique que nous aimons, libres de sortir un album lorsque nous le souhaitons, libres…
T : je pense que les labels ‘majors’ œuvrent sur un marché différent aux masses. Un marché qui s’adresse avant tout aux masses, comme la musique pop. Nous n’émargeons pas réellement à la pop. La scène indépendante constitue le meilleur environnement pur enrichir et développer notre créativité. Que pourrait faire un label ‘major’ avec nous ?

Qu’écoutez-vous pour l’instant ?

G. : j’aime les Waterboys. J’ai assisté à leur spectacle. J’en suis devenu un fan, d’autant plus que leur album est absolument épatant. J’écoute également McCarthy, les Corn Dollies…

The Sun & The Moon ?

T. : ils sont également chez Midnight Music.
G. : Marc Burgess est un ami.
T. : signés par WEA (NDR : Geffen), ils se sont rendus compte qu’ils faisaient fausse route. Ils vendaient davantage d’albums sur un label indépendant.
G. : nous regagnons nos pénates cette nuit. Nous embarquons sur le ferry à Zeebrugge pour un trajet de six bonnes heures au cours duquel nous essaierons de dormir un peu.

(Interview parue le 8 septembre 1989, dans le journal Le Courrier de l’Escaut.)

 

The Gun Club

Le surréalisme de Jeffrey Lee Pierce

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In mémoriam Jeffrey Lee Pierce : 27-06-1958 - 31-03-1996

Jeffrey Lee Pierce, leader du groupe culte américain The Gun Club, est sur le point de sortir un album solo (« Ramblin’ Jeffrey Lee »). Marqué par le mouvement punk, ce Texan est très imprégné de la tradition littéraire du rock américain, à l’instar de Jim Morrison. Gun Club et les Cramps partagent, en outre, la paternité du psychobilly… Rencontre d’un Américain à Bruxelles… vivant à Londres mais rêvant d’Amsterdam. Chapeau noir sur lunette rondes, un visage à la Terry Gilliam sortant de Fisher King, les yeux de Robin Williams en prime.

Quelle est ta réaction quand on te dit que Gun Club est considéré comme un groupe culte ?

Ca ne me dérange pas. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons adorés par les critiques. En fait, je souhaiterai que plus de gens comprennent et s’intéressent à ce que nous faisons… Ce serait chouette d’être reconnus par un public plus large.

Tu rêves parfois d’une carrière à la Sonic Youth, c’est-à-dire être un groupe indépendant et atterrir sur un gros label ?

Mmm… Sonic Youth n’a pas changé d’attitude en passant sur un label major ; mais il n’a pas changé de public non plus. J’veux dire en nombre. Il est resté un groupe de rock ‘cool’. Au contraire de Nirvana ; qui a fort changé de style par rapport à ses débuts et ratisse un public bien plus large. Ce genre d’évolution me déplaît plutôt. Aujourd’hui, les ‘majors’ s’intéressent aux groupes indépendants, mais ce n’était pas le cas quand nous avons commencé en 1981. D’une certaine façon, nous sommes arrivés trop tôt…

The Gun Club est-il vraiment un groupe ou bien est-ce The Gun club Featuring Jeffrey Lee Pierce ?

Non, je crois que c’est un vrai groupe ; mais je suis le seul à écrire des chansons pour le ‘band’. Et puis, je suis l’unique survivant du line up original, bien que le batteur soit revenu entretemps. Donc, par la force des choses, je suis le leader, mais… d’un groupe.

Te considères-tu aussi comme un écrivain, à l’instar de Lou Reed, qui prétend l’être dans ses dernières interviews ?

Oui ! Comme un écrivain musical, un orchestrateur. Je suis d’accord avec Lou lorsqu’il dit ‘writer’, mais personnellement ce sont les notes qui m’intéressent, pas les mots. Je ne les utilise que lorsque leur sonorité me plaît ; je peux, par exemple, baser des ‘lyrics’ d’une chanson sur une seule phrase parce qu’elle me botte du point de vue mélodique. Je ne suis pas du genre Bruce Springsteen, qui raconte des petites histoires sur la vie quotidienne des gens. C’est d’ailleurs peut-être la raison pour laquelle j’ai moins de succès que lui (rires). J’aime les surréalistes. Marx Ernst, par exemple. Et son inspiration se base sur leur conception du monde, où les rêves et le subconscient occupent une place prépondérante… Mes rêves sont d’ailleurs la source première de mes chansons.

Un de tes albums, « Mother Juno » a été produit par Robin Guthrie des Cocteau Twins. N’est-ce pas étonnant ce choix, quand on sait que vous n’évoluez pas dans le même univers musical ?

Non, cela me semble normal. J’aime ce qu’ils font ; même si nous ne travaillons pas dans la même dimension musicale, on est assez proche dans l’esprit. Cocteau Twins est un groupe qui se fout éperdument des modes. Pour eux, ce qui compte, c’est de créer des impressions, des images musicales. C’est très surréaliste (rires).

Ces références au surréalisme c’est ta façon d’affirmer que tu te sens plus européen qu’américain ?

Oui, c’est vrai que dans un sens je me sens plus proche de l’Europe au niveau des émotions et de la façon de voir le monde ; mais mes racines sont américaines, du Canada au Mexique.

Quelles sont tes influences musicales ?

Je crois qu’on est toujours influencé par ses premières expériences. En ce qui me concerne, elles datent du début des années 70. A l’époque j’étais fou de Led Zeppelin et de Creedence Clearwater Revival. Ce qui explique aussi pourquoi la musique de Gun Club est également marquée par le blues. Mais ça ne m’empêche pas d’être à l’écoute de tout ce qui se passe maintenant, même si à mon avis, c’est moins bon.

Te plairait-il de jouer dans un autre groupe ?

Oui, bien sûr… Ca me permettrait de me concentrer uniquement sur l’écriture de partition guitare… Mais personne ne me le demande. Ils s’imaginent sans doute que je voudrais absolument m’accaparer le rôle de leader.

Article paru dans le n° 3 du magazine Mofo de mai 1992

 

O’Death

Esprit, es-tu là?

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Une interview qui débute face à trois interlocuteurs, et se termine en compagnie du line up au complet, ce n’est pas courant. Et pourtant, il n’a pas fallu plus de 10 minutes pour que l’ensemble du quintet newyorkais décide de participer activement à l’entretien. Des gars extrêmement sympathiques qui, quelques minutes auparavant, avaient terminé un mini-set destiné aux enfants, accordé en fin d’après-midi. Seul souci, en décryptant la bande d’enregistrement, pas toujours facile de reconnaître qui avait pris la parole. Il a donc fallu, parfois, extrapoler. Ah oui, et pour que vous vous y retrouviez, Greg Jamie est le chanteur/guitariste, Gabe Darling le préposé au banjo, Bob Pycior, le violoniste, David Roger-Berry le drummer et Newman, le bassiste…

Question bateau pour commencer, pourquoi avoir choisi un patronyme aussi funèbre ? Rien de bien extraordinaire, puisqu’il s’agit d’une chanson traditionnelle américaine qu’ils interprétaient en studio à leurs débuts. Elle figure d’ailleurs sur leur premier opus, ‘Carl Nemelka Family Photographs’, paru en 2004. Par contre, la mort, on peut dire que le combo a été confronté à cette épreuve, puisque David Rogers-Berry, le drummer a perdu sa fiancée, il y a plus ou moins deux ans, victime d’une rupture d’anévrisme. Le dernier album recèle d’ailleurs une chanson qui lui est consacrée, ‘A light that does not dim’. Qu’ils interprètent même en ‘live’. Mais que ressentent-ils, et en particulier David, lorsqu’ils la jouent en public. Le principal intéressé semble surpris de la question mais n’élude pas le chapitre. « Cela a un effet catharsis. De temps à autre, c’est un bon feeling. A d’autres moments, c’est plus difficile, et j’y pense très fort. Mais quand vous jouez cette chanson tous les soirs, son sens profond finit par vous échapper… » La mort et le sexe sont deux sujets qu’on retrouve régulièrement dans leurs lyrics. Dans son essai poétique, ‘The Lords’, Jim Morrison liait déjà intimement ces deux pôles. Newman admet : « Le sexe et la mort sont probablement les deux pierres angulaires de la vie. L’histoire l’a démontré… » Des lyrics souvent proposés sous la forme de contes, qui parlent de magie de sorcellerie et de spiritisme. Il était donc bon de savoir s’ils étaient inspirés par des légendes pour écrire de telles fables. Ou si elles étaient le fruit de leur imagination. Pourquoi, ils écrivaient de tels récits ? Et enfin, s’ils croyaient à ce qu’ils racontaient. Aux esprits, à la vie après la mort, à un dieu ? Vaste débat ! Ils se regardent tous en se demandant qui va répondre ; mais c’est Gabe qui se jette le premier à l’eau : « Nous sommes les auteurs de ces paraboles. » Et Greg d’embrayer : « La plupart d’entre elles sont inventées de toutes pièces. Mais certaines d’autres possèdent une signification historique. Ce qui nous intéresse, c’est de proposer une autre approche de la mythologie, de créer notre propre imagerie. » Gabe argumente : « L’imagerie est quelque chose d’essentiel. Le langage imagé est plus important que l’image elle-même » Newman s’épanche : « Cependant, le fait de s’intéresser à la sorcellerie et au spiritisme ne veut pas nécessairement dire que nous croyons à la vie après la mort. Les deux thèmes ne sont pas nécessairement liés. Néanmoins, oui, je crois à la magie. D’autant plus que nous avons vécu des événements qu’on ne peut pas expliquer de manière rationnelle ». Bob insiste : « Tu crois que nos esprits se promènent ? » Gabe revient à des propos plus terre-à-terre : « Ce qui nous passionne, c’est ce qui se passe aujourd’hui ; et notamment les problèmes écologiques… » Car, entre les lignes, le groupe cherche à faire passer un message de retour à la nature. Ce qui évidemment me fait penser à la philosophie prônée par les hippies, à la fin des sixties. La question déclenche de grands éclats de rires. Gabe réagit : « Ce n’est pas une philosophie, mais plutôt une frustration par rapport à notre civilisation. Par exemple quand tu analyses le stress éprouvé par la population de New York City ou de L.A., il y a de quoi se poser des questions. La société contemporaine est devenue égoïste. Egocentrique, même. Beaucoup plus que celle des sixties. Et elle n’en a rien à cirer de l’environnement. Or, il est urgent de s’en soucier. D’essayer de le sauvegarder. » Greg insiste : « Nous sommes capables de dépasser nos petits problèmes du train-train quotidien de la vie en groupe. Nous nous intéressons à des valeurs bien plus fondamentales, primordiales même. Nous nous soucions des aspects de la vie qui ne nous sont pas familiers. Comme par exemple les problèmes relatifs à la nature. On est sensibles à ces sujets, auxquels, apparemment, le commun des mortels ( ?!?!) n’a pas le temps de se préoccuper… »

‘Broken hymns limbs and skin’, leur dernier album a été produit par Alex Newport, un personnage dont la carte de visite mentionne des mises en forme d’elpees de Mars Volta, Two Gallants, Rival Schools, Death Cab For Cutie, Me First and the Gimme Gimmes, At the Drive-In, The Melvins, Sepultura ou encore System Of A Down. Envisagent-ils de collaborer à nouveau avec lui, pour le prochain opus ? Newman réagit immédiatement : « Non. Parce qu’on ne peut plus se le permettre. C’est un cher client. Et pourquoi on l’avait quand même engagé ? C’est parce qu’il avait accepté de baisser ses prix. Même que c’était encore trop onéreux. Finalement, c’est notre label qui s’est chargé de régler la différence. Bien sûr il est un excellent ingénieur du son autant que très bon producteur, mais ce n’est pas sur notre dos qu’il se fera de l’argent. » Gabe a son avis personnel sur le sujet : « En fait, je pense qu’il est plus judicieux de bosser, pour chaque disque, en compagnie de producteurs différents, car ils apportent à chaque fois des perspectives d’enregistrement différentes. » Newman ajoute : « Heureusement, cet album a été réalisé en deux temps trois mouvements. En fait, les morceaux étaient rôdés depuis au moins deux ans. Et Newport a mis trois jours pour tout ficeler. » Gabe enchaîne : « Mais pour le prochain album, on va y consacrer plus de temps ». De nouvelles chansons ont-elles déjà été écrites ? Greg confie : « On vient d’en composer une nouvelle » Pour un nouveau 7 inches ? Probablement, puisqu’apparemment le groupe a l’intention de sortir davantage de disques sous ce format. Gabe nuance : « Il faudra voir. Nous avons déjà concocté des covers qui sont parues en single » Newman explique : « Effectivement, on a enregistré une chanson à Hambourg. Elle est destinée à un 7 inches. Nous étions en congé… » Bob lui coupe la parole : « Il faut être fou pour passer toute la journée dans un studio… » Mais quelle est la part d’improvisation dans le répertoire de O’Death ? Bob reprend le crachoir : « On n’improvise pas tout le temps. Maintenant, il arrive qu’une chanson naisse d’une session d’impro. » Greg confirme : « Quoiqu’il arrive, il y a toujours de l’impro. Mais il faut un élément déclencheur. Alors l’inspiration nous tombe du ciel. » Newman a sa propre idée sur le sujet : « Ce phénomène arrive surtout sur scène. Pas comme lors d’une session de jazz. Mais parce qu’on bondit, fait des cabrioles, se bouscule, balance des vannes… C’est aussi de l’impro. » Gabe poursuit : « Une même chanson est jouée des centaines et des centaines de fois, et donc inévitablement, lorsqu’on la maîtrise parfaitement, on est capable de l’interpréter différemment. » Bob intervient : « On peut y mettre davantage d’effets de violon, de reverb… » Greg donne un point de vue plus pointu : « Mon impro se focalise davantage sur les lyrics. Notamment, quand je formule des paroles différentes de celles du texte original. C’est un peu comme je le sens. » Impro ou pas, David est lui très intéressé par les percussions insolites, à l’instar de Meric Long et Logan Kroeber des Dodos. « J’ai toujours aimé collectionner ce type de matos. J’en fabrique également. Mais je vis dans une maison trop petite pour pouvoir entasser tout ces instruments. Au cours des huit dernières années, j’ai déménagé au moins une fois par an. Et chaque fois, mon domicile est encombré d’un tas de brol. Il me faudrait davantage d’espace pour pouvoir entreposer tout ce que j’acquiers. Un jour j’aurais un studio. Et je pourrais y mettre au moins douze pianos. »

La musique d’O’Death n’est pas vierge d’influences. Violent Femmes, Gogol Bordello et les Pogues, semblent, à mes oreilles, les plus évidentes. A voir maintenant si le groupe partage cet avis. Gabe reconnaît : « Il est sûr que nous sommes très enthousiastes quand on nous parle de ces trois groupes. Ils jouent du folk dans le meilleur sens du terme. D’une manière énergique. » Newman confirme : « Indéniablement, on est influencé par ce type de rock folk énergique, dynamique, rapide, souple, efficace. Et puis on ne nie pas avoir été marqués par des groupes de pré-heavy métal. Peut-être même plus proches du punk que du métal. En fait, ce qui nous botte, c’est l’énergie qu’ils libèrent. On aime ainsi autant Black Sabbath que les Ramones. » O’Death puise aussi ses sources dans la musique gothique et appalache. Un peu comme 16th Horsepower ou Wovenhand. Gabe commente : « J’ai rencontré David Eugene Edwards récemment. En fait, ce sont nos racines qui sont proches. Celles héritées de la tradition. Du gospel aussi. Quand tu es jeune, tu as une approche académique de la musique. Mais au fil du temps, tu construis ton propre style et tu dépasses tes propres influences. Tom Waits est également un personnage qui me fascine. A cause de sa manière d’intégrer différents styles et différentes époques dans sa muse ». Pour en rester aux références, le quintet new-yorkais apprécie tout autant Outkast que John Fahey. Explications confirmées par Newman. « Absolument, parce que l’ex-rappeur de Wu-Tang Klan est quelqu’un qui a marqué le hip hop. Mais c’était il y a cinq ans. Aujourd’hui, ce style musical est devenu insipide. Quant à Fahey, je ne sais pas où tu es allé chercher tes infos. Fallait gratter pour le savoir. Il s’agit d’une de nos influences les plus obscures. En fait, nous sommes intéressés par l’approche scientifique de sa musique… »

Merci à Vincent Devos

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