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Cali

La vie n'est pas une caisse d'épargne !

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À mi-chemin entre chanson française et rock, Cali revendique depuis toujours une position d'artiste concerné par les problèmes de la société et du monde et n'hésite pas à s’investir publiquement.

Véritable touche-à-tout, Cali multiplie ses engagements, tant dans l’univers du théâtre, de la poésie, de la littérature que, bien sûr, de la musique.

« Ces jours qu’on a presque oubliés », son nouvel opus, paraît ce 14 octobre 2022 ».

Tout au long de ce nouvel elpee, le troubadour de la chanson française s’expose encore un peu plus en opérant une véritable mise à nu.

Humaniste, mais surtout profondément humain, Cali se confesse avec une sincérité désarmante tout en affichant un bel élan d’empathie.

Il cause finalement de ce qu’il connaît au fond le mieux : lui-même.

Sur ce disque, tu relates des moments forts vécus en compagnie d’êtres chers ; des femmes essentiellement, parties, quittées, envolées. Signaler leur disparition est-il le meilleur moyen de les garder auprès de soi ?

Mon prochain album parle de la disparition des femmes ? Ah bon, je ne sais pas trop... (rires). Elles ne peuvent pas partir ! Tu sais, j'ai perdu ma maman à l'âge de six ans. Pourtant, je lui parle tous les jours. Je lui raconte ce qu'elle n'a pas vécu. Elle est avec moi tout le temps. Même chose en ce qui concerne mon papa. Plus on avance dans l'âge et plus les proches disparaissent. J’ai l'impression que ce sont des anges. Ils sont toujours là, autour de nous, même si nous n'en avons pas conscience. Je ressens le besoin de l’extérioriser, que ce soit dans les bouquins ou dans les chansons.

Mais pour avancer, ne vaut-il pas mieux déchirer la page que de la tourner ?

Non, c'est une erreur ! Les enfants sont toujours là ! Ce sont eux qui tirent le chariot. Il ne faut jamais oublier ce que ces personnes ont laissé. Jamais, je n'oublierai le profond respect qu'avait mon père pour les êtres humains. Je me souviens que lorsqu'il dessinait des maisons derrière son bureau, des gens venaient le voir parce qu'ils étaient dans l’incapacité d’écrire. Il lui arrivait parfois de rédiger des lettres d'amour. Il voulait les protéger tout simplement. Je considère, quelque part, que c'est lui qui m'a montré le chemin. Je reste persuadé que le plus intéressant et le plus important, c'est de tenir la main des êtres humains et d'avancer tous ensemble. Je n'ai pas beaucoup connu ma maman. Mais je sais juste, en regardant sa photo, que c'est elle qui me donne l'envie de sourire aux autres. Tu sais, plus le temps passe et plus j'y pense. Quand on plonge dans l'enfance ou l’adolescence, on se remémore ces moments d'une intensité rare où la vie était devant nous auprès de ces femmes et de ces hommes dont la mission consistait à nous protéger. Lorsque je me réfugie dans ces souvenirs, je me sens préservé. Aujourd'hui, le monde est devenu tellement difficile à cause de ces sacs de chagrin et toutes ces guerres. Quand on était innocent, le cœur disait ses vérités. J'essaie parfois d'aller les chercher. Je ne veux rien effacer

En amour, lorsqu’on se quitte, la plupart des ex sont persuadés avoir perdu du temps en compagnie de cette personne. Et si l’on partait plutôt du principe, qu’au contraire, c’est gagner du temps sur la vie parce que chaque rupture permet d’avoir une angulaire précise et d’affiner ses postulats ?

Purée, j'aime cette réflexion ! Oui, je partage totalement ton point de vue ! Parfois, quand ça va trop bien, j'ai la fâcheuse tendance à me tirer des balles dans le pied. Les blessures permettent aussi de se poser. Je crois que c’est en tout cas la position à adopter en ces circonstances.

Il y chez toi cette volonté de ne jamais abdiquer et de s’enivrer par et dans l’amour et ce malgré ces années qui passent. L’amour est-il le seul intérêt de la vie ?

Oui, bien sûr ! Inconsciemment, j'écris des chansons qui plaisent aux gens. Elles me permettent aussi de tourner. Mais composer, c’est égoïstement prendre du temps pour soi et soigner ses propres blessures. Ce n'est que de l'amour. Que l’on aime ou que l’on soit aimé, il existe cette petite étincelle. Le mal du siècle, c'est la solitude. Quand personne ne t'aime, tu deviens un fantôme qui ne sert à rien. Tu sais, on vit, on meurt. On s'en fout. La vie n'est pas une caisse d'épargne !

L'amour se consomme et se consume aussi...

Oui, tu as raison, l'amour se consomme et se consume. L'amour, c'est comme un cheval, il traverse notre destin, sans savoir où l'on va. Mais, un jour ou l’autre, il faut lui donner à boire. L'amour, c'est pareil, il faut le nourrir. Vivre cette vie magnifique appartient à mes contradictions et mes difficultés. Je ne peux pas être à mille pour cent ni avec l'être aimé, ni les êtres aimés. J’en déduis que l'amour s'en va, mais lorsque je reviens, il revient. Mais quand je ne suis pas là, il n'est pas là non plus.

Les individus heureux en amour perçoivent-ils le sens de tes chansons ?

Je n'en sais trop rien ! Je crois qu’ils comprennent mes chansons, car il ne s'agit pas de philosophie. J'aime l'idée d'attraper des mots qui m'arrachent le ventre. Ces mots ne sont pas les plus compliqués. Me font-ils du mal ou du bien ? Je pense qu’ils peuvent faire du mal ou du bien aux personnes qui sont à mes côtés. Et puis surtout ce que je vis, d’autres le vivent tous les jours en rencontrant des situations différentes. Certains me témoignent d’événements incroyables et vont percevoir dans mes chansons un contenu que je n’aborde même pas moi-même.

J'ai eu la chance de pouvoir écouter ton dernier opus et j’ai l’impression que l’acoustique permet de s’approprier et d’exprimer au mieux cette intimité...

Je partage entièrement ton avis ! Je me suis réveillé un matin, chez moi, avec un tas de chansons. Je suis un très mauvais technicien, alors je dépose mon téléphone, j'allume le dictaphone, je joue du piano et de la guitare et j'y pose ma voix. J'enregistre en compagnie de Julien Lebart, un ami de longue date et un pianiste hors pair, qui a réalisé le disque avec moi. J'adore ce gars, il m'accompagne depuis le début. Il n'est pas présent aujourd'hui. Je n'ai pas envie d’accepter la musique que l'on me propose si elle ne me ressemble pas. Ce matin, j'ai écouté Johnny Cash, Bruce Springsteen (« Nebraska ») ou encore Bob Dylan. J'aimerais que le prochain Cali ressemble à ça. Pour ce disque, j'ai placé le micro à 1m50, j'ai pris l'harmonica et ma guitare. On a fait une prise. Steve Wickham des Waterboys (NDLR : en 2006, Cali était monté sur scène lors du rappel accordé par la bande à Mike Scott, à l’Ancienne Belgique – à lire ou à relire là) est venu y ajouter son violon magique. Un autre ami, de la guitare flamenco. Parfois, il y a de la contrebasse aussi. Le résultat oscille entre des chansons guitare-voix et violon-guitare-voix. Ce que je souhaitais exprimer à travers ce disque, je le murmure encore un peu plus ici. Nous allons bientôt fêter les 20 ans de la sortie de mon premier album, « L'amour parfait ». A côté de cette tournée, une autre s'intitule ‘Ne faites jamais confiance à un cowboy’. Je suis seul sur scène avec ma guitare. Dommage que ce soir, mon groupe et moi n'ayons pas le temps, sinon nous aurions interprété quelques compos. Mes amis sont très rock. Ils ont arrangé les morceaux différemment pour pouvoir être interprétées sur un banc à l’aide d’une guitare.

Tu as enregistré ces chansons en prise unique. Cette méthode te permet-elle d’accentuer le volet authentique ?

J'ose espérer que ceux qui empilent les choses le font de manière authentique ! Quand tu as des mots et une mélodie, deux choses l’une : soit tu habilles le tout pour aller au bal ou tu préfères la nuisette pour aller au lit. La différence se situe à ce niveau ! Perso, je préfère la petite robe de mariée en lin, avec la couronne sur la tête, dans la forêt en Irlande. C'est ce que j'ai fait de mes chansons (rires).

J’ai l’impression d’être en présence un homme différent de celui que j'écoute, plein de nostalgie et d’amertume, et de celui qui prend un malin plaisir en s’appropriant la scène.

Je ne suis pas d’accord avec toi en ce qui concerne l’amertume. Je n’en veux à personne et je ne suis pas aigri ! Vraiment, je ne me reconnais pas dans cette description ! Tu sais, dans la vraie vie, je suis quelqu'un de pétillant. On ne le voit pas forcément ici parce que je viens juste de me réveiller (rires). Mais, crois-moi, habituellement, je suis un gros déconneur. J’aime faire le pitre. D’ailleurs, je me suis blessé tout récemment au niveau du ligament. Heureusement, ce n’était pas sur scène. Lorsque je me produis en live, j'aime garder le côté sauvage tout en absorbant cet amour du public. J’en profite un maximum. C’est un moment récréatif, je suis avec mes potes.

Justement, pourrais-tu nous parler des musiciens qui t’accompagnent sur cette tournée ?

En réalité, je n’étais pas certain de pouvoir tourner cet été. Finalement, nous avons décroché une vingtaine de festivals. Je suis accompagné du guitariste de Mylène Farmer, du bassiste de Peter Doherty, du claviériste de Paul Personne et du batteur de Louis Bertignac. Ce sont des amis qui font du rock ou du blues. Je leur ai dit qu'on était là pour s'amuser. Dans le bus on s’éclate. Tout comme dans la vie d’ailleurs...

Un des titres qui a permis au public de te faire connaître est « C’est quand le bonheur ». Malgré la reconnaissance, le succès, les rencontres, les critiques positives et le rendu du public, tout est relatif. Je crois que la seule est vraie question à se poser serait ‘C’est quoi le bonheur’ ?

Tu sais, la vie d’artiste est faite de hauts et de bas. J’aime dévorer les biographies et les autobiographies. Est-ce que tu as lu celle de Springsteen intitulée ‘Born to Run’ ? Je te la conseille vivement ! Ce type est un extraterrestre ! Il ne faut pas nécessairement aimer l’homme pour lire cet ouvrage. C’est quelqu’un qui connaît l’être humain. Celle de Charlélie Couture décrit également des périodes de son existence très hautes et très basses. Pareil pour des gars comme Hubert-Félix Thiéfaine ou Bernard Lavilliers. Ce sont des totems, ils sont toujours là ! Le monde musical côtoie beaucoup de fake et de faux ! Heureusement que parfois tu croises des gens vrais dans un instant de grâce…

Lors d’une interview accordée à Muziczine, il y a quelques années, tu déclarais : ‘Pour moi le bonheur, ce n’est ni le passé, ni le futur, mais ces moments où l’on réalise ce qu’on vit sur l’instant’. Alors que dans le passé, tu semblais vivre l’instant présent, aujourd’hui, tu me donnes l’impression de te questionner davantage…

Je me souviens que lorsque j’avais 13 ans, sur la place de mon village, j’avais prédit que lorsque je serai grand, je deviendrai troubadour et que j’aurai plein d’enfants. Je suis devenu troubadour. Pour ce qui est des enfants, là aussi, j’ai accompli mon rêve puisque j’en ai quatre. Je souhaitais aussi vouloir mourir en Irlande. Navam (NDLR : une ville du comté de Meath, en Eire) me plaît beaucoup. J’aimerais effectivement un jour m’y établir. Mes musiciens irlandais y habitent et il m’arrive de leur rendre visite. Perso, le bonheur serait de vivre dans un petit cottage auprès de mes enfants et regarder les moutons et la mer, tout simplement.

Il y a aussi cette notion du temps qui passe. Dans l’une de tes chansons, tu cites : ‘Mes boucles noires ont disparues/Je perds mes cheveux sur le dessus’. Quel est ton rapport au temps et comment l’appréhendes-tu ?

Je suis fasciné par le temps ! J’ai assisté au concert des Rolling Stones, la semaine dernière, à Paris. Malgré ses 79 printemps, Mick Jagger est impressionnant de vitalité. Quand on dit de quelqu’un de cet âge qu’il est en forme, on sous-entend qu’il arrive à marcher, à se nourrir, etc. Jagger sur scène est un gosse. Ses musiciens, pareil. Ils ont ce soir-là saupoudré le public de quelque chose de magique. Je dois dire que ce show m’a communiqué une énorme pêche. En ce qui concerne le rapport au temps à proprement parler, tout va trop vite, comme un élan. Il y a un instant, nous parlions de « C’est quand le bonheur ». L’album dont est issu cette chanson est paru en 2003. Tu imagines, l’année prochaine, je fêterai ses 20 ans ! J’ai l’impression que c’était hier ! Tout le monde vieillit, c’est étourdissant ! Mais attention, ce processus ne me perturbe pas pour autant ! Sans doute, faut-il en profiter davantage, encore plus croquer la vie et faire n’importe quoi pour rigoler.

L’hommage rendu à Alain Souchon est émouvant. Pourtant, il y a plein d’autres artistes qui auraient mérité autant d’égards. Pourquoi lui et pas un autre ?

C’est une histoire particulière ! Il ne me connaissait pas, mais il est parvenu à se procurer mon numéro de téléphone et m’a passé un coup de fil. A l’époque, j’étais à Orly. Il adorait mes chansons. J’estime ce geste tellement touchant. Je l’ai croisé à plusieurs reprises ensuite. Souchon est un homme bourré de talent, d’une gentillesse et d’une tendresse exemplaires. Au fond, aimer, c’est admirer. Et admirer, c’est aimer. Il m’a peut-être influencé. Je crois qu’un jour, je vais consacrer une chanson à chacun de ces personnages. Ce sera une manière de leur dire merci.

Dani mériterait également sa place…

Je viens de perdre effectivement mon amie Dani. Sa disparition me bouleverse totalement. Je me suis saisi de mon stylo et j’ai griffonné quelques lignes en sa mémoire. Est-ce l’ébauche d’une chanson ? Je le pense, oui ! Je vais continuer à lui murmurer plein de choses à l’oreille. Si je réalise une rétrospective de mes chansons, j’y ai déjà cité pas mal de monde. Je viens du bal de village. Je faisais exactement ce que les gens souhaitaient. J’y prenais énormément de plaisir. Les gens adoraient parce qu’on savourait ce qu’on faisait. Même si certaines compos étaient plus obscures, les gens dansaient quand même, uniquement parce qu’on parvenait à les jouer et qu’on les appréciait. Pourquoi d’ailleurs, aurions-nous dû prendre le parti de s’attaquer à des chansons que nous n’aimions pas ? Il m’arrive aussi parfois de m’approprier celles des autres.

Tes long playings sont très différents. Comment se construisent-ils ? Le label impose-t-il une direction ou un genre particulier ? Que se passe-t-il entre la page blanche et l’album ?

Je conseille aux jeunes qui débutent d’engager un réalisateur. Je ne le voulais pas. C’est pourtant une démarche importante parce qu’il va amener un regard extérieur primordial, tout en y apportant des conseils judicieux. Daniel Presley a apporté sa collaboration lors du premier album. Il avait été conçu à l’origine en guitare/voix. Presley a pu y apporter sa patte sur les arrangements. J’ai pu bénéficier, au cours de ma carrière, du concours de Mathias Malzieu (NDLR : le chanteur/compositeur de Dionysos), Scott Colburn qui a bossé avec Arcade Fire ou encore Geoffrey Burton, guitariste belge. Puisqu’il existe un contrat qui te lie à ces personnes, ils possèdent un droit de regard sur ce que tu fais. Effectivement, il faut prévoir des chansons pour la radio, c’est une question inévitable. Tu sais, il semble que je commence à me faire vieux pour y passer. Je crois qu’il va falloir sans doute attendre encore un peu avant d’y être à nouveau programmé… dans la catégorie des vieux (rires). Nous sommes quelques-uns dans cette situation. Personnellement, je m’en fiche. Pour ce dernier disque, je suis en licence. Par conséquent, je suis responsable du produit fini. Julien (Lebart) et moi, nous ne nous sommes posé aucune question. Quand on crée de la musique, c’est pour être libre. Malheureusement, souvent, ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un commerce, il faut vendre. Aucun patron ne me dirige et je ne suis pas le patron non plus. Ceux qui m’entourent sont davantage des conseillers. Jamais ils ne me donneront des directives contraignantes. En y réfléchissant, c’est quand même un luxe (rires).

A t’entendre, l’industrie du disque est une machine qui pourrait bouffer de l’intérieur les artistes…

J’ai écrit mon troisième roman ‘Voilà les anges’ sur cette thématique. Je débute cette histoire par un chanteur aigri. Mon dernier spectacle s’ouvre par ce même type de personnage. L’histoire d’un clochard, qui après s’être endormi avec sa guitare sur un banc, s’éveille face au public. Je raconte aux spectateurs qu’avant j’étais chanteur. Je leur demande s’ils s’en rappellent pour enchaîner par « C’est quand le bonheur » et une kyrielle de belles chansons. J’explique au public que je ne pouvais plus écrire parce que j’étais en quelque sorte empoisonné et que c’était malhonnête. Aujourd’hui, j’écris des chansons pour les jeunes qui passent et me regardent. C’est un peu le thème du spectacle.

Arno, un artiste belge, nous a quittés tout récemment. Sa seule limite était l’imagination. Touche à tout, tour à tout acteur de théâtre, écrivain, et chansonnier, je crois que vous avez ce point commun. Est-ce que je me trompe ?

Je me réfugie souvent derrière cette phrase ! Tantôt, on parlait de gentillesse, lui était un gentil. Certains l’ont connu plus que moi, mais nous avons eu l’occasion de partager quelques nuits ensemble. Arno était un protecteur. Un jour, en compagnie de ma famille, nous l’avons croisé à Bruxelles. Je lui exprime mon envie de manger des moules frites. Il se gratte la tête d’un air interrogatif. Une vieille dame s’approche et lui explique qu’il ne s’agit pas de la saison des moules tout en lui tapant la tête avec un parapluie. A cet instant, il y avait tout de la Belgique. Quand on regarde dans le rétroviseur de sa vie, il a creusé cinquante millions de choses. Sa mort provoque aujourd’hui de la souffrance, du chagrin et du désespoir, mais à côté de cette compassion, il y a une petite lumière qui s’appelle la vie, il faut s’y accrocher.

J’aimerais revenir sur une de tes collaborations avec James The Prophet lors d’une émission de ‘Taratata’. Vous vous étiez réapproprié magnifiquement un titre de Prince, « Purple Rain ». Chacune de tes collaborations sonne comme une évidence. Pourrais-tu imaginer un jour réaliser un album centré sur celles-ci ?

J’ai eu la chance de croiser Augustin Charnet. Nous bossions sur le projet de Léo Ferré. Ensuite, nous avons réalisé l’album « Cavale ». C’est un ami. Il n’est pas présent aujourd’hui car il s’est cassé deux doigts cet été. Cet homme m’a permis de découvrir une jeune génération, mais aussi de nouveaux sons. Je me suis beaucoup amusé lors de cette émission de ‘Taratata’. Cette jeune génération détient les clés en s’ouvrant davantage sur le monde. Il n’y a plus de limite, on chante dans la langue que l’on veut. On doit prendre exemple sur ces jeunes artistes. J’ai été subjugué par le travail de James. Ma fille, Coco, est violoncelliste et pianiste. Elle baigne dans le classique. Elle me fait écouter des musiques étonnantes qui me touchent énormément alors qu’elle n’a que 17 ans. Elle a vu le film retraçant la vie d’Elvis dont elle ne connaissait rien. Elle l’a trouvé exceptionnel. Je lui avais conseillé de regarder le ‘biopic’ pour découvrir l’homme parce qu’il est à la source de tout. Je suis très fière de ma fille. Elle vient de rentrer au Conservatoire de Paris et a obtenu 20/20 au bac de français…

 

 

Alaska Gold Rush

Une question de relations humaines…

Écrit par

C'est à la suite de « Pilot Village Midnight », un premier Ep teinté de folk électrifié et minimaliste, sorti en 2013, que Renaud Ledru (guitare, voix) et Alexandre De Bueger (batterie) –aujourd'hui remplacé par Nicky Collaer– suscitent la curiosité de la presse belge.

Ce premier essai les amène à participer, l'année suivante, aux concours organisés par le Verdur Rock et le Concours-Circuit. Epreuves qu'ils remportent.

En 2015, « Dirty Road » permet au duo de fouler les planches du Botanique, de l'Ancienne Belgique, du Festival de Dour ainsi que des Ardentes.

Tout au long de « Wild Jalopy Of The Mist », son premier elpee, la paire développe son répertoire en proposant certains morceaux rock/garage et d'autres plus acoustiques.

Le combo revient ensuite aux racines de la musique américaine qui l’ont influencé, privilégiant les sonorités de guitare sèche à travers un nouvel Ep intitulé « And The Sky Dives Again ».

« Camouflage », second opus gravé en 2020, permet à la formation d'obtenir, non seulement d'excellentes critiques nationales, mais également outre-Quiévrain en récoltant notamment des articles favorables dans le Rolling Stone et Indie Music.

« Human Flare », polarisé sur le thème de l’humain et de ses relations aux autres, constitue le fuit d'exercices de style et d’expérimentations diverses.

Renaud expose et s'expose par caméras interposées. Décryptage.

Alaska Gold Rush fonctionne en binôme depuis sa création. Vous avez tous deux étés actifs au sein de divers projets en amenant une culture musicale différente. L'un apporte le côté garage et l'autre l’aspect ouaté du folk. Comment deux êtres que tout oppose parviennent-ils à s’accorder pour proposer un résultat parfaitement cohérent ?

Le groupe existe depuis plusieurs années maintenant. Je suis accompagné de Nicky (Collaer). Il se charge des drums depuis 2019. Avant de le rencontrer, je fonctionnais déjà en duo, mais en compagnie d’un autre batteur. Notre musique est le fruit de plusieurs années d'expérimentations. A l’origine, le projet était plutôt folk car je suis influencé par le folk américain. Est alors venue l'idée de mélanger cette influence folk aux rythmiques plus rock de manière à obtenir un produit plus alternatif. Nicki a rendu la chose plus dynamique et petit à petit le côté folk s'est effacé. Les deux styles ne s'opposent pas et le résultat reste cohérent. Nous ne sommes que deux et nous devons l'assumer pleinement. Je n'ai pas de réponse très précise à cette question, la musique d'AGR est tout bonnement le fruit d'expérimentations et de mélange de styles.

Perso, j’ai l’impression que vous fonctionnez davantage à l'instinct en laissant peu de place à la réflexion intellectuelle. Est-ce exact ?

Au contraire, la réflexion est omniprésente. Le fait d'être deux nous oblige à remplir l'espace sonore. Il n'y a pas, par exemple, de basse comme dans la plupart des formations. L'ennui peut alors vite se manifester parce que nous ne pouvons pas ajouter des éléments comme des samples ou des boucles. On est obligé d'aller à l'essentiel en construisant le morceau d'une certaine manière. Je pense clairement que nous avons trouvé notre style, du free folk garage, c'est-à-dire une musique sans limite et insouciante.

On imagine que si vous deviez vous entourer d'autres musiciens, vous perdriez le côté naturel et spontané qui forge votre marque de fabrique...

Lorsque le précédent batteur a quitté la formation, je me suis demandé s’il fallait conserver la formule. Finalement, le duo l'a emporté. Même si composer un groupe à deux reste une contrainte, il permet de se challenger et se renouveler. Dans le chef du batteur, l'exercice de style est très intéressant. Au sein de ses projets précédents, Nicky se limitait à un rôle d'accompagnateur en se servant de rythmiques basiques. Ici, il a carte blanche. Il a le devoir de remplir le morceau à lui seul. C'est une formule qui permet d'explorer un tas de perspectives. Lorsque nous nous produisons en live, le public est surpris que tant de consistance soit créée par si peu de musiciens. Je crois que si nous devions être davantage sur scène, notre musique aurait moins d’impact. Mais qui sait, peut-être qu'un jour nous n'aurons d'autres choix que de glisser vers une formation impliquant davantage de musiciens.

Un duo s'apparente à une vie de couple. Mais est-elle autant semée d'embûches ?

Être deux peut se révéler à la fois un avantage comme un inconvénient. Difficile par exemple de se reposer sur l'épaule d'une tierce personne au sein du combo.

J'ai de la chance, parce qu'avec Nicky, nous avons très vite matché tant humainement que musicalement. Sinon, le projet n'aurait pas fonctionné.

S’il fallait étiqueter ton projet, on dirait qu'il ressemble à celui de BRNS pour la rythmique syncopée et à Mountain Bike pour le côté garage et nonchalant. Qu'en penses-tu ?

Personne n'avait osé la comparaison jusqu'alors. Ce sont des groupes géniaux. Ils sont à la fois créatifs et cool.

Comparativement à BRNS, nous n’abordons pas tellement le rock progressif. Ce groupe baigne dans un registre un peu plus barré. Le folk reste présent dans notre musique. Nous sommes aussi très attachés tant au format des chansons qu'aux textes à proprement parler. Les moments purement instrumentaux ne sont pas nombreux non plus. Nous nous sommes inspirés de musiques alternatives. Alors, peut-être, y-a-t-il des relents de BRNS... En ce qui concerne la filiation à Mountain Bike, il y a en effet, cette nonchalance qui plane, ainsi que le volet garage et le rock lâché. Ce sont des groupes que nous apprécions beaucoup. La comparaison nous enchante. 

Le nouvel album, « Human Flare », s'est construit autour du thème de l'humain et de ses relations aux autres. Peut-on y voir comme fil rouge, une discussion avec tes amis, des membres de la famille ou ton entourage ?

J'ai effectivement essayé de construire chaque morceau en mettant en exergue, non pas les humains en général, mais un humain en particulier. Ce n'était pas le postulat de départ, mais les choses se sont dessinées naturellement autour de cette thématique. Chacun des morceaux s'articule autour d'un dialogue avec un proche, un membre de ma famille ou encore un ami. L'idée était d'obtenir un instantané dans la vie de l'individu en imaginant le dialogue comme un retour dans le souvenir, une après-midi ou un événement particulier, par exemple.

C'est un LP positif, mais quelques compos lorgnent sur des sujets plus lourds comme la dépression. Je pense ici tout particulièrement à « Love Chameleon ». Une thématique aussi personnelle est-elle liée à un vécu ?

Oui, tout à fait ! Dans l'album, rien n'est inventé. J'aime l'idée de narrer des choses très personnelles. Ou encore de les transposer dans une autre situation. Je crois que ce sont les textes les plus personnels que j'ai écrits. Le disque est en substance très positif avec parfois une pointe de mélancolie qui est souvent perçue par l’auditeur lambda comme négative parce qu'elle renvoie à une forme de remémoration du passé. Si j’analyse la métaphore du coucher de soleil en fin d'été, certains y verront de la nostalgie, alors que perso je n'y distingue que du positif. L'album est à cette image. Si « Love Chameleon » aborde de la difficulté de s'en sortir, le refrain quant à lui reste optimiste. Ce dernier l'emporte sur le reste…

Chez Alaska Gold Rush, la corrélation entre musiques et images s’avère essentielle. Comment s'opère la mise en image d'une chanson ?

Nous avions le souhait de ‘clipper’ nous-mêmes. Chaque single est accompagné de sa vidéo. Je m'intéressais depuis un moment au cinéma et la prise de vue. Comme le texte, le clip raconte une histoire tantôt sociale, tantôt mélancolique et nostalgique. La vidéo suscite la réflexion soit en mettant en scène deux enfants ou encore, lorsqu’elle est décalée, communique un message.

AGR, c'est aussi une histoire de famille. Tes neveux, après avoir tourné dans « Dirty Road », jouent ici à la guerre dans la rivière tout au long d’« Arsonist ».

C'est exact ! Tu sais, lorsque nous n'aimons pas que les compos soient trop figées. Elles fluctuent. Tantôt, nous les ralentissons, tantôt, nous les accélérons. Nous pourrions jouer avec le clic, mais nous préférons ne pas utiliser cette formule. Il faut laisser la place à quelque chose de plus vivant. C'est pareil pour les images. On préfère du fait maison. On pourrait utiliser des drones et engager toute une équipe de post-production afin que les choses soient cadrées, mais cela ne nous intéresse pas. « Arsonist » aborde le thème de l'enfance avec mon meilleur ami. Il était donc nécessaire de pouvoir y faire participer des jeunes. Ce sont mes neveux qui s'y sont collés. Ils avaient déjà contribué à un de mes clips et étaient enchantés de réitérer l'opération. La vidéo a été tournée sur les lieux de mon enfance. Il s'agit de la maison de mes parents et du parking où j'allais jouer lorsque j'étais gamin. C'est à la fois personnel, humain, fragile et imparfait. Les clips étudiés ou léchés à outrance ne m’intéressent pas. Certains le font très bien et tant mieux pour eux.

Alexandre De Bueger est un des membres fondateurs de la formation. Il est remplacé aujourd'hui par Nicky Collaer. Il se dit que lorsqu'un musicien quitte un groupe, celui-ci perd une part de son âme...

Alex m'a annoncé qu'il souhaitait partir vivre à l'étranger. Le voyage devait se limiter à un aller simple. Après quelque temps, il est finalement revenu en Belgique. A l'époque, des concerts étaient programmés. J'ai donc dû lui trouver un remplaçant au pied levé en la personne de Nicky. Nous nous sommes découverts des atomes crochus très rapidement, tant au niveau musical que des relations humaines Nos influences sont différentes. Nos styles, aussi. Celui de Nicky a apporté un souffle nouveau et a contribué à explorer d’autres univers. J'ai d'ailleurs l'impression que la formation est récente alors qu'elle existe depuis quelques années déjà.

« OD on Sugar » aborde le thème de l'addiction. Mais contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette addiction ne concerne ni le sucre ni les drogues, mais plutôt les discours édulcorés et bien-pensants. Pourquoi, selon toi, la censure et l’auto-censure, prennent-elles autant de place dans la société moderne ?

Je n'aborde pas la censure en tant que telle, mais plutôt d’un point de vue politique. La situation est identique en entreprise. Je m'explique. Pour faire passer une idée, quoi de mieux que de l'enrober. Cacher la vérité est bien plus aisé que de la montrer et ainsi pointer le côté négatif. Je ne suis pas convaincu qu'il y ait une forme de censure là-dessous. Ni même que la démarche soit nécessairement toujours consciente. Dans la société contemporaine, les faibles n'ont pas leur place, il faut donc rester fort quoiqu'il advienne. Lorsque j'ai écrit ce morceau, je suis parti de cette idée sous l'angle de la politique.

« Trampoline » traite du non-sens des bullshit jobs. Est-ce ce même genre de travail dont tu parles dans « The Window », un titre issu de ton projet solo Elvin Byrds ?

Oui, tout à fait. A ceci près que Trampoline survole plutôt le volet de la destruction et du non-sens du travail. Aujourd'hui, tout est devenu course à la réussite. Chacun œuvre pour soi, sans se soucier des autres. « The Window » reflète plutôt la conviction profonde qui fallait que je change d’air. Au travail, je ressentais le besoin de libérer mon esprit et d’envisager vivre autrement. Le jazz m'a permis de comprendre comment casser certains codes de la rythmique, ce qui a été libérateur dans ma manière de concevoir la musique. « The Window » traite de cette transition.

De fil en aiguille, j'ai découvert le free jazz. L'idée est que l'on puisse, à partir de codes établis, changer les choses, les bouger, parfois même les effacer. En conclusion, les deux morceaux sont complémentaires. Une même thématique, mais abordée sous un angle différent.

Tu bossais dans l'administratif, à la tête d'une petite équipe. Tu étais apprécié par les collègues et la Direction et pourtant tu as tout quitté. C'est une décision courageuse par les temps qui courent...

Quand j'ai décidé d’abandonner ce boulot et de ne me consacrer qu'à la musique, j'ai eu ce déclic par rapport au non-sens du travail que je réalisais. D'où cette décision ...

Tiens, à propos de ce projet solo, où en es-tu aujourd'hui ?

Comme je viens de te l'expliquer, j'ai plaqué ce travail parce que j'étais happé par la musique. Le projet solo est né dans la foulée. Un Ep est sorti fin 2021. J'ai préféré ensuite donner la priorité à Alaska. Effectivement, c'est un projet qui me tient à cœur parce que j'adore le folk et ses guitares acoustiques. Je me produis aussi devant un public différent. Les endroits où je joue en solo me permettent de discuter avec les gens. J'y interprète des compos personnelles, mais aussi des reprises de chants traditionnels folk américains, sans oublier, de musiciens que j'affectionne particulièrement. Si pour l'instant, cette aventure est mise entre parenthèses, je crois que je m'y consacrerai de nouveau dans quelques mois. La difficulté, c’est qu'il existe peu de scènes ‘folk’ en Belgique, surtout en Flandre d'ailleurs. C'est dommage parce que dans des pays comme le Canada, les Etats-Unis et dans une moindre mesure l’Allemagne et les Pays-Bas, il existe tout un réseau de salles qui sont parfaitement adaptées à ce format. Peut-être aussi que les artistes qui osent franchir le pas ne sont pas suffisamment nombreux. Sauf, peut-être les Canadiens et les Américains.

« Camouflage », paru en 2020, a permis de vous faire connaître en France. Est-il plus facile, pour un groupe wallon, de percer à l'étranger plutôt qu'en région flamande ?

Honnêtement, oui. Cette situation est navrante. En réalité, il s'agit d'un circuit tout à fait différent, un peu comme si tu te produisais dans un autre pays. Je crois qu’inversement, les difficultés sont les mêmes. Le Flamand aura du mal à réussir en Wallonie. Si on veut jouer en Flandre, on n’a pas d'autre choix que de dénicher un booker flamand, sinon cela risque de s'avérer compliqué. La presse, elle aussi, fonctionne avec des canaux distincts. Nous avons eu la chance de décrocher quelques dates dans le nord du pays. Les gens étaient relativement réceptifs à notre musique. D'une manière générale, le potentiel y est parce que les Flamands sont friands de musiques anglo-saxonnes. Beaucoup comprennent parfaitement l'anglais et apprécient les textes bien torchés. C'est ce qui fait sans doute notre succès là-bas. Le facteur rencontre y joue aussi pour beaucoup. Il faut avoir la chance de tomber sur la personne pour pouvoir tourner. Il s'agit d'un réseau à entretenir. Nous avons, par exemple, trouvé quelqu'un pour nous exporter en France. L’univers de la musique est difficile et il n'existe finalement que peu réponses face à toutes ces difficultés. J'en discutais encore avec notre attachée de presse flamande, il y a peu de temps. Elle rencontre des difficultés à trouver des partenaires dans la presse néerlandophone lorsqu'elle défend un groupe francophone. Les priorités sont différentes dans la promotion des artistes. Il ne s'agit pas de deux cultures distinctes, mais clairement les organisations culturelles ne sont pas identiques. Je reste convaincu que peu de Flamands regardent la RTBF. De même que les francophones bruxellois ou wallons n'iront pas s'aventurer sur la VRT.

Pour prendre le contre-pied de tes propos, j'ai été amené à interviewer Jasper Steverlinck, un artiste flamand alors que je suis francophone et que je m'y intéresse depuis toujours...

Tu sais, aujourd'hui, il y a une telle surcharge dans le domaine de la musique. Les artistes et les sorties d'albums se comptent à la pelle. Chaque presse se focalise sur sa priorité. S'il s'agit d'une presse flamande, elle va tout naturellement s'intéresser aux artistes flamands. Les artistes wallons ou bruxellois ne viendront qu'en seconde position. La presse francophone suivra exactement le même raisonnement. Ces manières de procéder rendent alors plus difficile le passage de la frontière linguistique pour un artiste…

Choisir à nouveau Gaethan Dehoux comme collaborateur te permet-il de fidéliser le son d'AGR ?

D'une certaine manière, oui. Je ne sais pas si nous coopérerons encore à l'avenir, parce qu'expérimenter un autre univers peut s'avérer intéressant. Pour l'album, l'accent a été placé aussi bien sur les mélodies que les prises de son. En concert, cependant, c'est plutôt l'énergie qui prime. Gaethan nous connaît parfaitement musicalement. Il est capable de prendre les bonnes décisions tant au niveau des arrangements que des prises de voix ou encore des intentions. En optant pour sa collaboration, nous étions certains de baigner dans une zone de confort avec en prime cette notion d'humain et de famille. Notions qui sont essentielles à nos yeux…

Photo : Alex Thomas

 

Fishbach

La New-Wave ? Je l'aimerai éternellement…

De son véritable nom Flora Fischbach, cette chanteuse française est née en Normandie mais a surtout vécu à Charleville-Mézières. Sa musique est fascinante et mêle des influences qui oscillent de Rita Mitsuko à Niagara, en passant par Patti Smith, Daniel Balavoine et Mylène Farmer. En dépit de ces touches rétro-futuristes, l'artiste est parfaitement ancrée dans la modernité et navigue au sein d’un mouvement musical hautement rafraîchissant qui épingle La Femme, Clara Luciani, Juliette Armanet et Christine. Le deuxième elpee de l'artiste, « Avec Les Yeux », publié par le petit label Entreprise et distribué par Sony Music, révèle à nouveau une flopée de titres jouissifs, très orientés années 80 et traversés par deux obsessions : l'amour et la mort.

Musiczine a rencontré Fishbach au Botanique, à Bruxelles, avant le concert organisé dans le cadre des Nuits. Vu que nous avions déjà abordé les sujets 'classiques' lors de la première interview, en 2017, nous avons proposé à Flora un exercice hors du commun, sous la forme d'un ‘blind test’. Elle devra reconnaître les extraits musicaux joués à la guitare par votre serviteur.

Extrait n° 1

Fishbach :  C'est Blondie ?

Non.

Ah, oui ! C'est “Cambodia”, de Kim Wilde !

Bravo !

C'est un morceau qui figure dans la série “Vernon Subutex”, à laquelle j'ai participé.

Tu connais bien la musique de Kim Wilde ?

Oui, mais je ne connais pas toute sa discographie. Et c'est mieux ainsi. Aussi, découvrir un morceau que je ne connais pas me permet de retomber amoureuse, ce qui est génial.

Et la new wave en général, tu l'aimes toujours autant ?

Oui ! Je crois que je l'aimerai éternellement. J'en joue énormément lors de mes dj sets.

Il paraît que tu passes aussi du Jean-Pierre Madère et du Nana Mouskouri lors de ces soirées ? (rires)

Oui ! Nana Mouskouri, c'est pour casser l'ambiance en fin de soirée et pour dire : 'Il est 5 heures du matin, il faut aller se coucher'. En général, je compose des playlists très éclectiques. J'aime bien diffuser des morceaux de Charlotte Adigéry, une artiste belge justement, qui se consacre à l'électro. Une de ses compos s’intitule “HaHa”. Elle n'est cependant pas new-wave, mais très chouette pour danser.

Extrait n° 2

Hervé Christiani : “Il Est Libre, Max” !

Bien vu !

Mon premier émoi musical, au cours de mon enfance. C’est la première fois que je me suis approprié une chanson que j'entendais à la radio, en regardant le ciel à travers le velux, chez ma grand-mère. Je me rappelle exactement des tapisseries bleues et des petites fleurs jaunes.

Et le premier morceau que tu as enregistré sur cassette ?

C'est sans doute une chanson de Yannick Noah... Eh oui, désolée... mais j'assume... (rires)

Extrait n° 3

Ce titre, je l’ai enregistré sur cassette...

C'est pas David Bowie ? Un des plus grands mélodistes de tous les temps !

Oui ! Il s’agit de “Life On Mars”. Tu connais l'histoire de cette chanson ?

Non.

Dans les années 60, Bowie travaillait comme auteur-compositeur professionnel, attaché à un éditeur. Et Claude François cherchait quelqu'un pour traduire “Comme d'Habitude” en anglais. Bowie a proposé une version, “Even Fools Fall in Love”, qui n'a pas été retenue. C'est celle de Paul Anka qui a été choisie et elle est devenue “My Way”. Piqué au vif, Bowie a alors décidé de composer une chanson sur la base des mêmes accords que “Comme d'Habitude” et le résultat a débouché sur “Life On Mars”...

Pauvre Claude... Il avait un côté dont on gardera des mauvais souvenirs et l'autre qui restera éternel. Claude François traîne des énormes casseroles derrière lui, même si c'est difficile de juger une période où ces comportements étaient monnaie-courante. Tu avais les Mazneff et autre Cohn-Bendit qui affichaient leur pédophilie sur les plateaux de télévision et personne ne réagissait. Au final, je ne peux plus encadrer les chansons de Claude François, alors qu'auparavant, elles étaient représentatives d'une certaine chanson française populaire, un peu ringarde, celle qu'on écoutait au cours de ma jeunesse, dans les bals populaires.

La même chose pour Michel Sardou, non ?

Sardou, c'est pareil. Il essaie de se justifier en disant qu'il chantait des personnages, que ce n'était pas son opinion mais il ne peut pas se cacher. On voit bien que c'est un vieux réac'.

Extrait n° 4

Ah, c'est Prince ?

Oui. “Kiss”.

Eh bien, tu sais, je n'ai jamais été fan de Prince. Autant je suis capable d'apprécier l'artiste, autant son œuvre ne me touche pas. J’éprouve le même sentiment pour Madonna. Et puis, il paraît qu'il était un peu 'nazi' à l'égard de ses musiciens, à la limite du harcèlement moral. Il a composé de très belles chansons mais elles ne parlent pas à mon cœur.

Mais le côté 'funk' de Prince, on le retrouve dans tes chansons. La preuve dans l'extrait suivant...

Extrait n° 5

Oui, ça c'est un riff qui figure dans “Masque d'Or” !

Le riff évoque Prince ou même James Brown.

Oui, mais je dirais que cette influence vient plutôt du funk blanc, un funk de blanc-bec, plutôt germanique. Un groove froid.

Extrait n° 6

Ecoute, il aurait pu relever du répertoire de Simple Minds mais c'est un de mes morceaux : “La Foudre” (rires).

Pourquoi Simple Minds ?

Par rapport au “Hey hey hey hey” (rires).

Ah oui, comme au début de “Don't You Forget About Me” ?

Exactement. Et il y a aussi un côté U2 dans “La Foudre”. Je sais que beaucoup de gens les détestent mais perso, j'ai une tendresse particulière pour eux car un des premiers CD que l'on m'a offert, c'était “The Joshua Tree”, qui est, à mon avis, leur meilleur album. C'est ce genre de musique qui m'a incitée à composer “La Foudre”.

Il est dingue, ce morceau. Et sa voix est hallucinante. Tu as changé le 'pitch' ?

Je ne fais jamais ça !

Je m'en doutais. C'était une question rhétorique... (rires)

Une chose que j'accepte, c'est quand des chanteurs doublent leurs voix une octave plus bas. Mais l'auto-tune et tous ces effets, je suis contre.

Ou alors doubler sur le même ton, à la manière de John Lennon ?

Deux fois la même chose ? Ah oui, c'est une pratique à laquelle j’ai eu pas mal recours au début, sur mes maquettes, mais maintenant, beaucoup moins.

Mais le riff que j'ai choisi, c'était aussi dans le but de susciter une réaction par rapport aux guitares. Il y en a énormément sur ton dernier opus, électriques, un peu 'metalleuses', et elles sont complètement typiques des années 70 et 80, à la limite du kitsch. Inutile de dire que j'adore !

Oui, elles sont carrément exag'.

C’est une parfaite transition pour l'extrait suivant...

Extrait n° 7

Oui ! C'est les Scorpions !

Fishbach chante le début de “Still Loving You”...

Sur ton album, les guitares 'à la Scorpions' réalisent des (superbes) mélodies doublées à la tierce, pratique que plus personne n’ose depuis 30 ans...

Si, tu serais étonné. Il y a encore beaucoup de musiciens qui font ça, mais ils ne sont pas en France...

Ou alors, ils sont dans le 'metal' ?

Soit dans le metal, soit dans l'hyperpop.

Extrait n° 8

Wow, c'est magnifique ! Qu'est-ce que c'est ? Je sèche...

C'est “Love of My Life”, de Queen, paru sur l'album “A Night At The Opera”.

Oh ! Comment ai-je pu louper ça ! C'est la honte ! Freddie était un des plus grands chanteurs du monde. Il y a des 'a capella' sur Internet dans lesquels on entend juste les voix du duo entre Freddie Mercury et David Bowie, “Under Pressure” (*). Tu écoutes l'a capella de Bowie et les poils se hérissent et puis tu entends Freddie et là, tu te dis...

Y'a pas photo...

Ouais : Bowie est touchant mais Freddie, c'est un truc de fou furieux. Ils jouaient un peu à qui a les plus grosses et c'est clairement Freddie qui a gagné. Il est au-dessus du lot (rires).

En concert, Queen était incroyable.

Freddie Mercury est mort un mois avant ma naissance, donc je ne les ai jamais vus.

Je les ai vus 3 fois, du vivant de Freddie Mercury.

Oh, quelle chance !

J'ai même une photo de Freddie qui porte mon écharpe, car j'étais au premier rang et je la lui ai lancée.

Wow, c'est dingue. Et que penses-tu du biopic sur Queen ?

Je n'ai pas aimé du tout.

Moi non plus.

L'acteur ne parvient pas à reproduire toute la puissance de Freddie. J'aurais préféré que ce soit Sacha Baron Cohen, qui avait été sélectionné au départ, car il possède le côté extravagant de Freddie.

En effet, il aurait pu faire le job. En même temps, ce n'est pas Rami Malek qui est à blâmer, c'est la direction artistique du film, beaucoup trop romancée. Il est où, le rock, là-dedans ?

Exact. Et l'homosexualité de Freddie, qui est édulcorée, voire gommée.

Complètement !

Extrait n° 9 : “Jesus died for somebody's sins but not mine...”

Merde, je ne vois pas.

Attends, je vais jouer le début du morceau...

Ah, mais c'est Patti Smith ! “Gloria”.

Fishbach chante le début de “Gloria”.

Ah oui, et en plus tu imites très bien sa voix !

Ben oui, Patti Smith, c'est la mascotte, la marraine de tout le monde, l'amoureuse de Rimbaud, qui, forcément, a rendu de multiples visites à mes chères Ardennes, là où l'écrivain a vécu. J'ai eu l'occasion de la rencontrer : grande dame, grande émotion. Elle a une aura incroyable, physique et vocale. Les gens de tous les âges, y compris les mômes, sont impressionnés.

Elle a une aura et toi, tu as une Flora... (rires)

Tada !

Extrait n° 10

Mylène Farmer, “Pourvu qu'elles soient douces” ! En écoutant le son de ta guitare, j'imagine ce que la chanson apporterait si elle était jouée à la mandoline.

Extrait n° 11

Je ne trouve pas. C'est sans doute parce que je suis à la cigarette électronique. J'ai besoin d'une vraie cigarette pour réfléchir. (rires)

Attends, le refrain arrive...

Ah mais c'est encore Mylène !

Oui, accompagnée de Jean-Louis Murat dans “Regrets”.

C'est beau.

Extrait n° 12 : “Ne faut-il pas commencer par se haïr lorsque l'on doit s'aimer ?”

C'est une grande question, pour laquelle je n'ai pas encore trouvé de réponse.

Sais-tu qui est l’auteur de cette citation ?

Non.

C'est Nietzsche.

Ah, tu es au courant. J'ai lu du Nietzsche et du Schopenhauer pendant le confinement. Ils vont tellement mal que quand tu les lis, tu vas mieux (rires).

Extrait n° 13

Ah ça, c'est les Sparks ! Enormes. Ils ont encore beaucoup de succès en France !

Et en Belgique aussi !

C'est quoi encore, le titre ? “This Town is not…” ?

“This Town Ain't Big Enough For Both of Us”

Extrait n° 14

Ah, je connais ça, c'est très beau. Mais je ne trouve pas.

C'est Twin Peaks.

Ah oui, Angelo Badalamenti ! C'est magnifique. C'est le thème de ‘Laura’.

Tu as vu la vidéo où il explique comment il a composé ce morceau, aux côtés de David Lynch ?

Oui, elle est sur Internet. C'est super !

C'est Lynch qui décrit la situation : ‘She is in the woods and she is coming closer... Yes, it's good, Angelo, continue like this...’ Frissons garantis.

Oui, c'est génial. 

Extrait n° 15

Je crois que c'est une chanson d'une chanteuse française un peu ringarde... C'est “Mortel”...

Ma chanson préférée de Fishbach... Jouée à la guitare de cette manière, on constate que la mélodie, bien que toute simple, constitue d'ores et déjà un classique.

Merci pour ce compliment !

Extrait n° 16 : “Invisible désintégration de l'univers” !

Encore du Fishbach !

Oui et tu sais pourquoi j'ai choisi cette mélodie chromatique, qui descend note par note ? C'est parce que je l'ai composée dans la sainte chapelle du Château de Vincennes, quand j'y bossais. J'aimais y effectuer des vocalises et la réverbération, figure-toi, durait 13 secondes !

Non !

Si, je t'assure. Du coup, les notes se bouffaient les unes les autres. J'étais donc obligée de dénicher des notes qui puissent se combiner harmonieusement.

Et quand tu réalisais la descente chromatique, c'était comme un canon...

Exactement. 

Les arrangements de synthés de la version studio me font penser à Suicide mais surtout Klaus Schulze.

Ah, j'adore ! Klaus Schulze, un des pionniers de la musique électronique. C'est bien lui qui jouait de dos, tout en blanc, assis en tailleur ?

Oui. Malheureusement, il vient de nous quitter.

C'est pas vrai. Il est mort quand ?

Il y a quelques jours.

Oh, c'est triste ! Sans lui, la musique n'aurait pas été la même. Il y a énormément de gens qui ont commencé à en faire grâce à lui tout en puisant leurs influences dans son œuvre.

Oui, il a participé au premier album de Tangerine Dream et, dans sa carrière solo, mon album préféré, c'est “X”, sorti en 1978.

Extrait n° 17

Oh mais oui, c'est La Femme !

“Le Sang de Mon Prochain”. C'est ça qu'on appelle l'hyperpop ?

Non, l'hyperpop, c'est un style fourre-tout qui contient tous les styles ringards des 30 dernières années, comme le dubstep, la tektonic, etc.

Ah bon ? Je croyais que cette expression désignait le style vintage un peu années 80 auquel vous émargez, toi, La Femme, Clara Luciani, etc.

Non, nous on fait de la ‘pop morte... De la ‘death pop’ (rires).

De la ‘wave pop’ ?

Nous sommes des enfants qui concevons de la musique qu'on entendait au cours de notre enfance, mais notre son est plus moderne. Alors que l'hyperpop, c'est un truc de kids de moins de 20 ans.

J'avais pas du tout capté la nuance.

Extrait n° 18

Qui compose ça ? Je trouve pas. C'est complètement discordant.

Pourtant c'est un morceau que tu m'as fait découvrir. Les paroles sont : ‘Je suis l'Oiseau de Feu...’

Le Groupe Obscur ! Il y des années que je n’ai plus de leurs nouvelles.  

Ils ont arrêté.

Oh ! C'est bien dommage parce qu'ils étaient vachement bons ! Un groupe breton de psyché. Je croyais beaucoup en eux. J'aurais voulu qu'ils signent sur la maison de disques dont je relève.

Les Disques Entreprise ?

Oui. J'étais 'en crush' pour eux et je suis un peu triste qu'ils aient arrêté. Dommage qu’il n'y ait pas plus de groupes comme eux. Mais bon, ils feront peut-être autre chose.

Ils étaient bien barges. Ils avaient inventé une langue, comme Magma.

Ils avaient créé toute une mythologie, intrigante, très 'Lovecraftienne'.

Voilà, c'est la fin du blind test. Merci, Flora.

Merci à toi, c'était génial, mais je n'ai pas été très forte au blind test.  

Mais si !

J'ai même loupé Queen!

Ne t'en fais pas. Je fais souvent ce genre de blind tests et l’exercice est très difficile. Les morceaux sont joués à la guitare et sans les références de l'original ; donc il est normal qu'on sèche un peu. Mais dans l'ensemble, tu t'en es très bien sortie !

Merci !

Merci au Botanique, à Pascale Bertolini, Louise Mailleux et Lætitia Van Hove (Five Oh). Merci aussi à Les Disques Enterprise et Sony Music.

Pour écouter l'interview en version audio, c'est ici

Pour écouter la première interview de Fishbach, qui date de 2017, c'est ici 

(*) Pour écouter les a capella de Bowie et F. Mercury, c'est là

 

 

 

 

And Also The Trees

La musique m'inspire des pensées, des visions et des émotions et j'essaie de les intégrer dans la musique... sans la gâcher (SHJ).

Écrit par

Le quinzième album d’And Also The Trees, "The Bone Carver", sortira ce 9 septembre 2022. Il fait suite à "Born into the waves", paru en 2016. Pour la première fois, le bassiste Grant Gordon et le clarinettiste Colin Ozanne ont rejoint le line up afin de participer aux sessions d’enregistrement. Une œuvre au climat davantage cinématographique, Simon Huw Jones y livre ses observations dans un langage très souvent comparable à des commentaires cinématographiques en ‘off’, alors que la musique, en général composée par son frère, Justin, semble produire un souffle qui nous vient des pays de l’Est. Simon a accordé une interview à Musiczine et il apporte un éclairage sur la nature de cet opus…

Musiczine - Trois longues années ont été nécessaires pour réaliser "The bone carver", le nouvel album. C'était pendant la pandémie. Comment avez-vous procédé pour organiser les sessions ? Ensemble en studio ou par fichiers e-mail ?

Simon Huw Jones - Effectivement, la pandémie a ralenti le déroulement des opérations et les a rendues plus compliquées, mais les autres musiciens ont pu se réunir et travailler à partir d’enregistrements de mes parties vocales. Ensuite, je les ai remodelés au sein d’une vieille grange aménagée dans le Herefordshire, en compagnie de Justin qui enregistrait et me conseillait.

M - "The seven skies" est imprimé sur le tempo d'une valse et "The book burners" sur celui d'un tango. Vous aviez utilisé la valse dans le passé, mais, jamais le tango. Etait-ce inconscient ?

SHJ - La racine de toute notre musique procède de la guitare de Justin... Je ne suis pas sûr de ce qui se produit dans sa tête quand il crée, mais je suis sûr que c'est très instinctif et spontané ; donc je doute qu'il se soit mis à écrire un tango. 

M - La musique d'ATTT adopte parfois des envolées symphoniques, comme sur "Another town, another face". Elle libère toujours une tension dramatique et théâtrale, mais elle embrasse de plus en plus une dimension cinématographique. Sur ce nouvel opus, on pense à "Last of the Larkspurs", mais aussi à "Beyond action and reaction" et à certains passages de "Across the divide". Un climat qui évoque parfois la B.O. du film "Docteur Jivago". Est-ce une bonne analyse ?

SHJ - Justin s'est certainement laissé guider par un souffle qui émanait d'Europe de l'Est, dès le début. En fait, le titre provisoire de la chanson, qui s'intitule maintenant "The girl who walks the city", était "This is Siberia" ; donc je peux admettre que ‘Doctor Zhivago’ n'est pas loin. Justin devrait écrire des musiques de films, je l'ai toujours pensé.

M - Qui est Gaëlle Kreens ?

SHJ - C'est une poétesse française, qui n’a encore rien publié officiellement, je crois ; et bien que je ne sois pas un grand lecteur de poésie, j'aime beaucoup sa plume. Elle m'envoie de temps à autre des recueils de ses poèmes, mais également des enregistrements au cours desquels elle les lit –ce que j'adore– surtout quand elle les déclame en anglais. Elle en a rédigé un court intitulé ‘To be at the Heart of the World Without Being its Centre’ (Trad : être au cœur du monde sans en être le centre) au sein duquel figurent les vers ‘In a bed of leaves - in a bed of flowers - in a bed of sand’ (Trad : dans un lit de feuilles - dans un lit de fleurs - dans un lit de sable) ... et ainsi de suite... que j'avais en tête lorsque je me concentrais sur les parties vocales de "In a bed in Yugoslavia" et qui sont incluses dans la chanson. Je lui avais donc demandé si elle me permettait de reprendre cette idée pour un morceau consacré aux arbres et elle était heureuse qu’on s’en serve. Elle apprécie notre musique depuis longtemps. J’invite le public à s’intéresser à sa production, à la lire et à vraiment l’écouter. Je pense qu'elle est géniale.

M - A propos de "Beyond action and reaction", avez-vous l'intention d'emmener l'auditeur dans le monde de la physique et au-delà de la troisième loi du mouvement de Newton en 1687 ? C’est peut-être une extrapolation, mais "The seven skies" (Trad : les sept cieux) se réfère au Quora islamique qui évoque la force gravitationnelle. And Also The Trees aborderait-il l’univers de la physique, sur cet opus ?

SHJ - Si vous décelez ces thèmes dans ces chansons, c'est merveilleux. L'un des plus grands plaisirs d'écrire des textes est de voir les diverses portes qu'ils peuvent ouvrir pour différentes personnes et que souvent, je n'avais même pas imaginées…

M - La clarinette semble plus présente sur ce nouvel elpee. Est-ce juste une impression ou l’évidence ? Est-ce parce que Colin s’est vraiment impliqué dans la composition de la musique ? Et on a l’impression que tous les autres musiciens sont aussi concernés. Enfin, je suppose...

SHJ - Colin et sa clarinette apportent du sang neuf à And Also The Trees. Pour quelques titres, sa contribution a totalement changé la perception qu’on s’en faisait dans leur forme initiale. C'était excitant. Dans le futur, on espère pouvoir continuer à travailler avec lui sur de nouvelles compos...

C'est un multi-instrumentiste donc il sera intéressant de voir quelles autres sonorités il peut apporter. C'est aussi notre premier album sur lequel Grant Gordon joue de la basse. Colin et lui ont communiqué une nouvelle couleur à la musique d’AATT.

M - "Le sculpteur d'os", c’est le titre du long playing et d’une de ses plages. Ce personnage existe-t-il ? L'avez-vous rencontré ou s'agit-il d'une fable ?

SHJ - J'ai créé le personnage du sculpteur d'os. L'idée a germé dans mon esprit et a commencé à prendre forme lorsque j’ai parlé à une amie des netsuke japonais (petites sculptures d'animaux ou de personnages utilisées pour être suspendues à la ceinture d'un kimono mais aussi fourrées dans les poches... et que l’on manipule comme des perles de souci). Elle m'a raconté qu'elle possédait une petite figurine en os mais qu'elle n'aimait pas son aspect, comme si c’était un mauvais présage. J'ai suggéré qu'elle la jette dans la rivière... et elle m’a écouté. Cette situation m’a fait penser aux objets de ce genre qui ont leur propre histoire, surtout ceux en ivoire ou en os.

M - Dans "Last of the larkspurs", vous évoquez l'impressionniste Camille Pissaro. Il avait déclaré qu'il fallait peindre ce que l'on ressent et non ce que l'on voit. Puis Alberto Giaconnetti, qui a été influencé par le cubisme et le surréalisme, mais aussi par les questions philosophiques. Il a été peintre avant de devenir sculpteur et est considéré comme un postimpressionniste. Mais il est suisse, le pays où vous résidez régulièrement. Pourquoi vous référez-vous à ces artistes ?

SHJ - Dans mes efforts pour comprendre l’origine et le contenu de cette chanson, j'ai eu besoin de creuser profondément dans les paroles et j'ai fini par écrire une histoire courte ou une novella sur "The Larkspurs", et qui ils étaient. Ensuite, pour ramener le tout dans le format d'une chanson, j'ai dû laisser la plupart des messages non-dits ou non chantés, tout en essayant d'en garder l'esprit. C'est un équilibre qui fonctionne dans mon écriture et je ne peux qu'espérer qu'il soit suffisant –et pas trop– pour l'auditeur. Les artistes que je mentionne ont été choisis au hasard (bien que j'aime beaucoup les deux).

M - Qui est Blake Kathryn ? L'artiste surréaliste ou la chanteuse de Miranda Sex Garden ? Elle n’est pas décédée en 2015 ?

SHJ - C'est son mari Nick Marsh (Flesh for Lulu) qui est mort.

J'avais besoin d'un nom alors j'ai mis la main sur un livre et le premier que j’ai vu était celui ‘Katherine’ (Mansfield en l'occurrence) et il me plaisait. Par une étrange coïncidence, c'était celui du personnage central dans les trois romans suivants que j'ai lus. Et le Blake auquel je me réfère, c’est William Blake, car le mouvement des personnages des chansons dans la musique m'a rappelé ses peintures… 

M - "The Books burners" est une chanson qui fait inéluctablement penser au 10 mai 1933, lorsque les livres des plus grandes figures intellectuelles germanophones du XXème siècle ont été brûlés sur ordre des nazis. Maintenant, je me trompe peut-être de sujet…

SHJ - Je pourrais donner une réponse très longue et probablement ennuyeuse à cette question, mais je te résume l’explication : j'ai conservé le titre provisoire que Justin avait choisi pour ce morceau. Il me plaisait. J'avais vécu avec pendant quelques années et bien qu'il ne fasse pas partie des paroles, le titre et la notion de brûleurs de livres ont toujours été présents pour moi dans leur histoire... soit un événement passé, soit un futur possible, soit même une métaphore. Quels livres étaient brûlés et pourquoi ? Nous ne le savons pas. Nous ignorons même si ce sont eux les brûleurs de livres. J'ai gardé le titre comme un chemin qui pourrait être suivi ou ignoré par l'auditeur ou par nous, les interprètes. Je ne sais pas comment cela va se passer ou si c'était une bonne idée ou non. Nous verrons bien.

M - Est-ce que "In a bed in Yugoslavia" est une chanson qui a été composée avant 1991 ou est-ce simplement une histoire chargée de symboles qui s'est déroulée avant cette guerre des Balkans ?

SHJ - il provient d'un autre titre composé par Justin. Les paroles sont ouvertes à l'interprétation mais l'essentiel de la chanson parle d'un lieu et du temps qui passe. Au milieu de cet endroit, il y a une chambre, un lit et une femme. Je suppose qu’on aurait pu choisir n'importe quel autre lieu, car ils changent constamment, mais à l'origine il s’intitulait "Yugoslavia 1918", cet endroit est devenu "Yugoslavia". Je ne voulais pas y mêler les guerres, la politique ou la religion. Elles existent dans nos esprits, de toute façon ; et j'y ai pensé très fort pendant longtemps et beaucoup écrit à ce sujet. Mais, en fin de compte, mon rôle est de rédiger et de chanter des mots, sans gâcher la musique principalement, et bien sûr je suis heureux si ces interprétations la complètent... ou suscitent un intérêt ou une profondeur supplémentaire. Cependant, tout tourne autour de la musique. Les paroles ne devraient pas être trop importantes. Mais je suppose qu'elles sont très importantes pour moi et quand on me pose des questions à leur sujet, je dois fournir quelques commentaires... mais pas trop. Après coup, je pourrais ajouter que lorsque je me suis concentré sur le lieu de la chanson, la terre où se trouve ce lit, cette chambre, ce bâtiment... il m'est apparu que la terre ne se soucie pas de la religion, de la couleur ou des sentiments de ses habitants. Elle ne se soucie pas de savoir s'ils vont ou viennent. En fait, elle ne se soucie pas des gens. Il y a des moments dans la chanson où la femme représente cette terre, puis elle incarne des femmes, puis des gens et enfin elle est juste une femme seule… dans le paysage.

Comme vous le savez maintenant, je ne suis pas vraiment un intellectuel et loin d'être un universitaire. La musique m'inspire des pensées, des visions et des émotions et j'essaie de les intégrer dans la musique... comme je l'ai dit... sans la gâcher.

M - Aujourd'hui, dans la musique, on parle de plus en plus d'image. Le groupe n’a-t-il pas l’intention de tourner un clip vidéo pour illustrer une plage de ce nouvel album ?

SHJ - Nous avons travaillé sur un clip pour la chanson dont on vient de parler. En général, je n’aime pas les vidéos rock ; mais nous sommes occupés d'en réaliser une. Quand je regarde celles des années 80, je suis choqué de voir à quel point elles sont lamentables malgré (ou peut-être à cause de) l'énorme quantité d'argent qui a été dépensée pour les réaliser... même les artistes que j'aimais ont tourné des vidéos très embarrassantes pour des chansons que j’appréciais...

M - D'où vient l'image de la pochette de l'album ?

SHJ - C'est une photo que j'ai immortalisée lorsque je vivais à Berne dans les années 90. J'ai suivi une formation et j'ai travaillé comme photographe après avoir quitté l'école. J'utilise encore mon vieux Nikon et des pellicules.

M - Où en sont vos projets solos ?

SHJ - Mon groupe 'November' avec Bernard Trontin de 'The Young Gods' marche bien. Un multi-instrumentiste du nom d'Arnaud Sponar (Goodbye Ivan) nous a rejoint pour le travail en live... il est exceptionnellement bon tant créativement que techniquement et les concerts que nous avons accordés nous ont apporté énormément de satisfaction. Il serait intéressant de réaliser un album tous les trois.

M - Ce sujet n’a pas été abordé lors deux premières interviews, mais certains médias sous-entendent que la musique d’And Also The Trees aurait été influencée par The Doors, Love et le Velvet Underground.

SHJ - Je parle pour Justin et moi-même. Nous aimons beaucoup ces groupes, oui, et peut-être qu'en les écoutant, ils ont, d'une certaine manière, influencé notre musique de façon subliminale... mais on pourrait dire la même chose d'autres formations. Nous ne nous sommes jamais délibérément inspirés d'un autre groupe ; mais il me semble que par la seule proximité d’autres bands ou artistes, certaines de leurs caractéristiques peuvent déteindre sur vous sans que vous vous en rendiez compte. Un exemple extrême serait le suivant : on m’a comparé à Scott Walker et, de façon encore plus surprenante, à Jacques Brel, ce qui, dans les deux cas, est un compliment trop exagéré pour que je l'accepte sérieusement, mais ce sont deux chanteurs que j'ai admirés et probablement écoutés plus que quiconque... donc, sans le savoir, j'ai pu puiser quelque chose chez eux... même si ce n'est qu'un léger mouvement, une attitude ou une tournure de phrase… 

And Also The Trees présentera son nouvel album le 15 septembre au Botanique, Bruxelles (BE) et le 28 octobre au Paard, La Haye (NL).

 

 

 

Clara Luciani

Mon prochain album sera peut-être gothique...

Qui ne connaît pas Clara Luciani ? Son hit incontournable, “La Grenade”, l'a rendue célèbre en 2019. On sait moins que cette chanteuse française, originaire de Martigues, dans les Bouches-du-Rhône, a obtenu son premier succès radiophonique, en Belgique, bien avant de percer en France. Elle a tenu à rappeler ce lien spécial avec notre pays lors de la conférence de presse, qui s'est tenue à Spa le 23 juillet dernier.

Tête d’affiche de la dernière journée des Francofolies, Clara Luciani a clôturé en beauté le festival en offrant un concert aux accents disco. Une consécration pour l’artiste, qui avait foulé les planches de la petite scène Proximus lors de la dernière édition des 'Francos', il y a 3 ans. ‘Je suis très heureuse d'être de retour ici et c'est symbolique pour moi de pouvoir jouer sur la grande scène ! Pour marquer le coup, je propose une version solaire, dansante et festive de mon répertoire’, explique-t-elle lors de la conférence de presse.

Surfant sur la vague d'un succès phénoménal, la chanteuse garde pourtant la tête froide. ‘Je suis d'une nature très anxieuse. Donc, je regarde ce succès avec lucidité en me disant que c'est vertigineux. J'essaie d'en profiter un maximum mais en gardant à l'esprit que tout peut s'arrêter à tout moment. Là, par exemple, on vient de m'apprendre que j’allais accorder un 3ème concert à Forest-National. C'est hallucinant, ce qui m'arrive. J'ai fêté mes 30 ans il y a 10 jours et je voudrais pouvoir retourner dans le passé pour aller rassurer la petite fille timide que j'étais à l'époque et lui dire : 'Regarde les belles choses que tu vas faire avant même d'avoir 30 ans'. Et surtout, j'ai l'impression de ne pas avoir dû faire de sacrifices pour arriver là où je suis. J'ai eu la chance de tomber sur des gens qui ont parié sur moi à des moments où ma musique ne semblait pas promise à un très grand succès. Par exemple, mon premier Ep (NDR : 'Monstre d'Amour', sorti en 2017) était vraiment très sombre. C'était ma période gothique ! Et bien, il y a quand même des gens qui ont parié sur ça. Ensuite, mon univers a évolué mais personne n'a jamais essayé de m'influencer dans un sens ou dans l'autre. Et heureusement, le public m'a suivie dans mon évolution’…

Très éclectique, Clara Luciani possède des goûts musicaux très larges. ‘Je suis très fidèle en musique. Il n'y a pas une semaine sans que j'écoute les Beatles. Sinon, parmi les sorties récentes, j'aime beaucoup November Ultra (NDR : une chanteuse parisienne à la voix très douce) et surtout Feu ! Chatterton (NDR : Feu ! Chatterton, qui a d'ailleurs mis... le feu aux Francos le vendredi soir).

En évoquant son prochain opus, le troisième, Clara Luciani avoue qu'elle ne sait pas encore quelle direction elle empruntera. ‘Je ne me suis pas encore posé la question. En tout cas, je vais m'éloigner un peu des sonorités 'disco'. Quand j'ai abordé ce style musical, il y avait quelque chose d'aventureux à faire ça, c'était un peu à contre-courant. Aujourd'hui, c'est un peu devenu une mode et moi, la mode, ça m'agace un peu. Donc, j'irai peut-être vers quelque chose de plus intemporel, de plus essentiel. Mon 2ème album avait été écrit dans le mouvement, au fil des voyages, mais là, j'ai besoin de solitude. Je pense que je vais m'isoler dans le sud de la France, dans un endroit qui me reconnecte à mon enfance. Ce sera peut-être un retour à une tonalité plus gothique. Je vais ressortir mon sombrero noir et ma canne ! Tout est possible...’

Au moment de la clôture, les Francofolies affichent un bilan plus mitigé que les autres années. Quelque 130 000 festivaliers ont répondu présents, ce qui représente une baisse de 10% par rapport à 2019. Les raisons de ce léger recul sont multiples : l’affiche très belge, la concurrence entre les festivals, le contexte post-covid et l'explosion du coût de la vie. Les 'Francos' restent néanmoins un festival unique de par l'atmosphère de convivialité qui y règne. Parmi les grands moments, les concerts les plus cités sont ceux de Typh Barrow, Juicy, Peet, Glauque, Charles et Feu ! Chatterton. Nous ajouterons une mention spéciale pour Mélanie Isaac, qui a séduit les spectateurs de la petite scène Bonsai grâce à sa chanson française élégante et racée.

Clara Luciani se produira dans le cadre du festival des Solidarités, à Namur, le 27 août, à Forest National le 25 novembre et en janvier 2023.

Pour plus d'infos sur les Francofolies de Spa, c'est ici

 

 

Graham Nash

Nous n'avons qu'une planète…. et nous sommes occupés de la détruire…

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Ex-membre de Crosby, Stills, Nash & Young, Graham Nash sort son premier album ‘live’… à 80 ans !

Fondateur des Hollies dans les sixties, membre CS&N puis de CSN&Y, il peut se targuer d’une carrière impressionnante de musicien, mais aussi de photographe, voire d'auteur ; et bien que Britannique, il n'a jamais cessé de s'engager aux Etats-Unis pour la paix, la dénucléarisation ainsi que la justice sociale, et ce, jusqu'à aujourd'hui.

Jeune… octogénaire, il sort aujourd'hui un live qui reprend intégralement ses deux premiers elpees solos, assurément les meilleurs…

C'est votre premier LP ‘live’ depuis le début de votre carrière solo : pourquoi maintenant ?

L'explication tient en deux mots : mon épouse ! (rires)

Elle souhaitait absolument que j’interprète les morceaux de mes deux premiers albums solos dans leur intégralité. Vu cette pression maritale, j'ai monté ce projet.

Des titres comme "Military Madness" ou "Be Yourself" résonnent malheureusement toujours de façon très actuelle…

En effet. Je viens de terminer une tournée de 22 dates, et d'habitude je commence le concert par une chanson classique de mon répertoire, afin que les spectateurs s'installent tranquillement, rejoignent leur fauteuil, tombent la veste….

Mais à cause de la guerre en Ukraine, j’ouvre désormais mon set par "Find The Cost of Freedom" de Crosby, Stills, Nash and Young pour ensuite embrayer par "Military Madness", en parlant de l'Ukraine et de Poutine.

Comme cofondateur de MUSE (Musicians United for Safe Energy) en 79, une organisation qui luttait contre le développement des installations nucléaires, continuer encore et toujours à vous battre pour la dénucléarisation de la planète doit vous paraître insensé ?

Le reste du monde est complètement terrifié par la perspective que quelqu'un comme Poutine, dont beaucoup aujourd'hui pensent qu'il est actuellement une sorte d'handicapé mental, a le doigt sur le bouton de cinq mille têtes nucléaires. Chacune d'elles sont mille fois plus puissantes que les bombes qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki.

Si Poutine est poussé dans ses derniers retranchements, il ne fait nul doute dans mon esprit qu'il appuiera sur le bouton.

Cette forme de ‘protest songs’ est donc toujours d'actualité ?

C'est certain, et pour d'autres sujets comme l'immigration ("Immigration Man", enregistré en compagnie de David Crosby), "Oh ! Camil", chanson que j'ai écrite au sujet du Vietnam…

Toutes ses compos prennent encore sens aujourd'hui. Rien n'a changé…

Et même lorsque vous avez participé à ‘Occupy Wall Street’ en compagnie de David Crosby ?

Absolument, et pourquoi pas ? A mon âge, j'essaie encore de vivre la meilleure existence qui soit.

Seriez-vous une sorte de Bernie Sanders du rock ?

(il rit). J'adore Bernie. J'ai voté pour lui et je l'ai supporté durant sa dernière campagne.

En ce qui concerne "Chicago : We Can Change The World", vous vous référez à Trump, mais en modifiant les paroles. Pourquoi ?

Parce que ce sont toujours les mêmes satanés événements qui se produisent encore et encore. On dirait que nous n'avons rien appris de l'histoire, de l’avènement et la chute des empires…

Je voulais faire comprendre au public que cette folie militaire dure depuis des siècles, et durera encore pour les siècles à venir. Parce que l'humanité, à ces niveaux de pouvoir, est tout à fait stupide.

Vous êtes également un pionnier en matière d'écologie…

Pourquoi pas ? Nous n'avons qu'une planète…. et nous sommes occupés de la détruire.

Qu'allons-nous faire ensuite ?

Déménager sur Mars ou la Lune et commettre les mêmes erreurs ?

Julian Assange peut désormais être extradé de Grande-Bretagne vers les États-Unis. Comme anglo-américain, qu'en pensez-vous ?

Il essayait d’accomplir ce qui était juste. Julian Assange a toujours tenté d’étaler la vérité au grand jour, et malheureusement il s'est retrouvé prisonnier de la politique britannique. Et je réprouve son extradition vers les États-Unis où il sera jugé.

Les journalistes devraient toujours être protégés.

Au cours de votre carrière, vos photographies se sont-elles révélées plus importantes que vos mémoires publiées en 2014 ou est-ce l'inverse ?

Ma musique, la photographie, mes écrits ou mes positions émanent tous de la même énergie. Je supporte l'underdog : je soutiens toujours l'équipe qui n'était pas sensée gagner, mais qui y est parvenue. Aux cow-boys, je préfère les Indiens…

Durant votre période Crosby, Still and Nash, vous aviez hérité du surnom Willy. Pourquoi ?

Parce que mon identité complète est Graham William Nash. C'est ainsi que je devine l'âge de mes amis… S'ils m'appellent Willy, c'est qu'ils me connaissent depuis au moins cinquante ans ! (rires)

Que faisiez-vous de votre ‘englishness’ à l'époque dans un groupe américain ?

Rien. Disons que j'ai juste apporté le savoir acquis chez les Hollies, que j'avais fondés avec Allan Clark, en décembre 62.

Mais vous étiez anglais ?

Oui, je crois (rires). J'ai amené avec moi la faculté d'écrire une chanson que vous ne pouviez oublier si vous l'aviez écoutée deux fois. Faculté que nous possédions chez les Hollies. Il est cependant vrai que nous alignions des tubes dont les mots n'étaient pas d'une profondeur vertigineuse.

Lorsque j'ai déménagé en Amérique pour rejoindre David Crosby et Steven Stills, je me suis rendu compte que si je pouvais mettre davantage de profondeur dans les paroles, je signerais de meilleurs morceaux.

Quelle est l'importance du skiffle dans votre carrière ?

Il est essentiel. Parce qu'il était à la fois facile de pratiquer ce genre musical et de former un groupe lorsque vous saviez en jouer : une guitare acoustique bon marché, la planche à laver sur laquelle votre grand-mère avait l'habitude de préparer la lessive, et des dés à coudre au bout de doigts qui servaient de percussion.

Après la Deuxième Guerre mondiale en Angleterre, la plupart des garçons de 15 ans n'avaient pas grand-chose à faire et manquaient d'argent ; mais si vous pouviez vous offrir une guitare acoustique bon marché, et que vous connaissiez trois accords, vous pouviez pour ainsi dire jouer toutes les chansons que Buddy Holly avait écrites.

Une sorte de musique do-it-your-self ?

Tout à fait.

John Mayall et vous êtes deux survivants d'une époque…

C'est sûr. Mais vous devez bien comprendre qu'il est bien plus âgé que moi ! (rires)

J'ai assisté au concert d’Andrés Segovia, le génie espagnol de la guitare à San Francisco alors qu'il avait 92 ans et il m'avait ébloui.

Si je parviens à vivre jusqu'à cet âge, je voudrais bien continuer à jouer de la musique comme lui.

Il n'y a pas d'âge pour le rock ?

Non, même Mick Jagger a plus de 30 ans ! (rires)

Graham Nash : « Live – Songs for Beginers / Wild Tales » (V2) paru le 6 mai 2022

 

The Dream Syndicate

Je ne suis pas américain, mais j'habite New York

Écrit par

Emmené par Steve Wynn, The Dream Syndicate Groupe est un groupe culte des eighties. Ressuscité il y a dix ans, il a pris une autre dimension depuis sa reformation, symbolisée par "Ultraviolet Battle and True Confessions" son dernier elpee, comme l'explique son leader…

Californien devenu new-yorkais il y a 25 ans, Steve Wynn a réactivé The Dream Syndicate en 2012, plus de vingt ans après sa disparition. Auteur, par ailleurs, d'une carrière solo intéressante, lui et son nouveau ‘syndicat’ ont depuis 2017 gravé autant d'albums studio, c'est-à-dire quatre, qu'au cours de leur période initiale. Le dernier confirme la tendance observée depuis la reformation, celui d'un passage des guitares noisy à un univers psychédélique krautrock mêlé de jazz et de shoegazing assumés et… assurés.

Qui a-t-il de changé depuis la reformation du groupe en 2012 ?

Ces quatre derniers albums, dont celui-ci, nous ont permis de réécrire la fin de notre propre histoire, tout en préservant le son, l'esprit et l'épopée du groupe initial, mais en les décalant vers un psychédélisme, en migrant d'une formation de guitares ‘en avant’ vers du rock alternatif au synthé à l'image des Headphones, une image plus fidèle de ce à quoi nous voulions correspondre dès le départ. Bref, nous sommes meilleurs aujourd'hui que nous ne l'étions à l'époque.

Votre carrière solo a-t-elle modifié votre vision du groupe ?

C'est certain. Je me souviens qu'au moment d'enregistrer ces quatre premiers albums, autant j'adorais ça, autant j'étais dans un état de panique constante en studio, craignant qu'avant la fin de l'enregistrement, nous ne soyons en mesure de finaliser le morceau tel que je l'avais imaginé. Au fil du temps, je suis devenu plus à l'aise tant pour composer, entrer en studio ou monter sur scène.

Ce n'est plus un problème, mais une sorte de seconde nature, exempte d'une quelconque nervosité ou insécurité. On peut appeler cela l'expérience… (il sourit)

Vous vivez à New York à présent. Le fait d'y déménager a-t-il influé sur votre musique ?

Absolument. J'ai déménagé de Los Angeles il y a quasi trente ans, après la première période du groupe. J'ai toujours aimé New York et souhaité y vivre. J'y suis venu pour la première fois lorsque j'avais 21 ans et suis tombé amoureux de la ville. Pas seulement à cause de la vitesse, de la vibe et du look de cette mégapole, mais également de sa culture musicale, que ce soit le Velvet Underground, Television ou les Ramones, la littérature, Norman Mailer, le cinéma avec Martin Scorsese... bref, tout ce qui était New York m'attirait.

Et lorsque j'ai déménagé, tout a changé pour moi. J'étais sans doute dans une période de doute et d'incertitude, plus jeune ; m’installer à New York m'a procuré un capital confiance. Je ne pourrais imaginer vivre autre part.

Est-ce un cliché de prétendre que New York est la plus européenne des villes américaines ?

Pas forcément européenne, mais certaines mégapoles vivent en dehors de leur propre pays. Quand on me demande ce que je pense en tant qu'américain, je réponds : ‘Je ne suis pas américain, mais j'habite New York’ (rires)…

Votre musique sonne un peu comme du punk new-yorkais justement, celui de Televison, d'Alan Vega…

C'est sûr. Je suis né et j'ai grandi à Los Angeles, et je serai le premier à défendre cette ville. Mais, même si j'apprécie les Beach Boys ou Buffalo Springfield, ces formations n’ont jamais fait partie de ce à quoi j'aspirais musicalement, ce côté ensoleillé, poppy. J'étais plutôt dans la veine de Suicide, plus noire. Nous, The Dream Syndicate, ne sommes pas des gens sinistres dans la vie, mais, musicalement, nous gravitons autour de ce genre d'ambiances.

"Damian" est une compo qui aurait pu naître de la rencontre entre Roxy Music et de Steely Dan ; et justement, ils étaient issus de New York...

S'il existe un groupe chez The Dream Syndicate qui met tout le monde d'accord au niveau des influences, c'est bien Roxy Music, dont nous sommes tous de grands fans. En compagnie de Jason Victor, le guitariste, nous avons monté, à New York, un groupe de reprises de Roxy Music auquel nous nous consacrons notre temps libre. Sal Maida, notre ami bassiste dans cette formation ponctuelle, était d'ailleurs celui de Roxy Music, au cours des seventies.

Quant à Steely Dan, il a toujours été un de mes groupes favoris. Ce qui est amusant à propos de ce duo new-yorkais, pour en revenir à la comparaison Los Angeles-New York, c'est qu'en surface ils possèdent ce côté harmonie et cette superficialité californienne, démentie par un propos souvent grave.

Et j'ai toujours aimé cette étrangeté sombre sous la surface ensoleillée.

"Damian" est en effet une sorte de chanson pop lumineuse, mais dans laquelle quelque chose se produit au niveau des personnages, des paroles, de l'histoire et même de la musique. Il y règne un trouble indéchiffrable et inquiétant. Une chanson, en effet, très Steely Dan…

C’est pareil pour le titre de notre album. Steely Dan communiquait à ce sujet quelques indices et il appartenait à l'auditeur d’imaginer le reste. Une idée qui nous plaisait...

À votre avis, quels groupes pourraient être vos successeurs ?

Certaines formations sont fan de notre musique comme Yo La Tengo, Galaxy 500 et même les Black Crowes. Je ne parlerais pas de successeurs, mais tous les musiciens que je connais sont avant tout de grands fans de musique possédant des collections de disques impressionnantes ; en tout cas ceux de ma génération. Nous étions tous des mordus de musique qui ressentaient le besoin irrépressible de nous intégrer nous-mêmes dans notre collection de disques... c'était notre plus grande motivation ! (il rit)

Je me souviens avoir jeté un œil sur la mienne en me disant : ‘Ah, the Dream Syndicate est avant Dylan, mais après les Doors’. Se voir soi-même rangé parmi les albums de vos artistes préférés vous rend fier. Les groupes d'aujourd'hui qui nous apprécient et sonnent un peu comme nous ont sans doute la même panoplie de disques que nous ; peut-être ont-ils écouté The Dream Syndicate, mais certainement le Velvet, Television et des artistes de ce genre. Nous appartenons à la même mouvance que les Modern Lovers, The Only Ones ou The Gun Club…

Etre culte vous laisse quelle impression ?

(Il rit) Je suis très satisfait de ma vie, de ma carrière. J'ai en fait connu le parcours que la plupart de mes héros ont vécu.

Je connais beaucoup de formations qui rêvaient d'être les Beatles, que j'aime, mais je savais que ce ne serait pas moi. J'en ai observé d'autres qui ont développé et inspiré un public réduit, mais fidèle et dévoué, et qui procuraient l'envie à ceux qui les écoutaient de faire de la musique ou de trouver dans leur existence une certaine clarté. À mon tour, j'ai connu cette carrière... ce qui me convient très bien (il sourit)

The Dream Syndicate : Ultraviolet Battle and True Confessions (Fire Records / Konkurrent)

En concert

20 octobre 2021 – Het Depot, Louvain

21 octobre 2021 – De Zwerver, Leffinge

 

 

Duran Duran

Duran Duran, des nouveaux ou des anciens romantiques ?

Écrit par

Près de quarante-cinq ans d'existence pour Duran Duran, archétype des groupes de nouveaux romantiques au cours des eighties qui, malgré les changements de personnel, s'est maintenu à flots, a vendu plus de 80 millions d'albums, et sorti fin de l'année dernière « Future Past », sans doute l'un de ses meilleurs opus depuis... le premier. Rencontre avec le bassiste John Taylor, co-fondateur du groupe, qui lui aussi semble insensible au passage du temps. Ce qui atteste que Duran Duran est fait pour encore... durer durer…

Vous avez fondé Duran Duran en compagnie de Nick Rhodes lorsque vous fréquentiez une école d'art, tout comme Bryan Ferry de Roxy Music que vous écoutiez, et vous avez conçu la pochette du premier elpee. Quelle a été l'importance des arts dans la naissance de Duran Duran ?

Il existe une tradition, chez les musiciens anglais des années soixante notamment, de fréquenter les écoles d'art. Si vous ne vouliez pas passer par le versant académique de la musique, ce que très peu de musiciens rock ont fait, les écoles d'art ont toujours été une façon de prendre le temps. Par exemple, si vous ne voulez pas commencer un travail parce que vous avez un rêve, et certainement pas un boulot qui pourrait saper votre énergie et votre enthousiasme, vous optez pour l'école d'art ! (il rit)

Ce n'est pas que peindre et dessiner ne m'intéressait pas, mais, en même temps, à l'époque, en fréquentant ce genre d'école, il me semblait qu’il aurait été plus facile de rencontrer quelqu'un prêt à se lancer dans l’aventure d’un nouveau groupe. Et c'est ce qui s'est produit.

Vous êtes issus de Birmingham ; mais êtes-vous plus proche de Black Sabbath, originaire de la ville ou du club de foot local d''Aston Villa dont vous êtes ‘supporter’ ?

(il rit) Je pense que les deux appartiennent à la légende de la cité. Mais c'est une ville intéressante lorsque l'on grandit. Ce n'était pas une grande métropole comme Londres, mais tout passait par Birmingham. Et c'était une ville qu'il était facile à conquérir. Lorsque j'étais adolescent, je connaissais chaque salle de concert, chaque disquaire, chaque ruelle de la cité.

En Angleterre, les habitants des Midlands, les Midlanders, sont considérés comme humbles et tranquilles. Plutôt un profil ouvrier et pas du tout arrogant ou bling-bling.

Trois d'entre nous sommes issus de Birmingham et y avons grandi. Simon y étudiait l'art dramatique à l'université, tout en étant originaire de la région de Londres, et Andy Taylor, notre guitariste, venait lui du Nord-Est de l'Angleterre, de Newcastle très exactement ; un gars du Nord, plus rugueux, qui est descendu dans les Midlands pour rejoindre la formation.

Bien que le noyau dur soit originaire de Birmingham, nous possédions ces deux particularités : un côté plus brut, plus dur, qu'Andy apportait avec lui du Nord et de l’autre, une sophistication que Simon amenait de Londres. Quelque part, l’arrivée de ce dernier atténuait ce caractère des Midlands qu'aurait pu afficher Duran Duran ; cette image du type moyen que nous aurions pu incarner en provenant tous de cette région d'Angleterre. Cela nous a bien aidés...

Que reste-t-il, d'après vous, de l'image des nouveaux romantiques, aujourd'hui ?

Je ne sais pas… Focalisons-nous d'abord sur ce qu'elle était à l'époque. Commençons d'abord par le punk, qui était en colère, politique. Un genre autocentré, pas romantique, pas de la musique sur laquelle danser. Un mouvement plutôt rebelle.

La vague suivante, la new wave, admettait les chansons d'amour, au contraire du punk, et, opérait un retour à des morceaux sur lesquels il était permis de danser... et pas de pogoter.

Les nouveaux romantiques en étaient une forme sophistiquée et Simon était sans doute le parolier le plus romantique du début des années 80.

C'est certainement l'une des raisons pour lesquelles les jeunes filles aimaient tant notre musique.

C'était très ‘keatsien’, très poétique, et, en même temps, oblique, inhabituel : ‘des devinettes enveloppées dans des énigmes’ comme l'on dit en anglais, à l'instar de la chanson "The Reflex".

La situation est compliquée aujourd'hui, car musicalement, nous ne sommes pas dans une période hautement romantique

La vague suivante, illustrée par U2 et Sting, se voulait d'une intense réalité. De la musique pour les masses.

Simon venait du punk ?

Mais le punk se concentrait vraiment sur la singularité. C'était avant tout un esprit, qui donnait l'envie de jouer, mais je n'ai jamais voulu écrire de chansons politiques.

J'écoutais bien sûr les Clash et j'aimais leurs paroles et leur engagement, mais je savais que musicalement ce ne serait pas mon truc.

Notre dernier album « Future Past », sorti fin de l'an dernier, est très romantique et le line up du groupe est le même que sur le premier, hormis le guitariste. Il y a donc une philosophie légèrement autre dans le groupe, parce que désormais Graham Coxon de Blur nous a rejoint. Un musicien un peu plus intellectuel qu'Andy Taylor. C'est un tantinet plus existentiel, plus réfléchi, mais dans les grandes lignes, c’est le même mode opératoire que sur le premier album.

D'une certaine façon, quarante ans plus tard, Duran Duran est encore un groupe de nouveaux romantiques.

Nick Rhodes n'arrête pas d'asséner que nous sommes ‘un groupe moderne, un groupe moderne…’ Et j'avais l'habitude de lui rétorquer : ‘What the fuck does that mean ?’ (rires)

Mais désormais, je suis en mesure d'apprécier de ne pas être, bien sûr, un band de blues rock, mais que nous sommes capables d'inclure constamment de nouveaux éléments dans notre musique, si nous le souhaitons, et de les diluer dans l'approche Duran Duran.

Mais c'est un boulot délicat de s'ajuster, de s'adapter à de nouveaux sons et styles, et il faut agir prudemment. Parfois, l’expérience fonctionne et parfois... c'est un désastre. (il rit)

Vu la reprise de « Save the prayer » d’Eagles of Death Metal et des attentats de Paris perpétrés lors de son concert au Bataclan qui ont suivi cette version, l’impression est-elle différente depuis ces évènements lorsque vous l’interprétez ?

Cette chanson ne nous appartient plus. Elle est tombée, au sens propre, dans le domaine public...

Nous nous connectons aux émotions des fans qui la chantent avec nous… et même seuls désormais, nous devons juste nous asseoir et, dans mon cas, jouer de la basse.

Interpréter un tel morceau est incroyable, peu importe l’affluence du public qui nous fait face. Les auditeurs ont toujours eu une connexion très forte avec cette chanson, et ce, dès sa sortie. C'est un privilège que de jouer « Save a Prayer » …

 

 

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