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Giant Sand

Il faut être fou pour assurer la première partie des tournées de Neil Young !

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Giant Sand est un projet monté par Howe Gelb au beau milieu des années 80. Bien que né au Nord des Appalaches, Howe Gelb a véritablement entamé ses aventures musicales à Tucson, dans l’Arizona ; là où il avait émigré. Avant de se lancer dans le projet Giant Sand, il a milité chez les Giant Sandworms (NDR : commettant même un Ep passé complètement inaperçu), puis sorti un elpee sous l’étiquette de The Band Of Rocky Blanchette, disque édité par le défunt et mythique label parisien New Rose (NDR : un second long playing de ce combo, intitulé « Hertland », paraîtra même en 1986). C’est en 1985, que Giant Sand sort son premier opus : « Valley of Rain », un disque pour lequel il reçoit le concours du bassiste Scott Garber et du drummer Tom Larkins. Si on implique Giant Sand dans le mouvement ‘Paisley Underground’, c’est à cause de ses relations qui lui ont permis de côtoyer des musiciens comme Steve Wynn, John Convertino et Joey Burns (NDR : ces deux derniers ont même sévi chez le Géant de Sable, juste avant de fonder Calexico) ainsi que Chris Cacavas (NDR : voir également l’interview qui lui est consacrée). John, Joe et Chris accompagnaient même Howe pour la tournée mondiale de Giant Sand, début 1993, un périple destiné à promotionner l’album « Center of the Universe », auquel les trois protagonistes avaient participé. Le 6 février 1993, le band se produisait même à De Kreun, à Courtrai. Pour un set particulièrement halluciné. Faut dire qu’à l’époque, la musique du G.S. était très expérimentale. Surtout en ‘live’. Une sorte de country/psyché/jazz/blues qui aurait pu naître d’un hypothétique bœuf entre Captain Beefheart, Tom Waits, Thelonious Monk et Neil Young. Bref, la musique de Giant Sand est avant tout alternative. Apre, sulfureuse, urbaine, elle est en outre soulignée de textes très élaborés. Certains n'ont d'ailleurs pas hésité à les qualifier de kafkaïens. Rencontre donc avec un personnage, ma foi agréable, mais qui formule le plus souvent des réponses à prendre au second degré, lorsqu'elles n'atteignent  pas le stade de la dérision à l'état pur. Jugez plutôt du résultat...

Howe Gelb est-il ton véritable nom ?

H.G. : Oui, j'en ai bien peur !

Dans la mythologie du rock'n roll, quels sont les artistes qui t'ont le plus marqué ?

H.G. : Mott The Hoople!

Tiens, j'aurais parié que tu me cites Johnny Winter, Woodie Guthrie et Neil Young.

H.G. : D'un point de vue artistique, ce sont de véritables monuments qui ont toujours affiché une forte sensibilité musicale. Mais ce sont aussi des citoyens américains qui paient leurs taxes comme moi et présentent probablement une anatomie semblable à la mienne (!!!)

N'as-tu jamais rêvé d'assurer la première partie d'une tournée de Neil Young ?

H.G. : Surtout pas ! C'est beaucoup trop dangereux ! Le rythme des prestations est tellement élevé que j'en perdrai la carte. Je ne tiens pas à vivre sur les routes pendant des mois et être astreint à me taper chaque soir un concert. Il faut être fou pour assurer la première partie des tournées de Neil Young !

Combien d'albums as-tu enregistré ?

H.G. : Huit en compagnie de Giant Sand. Onze ou douze si on tient compte des albums solos. J'ai également participé aux projets d'autres artistes. Mais là, je ne me souviens plus très bien...

Pourquoi le désert et le sable sont-ils omniprésents dans ton œuvre ?

H.G. : Je suis amusé d'entendre parler de l'omniprésence du sable du désert dans mon œuvre. Il n'est pas à l'intérieur, mais autour...

Tu as quand même une vision du monde bien particulière ?

H.G. : J'aime cultiver les choses troubles, à double sens (NDR : on s'en serait douté!), mais je n'ai pas de vision du monde très précise.

Tes lyrics semblent exprimer un bien-être, un spleen ou une expression violente à l'encontre de ce qui te déplaît. Est-ce la raison pour laquelle ta musique est tantôt douce, violente, complexe ou difficile ?

H.G. : Selon que je suis heureux, triste ou irrité, mon inspiration se modifie. C'est un état d'esprit qui a une répercussion sur mes textes et ma musique.  Et comme je suis extrêmement sensible aux évènements de la vie, ils peuvent paraître versatiles...

Te sens-tu inspiré par la littérature absurde ? Par Joyce, Beckett et Kafka en particulier ?

H.G. : Kafka est-il absurde ? C'est un excellent musicien et je me suis procuré son dernier album la semaine dernière... (rires)

Mais encore ? Tu as lu Kafka ?

H.G. : Je ne peux le nier, mais chacun en retire ce qu'il veut bien !

Que penses-tu de la mort ?

H.G. : Lorsque tu mets chauffer l'eau et qu'elle commence à bouillir, elle dégage de la vapeur... elle se meurt. L'âme de l'eau se détache alors du liquide. C'est la même chose lorsque nous nous éteignons... nous nous évaporons, nous nous transformons en un état gazeux...

De Dieu et de la religion ?

H.G. : Les deux choses ne sont pas nécessairement  liées...
John Convertino : Dieu est une relation personnelle, tandis que la religion crée Dieu.

Retournes-tu encore parfois à Tucson ? Y-a-t-il une scène spécifique en Arizona ?

H.G. : Je rentre à Tucson pour y retrouver ma famille. Ma petite fille s'y trouve pour l'instant. Il n'existe aucune scène en Arizona. Si tu trempes dans le rock'n roll, tu cherches les meilleurs studios d'enregistrements et les meilleurs musiciens de studio ; or ce n'est pas à Tucson que tu les trouveras. C'est la raison pour laquelle j'ai souvent séjourné en Californie ; et qu'aujourd'hui je vis à New York. C'est juste pour mon travail.

Que penses-tu de la phobie des groupes américains qui s'entassent à Seattle pour chercher fortune? Du noisy rock et du grunge en particulier?

H.G. : Un phénomène ou une phobie? Je ne sais pas pourquoi ! Sans doute pour gagner autant de fric que Nirvana. Ils vont bientôt devoir se marcher dessus pour se faire une petite place. Et je ne vais certainement pas allonger la liste. Le grunge? C'est une affaire privée... (???). Noisy? Regarde autour de nous, l'environnement est noisy... (???).

Bernard Dagnies

Interview (adaptée) parue dans le n°11 du magazine Mofo de mars 1993.

 

Chris Cacavas

Nostalgique du ‘Paisley Underground’

Écrit par

Figure de proue de la scène underground californienne de la fin des seventies et du début des eighties, Chris Cacavas vient d'accomplir une tournée en compagnie du Giant Sand de Howe Gelb. Un périple qui fait d'ailleurs suite à l'enregistrement en commun de l'album "Center of the Universe". Cacavas est surtout connu pour son rôle de claviériste joué au sein de Green On Red, un groupe qu'il a quitté apparemment brouillé avec Dan Stuart et Chuck Prophett. Mais là, c'est une autre histoire. Pourtant, ce musicien accompli, doué d'une superbe voix, capable de troquer son orgue contre une guitare avec une aisance surprenante, dégage une sympathie naturelle. Il ne compte d'ailleurs que des amis parmi les musiciens qui ont vécu ou été impliqué dans le ‘Paisley Underground’, dont Howe Gelb qui participe également à cet entretien (voir également l’interview qui est consacrée à Giant Sand)

Lorsque tu as quitté Green On Red, tes relations avec Dan Stuart et Chuck  Prophett étaient loin d'être au beau fixe, que s'est-il donc passé ? Regrettes-tu d'avoir joué au sein de ce groupe ?

Chris Cacavas : (en grommelant) Difficile à expliquer. Je ne me rappelle plus des raisons exactes (NDR : ou il ne souhaite pas les divulguer). Tu sais, lorsque j'ai joué au sein de Green On Red, on ne peut pas dire que le courant soit toujours bien passé entre eux et moi et puis, mon rôle se limitait à assurer les claviers. Pas évident de vivre avec ces deux types. Ce qui ne signifie pas nécessairement que je regrette cette aventure, car elle m'a procuré une certaine expérience. Mais Green On Red était d'abord le groupe de Dan Stuart.

Tu as vécu le ‘Paisley Underground’ qui a sévi à Los Angeles au début des eighties ; n'as-tu pas la nostalgie de cette époque ? Que reste-t-il de ce passé prestigieux ?

C.C. : Un peu nostalgique quand même. Tous les musiciens se connaissaient, et la plupart sont restés des amis. Nous faisions ensemble des jams et n'hésitions pas à remplacer quelqu'un au pied levé lorsque c'était nécessaire. Les concerts étaient excellents, et ils dégageaient une formidable ambiance... Aujourd'hui, on nous compare à des profs. Personnellement, je n'aime pas beaucoup d'être comparé à un prof. Mais certains (NDR : Chuck Prophett et Dan Stuart ?) cultivent ce complexe de supériorité. C'est ridicule ! Il faut rester humble et s'ouvrir aux autres. Et particulièrement aux jeunes musiciens. Nous aussi nous avons eu des débuts difficiles... tu comprends ce que je veux dire ? Maintenant, le passé, c'est le passé et il vaut mieux vivre avec son temps...

Pourquoi a-t-on qualifié cette musique de psychédélique ? Y a-t-il, comme lors des sixties, une relation avec la consommation de drogues ? 

C.C. : Cette musique avait quelque chose de psychédélique, et de nombreux musiciens ont eu recours aux hallucinogènes ; mais je ne pense pas que cette scène reposait uniquement sur la consommation de drogues...

Tous les groupes issus de ce ‘Paisley Underground’ reconnaissent pour influence majeure les Byrds, et particulièrement Gene Clark. As-tu eu la chance, un jour de monter sur scène avec lui ? Que représente pour toi cette légende ?

Howe Gelb : J'ai joué avec lui !

C.C. : Je suis un fan des Byrds. Mais je regrette que des gens se procurent leurs disques pour les décortiquer, et que des artistes interprètent leurs chansons sans se soucier du message qu'il véhicule. Lorsque j'ai écouté les Byrds pour la première fois, j'ai été très ému. C'est une émotion que je ne puis décrire ; alors, tu comprends pourquoi je n'accepte pas que l'on en fasse des exercices de style. Je m'estime incapable de chanter correctement une chanson de Gene. Certains prennent pourtant le risque, mais avec quel résultat, je te le demande ?

Comment expliques-tu que des groupes comme Long Ryders et Green On Red aient eu ou ont encore des racines ‘country’ ?

C.C. : En ce qui concerne G.O.R., je pense qu'elles sont dues au passé de Dan Stuart. Il a séjourné tellement longtemps en Australie, qu'il se prend pour un cowboy. Il porte même encore aujourd'hui des chapes (NDR : jambières d'équitation)
H.G. : Même qu'il a peur de sourire de peur d'attraper des gerçures !...

En tant que claviériste, as-tu un modèle ?

C.C. : Oui et non. Disons que j'admire beaucoup Bent Montench, le claviériste de Tom Petty, et l'organiste de jazz Jimmy Smith.

Pas Ray Manzarek ?

C. C. : J'apprécie les Doors dans leur ensemble. A une certaine époque je n'écoutais rien d'autre. Et figure-toi que je n'ai jamais atteint mon point de saturation. C'est un groupe toujours aussi fabuleux, et j'aime toujours sa musique.

Les Doors représentent-ils encore quelque chose à Los Angeles, aujourd'hui ?

C.C. : Oui... plus ou moins... pas tellement (rires)

Lorsque tu composes, à quoi accordes-tu le plus d'importance, à la musique ou aux lyrics ? Qu'est-ce qui t'inspire pour écrire ?

C.C. : Ce qui me vient le plus facilement à l'esprit, c'est la musique. L'élaboration des textes est plus laborieuse. Mais je n'ai pas d'exclusive en ce qui concerne les sources d'inspiration. Cela peut être une réaction à un film auquel je viens d'assister, à un livre que je viens de lire ou à une expérience que je viens de vivre...

En 1985, tu as participé à l'album de Giant Sand, "Valley Of Rain".  Comment t'es venue l'idée de recommencer cette collaboration pour "Center Of The Universe", puis de participer à la tournée du groupe ?

C.C. : Ce "Valley Of Rain" remonte déjà à un bon bout de temps. C'était juste avant la naissance de mon premier enfant. Cela doit être en 1985, tu as raison. En fait, j'ai surtout contribué à la confection du single qui porte le même nom. Nous avions pris beaucoup de plaisir à jouer ensemble, et avions convenu de reproduire l'expérience, mais les aléas de la vie ne nous avaient pas permis de la concrétiser plus tôt. Je ne regrette d'ailleurs pas cette décision, et je suis prêt à la renouveler...

Que comptes-tu faire à l'issue de cette tournée ?

C.C. : Me rendre à Disneyland (rires...) Je n'en sais trop rien. Me concentrer davantage sur mon propre travail. Me débrouiller pour que mon album puisse être distribué normalement en Europe. Reprendre mes activités de musicien de studio, prendre part à l'enregistrement des disques de mes amis.

Quel est le partenaire que tu préfères à la guitare ?

H.G. : Dis le, dis le !
C.C. : C'est Howe Gelb.
H.G. : Et moi, mon claviériste préféré, c'est Chris Cacavas.
C.C. : Faux cul ! (rires)

Interview (adaptée) parue dans le n°11 du magazine Mofo de mars 1993.

 

Screaming Trees

Une sorte de revanche !

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C’est quand même con, parfois, la musique et la façon dont ça marche. Tiens, on n’est pas certain qu’on aurait fait un tel cas des Screaming Trees si, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Seattle n’était devenu la Mecque des rockers patentés en quête de Nirvana (NDR : oui, oui, d’accord, le jeu de mots est bête et facile). Pire encore : il aurait été dommage et injuste! Comme quoi, les Trees méritent bien qu’on s’attarde un peu sur leur sort. Surtout qu’elle n’est pas loin, l’époque où leurs albums se vendaient chichement. Gary Lee Conner, le guitariste de la formation, le reconnaît…

- C'est exact, nous avons connu des moments difficiles. Le groupe a même failli splitter avant d'enregistrer « Sweet Oblivion ». Nous avons, à cette époque, rencontré d'énormes problèmes. Notre batteur est parti et nous avions l'impression de ne plus avancer dans le bon sens. Nous n’étions pas vraiment loin de la rupture ! Nous avons alors modifié notre façon de faire. Auparavant, nous étions du genre à foncer tête baissée pour enregistrer : ‘on écrit, on met en place, on enregistre et c'est dans la boîte’. Eh bien, on a changé ! Pour « Sweet Oblivion », on s'est rendu compte qu'on pouvait aller plus loin en bossant plus posément, plus précisément. Sans perdre l'énergie, la spontanéité qu'on a toujours souhaité garder. Depuis, tout va bien! Fini, le temps où on pensait bien avoir dit tout ce qu'on avait à dire, où on avait même du mal à imaginer de bosser encore ensemble... Cette période est derrière nous et on se sent bien. C'est d'autant plus chouette que la réussite commerciale de « Sweet Oblivion » n’est probablement pas le facteur déterminant de cette évolution. On a relancé la mécanique, redynamisé le groupe, et nos perspectives d'avenir me semblent bonnes.

« Sweet Oblivion » est-il meilleur ou simplement différent des albums précédents?

- C'est toujours une question-piège. Moi, je l'aime bien mais peut-être que dans six mois je ne pourrai plus l'écouter. Par exemple, de cet album, je n'aime pas particulièrement « Nearly Lost You ». Et pourtant pas mal de gens ont craqué sur cette chanson (NDR : ce titre est paru sur la B.O. de « Singles » et a fait un joli petit tabac dans les charts US). Non, ce que j'adore surtout dans ce cd, c'est qu'il soit réellement le fruit d'un travail de groupe. Nous avons tous participé à la composition et le résultat a été géant, vu les événements dont je viens de parler. Une sorte de revanche.

C'est assez amusant, la façon dont vous vous exprimez par l'image. Les pochettes de disques, par exemple. Tout est très fouillé et on y décèle des tas de symboles et d'objets bizarres. Alors que musicalement, justement, vous donnez plutôt dans le ‘vite fait bien fait’...

 

Mwouais. C'était peut-être un moyen de rétablir un certain équilibre! (il se marre)... Disons qu'on a toujours cherché à ne pas présenter de pochette de disques débile, mettant nos tronches en avant et tout le tremblement. On n'a pas vraiment des faciès de jeunes premiers et les pochettes à la Poison n'étaient donc pas pour nous. Nous avons toujours invité l'auditeur à aller plus loin. Des illustrations un peu complexes, c'est un bon moyen d'y parvenir. Je signalerai aussi qu'enregistrer rapidement ne signifie pas qu'on se contente d’une musique creuse, vide de sens.

Vous êtes associés à cette vague ‘Made in Seattle’ et vous tournez actuellement en compagnie d’Alice ln Chains. Cette assimilation géographico-musicale est-elle un avantage ?

Certainement sur le plan de la popularité, ne nions pas l'évidence. Néanmoins, il faut que nous ne devenions pas prisonniers d'une telle situation! Il se passe des choses superbes à et autour de Seattle parmi des groupes que tout le monde connaît mais il ne faut pas que ce climat  devienne un cauchemar pour les artistes. Si ceux-ci perdent le sens de leurs idées, tout s'écroulerait en deux secondes...

(Article paru dans le n° 11 du mois de mars 1993 du Magazine Mofo)

 

 

Buzzcocks

On a peut-être ouvert la porte aux Smiths

Atome prépondérant de l’explosion punk, les Buzzcocks ont profondément marqué le rock anglais de la fin des années 70, au même titre que Clash, Sex Pistols ou The Jam. Pourtant, même si leur musique possédait la fougue et la frénésie de rigueur à l’époque, le groupe de Manchester ne s’identifiait pas vraiment à la ‘no future generation’.

Alors que d'autres parlaient de révolution et d'anarchie, Pete Shelley et sa bande abordaient, à travers leurs hymnes adolescents, des thèmes aussi abstraits et universels que l'amour, la romance, le désir ou la recherche de son identité, les Buzzcocks faisaient rimer punk avec sensibilité, laissant aux générations futures des titres aussi essentiels qu'« Ever Fallen in Love » ou « Everybody's Happy Nowadays », un héritage que les Smiths exploiteront à merveille quelques années plus tard. Après un break de 8 ans, ils sont de retour, sans cheveux gris et sans maison de disque. On ne refait pas l'histoire, mais quand il s'agit des Buzzcocks…

Rencontre avec Pete Shelley et Steve Diggle.

Pourquoi cette reformation?

Pete : Il y a 3 ans et demi qu'on est de nouveau ensemble. L'argent? Il est toujours le bienvenu (rires)… mais la raison principale de ce retour, c'est l'envie de s'amuser et de faire plaisir à tous ceux qui voulaient nous revoir sur scène.
Steve : On estimait que c'était le moment opportun pour travailler à nouveau ensemble. Mais il fallait d'abord qu'on se repose un peu, qu'on prenne nos distances par rapport à l'industrie du disque, ce qu'on a fait chacun de notre côté pendant plusieurs années. Puis après plusieurs discussions dans les pubs de Manchester, on a eu envie de recommencer.

Y a-t-il encore une place pour les Buzzcocks en 1993?

P. : Il y a un grand vide, actuellement, dans la pop anglaise et il y a donc de la place pour nous, je crois.

Est-ce celle laissée vacante par les Smiths?

P. : Non, pas vraiment. On a peut-être ouvert la porte aux Smiths mais il ne s'agit pas de récupérer notre trône. C’est vrai qu'en 78, je ne parlais ni d'anarchie, ni de politique. Mes chansons étaient plutôt des petites histoires d'amour de la vie quotidienne et là, je pense que nos thèmes ont pu inspirer les Smiths. Mais ce n'était pas en réaction contre les Pistols ou les Clash, c'était ma façon de voir les choses et de les exprimer.

Ce n'est pas difficile de conquérir un nouveau public?

P. : Depuis notre reformation, on a tourné deux fois et la réaction du public a été très bonne, particulièrement en France. C’est intéressant parce qu'on va se produire dans de nouvelles salles et c'est un défi pour nous de jouer devant des gens qui ne nous avaient jamais entendus auparavant.
S. : Les trois-quarts du public qui vient nous voir sont composés de nouveaux fans, de jeunes kids, c’est une réelle surprise, étant donné notre longue absence.

N'est-ce pas la curiosité qui pousse les gens à venir vous vous voir ?

P. : Oui, mais ça nous arrange.

Vous préparez un nouvel album?

P. : Oui, il y a deux ans qu'on y travaille mais on est toujours à 1a recherche d'une firme de disques ; et ce n'est certainement pas Factory qui nous signera en tous cas, la boîte a fait faillite (rires).
S. : On n’a jamais rien enregistré pour Factory, de toute façon. On ne correspondait pas vraiment à leur politique, davantage axée sur la musique de danse. On a reçu quelques offres et j'espère que l’une d’entre-elles se concrétisera, cet été.
P. : Les nouveaux morceaux ne déboussoleront pas nos anciens fans ; ce ne sera pas de l’acid jazz ! On a expérimenté de nouveaux sons, mais pas trop quand même.
S. : Nos nouvelles chansons sont aussi fraîches que celles écrites il y a 15 ans. La qualité ‘Buzzcocks’ est toujours là. Sur scène, on ne peut pas jouer trop de morceaux parce que le public ne les connaît pas. Alors, on reprend aussi nos anciens classiques.

Pourquoi éprouvez-vous des difficultés à trouver une firme disques?

P. : Je ne crois pas que les goûts aient changé, il y a toujours un demande pour la musique que nous jouons. Ce qui se passe, c'est que l'industrie du disque, au Royaume-Uni, est frappée par la récession économique. Beaucoup de groupes sont actuellement sans contrat. Les maisons de disques ont beaucoup changé en 15 ans. A nos débuts elles étaient dirigées par des gens passionnés de musique. Maintenant, ce sont les hommes d'affaires qui dictent leur loi, et eux, ils ne pensent qu'à la rentabilité: on signe un groupe, on attend qu'il ait sorti deux 45 tours et si les ventes sont faibles, on le vire! C'est ainsi que ça marche de nos jours. Nous, on recommence à zéro et comme notre musique n'est pas particulièrement commerciale, il faut lui laisser le temps de faire son chemin.

Que reste-t-il du punk?

S. : Après l'explosion punk qui n'a duré que 8 mois, chacun a suivi sa propre direction. Les Clash, par exemple, sont devenus un grand groupe de rock tout court, en imposant leur son très personnel. Nous n'avons plus de contacts avec tous ceux qui ont démarré en même temps que nous. En plus, on ne s'est pas reformés dans le but d'exploiter un quelconque ‘revivalisme’ punk. Le terme ‘punk’ n'a d'ailleurs plus aucune signification à l'heure actuelle.
P. : Il en avait une en 1976, en Angleterre, dans le contexte socio-économique de l'époque. C'était une nouvelle façon de vivre, en quelque sorte. Mais peut-être encore davantage un état d'esprit qu'un style musical. Le sens de l'humour en était une composante importante, aussi.

Vous avez entendu parler des Manic Street Preachers?

P. : Je les ai vus une fois en concert et je les ai trouvés trop bons pour être punk! (rires)... Ils étaient filmés pour la télévision, c'est peut-être la raison pour laquelle ils jouaient si bien.
S. : Leur premier 45 tours, « Motown Junk », était vraiment très bon, tout à fait dans l'air du temps. Ensuite, ils ont signé chez Sony et je trouve que leur attitude a changé, ils se sont mis à copier les Clash. Ils n'ont rien apporté de nouveau, ils ont davantage soigné leur image médiatique. « Motorcycle Emptiness » est un bon morceau mais je ne sais pas trop quoi penser d'eux.

Quels sont les groupes actuels que vous écoutez volontiers?

P. : Eyh... Je ne sais pas, j'ai oublié. Je passe: trop difficile (rires)

Vous connaissez des groupes francophones?

S. : La presse musicale anglaise est très insulaire, elle ne parle pas de ce qui se fait en dehors du Royaume-Uni, sauf si un groupe anglais se produit sur le continent. C'est dommage. C'est également la raison pour on aime tourner hors-Angleterre, ça nous permet de découvrir d'autres scènes musicales, en France, en Espagne, ... Les journalistes, chez nous, pensent que l'Angleterre est le nombril du monde en matière de musique.
P. : Elle l'est, non? (rires)
S. : Il ya beaucoup de bons groupes dans notre pays. Ailleurs aussi. .

Etes-vous conscients d'avoir influencé une multitude de groupes?

P. : Oh oui! REM, par exemple! (rires).
S. : Ca nous fait plaisir d'être une référence. En fait, il n'y a pas longtemps, est sortie une compilation sur laquelle plusieurs groupes de Seattle reprennent nos morceaux. C'est un beau compliment et c'est amusant à écouter parce qu'ils essaient de les jouer à la perfection, sans trop s'éloigner des versions originales.
P. : On n'est est pas toujours conscients. On ne connaît même pas nos propres influences, hormis l'alcool (rires).

Avant de mourir, quelle serait votre dernière parole?

P. : Fuck me and die (rires).
S. : Je me souviens de ce vieillard, le père d'un ami, qui voulait absolument écouter un morceau de musique classique avant de mourir. Le jour où il l'a entendu, il a compris que c'était la fin. J'étais présent et ça m'a vraiment fait une impression bizarre.

Buzzcocks de 1976 à 1993

1976

- Naissance des Buzzcocks à Manchester, après avoir vu les Sex Pistols en concert.
- Sortie de « Spiral Scratch », un EP pressé aux frais du groupe sur son label New Hormones.

1977

- Howard Devoto quitte le groupe et fonde Magazine (premier et meilleur album « Real Life », sorti en 78). Pete Shelley s'empare du micro.
- Steve Garvey remplace Garth Smith à la basse.

1978

- Sortie du premier album, « Another Music From A Different Kitchen ».
- Sortie en 45 tours d'« Ever Fallen in Love », leur plus gros hit.
- Sortie du deuxième album, « Love Bites ».

1979

- Sortie de « A Different Kind Of Tension », troisième album.

1981

- Les Buzzcocks cessent d'exister...

1989   

- …pour se reformer 8 ans plus tard.
- Nouveau batteur: Mike Joyce (ex-Smiths) remplace John Maher.
- Sortie du maxi 4 titres, « Alive Tonight »,

1993

- Tournée européenne et nouvel album en préparation.

Article paru dans le n°11 du magazine Mofo de mars 1993

The Farm

Les Beatles étaient les Jason Donovan de l’époque…

Écrit par
‘Bienvenue à Liverpool’ est inscrit sur une pancarte, à la sortie de Liverpool Lime Street, la gare principale. Je débarque donc sur une des rives de la Mersey, dans la ville du football, des Beatles et de The Farm. Il est onze heures et demie. J'ai rendez-vous à quatorze heures afin de rencontrer le groupe. Ce qui me laisse un peu de temps. Mais d'abord, il faut partir en repérage afin de localiser la tanière des fermiers. C’est au Palace, à Wood Street. Dix minutes plus tard, j'y suis. Maintenant que je sais où me rendre, je peux flâner un peu. Un bus à l’effigie des ‘Beatles’ écume les lieux qui ont vu défiler les Fab 4. Il rappelle aux visiteurs que la légende est toujours bien vivante. Trop cher, tant pis pour le folklore local. Penny Lane, ce sera pour une autre fois. Je pourrais me rendre à Anfield, le célèbre stade qui tous les samedis résonne au son de ‘Youll Never Walk Alone’. Ou à l'Albert Dock... Trop loin. Restons dans les parages. Destination pub. Une bonne pinte de lager ne peut faire de tort. Dès la première gorgée, il n’y a plus aucun doute : c'est bien l'Angleterre ! Heureusement, la vue de deux charmantes serveuses fait oublier le goût, disons... spécial, du breuvage. Je discute avec quelques indigènes qui bien évidemment me parlent de Lennon et McCartney. Mais pour l'heure, c'est aux rois du groovy qu'il faut songer. Retour à la ferme. L'endroit en lui-même est très intéressant car, outre le management de The Farm et celui des LA's (un étage en dessous), il abrite des locaux de répétition, des studios d'enregistrement, un disquaire spécialisé dans le groove et le siège du label indépendant de la formation, Produce Records. Bel exemple de centralisation. Le manager m’invite à entrer et me présente au band, du moins aux membres présents dans la pièce, c'est-à­dire à Peter Hooton, le chanteur, et Keith Mullen, le lead guitariste. C'est ce dernier que je vais interviewer, Hooton se tapant un journaliste anglais. Keith, enthousiaste, me montre les dates des concerts de The Farm. 
          

On sait que The Farm possède un gros son et est toujours à l’affût de la dernière nouveauté technologique. Mais n'est-ce pas difficile de reproduire live ce que vous gravez sur disque ? Lors de votre dernier concert accordé à l'Ancienne Belgique, vous n’aviez pu utiliser votre matériel, et le son ne me semblait pas aussi bon que d'habitude…                       

Généralement on y arrive. Sur scène, on utilise beaucoup de sequencers, de computers mais on libère beaucoup d'énergie. Il faut aller de l'avant. Ce n'est plus comme il y a 30 ou 40 ans où pour faire du rock, il fallait que tout soit naturel. De toute façon, il faut du talent pour utiliser cette technologie, les gens ne s'en rendent pas toujours compte. C'est difficile à manipuler, surtout en concert. On utilise, entre autres, une basse-sequencer et des claviers-sequencers. La technologie nous intéresse mais on essaie de ne pas en être esclaves. Il faut atteindre un équilibre entre la musique live et cette technologie.

The Farm existe depuis 7 ans et incarne, en quelque sorte, l'instigateur de cette musique sauvagement dansante. Le groupe a bien sûr bénéficié de l'explosion dance en Angleterre. Son album et plusieurs singles (« All Together Now », « Don’let Me Down », ...) ont été propulsés au sommet des hit-parades. Contrairement à ce que prétendent certains critiques, The Farm n'a pas pris le ‘groovy’ train en marche, il est la locomotive du mouvement. Quel regard Keith Mullen porte-t-il sur cette fusion entre le rock et la dance-musique ?                                                 

On a vécu une explosion de la musique de danse en Angleterre, à travers les raves et le reste. Les gens ont éprouvé le besoin de faire la fête, d'aller dans les clubs. La musique de danse a évolué au cours des 10 dernières années. Elle a changé, pris d'autres formes et influencé beaucoup de groupes de rock. Les raves n'ont rien de violent. On s'y rend pour s'amuser. Pour la jeunesse de ce pays, c'est comme si un dieu avait été envoyé sur terre. Il s’agit d’un des seuls moyens qui lui reste pour oublier ses soucis.                                              

On en profite pour demander au guitariste ce que signifient exactement les termes ‘baggy’ et ‘scally’.                                                                                  

‘Baggy’ ne veut rien dire du tout. C'est un mot fabriqué par les journalistes. Ils veulent coller une étiquette sur toutes les formes de musique. Quant à ‘scally’, c'est un terme issu de Liverpool. Il est synonyme de mauvais garçon, de voyou.

Liverpool et Manchester

On peut parler de véritable renaissance pop à Liverpool. Le phénoménal succès commercial de The Farm et des LA's a de nouveau attiré l’attention sur sa scène et a servi de détonateur pour les autres. On recense aujourd’hui près de 200 formations en activité à Liverpool, parmi lesquels The Real People, The Hoovers, Top, Rain, Stairs et 25th of May. Cependant, ce qui se déroule actuellement n’est pas comparable à ce qui s’est produit au début des années 80 dans cette même ville. Souvenez-vous d’Echo & The Bunnymen, entre autres. Keith corrobore mon point de vue…

Au début des années 80, la plupart des ensembles de Liverpool étaient issus de classes sociales assez aisées, composés d’étudiants ou d’anciens étudiants. C’était très ‘arty’, assez prétentieux. Les Beatles aussi d'ailleurs appartenaient aux classes moyennes. Aujourd'hui, il y a beaucoup plus de groupes à succès issus des classes sociales plus modestes. Les années 90 sont différentes des années 80, de ce point de vue. ‘Working class bands’ ? ‘People’s band’ (groupe du peuple, des gens), je dirai plutôt. L'expression est un peu dépassée mais c'est ce qu'on est.

Liverpool serait-elle en train d'éclipser Manchester, ville des Stones Roses, Happy Mondays et autres Charlatans ?

En fait les groupes de Manchester ont bénéficié de beaucoup de publicité. Trop même. Et c'est ce qui a causé la perte de plusieurs d'entre eux. A Liverpool, il existe de bons clubs, des bons groupes. La plupart sont présents depuis 4 ou 5 ans ; nous, il y a 7 ans qu’on fait de la musique. Il a fallu attendre que la presse nous découvre. On a des contacts avec d’autres formations. Les LA's sont ici, un étage plus bas.                                                                                       

Et il y a une rivalité entre Manchester et Liverpool ?

Il y a toujours eu une rivalité à propos du football, mais en ce qui concerne la musique, on est les meilleurs au monde. Il existe une petite concurrence, mais elle est amicale. Il n’y a rien de mesquin ou de violent. Avant, lorsque Liverpool se déplaçait à Manchester pour un match de football, on avait l’impression que les supporters partaient à la guerre ; et c’était la même chose lorsque Manchester venait ici. Maintenant ce n’est plus tout à fait le cas. Je pense que la musique a beaucoup contribué à l’amélioration des relations entre les 2 villes.

Musicalement, on ne peut pas dire qu’il y ait une scène homogène à Liverpool, contrairement à Manchester. Le fait que la ville ne dispose pas de beaucoup de salles de concert n’est pas étranger au phénomène. Il y a bien le ‘Royal court’ –généralement réservé aux méga-groupes– et le ‘Picket’ –mis sur pied il y a quelques années grâce au soutien financier de Paul McCartney, Pete Townshend et Ringo Starrr– mais c’est tout. Keith analyse les avantages et les inconvénients du manque d’infrastructure…

Disposer de davantage de salles de concert à Liverpool est un avantage dans la mesure où cette situation permet d’éviter la création d’une scène locale, ce qui peut être néfaste ; c’est ce qui a tué Manchester. Mais c’est aussi un désavantage car peu d’artistes ont l’occasion de se faire entendre ici. La presse ne vient pas ici pour voir ce qui se passe musicalement. Ainsi, les groupes doivent se produire à l’extérieur. C’est ce qu’on fait.

Esclaves.

Il y a 600 000 habitants à Liverpool. La Cité s’est développée à partir du 18ème siècle grâce au commerce des esclaves et à l’industrie cotonnière. De nos jours, comme bien d’autres villes britanniques, elle est confrontée à une réalité économique peu réjouissante. « Tell the story », la tendre ballade qui figure sur l’album « Spartacus » relate avec beaucoup d’émotion sa grandeur et sa déchéance.

Le développement de Liverpool est en effet lié au commerce triangulaire. C’était un grand port. Le plus proche pour traverser l’Atlantique. Aujourd’hui, il est mort. Les chantiers navals aussi. Depuis toujours, les ouvriers ont dû se battre pour acquérir des garanties, mais le gouvernement aussi bien que les organismes privés n’ont jamais tenu leurs promesses. Beaucoup d’ouvriers perçoivent des salaires de misère et s’ils revendiquent une augmentation, on leur dit d’aller voir ailleurs, qu’ils peuvent déjà être contents d’avoir un job. Quand une compagnie dépose son bilan, la faute est rejetée sur les ouvriers parce qu’ils ont exigé de meilleures conditions de travail. Les multinationales peuvent faire plus de profit à Taiwan qu’à Liverpool ; là-bas, les gens ne revendiquent pas. Mais ce n’est pas arrivé qu’ici, des politiciens, des sociétés, ont appliqué le même régime ailleurs. Les multinationales détruisent tout.

C’est clair, les membres de The Farm ne portent pas les politiciens dans leur cœur…

Ce sont tous des menteurs. Les politiciens locaux sont nos gangsters. Terry Fields est une exception. Il se bat pour imposer ses idées. Beaucoup de politiciens condamnent la poll-tax (NDR : taxe d'habitation) mais peu accepteraient d’aller en prison en refusant de la payer (NDR : Terry Fields membre du Labour Party y est allé pour ne pas avoir acquitté sa poll-tax). En outre, les politiciens sont responsables de beaucoup de morts. Les clochards, par exemple, qui meurent d'hypothermie, en hiver. Les politiciens connaissent la situation. Ils déclarent qu’ils vont agir ; mais dès que Noël est passé, c’est déjà oublié.

Le Nord et le Sud.

Parlons du Liverpool de 1991. Comment décrirais-tu ta ville, Keith ?

J’aime bien ma ville, mais parfois aussi elle m’énerve. Elle est assez sale, on s'en rend bien compte ; surtout quand on vient en Belgique, par exemple. Les rues sont si propres là-bas, les gens se soucient de l'écologie. Il y a peu, on s'est rendu en Allemagne de l'Est pour s'y produire et on s'attendait à découvrir un pays horrible, sale, en noir et blanc ; c'est ce qu'on nous avait raconté en Allemagne de l'Ouest. En fait, on a découvert des endroits très beaux, très propres. C'est un paradis comparé à Liverpool. Néanmoins, j'aime ma ville, c'est un gros centre industriel mais c'est ici que je suis né, que j'ai grandi ; tous mes amis vivent à Liverpool. Elle peut être très dangereuse aussi. On peut se faire agresser dans la rue, comme on peut aussi y marcher sans le moindre problème. Ce n'est pas pire qu'ailleurs. Et puis, il y a une atmosphère familiale ici.                                                                                                                    

Liverpool serait-elle un pays dans le pays ?

A cause d'une famine liée à la pénurie de pommes de terre, 80 % voire 90 % des Liverpuldiens sont d'origine irlandaise et ne sont pas très nationalistes. Il y a une attitude anti-anglaise qui est réelle ; je ne considère pas que je suis Anglais. Je ne pourrais jamais m'identifier à l'équipe nationale de foot. Je hais l'Angleterre, je suis de Liverpool, je ne suis pas un putain d'Anglais. On s'entend bien avec les Ecossais et les Irlandais, par contre. Si tu vas en Irlande et que tu es de Londres, on te traite de Britannique mais si tu viens de Liverpool, on te serre la main et on te demande comment ça va. On n’a pas le même mode de vie ici que dans le Sud de l’Angleterre. 

Existe-t-il réellement un fossé entre le Nord et le Sud ?

Il y a plus d’argent dans le Sud. Il y a des prolétaires dans le Sud également, mais c’est là qu’on trouve les plus de riches. Il n’y a pas de mur à travers le pays, mais des différences de classes sociales entre les deux parties.

Il est bien évidemment difficile de parler de Liverpool sans évoquer les Fab 4.

Les Beatles ont plus touché mes parents que moi. J'étais trop jeune pour les Beatles. Mais, il est évident qu'on ne peut pas les éviter, le public associe inévitablement Liverpool aux Beatles. Ils ont été le premier grand groupe parce que le marketing autour d’eux était énorme. Ils étaient les Jason Donovan de l'époque. C'est ainsi qu’ils sont devenus légendaires.

Football

Chapitre foot. Liverpool FC est une des plus grandes équipes du monde. Au sein duquel ont milité Keegan, Dalgish, Souness… ?  Les joyeux fermiers sont effectivement de grands sportifs ; ils organisent régulièrement des tournois de Subbuteo. Parlons un peu de ballon rond. Keith avoue être un fan d’Everton FC, l’autre équipe de Liverpool et avoir été ébloui par Duncan Mc Kenzie (NDR : ce dernier a joué à Anderlecht en 1976-77). Le football est une véritable religion outre-Manche et comme toute religion, elle engendre passions et excès. Peter Hooton était présent au Heysel en mai 85.

Peter et Roy étaient là, en effet. Ils ont des souvenirs terribles. Le match n'aurait jamais dû se jouer dans un stade pareil. En plus, il ne fallait pas mélanger les supporters de Liverpool et ceux de la Juventus. La catastrophe était prévisible. Ce stade n'était pas sûr, comme à Hillsborough. Mais il n'y a pas qu'ici qu'il y a des hooligans. Il y en a partout, en Allemagne, en Hollande. La presse anglaise a profité du drame du Heysel pour enfoncer Liverpool, une fois de plus ; elle a lié ce drame aux grèves de mineurs.                                                                        

Spartacus

The Farm se veut le porte-parole de la conscience collective de Liverpool. Hooton, Mullen et les autres se défendent néanmoins d'être des militants. Leur combat est sincère et dénué de toute démagogie, ils sont les Spartacus des temps modernes.

Avant, personne ne voulait de nous. On a intitulé notre premier album « Spartacus », car c'est un symbole de révolution. On a entrepris une révolution contre les maisons de disques multinationales. En 8 mois, 4 singles et l album ont atteint le Top 40. Et ils sont sortis sur notre label indépendant. On se débrouille bien. Maintenant on essaie de rester à l'écart des majors. Pour la Grande-Bretagne, Produce Records s'occupe de tout. Pour l'étranger, on a des licences avec différentes firmes. En ce qui concerne les USA, on a signé directement chez Sire. Le marché est énorme là-bas, on est obligés de passer par le biais d'une major pour la distribution, mais on contrôle très attentivement le travail qu'elle accomplit. Notre contrôle artistique est total.

(Article paru dans le n°1 du Magazine Mofo de février 1992)                                                     

Inspiral Carpets

Proche de l’esprit des Doors

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Détonateur (involontaire) du mouvement ‘baggy’ mancunien, au même titre que Stone Roses et Happy Mondays, Inspiral Carpets avait soufflé tour à tour le chaud et le froid en enregistrant le superbe "Life" en 1990, puis le controversé "The Beast Inside", l'année suivante. Novembre dernier, le quintette a gravé "Revenge of the Goldfish", un troisième opus frais, pétillant, qui nous a complètement réconciliés avec le groupe, une oeuvre qui s'inscrit dans le mouvement néo pop du début des nineties. Pourtant, le Carpets aiment les Doors, et ils ne s'en cachent pas ; mais ils réfutent toute implication dans le revivalisme sixties. Tom, le chanteur, et Graham le guitariste, nous ont accordé une longue interview. Nous vous en proposons les extraits les plus intéressants, mais également les plus loufoques...

A la fin des eighties, vous avez été assimilés par la scène ‘baggy’ de Manchester? Ce phénomène a-t-il favorisé votre succès?

Graham : Au départ, c'était un avantage d'appartenir à cette scène, parce que Manchester polarisait toute l'attention des médias. Il est exact que si nous avons été emportés par le mouvement, nous ne nous en sommes jamais réclamés. D'ailleurs, fin 1990, lorsque notre deuxième album est sorti, cette situation s'est retournée contre nous. "The Beast Inside" était un disque ‘anti party’, et en tous cas, à des miles de la musique de danse qui sévissait alors à Manchester. En fait, la presse nous avait déjà enterrés avant même d'avoir écouté le cd. D'autre part, le public qui ne jurait que par le ‘baggy’ trouvait le contenu trop sérieux, pas assez ‘fun’, si vous préférez. Ainsi, l'avantage, s'est transformé en désavantage.

Que penses-tu de groupes comme Happy Mondays et Stone Roses qui relevaient de cette scène?

Tom : Avant 1988, personne n'avait jamais entendu parler de ‘baggy’. Ce sont les journalistes, et en particulier ceux du Melody Maker qui ont inventé ce vocable. La première fois que j'ai assisté à un concert de Stone Roses, c'était en 1987. Nous n'avions pas les mêmes, idées, et certainement pas celle de fonder une scène homogène. Bien sûr, à partir de 1988, nous avons tourné avec les Stone Roses et les Mondays ; et il est inévitable, dans ce contexte, que nous ayons exercé une certaine influence sur chacun de ces groupes, comme chacun d'entre eux a exercé une certaine influence sur nous. Mais toutes ces formations ont tenu à conserver leur propre style, leur propre identité. Personne n'a jamais comparé les Smiths à Happy Mondays, parce qu'ils sont de Manchester, que je sache!

Bien que de Wolverhampton, les Charlatans ont également été confondu avec cette scène ; même qu'au début, vous étiez souvent mis en parallèle avec eux, à cause de la sonorité très ‘Doors’ des claviers. Comment réagissez-vous à ces allusions?

T. : Je pense que si nous sommes inspirés des Doors, les Charlatans se sont inspirés de nous. Et pas seulement à cause des claviers; mais également du look et du light show. Bien qu'inconsciemment, le contraire soit peut-être tout aussi vrai... Notre perspective du rythme est quand même totalement différente ; c'est la raison pour laquelle nous nous sentons plus proche de l'esprit des Doors que les Charlatans. Attention, mon raisonnement est loin d'être péjoratif, car le fait de s'inspirer des autres favorise la création, et permet d'élargir son audience. Je m'explique. Les Happy Mondays ont bâti leur succès en tirant parti de la popularité des Stone Roses. Et puis nous avons bâti le nôtre en séduisant ceux des Happy Mondays et des Stone Roses. Mais à l'inverse, notre succès aux USA a permis aux Mondays et à Stone Roses de se créer une ouverture outre-Atlantique. Finalement, dans ce mécanisme, tout le monde s'y retrouve.

Qu'est ce qui vous attire chez les Doors?

G. : Tout! Les textes d'abord. Jim Morrison était à la fois capable de raconter des histoires très ‘noir et blanc’, mais également très ‘hard’, du style ‘Hey baby, viens, nous allons coucher ensemble ce soir, etc., etc.’, des images lascives que nous avons réutilisées sur l'album The Beast Inside. Pour nous, Jim n'est pas seulement un symbole, mais aussi un grand compositeur qui peignait les moeurs les plus tabous de ses contemporains... Et puis il y a les claviers. Parce que cet instrument constitue un élément clef de notre musique, comme chez les Doors. D'ailleurs si tu compares David à Ray (NDR : Manzarek), il prendra cela pour un compliment. Et c'est la même chose si tu compares Jim à Tom. Pour nous les Doors, c'est très important!

Que penses-tu du film sur les Doors, réalisé par Oliver Stone?

T. : Pure fiction!
G. : C'est un film intéressant, mais il montre les facettes les plus excessives du personnage. Jim n'avait pas que des mauvais côtés, même s'il ne devait pas être facile de vivre avec lui au sein du groupe. Mais s'il est devenu un mythe, ce n'est certainement pas à cause de ses débordements, mais surtout parce qu'il reflétait le mal être de sa génération...
T. : Le film est quand même fort romancé, un peu comme celui qui relate l'assassinat de John Kennedy...

Quel est le style musical qui a le plus marqué Inspiral Carpets? La house, la pop, le psychédélisme, le punk, le garage ou autre chose?

G. : Toute l'histoire du rock. Depuis Elvis Presley jusqu'à Alice Donut, en passant par les Pistols, Can, Talking Heads et bien sur les Doors. Personnellement, la house ne me botte pas trop, mais elle est indispensable à notre section rythmique.
T. : Depuis que la house est devenue une tendance dominante en Grande-Bretagne, elle a perdu toute sa stimulation, tout son crédit. A Manchester, la house est devenue un produit de consommation tout à fait banal. Des tas de jeunes se rendent chaque soir dans les boîtes pour y fumer un joint et danser sur de la house. Où sont donc la passion et l'excitation nécessaires à l'émulation, je vous le demande?...

Vous affichez une tendance plutôt revivaliste alors?

T. : Pas du tout! Nous ne sommes pas des revivalistes. Nous explorons le plus large éventail de formes musicales possible pour en retirer le maximum de feeling. Le revivalisme est totalement étranger à Inspiral Carpets!...

Comment avez-vous fait pour dénicher ce fabuleux orgue ‘farfisa’? Combien l'avez-vous payé?

T. : Cent livres dans une brocante à Londres!

Que représente pour vous le 19 avril 1986?

G. : La première fois que le groupe a perçu un cachet après avoir donné un concert. Ce jour restera longtemps gravé dans notre mémoire...

Quelles sont les différences marquantes entre vos trois albums? Sur votre dernier, les textes font allusion à Dieu et à l'amour, mais d'une manière désenchantée, pourquoi?

T. : "Life" notre premier disque, était bien dans l'air du temps. "The Beast Inside"  baignait dans une atmosphère plus progressive, paradoxalement plus sereine et plus sensuelle, même s'il recelait deux morceaux plus dansants. Nous avons voulu insuffler à "Revenge of the Goldfish" un son et un format plus pop. Chaque titre dépasse rarement les trois minutes, et pourrait figurer sur un single. Quant aux textes, c'est une forme d'ironie. Nous n'avons certainement pas l'intention de disserter sur l'existence de Dieu ou sur la religion. Laissons ces élucubrations philosophiques à l'Amérique et aux Américains. Ils raffolent de ces concepts. Nos lyrics sous-entendent des choses très terre à terre comme la tentation, le désir sexuel, la libido, des desseins plutôt charnels que nous tentons d'inoculer dans nos compositions avec une forte dose d'humour...

Sur ce disque, il existe une chanson qui porte le titre "Here come the Flood", alors que le producteur de l'album, du groupe S Express, s'appelle Pascal Gabriel. C'est aussi une autre forme d'humour?

T. : Hein!...
G. : (Il éclate de rire). A non là, on l'a pas fait exprès, c'est une drôle de coïncidence!

Croyez-vous à la réincarnation?

T. : Trois mille ans avant notre ère, je vivais dans la peau d'un pharaon qui régnait sur la grande Egypte...
G. : Je souhaiterai me réincarner sous la forme d'un chien. Oui, un chien! Un chien ou une radio. Plutôt une radio, car c'est plus facile pour se faire comprendre, ah, ah, ah...

Est-ce que les poissons rouges (NDR : par référence au titre et à la pochette de l'album) sont prisonniers dans leur bocal?

G. : C'est une existence très triste!...
T. : C'est une très triste existence!...
G. : Vraiment triste comme existence! Etc.

N'avez-vous jamais pensé vous procurer un tapis volant?

G. : Oh mais si, nous en possédons un. Il nous permet de nous rendre de Grande Bretagne aux quatre coins du globe. Surtout ne le répétez à personne!...

Quelle est la couleur d'Inspiral Carpets?

G. : Bleu mer et orange ; nous avons pourtant vécu une période pourpre...

Avez-vous peur du silence?

T. : Non, il constitue le refuge de notre imagination. Il ne nous effraie pas, mais nous permet  de nous pencher sur notre conscience. Le silence nous inspire...

Interview paru dans le n°10 de février 93 du magazine Mofo

Jesus Jones

Qu’est-ce qu’un bon groupe de scène ?

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Mike Edwards, c’est le leader incontesté et incontestable de Jesus Jones, groupe londonien qui veut enfin réussir à percer en Europe. Sorte de chaînon manquant entre EMF et Carter The Unstopable Sex Machine, sa musique n’y a pas recueilli le même succès en Angleterre. « Perverse (chez Food/EMI), le 3ème LP du groupe parviendra-t-il à imposer JJ ? Rien n’est moins sûr… Mais, d’abord, pourquoi « Perverse » ? Mike est au crachoir…

La perversion, c'est oser ce que les autres ne tentent pas. C'est le but qu’on s’était fixé en mettant sur pied Jesus Jones : réagir en fonction des événements présents ; et, si possible, offrir une alternative. Réaliser un projet distinct a toujours été une priorité pour moi. C'est pourquoi la scène de Manchester est devenue préoccupante à un certain moment. Ce que tout le monde accomplissait, ce que tous ces groupes ‘normaux’ recherchaient, devenait franchement très proche de notre démarche! Aujourd'hui, c'est un peu différent, il y a l’émergence d'un esprit 70’s, cristallisé dans le rock guitare et fort teinté de nostalgie. On veut aller à l'encontre de ce courant, en prendre le contre-pied. C'est, je crois, une bonne époque pour y parvenir, un bon moment aussi pour lutter contre la technologie, contre la normalité, pour concevoir quelque chose de plus détaché, de plus comique aussi.

En allant à l'encontre des normes, ne crois-tu pas que tu leur donnes trop d'importance?

Peut-être, mais on n'a pas beaucoup le choix! Il n'y a pas que le rock, il y a le monde, la télé, la publicité. Un ensemble de paramètres qui doit te faire réagir ! Bien sûr, prendre le contre-pied n'est jamais un gage de qualité.

Sans oublier le risque de tourner en rond, de reproduire ce qui a été fait auparavant?

Bien sûr, la dégénérescence, la ‘dé-évolution’, c'est un peu comme l'inceste. Je crois qu'on ne peut pas améliorer le rock en réinterprétant, même de façon personnelle, ce qui a été fait avant. Si on appliquait cette méthode, dans le domaine, disons de la médecine, ce serait l'hécatombe tous les jours! A ce stade, je suis déçu aussi par les médias. On dirait qu'ils partagent tous les mêmes options. Même les journaux qui traditionnellement se proclament les champions de la découverte, de la nouveauté, commencent à opérer des choix trop évidents! Où est la progression?

Qui a le privilège d’écouter tes compositions en premier lieu?

Les autres membres du groupe, normalement. Parfois ma femme... Je les soumets aussi au personnel de la firme de disques ; pas ceux d'EMI, mais de Food qui nous ont signés en Angleterre.

Leur réaction t’influence ?              

(long silence) Non. Enfin, pas vraiment. Parfois, chez Food, ils te donnent des conseils sur la mise en forme des arrangements, mais jamais sur les compositions elles-mêmes. Je prends en compte leurs remarques, c'est normal. Je ne vis pas dans un monde clos ; je ne travaille pas rien que pour moi, et je dois penser à vendre ce que je fais. Une vision qui n’est pas péjorative. Pour « Perverse », on a travaillé sous la houlette de David Balfe, un ex-Teardrop Explodes. C'est quelqu'un qui a une idée très précise du groupe rock. Il défend une vue artistique, pas uniquement ‘marketing’. Je respecte son avis.

Les shows du groupe, surtout ici sur le continent, ont toujours été fort critiqués. On a même écrit que, live, vous ne valiez pas grand-chose...

C'est vrai? (rires) OK, tu as raison, de tels articles ont été publiés. Tu sais, je crois que nous sommes un excellent groupe de scène. Je veux dire que nos shows sont de bonne facture. Nous n'y jouons pas rien qu'un rôle, nous aimons nous produire sur scène. Si on a critiqué nos concerts, c'est sans doute justement parce que nous ne nous conformons pas aux usages, nous ne jouons pas sur la démagogie. Les gens qui viennent nous voir, généralement, aiment nos shows. Si du moins, ils ne sont pas totalement allergiques à notre style.

Est-ce que tu réponds à ma question? Tu te contentes d’affirmer que Jesus Jones est un bon groupe de scène, non?

Que pourrais-je te dire d'autre? Et finalement, qu'est-ce que c'est un bon groupe de scène ? Un groupe qui reproduit fidèlement le son et la qualité de son CD ? Il serait triste de se limiter à ce critère…

Crois-tu qu’il est préférable de se rendre à vos concerts, après avoir écouté vos compos ?  

Pas nécessairement! Mais, il est plus facile d'apprécier un concert quand ce n'est pas la première fois qu'on entend les morceaux. Si nous vendions plus de disques en Europe, le public connaîtrait mieux nos chansons. Et, qui sait, nos prestations live seraient moins critiquées. Cependant, nous essayons de nous montrer convaincants, même pour ceux qui ne nous connaissent pas. Aujourd'hui, beaucoup de formations commencent par décrocher un contrat, ensuite ils enregistrent un disque et puis ils apprennent à le jouer sur scène. Pas très logique, comme cheminement! Jesus Jones était un groupe de scène avant toute carrière discographique.

Parle un peu de toi. Tu vis où ? Quel âge as-tu ?

Je vis à Londres dans une maison. J'ai 28 ans, je n'ai pas d'enfants. Ce serait très égoïste de vouloir un enfant. Ma femme devrait s'en occuper seule. Je suis très souvent absent. Et en 1993, je serai quasiment toujours sur les routes. Donc, à brève échéance, c’est exclu.

Ado, tu étais fan de rock?

Je me rappelle avoir copié les notes du refrain de « Pretty Vacant » des Sex Pistols. J'ai écouté les premiers disques de Duran Duran et de U2. A cet âge-là, on se jette un peu sur n'importe quoi. C'est après qu'on se met à réfléchir, à comparer.

Tu achètes encore des disques?

Oui, 7 ou 8 par mois. Mais je suis souvent déçu par ce que j'entends. Pourtant, je les écoute d'abord comme un fan de musique, pas comme un musicien. Après, je les analyse un peu plus. Quand on est musicien, il est difficile de ne pas approfondir le sujet.

(Article paru dans le n°10 du magazine Mofo de février 1993)

Dick Annegarn

Citoyen sur péniche

Écrit par

« Bruxelles », « L’institutrice », « Ubu », « Bébé éléphant », « Mireille »... Toutes des petites chansons d’un grand Hollandais âgé aujourd’hui de 40 ans et qui a connu une grande période de succès au début des années 70. Avant, comme il le dit lui-même, de se retirer de la compétition, en 78. Dick Annegarn vit sur une péniche (‘La Gueuze’) à Marne-la-Vallée, dans la banlieue Est de Paris. Il a les huissiers au cul, accorde de temps en temps des concerts dans lesquels il introduit des petites pièces de théâtre, publie un disque acoustique (NDR : « Inné’Dick », sur lequel figure un seul inédit, « Les Thèques », ainsi que des enregistrements dépouillés de certaines chansons peu connues) et ricane derrière ses lunettes...

Quand as-tu choisi de devenir chanteur?

Ce n'est pas vraiment un choix. Je me suis rendu compte que je savais y faire. On croit toujours que les artistes choisissent leur vie, ce n'est pas vrai. Comme les employés n'ont pas tous choisi d'être employés... Il y a toutes sortes de rêves associés à la vie d'artiste, et bien moi, j'ai plusieurs fois essayé de me recycler. Mon dernier projet en date était d'ouvrir une librairie 24h/24 à Bruxelles.

As-tu l'impression que tes chansons traverseront le temps?

Je les ai écrites pour qu'elles durent. Ce ne sont pas des chansons soixante-huitardes. « Oithyrambos » parle d'une mythologie d'avant les Grecs et « Robert Caillet » raconte une histoire qui pourra encore arriver dans 150 ans. Mes compos, j'essaie qu'elles ne soient pas typées, ni ‘mode’. Le mot ‘moderne’ date du XIVe siècle! « Mona Lisa Klaxon » de Jacques Higelin est une belle chanson, mais je crois qu'elle est périssable. J'ai pris un abonnement pour l'avenir, et je crois que mon style folk vieillit mieux que le rock et la pop.

Tu es connu aux Pays-Bas où tu es né ?

J'y accorde quelques concerts de temps en temps, dans des salles de 3 ou 400 personnes. Mes disques sont très mal distribués en Hollande. Mais je n’y suis pas un illustre inconnu. Le bouche-à-oreille, le téléphone arabe fonctionne. J'ai lu que Nougaro à qui on demandait s'il me connaissait a répondu : ‘Oui, de légende’.

Tu as 40 balais. Imagines-tu, comme Charles Trenet, continuer à écrire et interpréter des chansons, quand tu en auras 80 ?

Tout dépendra de ma voix et de mon inspiration. Si à 80 ans, je trouve encore les sujets intéressants, pourquoi pas? Mais Dick Annegarn, j'en aurai peut-être fait le tour! Je suis celui qui est le plus en contact avec moi, je serai donc le premier que Dick Annegarn ennuiera.

Raconte-moi comment tu vis sur ta péniche...

Je suis un solitaire, je vis avec mon chien. J'aime le silence, écouter la Marne. Je vais au café, les gens me racontent leurs dernières blagues, je cours, je fais du yoga pendant que l'eau bout. Je suis le poète que les gens viennent parfois consulter, quand ils ne vont pas bien.

Si tu animais un talk-show aujourd'hui, qui inviterais-tu?

J'ai un projet d'émission radio. C’est l'outil qui correspond le mieux à mon imagination. Il n'y a pas d'images, c'est plus suggestif. Je voudrais mettre en valeur les différents parlers, les dialectes. Je vais solliciter la radio belge pour voir si je peux faire cette émission à mi-temps. J’aimerais tenter l’expérience, un an ou deux. Je vais là où je crois pouvoir être utile...

Le cinéma, ça te tente?

Oui. Jacques Doillon m'a un jour proposé un rôle. J'ai refusé. Ca puait l'appartement, le scénario claustrophobe. Moi, je me vois plutôt dans des épopées, jouer un héros un peu foireux. J’aurais bien voulu incarner Théo Van Gogh au cinéma.

Cite quelques chansons qui t'émeuvent?

« Les Bergers » de Brel, « Georgia » de Ray Charles, « Daytripper » des Beatles, « What have they done to my song? » de Melanie et « Like a rolling stone » de Bob Dylan. Ca va comme ça?

(Article paru dans le n° 9 du magazine Mofo de janvier 1993)

 

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