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Le fossé à franchir par Snake Mountain Revival

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Viagra Boys
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Le Peuple de l’Herbe

Collectionneurs de sons

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L’Audi Jazz Festival a commencé ce 22 septembre 2007 et s’achèvera le 10 décembre, au Botanique de Bruxelles. Une opportunité pour interviewer le Peuple de l’Herbe. Les Lyonnais se produisent volontiers sur la scène belge et jouissent d’une réputation d’interlocuteurs affables. Pour mieux les connaître et en savoir plus sur leur dernier album, rien de tel de les rencontrer. En me dirigeant vers les loges, Asian Z répète sur scène. Leur ‘sound check’ m’intrigue et surtout aiguise ma curiosité. Quelques volées d’escaliers et de portes entrouvertes plus loin, N’Zeng et Spagg sont d’attaque pour répondre à mes questions. Le dictaphone est enclenché, la bière est servie et trinquée, rouleeeeez jeunesse…

Vous semblez apprécier Bruxelles. J’ai assisté, auparavant, à deux de vos sets dans une autre salle de la capitale. Que pensez-vous du Bota ?

N’Zeng : On connaît bien l’Orangerie. On y a déjà joué. Le lieu est super beau. En plus si tu tiens compte de l’esprit du festival et de l’excellent choix de la programmation, c’est vraiment sympa. C’est convivial surtout ; tu te sens proche du public.

Justement la proximité, ça m’a l’air d’être un besoin chez vous. Vous ne faites pas rock star en tout cas.

Spagg : (rires) on essaye du moins… ça va peut-être venir (re-rires)

N’Zeng : la proximité c’est vraiment ce qu’on aime. On se produit également dans d’énormes salles, des festivals. Mais le public est loin. Tu sens moins leur retour ou l’ambiance réelle. On se produit dans ce genre d’événement avec modération. On préfère plus petit, on y recherche l’écho de notre énergie.

Spagg : Nous apprécions nous sentir proches des gens, c’est toujours plus intéressant

Le line up de ce soir est presque identique à la formation d’il y a 10 ans. Un seul un membre n’y est plus. Une explication ?

N’zeng : DJ Stany est parti. Il a été remplacé par Spagg. Il y a plus ou moins 2 ans. Au début il y avait DJ Pee, DJ Stany et moi. Ensuite ça a été plutôt du ‘rajout’. Entre autres lors de l’arrivée de JC (JC 001) qui est apparu sur le deuxième album et a participé à la tournée. Il n’est plus reparti depuis. Sir Jean (ancien chanteur de Mei Tei Sho) a participé au morceau « PH Thème » sur « Triple Zero » (leur premier album). « PH Thème » a super bien représenté et super bien fait démarrer le groupe. Sir Jean est revenu poser sa voix sur le dernier album, et nous suit pour la tournée. C’est sympa, la boucle est bouclée comme ça.

Que représentent tous ces rajouts en termes d’efficacité ? Avez-vous besoin de vous multiplier ?

Spagg : Pour ma part je suis à la technique depuis 2002. Je n’étais pas sur les planches, mais je travaillais déjà à la conception générale.

N’Zeng : L’efficacité de ces rajouts c’est surtout le développement musical. Plus on avance plus on tend vers quelque chose d’organique, nous avions déjà amorcé ce concept sur l’album précédent, mais nous n’avions pas trop creusé. Justement Spagg est arrivé dans le groupe avec sa manière d’utiliser les machines et est parvenu à bien faire progresser l’ensemble. Après la précédente tournée on a opéré des recherches sur base de remix. Nous avons réussi à bien faire évoluer le travail, même si le principe de base est toujours le même. Nous travaillons tous les quatre. Chacun participe à l’évolution sur sa machine. Une méthode qui nous a permis de garder un équilibre sur les quatre albums. On ne souhaite pas qu’il n’y ait qu’une seule personne qui écrit dans le groupe. Ce qui pourrait mettre d’autres un peu ‘sur la touche’ quant à leur développement artistique. Tout le monde doit et veut être impliqué, on espère que ça continuera.

Spagg : Sinon au niveau de l’équipe, ce que les gens voient en concert, c’est le travail de 12 personnes, tant à la technique que sur scène. On communique très bien, on fait constamment évoluer les choses. Notre petite bande est bien soudée, en fait.

12 personnes et 4 albums en 10 ans, vous y allez calmement. N’avez-vous pas envie d’en faire davantage ? Un album live par exemple ?

N’Zeng : Il y a un live qui est sorti sous la forme d’un mini elpee. Il est paru juste avant « Cube » (NDR : leur troisième opus). Il est sorti un peu en marge. Distribué à 10 000 exemplaires, il recèle beaucoup de remixes en version live.

Votre boulot prend une autre dimension sur scène et vous semblez apprécier l’exercice. N’avez-vous pas envie de creuser davantage dans ce créneau ?

N’Zeng : Absolument. Nous avions ce projet sur la tournée précédente, mais quand Stany a quitté l’aventure, on a abandonné l’idée. On devait laisser le temps au groupe de reprendre son équilibre et ses marques. Maintenant ça tourne bien. Nous avons décidé de récupérer tous les live depuis le début de cette tournée, pour voir ce qui en sort. Mais nous avons déjà connu quelques problèmes techniques…

Spagg : Arf !!

N’Zeng : …Spagg a quitté le noyau technique, mais nous n’avons pas engagé quelqu’un d’autre pour le remplacer. En outre, l’ingénieur su son a énormément de boulot pour tout gérer à la fois. On garde l’espoir d’y arriver. Nous avons le projet d’éditer un Dvd, mais ce travail est complètement différent.

Pourquoi ? Eprouvez-vous des difficultés pour maîtriser l’image que vous souhaitez apporter à votre musique ?

N’Zeng : Ce n’est pas simple en effet. Personnellement si je me tape un dvd d’une heure trente de concert, il a intérêt à être excellent et distrayant sinon je me lasse vite.

Spagg : A mon humble avis, il n’existe aucun format capable de relater fidèlement une ambiance concert. Faut y être c’est tout ! Ce que tu ressens sur la scène et dans le public ne se fait qu’au moment présent.

N’Zeng : La priorité des 43 dates de concerts sera l’enregistrement audio. Après, si on trouve quelque chose de sympa à mettre sur un Dvd, on y réfléchira à nouveau. Vu le stock d’archives accumulées lors des précédentes tournées, on pense proposer un panel de l’évolution de nos expéditions live, en mélangeant les années.

Au fur et à mesure des albums, vous ne souhaitez pas vous détachez de l’image de consommateur de pétards. Vous l’assumez d’ailleurs depuis le début… mais vous exprimez aussi, de plus en plus un côté réfléchi. Fumeurs oui, mais pas mou du cerveau ? C’est ça ?

N’Zeng : Ben on l’a bien cherché hein ! Depuis le début on provoque cette image via le nom du groupe, du label. A la base, cette démarche était purement ludique ; maintenant les choses évoluent, on ne se prend toujours pas au sérieux mais on mute constamment.

Spagg : Il est clair que ça date déjà d’une époque ou la légalisation allait dans tous les sens. Tout ça bougeait un peu partout autour en France. La gauche était au pouvoir, on s’est dit ‘on va pousser un peu’… A présent tout a bien changé. Cette époque est révolue.

N’Zeng : Tu sais, nous ne sommes pas toujours pris au sérieux. On nous considère plus  souvent comme des amuseurs, malgré le parcours que nous avons déjà accompli. De plus, musicalement on nous catalogue plus vers le dub ou le reggae, même si on respecte complètement ce courant. C’est un peu réducteur pour nous… La conso’ c’est depuis la naissance du groupe notre marque de fabrique ; mais elle ne nous empêche absolument pas d’évoluer

En parlant d’évolution, la dernière qui n’a pas dû vous plaire, c’est l’arrivée de Sarko au pouvoir. Ca vous fout pas la trouille d’être français avec vos idées ?

N’Zeng : Ben si, ce n’est pas vraiment génial ce qu’il s’y passe !

Spagg : Nous voulons essayer de lutter de l’intérieur, on va pas se casser non plus. De toute façon pour aller où ?

Ben, chez nous en Belgique par exemple, ça reste relativement cool par ici.

Spagg : (rires) Ouais, c’est vrai ! C’est sympa la Belgique mais ce serait pas notre genre d’abandonner le navire, ce serait vraiment trop simple.

N’Zeng : Justement le ton de « Radio Blood Money », c’est une constatation. On y a intégré des références à nos idées. Les gens creuseront s’ils en éprouvent l’envie. On ne cherche pas à s’impliquer en politique, mais elle est omniprésente malgré nous. Quand tu vois ce qu’il y avait dans le passé, les luttes pour les acquis sociaux par exemple ou les droits de l’homme. Quand tu vois aussi que l’Europe a vécu des périodes sombres et que les gens font mine d’avoir oublié en votant comme ils l’ont fait ! Moi ça me fait super flipper. On tape sur l’immigration, les problèmes de réinsertion, tout est prétexte à discréditer la conscience de l’histoire. Le pire c’est que ce phénomène s’étend sur tout le Vieux Continent. Tu as vu en Suisse ? Le mouton blanc qui fout un coup de pied au mouton noir ? Ben y sont élus ces gens, c’est affreux !! Les médias français ont, eu aussi, beaucoup changé. Pour exemple, Pias notre label, avait proposé de diffuser une de nos chansons sur une radio française (NDR : que nous ne citerons pas). On leur a répondu, ‘Si Mr Sarkozy arrive au pouvoir, il n’est pas question de diffuser quoique ce soit du Peuple de l’Herbe’. Quand tu reçois une réponse semblable, tu as le droit d’être inquiet. Sans parler de la multiplication des tests ADN et du ‘fichage’ que l’on en fait. Le pire c’est qu’on essaye de te faire croire que cette situation n’est pas grave et que tu es juste un peu paranoïaque. 

Revenons à un sujet plus musical. Et en particulier vos influences. D’abord, j’imagine que vous devez y comptez un large panel d’artistes. Quels noms vous viennent d’abord à l’esprit ?

Spagg : Notre particularité est d’apprécier chacun des trucs différents et d’apporter ces influences au groupe. Nous ne sommes pas comme pas mal d’artistes, dont tous les membres  écoutent le même truc ou sont d’accord sur les mêmes choses. Pour ma part j’écoute pas mal de métal, du lourd, du hiphop aussi. Le hiphop, étrangement, rassemble tous les membres du Peuple de l’Herbe. Beastie Boys, Public Enemy entre autres. Ce ne sont pas les seuls, il y en a plein d’autres. (NDR : Spagg portera ce soir là d’ailleurs un t-shirt noir placardé d’une énorme effigie de Public Enemy)

N’Zeng : La plupart des membres, sont des collectionneurs de vinyles depuis de nombreuses années. Pour certains, le stockage devient même problématique. Quand on débarque en Belgique, on visite souvent les disquaires. Nos recherches vont du vieux ska à tout ce qui touche la Jamaïque des années soixante et soixante-dix. Ca peut aussi tourner au funk, mais pas le ‘funk fluo’ années quatre-vingt, plutôt 60-70 avec Parliament, Funkadelic, la bande à Clinton. Le jazz a aussi une place importante. On ne nie pas non plus, une influence punk. Celle des Clash, par exemple. Strummer et sa bande ont sans cesse progressé pour faire évoluer leur propre son, et ce sans concession. Que ça plaise ou non, ils faisaient exactement ce qu’ils voulaient. Ca aussi on aime bien. L’esprit du Rock n’ Roll, transmettre du son et de l’énergie. Psychostick, le batteur, vient du milieu rock et punk, il a joué entre autre du rockab’. Toute cette énergie de la batterie est super importante pour nous.

Spagg : Mais le truc ou tout le monde kiffe dans le groupe, ce sont les bandes-son.

N’Zeng : Ah ouais, les bandes-son ! Nous sommes tous d’accord. Quand tu vois qu’il y a des gens comme Morricone qui n’ont plus rien à prouver, et dont tu retrouves sans cesse des enregistrements inédits ou des morceaux sortis de nulle part issus de films inconnus, c’est énorme. C’est super riche comme univers les bandes sonores de films. Elles nous servent énormément.

Spagg : Et même plus !!

Vous accordez de plus en plus de place aux ‘vrais’ instruments. Votre association machine – instrument prendrait-elle une tournure moins électronique ?

Spagg : On pousse l’un pour extraire l’autre, les machines sont sans cesse testées.

N’Zeng : Nous avons fait apparaître pas mal d’instruments en effet. La basse n’a pas sa place sur des morceaux plus electro, mais elle adoucit beaucoup de choses sur d’autres et on n’hésite plus à l’utiliser. La section de cuivres que nous avons utilisée comptait cinq instruments. Et un percussionniste est venu enregistrer sur deux morceaux. Ce qui représente beaucoup de travail sur du ‘vrai son’

Sur vos albums, vous blindez toujours vos morceaux d’intros, de dialogue de films, de bruitages. Comment les choisissez-vous et où les dénichez-vous ?

Spagg : Il n’y a pas de règle, ça peut venir de partout

N’Zeng : Films, documentaires, émissions télés. Une voix sortie de son contexte prend une autre dimension. Et cette recherche nous plaît assez. A une époque nous courrions les vinyles gravés dans les années 40-50-60. Ayant un but informatif ou éducatif, voire même médical. Un jour nous sommes tombés sur un stock incroyable de propagande communiste de cette époque. C’était des chants de ‘manifs’ entrecoupés d’interventions. On s’en est d’ailleurs servi pour la biennale de la dance à Lyon, l’année passée. On chipote toujours avec tous ces trucs là.

Spagg : Nous regardons pas mal de films qui influencent la création des albums. On utilise les VF en les posant dessus.

N’Zeng : Mais si on les cite on va se faire taper sur les doigts (rires)

Vous avez tellement de sons en stock, que vous pouvez même en refourguer à High Tone, entre autres sur leur dernier album. Vous leur en avez filé lors de la tournée de 2005 ?

N’Zeng : Ouais on s’entend super bien, nous nous serrons les coudes. Les ingés s’échangent du matos, on se soutient les uns les autres. Chacun a aidé l’autre à monter son studio, il n’y a pas de concurrence.

Spagg : C’est comme pour Asian Z qui assure notre première partie ce soir, nous signons tous chez Jarring (NDR : Jarring Effect, leur label). Eux aussi sont issus de Lyon. Nous les croisons souvent là bas. Tu connais Asian Z ? Tu vas voir c’est particulier. Avec eux et  High Tone, nous sommes de vrais potes. Nos liens se sont resserrés davantage en 2005 avec les gars d’High sur la tournée européenne du Lyon Calling Tour (23 dates dans toute l’Europe en un mois réunissant Le Peuple de l’Herbe, High Tone et Mei Tei Sho ). Une trentaine de personnes sur la route, c’était bien ! C’est clair que ça favorise l’échange.

Expérience à refaire ?

Spagg : Ah ouais direct !!

N’Zeng : Très chouette, mais dur. Il y a quand même des endroits où, quand tu arrives, genre Mostark ou Sarajevo, tu te sens privilégié. L’Europe de l’Est c’est souvent triste. Tu as l’impression que la guerre s’est achevée un an plus tôt. Tout est à reconstruire. Ils manquent de tout. C’est hyper dur pour eux. Parfois nous arrivions et il n’y avait même pas de courant. Nous étions obligés de nous approprier l’endroit vierge et de complètement le transformer pour faire tourner les machines. C’était intéressant de voir la relation entre l’endroit et notre technologie, mais déroutant aussi. Tout ça à coté de chez nous. Nous avons vécu des aberrations administratives aussi. Jean de Mei Tei Sho s’est vu refuser l’entrée d’un pays de l’Est parce que Sénégalais, il ne pouvait présenter de document médical sur lequel était stipulé qu’il n’avait pas le Sida. Cette épisode à inspiré le morceau « Judge Not » qui figure sur « Radio Blood Money ».

Spagg : Pauvre Jean, à chaque frontière il y avait un nouveau problème. Nous, nous passions sans stress en montrant nos passeports européens. C’est fou !

Vous vivez les problèmes que vous soulevez, juste parce que vous travaillez avec d’autres nationalités ? Ca motive vos compostions du coup, ce n’est pas innocent.

N’Zeng : En effet on peut dire qu’on le vit de l’intérieur. D’origine galloise et hindoue, JC (JC001) vient d’Angleterre ; et son point de vue sur la situation était déjà bien rôdé vu ce qu’il avait vécu là bas. Il a vécu l’apparition des caméras en rue et la surveillance à outrance des quartiers défavorisés. Il pose une réflexion cynique mais pertinente sur les caméras de rue justement. Il dit que ‘c’est beau d’avoir vu les mecs poser les bombes à Londres ; mais elles ont quand même explosé. C’est bien la preuve que ces caméras ne servent à rien !’

Comment voyez-vous le futur du Peuple de l’Herbe

Spagg : On t’avoue que pour le moment, nous vivons au présent. Nous ne sommes pas dans la phase de projection. Nous profitons de l’album qui vient de sortir et de la tournée qui en découle.

N’Zeng : C’est vrai. Au début, vu que nous avions super bossé sur l’album avant de l’enregistrer, on le maîtrisait en se contentant de le reproduire tel qu’on l’avait enregistré. Mais au fur et à mesure nous apercevons des pistes. On y réfléchira certainement après la tournée.

Spagg : Surtout que nous avons beaucoup de dates en préparation. Si tu y ajoutes les festivals de l’été prochain, ça nous laisse le temps d’observer. En plus nous sommes contents de ce qu’on vit. Tous ces live sont la récompense de notre travail.

N’Zeng : Nous sommes dans la phase de digestion.

Ok, merci beaucoup les gars, c’était très sympa

Spagg : Ben, merci à toi

N’Zeng : Ouais merci, on espère que tu passeras une bonne soirée

Ravi d’avoir partagé ces quelques minutes en leur compagnie, je prends congé de mes hôtes. Les poignées de mains sont franches. N’Zeng me promet de prendre la pose sur scène et de sourire à mon appareil photo lors de leur prestation du soir. Quelques réflexions personnelles partagées sur l’incompréhension du problème belge, et je quitte définitivement la loge pour m’en retourner vers la scène, où les Asian Z sont toujours en train de faire les pitres… Spagg les rejoint pour leur filer un coup de main. N’Zeng m’avoue qu’il va se reposer un peu avant d’affronter le public. Je sors rejoindre des amis. Cette soirée s’annonce sous les meilleurs auspices.

 

Lisa Gerrard

The Silver Tree

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Il y a moins d’un mois, nous vous invitions à découvrir un best of de Lisa Gerrard, recueil dont le but n’était autre que de briser les liens qui unissaient la chanteuse australienne à la maison 4AD. Loin d’avoir perdu son temps après une ultime tournée accomplie en compagnie de Dead Can dance, la diva s’est au contraire retirée du monde pour graver dans le marbre 13 nouvelles compositions, donnant naissance à « The Silver Tree » qu’elle défendra sur la scène du Cirque Royal le 17 avril prochain.

Une œuvre dont elle a composé les moindres notes. Sans aucun doute l’offrande la plus atmosphérique et la plus introspective de Lisa, plongeant l’auditeur dans une sphère proche du mysticisme. Particulièrement épuré, dénué -ou presque- d’éléments rythmiques ; intimiste au point de paraître minimaliste, « The Silver Tree » est aussi un album énigmatique, à l’image de sa majestueuse conceptrice. Dans ce paysage glacial, elle protège bien des secrets ; et lorsqu’elle choisit de les dévoiler ce n’est que sous une forme des plus abstraite.

Sous l’impulsion de son nouveau collaborateur Clive Collier, qui succède à Patrick Cassidy, l’ex moitié de Brendan Perry gagne du territoire, croise les cultures. Si les influences orientales sont toujours bien ancrées, Lisa entrevoit la musique médiévale, flirte avec la world et laisse s’échapper quelques vapeurs trip hop. Dans ce décorum tantôt charnel, tantôt funèbre, on songe parfois à « The Mirror Pool », son premier chef-d’œuvre en solitaire. Le sommet de la beauté lyrique est atteint par le somptueux « Serenity », titre essentiel d’une plaque qui ne s’assimile qu’après plusieurs écoutes attentives. A cet égard, « The Silver Tree » n’est pas si loin de l’univers de Diamanda Galas, d’Arvo Pärt ou des titres les plus obscurs de Devil Doll. 

 

Rollerskate Skinny

Rollerskate Skinny et son ange gardien.

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Auteur d'un premier album mystérieux, élaboré mais très mélodique, ce groupe dublinois pourrait devenir très important. C'est en tous cas l'impression que partage l'ensemble de la presse britannique. Elle n'hésite d’ailleurs pas à comparer le quintette à Mercury Rev voire à Sonic Youth. Et comme si la richesse musicale ne suffisait pas, ce disque recèle des textes visionnaires, thématiques sur le monde contemporain. La rencontre des deux guitaristes, Jimi et Ger, puis du chanteur/lyriciste Ken, a enfin permis de lever un morceau de voile de l'énigme Rollerskate Skinny...

Pourquoi choisir pour nom de groupe le titre d'un roman qui a inspiré l'assassinat de John Lennon?

Jimi : Une pure coïncidence. Nous avons même été surpris de le lire dans je ne sais plus quel magazine. Il n'a jamais été dans notre intention d'établir la moindre corrélation avec cette affaire.

Ce n'est donc pas un sujet à approfondir? Pas plus, je suppose que celui des Beatles?

Ger : C'est une évidence!

Vous vous identifiez sans doute à des groupes plus contemporains comme Mercury Rev ou Sonic Youth?

J. : Nous serions de mauvaise foi en refusant d'admettre l'influence que Sonic Youth a exercée sur le groupe. Mais pas son aspect métallique. Plutôt l'exploration simultanée de différentes perspectives mélodiques.

Un peu à la manière de Wire?

G. : Je n'ai jamais prêté attention à ce genre de groupe.

J. : Ce n'est pas davantage ma tasse de thé. Leur musique était un peu trop capricieuse à mon goût!

G. : Chacune de nos compositions abrite différentes influences. Pour Mercury Rev et Sonic Youth, elles ne sont cependant que superficielles. Evidemment, il est plus facile de se référer à ces deux ensembles, puisqu'ils ont acquis une certaine notoriété.

Quel album de votre collection personnelle ne céderiez-vous sous aucun prétexte?

G. : "Closer" de Joy Division et "The Movie" de Jimi Hendrix (NDR: Est-ce un bootleg?)

J. : Pas un seul. J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Je ne vois donc aucune raison de m'en séparer!

Vous semblez manifester un goût plutôt prononcé pour l'extrême. Est-ce typiquement dans le caractère irlandais.

J. : Ce n'est pas spécifiquement irlandais, mais le reflet de nos personnalités.

G : Des sentiments universels que tout être humain est susceptible d'éprouver.

J. : Chaque pays vit ses extrêmes. En Belgique, vous vivez les vôtres à travers les disparités entre Flamands et Wallons. En Irlande, ils sont d'une toute autre nature. Pour Rollerskate Skinny, ils s'inscrivent exclusivement dans un espace multidimensionnel, au sein duquel nous avons voulu reculer les limites.

Vous avez assisté à la projection du film "In the name of the father"?

G. : Non!

J. : Oui. L'intrigue est excellente. Un film très intense inspiré d'un fait réel. Mais je suis un peu déçu que la vérité soit quelque peu tronquée. L'accumulation de détails artificiels et la concentration des événements dans le temps n'étaient pas indispensables. La véritable histoire était suffisamment dramatique. Il ne fallait pas en rajouter. Ce qui explique pourquoi il est nécessaire de prendre un certain recul. Sans quoi, c'est un grand film... J'ai, en outre, tenté une expérience originale pour le visionner. D'abord, en Irlande. Puis en Angleterre. Et les réactions suscitées sont diamétralement opposées. Etonnant!

Bono et Sinea O'Connor ont collaboré à l'enregistrement de la bande sonore de ce film. Est-ce que leur participation a une valeur symbolique à vos yeux?

J. : J'apprécie énormément Sinead O'Connor. Je ne partage cependant pas tous ses faits et gestes. Mais elle dit ce qu'elle pense en toute liberté, spontanément et avec énormément de passion. Et puis elle a de si beaux yeux... une très jolie fille (rires)... Tout ce qu'on a pu médire sur son compte a été monté de toutes pièces. C'est comme l'intérêt excessif porté à U2. C'est de la manipulation médiatique!

G. : Le jour où elle a déchiré la photo du pape, il a dû se passer quelque chose de saugrenu dans sa tête. De saugrenu, mais également de sensé. Il faut replacer cet événement dans son contexte. L'Irlande du Nord vit en quelque sorte une guerre de religion. Et dans l'esprit de Sinead, le pape en porte une certaine responsabilité. Il était ainsi plus facile de la faire passer pour hérétique.

C'est un peu comme dans votre chanson "Bring on to stigmata" où vous semblez très amers vis à vis de la religion?

G. : Elle ne vise pas seulement la religion. Mais tous les problèmes qui existent dans le monde en général. Elle reflète en quelque sorte notre état d'esprit à l'égard de ces événements; et puis d'une manière plus personnelle traite de nos expériences vécues. Comme celles que nous avons traversées à Londres.

Pouquoi, vous n'y vivez plus?

J. : Si, mais nous allons retourner à Dublin.

Quand?

G. : Dans une bonne semaine!

Vous vous y étiez fixés depuis deux ans, il me semble?

J. : C'est exact. Mais la vie à Londres est pénible. Cette ville est trop grande, impersonnelle, morne, robotisée. Nous n'y avions pas d'amis. Nous ne parvenions plus à nous situer. Nous avions peur, en quelque sorte, de perdre nos racines. Nous avons donc voulu revenir aux sources de notre inspiration. A Dublin. Un retour qui correspond pour nous à une renaissance.

G. : Londres peut être intéressant pour ses extrêmes. Mais son gigantisme est déprimant. Ce sera de toutes manières une bonne expérience d'y avoir transité.

J. : Nous regretterons sans doute les petits clubs. Parce qu'ils jouissent, au niveau musical, d'une excellente réputation. Et puis, parce qu'ils dégagent une atmosphère propice à l'épanouissement des groupes de rock...

La chanson "Violence to violence", est-ce un constat d'échec ou un cri de désespoir?

J. : Plutôt un cri de désespoir. Mais cette composition ne devait pas s'intituler "Violence to violence". Nous l'avions écrite pendant la guerre du golfe, mais avons décidé de changer le titre à la dernière minute, car il était devenu trop indulgent vis à vis de l'épisode dramatique qui venait de se dérouler.

Que signifie "Shoulder voices"?

J. : La conscience. L'ange gardien qui se tient constamment derrière toi pour guider tes actes.

Jimi, tu vois encore régulièrement Kevin?

J. : Kevin?

Ton frère!

J. : (NDR: apparemment embarrassé) De toute évidence, ce n'est plus un secret pour personne. Oui. Pour l'instant, il est en studio avec My Bloody Valentine pour enregistrer son nouvel album.

La citation qui figure à l'intérieur de la pochette, est-ce une diatribe contre les marchands de canons?

Ken : C'est de l'ironie pure. Comme dans la chanson "Slave" par exemple. Elle s'intéresse à l'esclavage des principes que tu ne comprends pas et auxquels tu dois te soumettre. Et lorsque tu imagines être capable d'influer sur ce système, tu te berces royalement d'illusions... En fait, j'écris au sujet des problèmes humains et des situations qu'ils entraînent...

Est-ce que les rêves et les cauchemars constituent la moelle de ta prose?

K. : Oui, c'est exact! A Londres, j'ai passé de longs moments à dormir (rires). J'étais complètement fauché. Et sans argent à Londres, tu ne vas pas très loin. J'ai toujours trouvé étrange le moment où l'inconscient commence à s'embrouiller avec le conscient. Mes rêves, par exemple, sont souvent effrayants, paranoïaques. Et ils finissent même parfois par se fondre avec la réalité. Parfois, je tombe amoureux dans un songe. Mais lorsque je me réveille, je me rends compte m'être seulement épris de mon corps (rires)...

Est-ce la raison pour laquelle, dans tes textes, tu déformes constamment la réalité?

K. : Je ne la déforme pas. Elle est simplement le reflet de mon état d'esprit à un moment très précis. L'être humain tient comme indiscutable l'existence d'une seule réalité. C'est une erreur. Ce n'est pas une constante. La réalité est multiforme. Suivant la perspective adoptée, tu la conçois autrement. J'ai besoin de ces environnements différents pour créer. Mais je n'aime pas que l'on me colle l'étiquette d'artiste, parce que j'ai trop de respect pour l'esprit des gens...

 

Version originale de l’interview parue dans le n° 23 du magazine Mofo de mai 94.

And Also The Trees

Nous avons très longtemps été victimes de préjugés

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Fondé en 1978, au beau milieu de l’explosion punk, And Also The Trees est aujourd’hui considéré comme une formation culte. Un statut que le groupe s’est forgé en s’imposant une ligne de conduite, sans jamais se soucier du temps et des modes. Non seulement ses desseins romantiques, ténébreux, ruraux, gothiques, visionnaires, artistiques et typiquement insulaires font aujourd’hui des émules ; mais on se rend enfin compte qu’ils ont influencé une foule de groupes. Noisy pop, d'abord. Mais d'autres aussi. Du passé et du présent. Les deux leaders sont frères : Simon et Justin Huw Jones. Le premier est chanteur/lyriciste (poète aussi) et le second guitariste. Ce sont les seuls rescapés du line up originel. En 28 ans, la formation a enregistré dix albums, dont le dernier « (Listen for) the rag and bone man », vient de paraître. A l’issue de leur set remarquable, accordé à la Rotonde du Botanique, les deux frangins nous ont accordé un entretien…

Même si la formation ne s’est jamais souciée du temps et des modes, elle a toujours eu le souci d’évoluer. Progressivement, les synthés ont ainsi cédé leur place à de véritables instruments ; et puis, depuis l’arrivée de Ian Jenkins (préposé à la basse et à la double-basse), le jazz s’est immiscé dans leur univers sonore. Mais qui est ce Ian Jenkins ? Justin prend la parole : « C’est une bonne question. Nous avions besoin d’un bassiste. Steven Burrows est parti vivre aux States. Il y a 25 ans qu’il militait chez nous. Ce n’était donc pratiquement plus possible de travailler ensemble. D’un point de vue technique, il nous apporte encore son concours ; mais vu la situation, nous devions trouver une solution. Ian est ingénieur du son et bassiste. Il joue aussi de la double-basse. Il a également vécu dans la région où nous sommes nés. Et c’est important. Lorsque Steven a déménagé, j’ai pensé qu’il serait judicieux d’embrasser de nouvelles sonorités. D’introduire de nouveaux instruments. Et puis de les intégrer à notre nouvel album. On a ainsi abordé le problème de manière positive. Et ce concept est devenu l’essence du nouveau projet. » Simon clarifie : « Nous l’avions rencontré dans le cadre du festival Paléo. Vu que notre bassiste n’était plus disponible, nous devions trouver une alternative. Et comme il jouait de la double-basse, notre intérêt a été décuplé. » Oui mais pour interpréter les anciennes chansons alors ? Justin embraie : « Nous n’excluons pas notre ancien répertoire, mais nous nous sommes imposés un nouveau challenge en revisitant ces morceaux. Dans un autre style. Plus organique. En enregistrant sous une forme plus acoustique, on était épatés d’entendre les vibrations produites dans l’atmosphère par cette double-basse. L’esprit de Django Reinhardt était bien présent. Dans la musique, hein, pas les idées ! Et des instruments comme cette double-basse et l’accordéon s’y prêtent très bien. » Simon ajoute : « Il a appris les chansons que nous souhaitions. Pas toutes, mais celles auxquelles nous tenions »

‘(Listen) for the rag and bones man’ a été concocté dans un manoir quelque part dans le Herefordshire rural et il a été achevé une chapelle victorienne, à l’extrême est de Londres. Ce qui confirme que le groupe cherche toujours des endroits très spécifiques, souvent des monuments (églises, châteaux, etc.) pour enregistrer ; un peu comme s’il souhaitait constamment que ses enregistrement soient hantés par les endroits où ils étaient immortalisés. Simon commente : « La configuration des lieux est importante lorsqu’on crée de la musique. » Justin insiste : « On cherche à capturer l’émotion du son, là où on se trouve. De manière à lui apporter une nouvelle dimension. Pas toujours, mais parfois. Tu sais, on n’est pas allergique au studio, mais si on a l’opportunité de bosser au sein d’un environnement différent, le résultat peut être sublimé. Ce sont de petites choses, des subtilités, mais on s’en satisfait. » Par contre, on y retrouve toujours les mélopées très caractéristiques de la guitare de Justin. Et puis sa technique si particulière évoquant parfois celle d'un joueur de mandoline dont le son aurait été amplifié et réverbéré. Comme chez de nombreuses formations noisy pop. Justin s’étonne : « Si c’est vrai, je suis flatté. Mais je n’avais jamais entendu une telle réflexion… » Simon réagit : « En fait, c’est ce que Bernard Trontin des Young Gods m’a également raconté. Il abonde dans ce sens… » Un musicien en compagnie duquel Simon a bossé l’an dernier, pour concocter un opus en duo intitulé ‘November’. Simon confesse : « Je vis aujourd’hui à Genève. C’est en fréquentant le même disquaire qu’on me l’a présenté. On a un peu discuté. En fait, il projetait d’enregistrer un album en invitant, un vocaliste, par chanson. Et apparemment, j’étais sur la liste, même si au moment même, il ne me l’a pas avoué. Je n’avais guère confiance pour participer à un tel projet. A ce jour, je n’avais jamais travaillé avec d’autres musiciens que ceux des Trees. Et finalement, j’ai été très surpris et même enchanté du résultat. Les sessions se sont très bien déroulées. On a reçu d’excellentes critiques. C’est très différent de ce qu’on fait au sein du groupe. La musique est plus légère, plus ambient, spatiale même. Expérimentale. C’est un gars très intéressant qui connaît bien son job. Il est prolifique et s’investit beaucoup dans la musique instrumentale et les bandes sonores de films… » Mais le fait de s’être établi en Suisse, n’est-ce pas parce que les arbres y sont plus verts qu’ailleurs ? (rires) Justin remet les pendules à l’heure : « On est toujours basé en Angleterre, dans notre région du Worcestershire. Steven est donc parti vivre en Floride et n’a pas participé à la confection du dernier album… » Et Simon d’ajouter : « Je réside à Genève, mais pour écrire et enregistrer, je retourne au pays ; ce sont nos racines… » D’ailleurs, John Peel a un jour déclaré qu’And Also The Trees était trop anglais pour les Anglais. Ce qui méritait une explication. (silence…) Simon se décide enfin à prendre la parole : « Je comprends ce qu’il a voulu dire. » Et Justin en remet une couche : « Moi aussi. On a grandi avec lui. C’était un personnage très influent dans le domaine de la musique, en Grande-Bretagne. Lorsque nous avions 13/14 ans, nous écoutions ses émissions radio, tous les jours. C’était en pleine période punk, puis cold wave, avec Joy Division, The Cure, etc. Il est devenu une figure emblématique. Il n’aimait pas trop ce que nous faisions, mais nous respectait. Il s’est montré très correct à notre égard, en nous avouant que notre musique n’était pas sa tasse de thé, mais que si nous la faisions, il fallait continuer à bien la faire. Nous ne nous sommes pas produits en Angleterre pendant 15 ans. Jusqu’au mois dernier. En fait, si vous donnez un concert à Londres, vous l’accordez devant un parterre multiculturel. Mais j’admets qu’aujourd’hui, beaucoup de compatriotes commencent à s’intéresser à nous. On devient une curiosité. Nous avons très longtemps été victimes de préjugés. » Simon donne son explication : « Notre ‘anglitude’ est quelque chose d’exotique pour les Anglais. En 15 ans, la société à changé, a évolué. Finalement on est plus anglais que les Anglais. Comme nous ne nous sommes pas montrés pendant très longtemps, ils ne peuvent pas être réceptifs à notre musique. Le public ne se reconnaît pas en nous, comme groupe anglo-saxon, et il ne peut pas trouver notre musique attrayante, puisqu’il ne la voit pas… »

Le groupe avoue une multitude d’influences qui ont évoluées au fil du temps. Des Stooges au Velvet Underground, en passant par Love, John Barry, Morricone, Johnny Cash, Scott Walker. Au début. Jusqu’à des références plus récentes comme Bowie, Roxy Music ou Kraftwerk. Mais l’esprit de leur œuvre, pas les détails. Simon acquiesce : « Absolument. Faut pas se leurrer, quoiqu’on en dise, on cherche toujours des références. Et cela fait partie de la créativité. Pas comme ligne de conduite, mais pour en appréhender la nouveauté. Et c’est la raison pour laquelle on va au théâtre, au cinéma ou qu’on écoute des disques. C’est ce qui permet de nous faire avancer. Nous avons les oreilles et les yeux toujours grands ouverts ; et si on trouve une idée fort intéressante, on la place dans notre escarcelle, et on la laisse mûrir »

‘(Listen) for the rag and bones man’ est le titre de leur nouvel album, un titre qui s’inspirerait d’un épisode de l’enfance des frères Jones. Autrefois, dans leur patelin, un marchand itinérant –qu’on appelait alors chez nous marchand de loques– récupérait, outre les vieux papiers, les vieilles ferrailles et les chiffons usagés, mais aussi des os, afin de fabriquer un type de porcelaine, qu’on appelait ‘porcelaine de cendres d’os’. Il passait dans la rue en conduisant une carriole tirée par un cheval et en criant ‘chiffons et os’. Effrayé, Simon allait se cacher avant même qu’il passe devant sa maison ; et il ne l’a jamais vu. Ce serait l’explication la plus plausible… Mais derrière ce titre, n’y a-t-il pas un message écologique ? Simon répond : « Non, pas vraiment (il réfléchit). Allez, avouons, il pourrait l’être. Pour couper court, il est ouvert à toute interprétation. Le titre provient d’un rêve. Il n’a pas de lien direct avec la musique. Mais quand on y regarde de plus près, il recèle une foule de significations différentes. Et plus il y en a, plus cette situation nous plaît ; car elle ouvre de nouvelles perspectives. Et si tu as compris ce message, j’en suis flatté ; tu viens d’ajouter un élément à ma propre compréhension. » L’artwork de la pochette est superbe. Il a été réalisé par le photographe français, Jérôme Sevrette (http://photographique.js.free.fr). Comment cette collaboration est-elle née ? Simon répond : « On l’a rencontré la nuit dernière. (NDR : !?!?!?) En fait, j’ai découvert le site du photographe sur Internet. J’ai trouvé le travail absolument superbe. Et plus le temps passait, plus on se rendait compte qu’on avait besoin d’une image pour la pochette. Finalement, il nous a communiqué les dates de son exposition. On est alors tombé sous le charme de cette image, et on en a conclu qu’elle correspondait à notre projet. On lui a donc demandé l’autorisation. Il a été très honoré de notre démarche. Mais on ne l’a rencontré qu’hier. Son travail est absolument remarquable. Il relève de la technologie, mais si le résultat est bon, je n’ai rien contre. Je considère donc que c’est un artiste créatif. »

Leur musique est d’ailleurs souvent considérée comme filmique et visionnaire ; mais n’essaie-t-elle pas de filmer les rêves d’AATT ? C’est tout à fait évident sur ‘Rive droite’ et ‘The Sarcen’s head’, deux compos qui figurent sur leur nouvel opus. Mais aussi sur ‘Domed’, la chanson qui ouvre l’elpee. Encore qu’ici, en lisant les lyrics, on a l’impression de vivre ce film comme un esprit qui vient de se détacher de son corps et flotte au-dessus de paysages imaginaires. Une vision du passage entre la vie et la mort, peut-être ? Simon se défend : « C’est possible. Je n’ai pas pensé à cela. Elle est aussi ouverte à interprétation. (Il réfléchit). Si vous pensez à un esprit qui traverse votre vie, oui. On naît et on meurt. Je ne suis pas en désaccord… » Et les textes de ‘The beautiful silence’ pourraient ainsi traduire la recherche, non pas d’un paradis perdu, mais inconnu… Simon semble interpellé : « L’est-ce ? Je ne sais pas si c’est le paradis. Non, je ne crois pas… » (NDR : au paradis ?) La chanson ‘The way the land lies’, raconte l’histoire d’un vieil homme qui revient dans son village, 30 ans après l’avoir quitté. Et il le regarde avec les yeux du passé… Ce pourrait être Simon, dans trois décennies, revenu voir Inkberrow. Simon réplique : « J’ai une propension à ne pas écrire de textes autobiographiques. Ce que tu racontes pourrait être vrai, pour toi aussi… » Compo étrange, sanglante même, ‘The legend of Mucklow’ ne tire pas son inspiration des contes et légendes celtiques, mais anglo-saxons. Simon y tient tout particulièrement et précise : « Cette histoire vient de l’endroit d’où on vient… » Par contre ‘Candace’ est une compo inspirée de William Faulkner. Simon ne s’en cache pas. « Tu sais, j’ai un peu honte d’avouer que je viens de découvrir Faulkner. ‘Candace’ est un personnage du roman ‘The sound and the fury’ (NDR : ‘Le bruit et la fureur’). J’ai toujours eu l’image de cette fille consentante (NDR : il fait ici manifestement référence à Quentin qu'un amour incestueux lie à Candace. Quentin se suicidera à Harvard pendant que répudiée par son mari elle confiera sa fille –prénommée Quentin en hommage au frère disparu– à ses parents…) » On pourrait encore s’étendre pendant des heures sur les lyrics de Simon, dont la poésie est d’une telle beauté, que même Robert Smith, un de ses fervents admirateurs, a un jour déclaré en être jaloux. C’est un beau compliment.

Merci à Vincent Devos

Editors

Un certain sens du mystère

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Responsables de deux albums à ce jour, les Editors surfent sur une vague de succès qui pourrait bientôt les propulser sur la planète des stars ( ?!?!?). Etonnant pour un groupe britannique (NDR : de Birmingham, très exactement) qui remet au goût du jour, une musique nettement inspirée par la cold wave des eighties. Et en particulier des groupes comme Joy Division, Chameleons, And Also The Trees ou Echo & The Bunnymen. Interpol a tracé la voie. Et une foultitude d’autres formations s’y sont engouffrés. Dont les Editors et Bloc Party. N’en déplaisent à ces fers de lance de ce revivalisme auxquels on ne peut certainement pas reprocher de bâcler leurs copies. Au contraire. Sur les planches, les Editors semblent même dépasser largement leurs concurrents directs. Mais pour oser leur parler de ce type de corrélation, il est nécessaire de bien connaître son sujet et de mettre des gants, histoire de ne pas trop froisser leur susceptibilité. C’est Russ Leetch, le bassiste qui s’est dévoué pour affronter le questionnaire. Dommage que Tom Smith, le chanteur/guitariste, préalablement prévu pour épauler son acolyte, n’ait pas osé venir défendre leur point de vue. Notamment dans le domaine des lyrics. Ce n’est peut-être que partie remise…

Sur place, il a donc fallu réaménager ses questions, en se doutant bien que nombre d’entre elles allaient être éludées. Mais il est parfois intéressant d’entendre le point de vue d’un autre membre du groupe, dont la vision est parfois différente, et qui recèle des aptitudes aussi cachées qu’intéressantes (NDR : on y reviendra). Plutôt que d’attaquer de front le sujet sensible des influences, j’ai donc demandé comment les Editors pouvaient expliquer que les admirateurs des groupes susvisés étaient sur la même longueur d’ondes. Bref, que ces formations drainaient un public aux goûts semblables. La réponse de Russ est évasive : « J’ignore si le public veut nous enfermer dans cette catégorie ; tout ce qui je puis affirmer, c’est que ce sont tous de bons groupes. Les gens qui aiment les Beatles et Elvis Presley peuvent aussi apprécier les Editors. Je ne vois pas d’explications » (NDR : ou il ne veut pas les voir !) Par contre, le groupe reconnaît pour influences majeures Elbow et The Walkmen. Elbow surtout. En plus ce sont des amis. Enfin ils sont devenus des amis. « On les a croisés bien longtemps après avoir écouté leur musique. Nous étions des fans avant de les rencontrer. Quand nous fréquentions l’université. Lorsque notre premier album est paru, les musiciens d’Elbow nous ont avoué qu’ils aimaient beaucoup notre musique. Nous sommes sortis ensemble à Manchester. A une occasion. On a trinqué ensemble. Et l’un d’entre eux nous a proposé de nous apporter leur collaboration. On ne les voit plus très souvent, mais on les aime bien. Et, oui, c’est une de nos influences. » Radiohead, Doves et Spiritualized sont également des références qui revêtent un caractère majeur pour le combo. « Nous aimons beaucoup ces groupes. Radiohead et Spiritualized, tout particulièrement. Nous écoutions leurs disques lorsque nous avions 16/17 ans. A cet âge, il est important de découvrir des nouvelles perspectives ; et Radiohead nous a permis de faire ce pas. De nous interpeller. Si tu ne fais pas la démarche de t’approprier un groupe lors de ton adolescence, tu risque de rester en rade. Et de t’enfoncer dans les stéréotypes. Surtout à cet âge là. C’est la raison pour laquelle ces groupes sont importants. En outre, ils te permettent de t’ouvrir vers d’autres types de musique, et pas seulement le rock. » La nouvelle orientation de la bande à Thom Yorke est donc judicieuse ? « Elle ne m’emballe pas particulièrement. Je respecte ce qu’il fait, mais c’est bien moins important qu'‘OK Computer’… » Enfin, pour rester dans le même domaine, les Editors reconnaissent également que ‘Murmur’ de REM et ‘This is it’ des Stokes sont deux opus incontournables, pour eux. « En fait ‘Murmur’ a influencé l’écriture de Tom. En ce qui concerne les Strokes, il faut se remettre dans le contexte. Nous étions en 2001. La britpop, en Angleterre, s’était essoufflée. Depuis deux ou trois ans. Et la guitare était reléguée au second plan. Lorsqu’ils ont débarqués, on s’est dit, le rock’n roll est de retour ! »

On dit Editors et pas The Editors. Il paraît que ce patronyme colle mieux à leur image monochrome. Mais en même temps, que ce choix leur permet de brouiller les pistes. D’autres également avancent que c’est parce que ce ‘The’ est trop à la mode et que le groupe voulait un patronyme intemporel. Où est la vérité ? « J’ai exécuté le travail graphique des pochettes du premier album ‘Backroom’ et des quatre premiers singles. Mais cette tâche devenait trop envahissante, et j’ai l’abandonnée. Avant d’opter pour le nom Editors, nous nous appelions Snowfield. Mais c’était un peu trop humide comme nom. En fait, on a enlevé le ‘The’, parce qu’il ne faisait pas joli sur la pochette. D’un point de vue grammatical, le ‘The’ s’impose ; et pourtant d’autres groupes ont utilisé le même  concept. Les Pixies, par exemple. On dit Pixies et pas The Pixies. Maintenant, il n’est pas exclu qu’un jour, on y remette le ‘The’. » Chez ce type de groupe, l’attitude revêt quand même une certaine importance. On a parfois l’impression qu’ils aiment entretenir un sens du mystère, voire de l’ambigüité « On n’aime pas trop que les gens connaissent constamment notre emploi du temps. Nous voulons préserver notre vie privée. Ce qui importe, c’est le live. On s’est rendu compte que dans le public, il y a des gens qui se posent des questions et qui n’auront jamais la réponse… Et plus ils s’en posent, plus ils accentuent ce mystère. En fait, nous voulons maintenir une certaine distance avec eux. » Peut-être par jeu… Sur les photos, on voit souvent les musiciens vêtus de vêtements sombres. Russ tire sur le col de sa chemise : « Regarde ! Nous aimons la couleur. Nous nous améliorons. En fait, les teintes sombres, nous les adoptions surtout, lorsque nous étions étudiants. Aujourd’hui, nous commençons à nous vêtir différemment. A porter des chemises. A mieux se fringuer. D’ailleurs nous aimons bien les vêtements chics. Surtout sur scène… »

La voix de Tom Smith campe un baryton profond, sensuel. A tel point qu’un journaliste britannique a un jour écrit que sur scène, il pourrait déclencher une ovulation spontanée chez les filles. (NDR : à ce moment précis, Elvis Perkins et son équipe, attablés à quelques mètres, éclatent de rire). Tom essaie de garder son sérieux. « Ce qui est dingue avec lui, c’est qu’il est capable de stimuler l’orgasme de beaucoup de femmes en même temps. Lors de certaines chansons explicites de notre set, on reste très attentif, pour voir si les filles rougissent… » Les lyrics sont également criblés de métaphores. Mais est-ce pour les rendre plus cryptiques ou simplement pour permettre au public d’y épancher ses propres émotions ? « Ce que tu dis est vrai. Les gens pourraient donner leur propre signification (NDR : c’est à la mode !) aux chansons. Une manière de mieux faire vibrer leur corde sensible. Rien que le titre des chansons est susceptible de les interpeler. Ils se projettent une image dans leur esprit. Il existe des petites phrases qui peuvent déclencher une représentation dans leur inconscient, alors que les paroles n’ont rien à voir avec l’élément déclencheur. Il est important pour un groupe ou un artiste de trouver une accroche. » ‘Well worn hand’ est certainement la chanson la plus dramatique du répertoire des Editors. En fin de parcours, on a même l’impression que Tom est au bord des larmes. « Ce qui a permis de la rendre dramatique, c’est la façon dont elle a été enregistrée. En une seule prise. La tension était à son paroxysme. Et le résultat est parfait. D’un point de vue instrumental, on s’est mis la pression. Histoire de communiquer une plus grande intensité émotionnelle à l’interprétation. Maintenant, je ne crois pas que Tom était au bord des larmes ; mais si c’était le cas, on ne pourrait que s’incliner. » A une certaine époque, on taxé leur style de ‘Dark disco’ (disco sombre). « En fait, cette déclaration sort du contexte d’une interview, au cours de laquelle nous avions répondu en ces termes sous forme de boutade. Elle traduit une volonté de se soucier de la recherche musicale, une démarche qui nous hante. Il ne fallait pas prendre cette réponse à la lettre… »

Entre le premier album (‘The back room’) et le second (‘An End Has a Start’), le groupe a changé de producteur. Jim Abbiss a cédé le relais à Jacknife Lee. Y avait-il une différence majeure dans la manière de travailler entre ces deux personnages ? « Nous les apprécions tous les deux pour le boulot qu’ils ont accompli. Jim a bossé sur le premier. Nous étions quatre. Un groupe enfermé dans une pièce. Point à la ligne. Et on n’a rien ajouté. Pour le deuxième, nous voulions qu’il soit plus ouvert et bénéficie d’arrangements plus soignés et d’un son plus puissant. Mais on ne sait pas si dans le futur on continuera à travailler avec lui ou quelqu’un d’autre… » Restait une question plus sournoise. A poser en fin de parcours. Et vu le succès qui commence à prendre des proportions conséquentes. A savoir si Editors ne craignaient pas de devenir un nouveau Coldplay. « S’il te plaît ne nous compare pas à Coldplay. Il y a également un piano sur scène, et notre chanteur a aussi les cheveux bouclés. Mais j’imagine mal, un jour, que cette formation puisse écrire une chanson impliquant le mot ‘Smokers’… » Pas trop bien compris. Il doit y avoir un jeu de mot fumeux là-derrière…

Merci à Vincent Devos.

 

Tricky

Tricky Vire Sa Cuti

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Dans la foulée d'une prestation plutôt dure et métallique au récent festival de Dour où le bonhomme précédait Ben Harper, Adrian Thaws, alias Tricky, soigne sa rentrée en sortant ‘Juxtapose’, un disque qui porte plutôt bien son titre. S'il reste un rappeur dans l'âme, l'ex-Wild Bunch s'ouvre quelque peu musicalement, s'éloignant d'autant du trip hop, style fourre-tout dans lequel il avait été un peu vite rangé. Coup d'oeil sur son passé, et preview sur son actualité...

Né le 1er janvier 1964 à Bristol, Tricky a toujours eu le rap pour fond de commerce. A ses débuts, il faisait d'ailleurs partie des Wild Bunch, un groupe de Bristol d'où émergera, quelques années plus tard, Massive Attack. Son histoire est d'ailleurs intimement liée à celle du trio puisque c'est lui qui joue les rappeurs sur cet album incontournable qu'est ‘Blue Lines’ (92). Un an après sa sortie, Tricky se lance également dans une carrière solo qui démarre par un premier single, ‘Aftermath’, paru en 93. C'est aussi à cette époque qu’il rencontre Martina, laquelle prêtera sa voix délicate à de nombreux titres.

Ze Prophet

Son contrat d'artiste, signé en 94, prévoit une clause selon laquelle il est libre de travailler sous divers pseudos. Sous celui de Starving Souls, il s'offrira par exemple un ‘I Be The Prophet’... prophétique. Deux autres nouveaux singles voient le jour cette année-là aussi, ‘Overcome’ et ‘Ponderosa’. C'est au printemps de l'année suivante que ‘Maxinquaye’, le premier album, débarque chez les disquaires. Entre-temps, il aura une fois de plus collaboré en compagnie de Massive Attack sur ‘Protection’. Par ailleurs, le bonhomme multiplie les remixes, travaillant notamment pour Björk, Whale et Luscious Jackson ou, plus tard, Garbage, Yoko Ono et Elvis Costello. Au passage, il se fend d'un ‘duo’ avec les rappeurs hardcore de Gravediggaz.

Au Ciné

En février 96, Tricky s'offre une série de vrais/faux duo, avec Terry Hall, Björk, Neneh Cherry et Alison Moyet, le temps d'un album pompeusement intitulé ‘Nearly God’. Il quitte également l'Angleterre pour aller installer ses quartiers à New York où il rejoint une série de rappeurs inconnus du grand public. L'appel de l'underground... Très peu inactif, il en tire un Ep, ‘Grassroots’, puis se remet au travail sous nom, un travail qui aboutit, en novembre de la même année à ‘Pre-Millenium Tension’, un opus qui ne fait, une fois de plus, pas tout à fait l'unanimité. Il faudra ensuite attendre deux ans avant de pouvoir se glisser le suivant, ‘Angels With Dirty Faces’, dans l'oreille... Et de découvrir, presqu'en autant de temps, un Tricky acteur. Pour le compte de Luc Besson, il est en effet l'un des ‘méchants’ du ‘5ème Elément’.

Raplapla

Quelques lignes dans la presse se font l'écho de la mauvaise passe qu'il traverse. Il n'a pas apprécié les critiques qui ont accueilli ‘Angels With Dirty Faces’ et ne s'est pas gêné pour le faire savoir à l'un ou l'autre journaliste, copieusement insulté. C'est finalement à Miami, en compagnie de DJ Muggs qu'il va retomber sur terre. "Je ne suis jamais autant sorti de ma vie qu'à ce moment-là", raconte-t-il. "Et la population locale compte pas mal de jolies nanas qui se sont intéressées à moi. C'est en pensant à une Cubaine que j'ai écrit ‘She Said’". Un titre au beat latin, mais violent...

Et Martina?

‘Juxtapose’, pour lequel il compte marquer 1999, porte bien son titre, disions-nous. "Le concept était de créer une sorte de musique hybride à partir de celles que j'aime", tient-il à préciser. "Et si c'est pour le hip hop de Rakim ou de Chuck D que je me suis le plus passionné, j'ai écouté de tout depuis très jeune". Cette nouvelle plaque marque un radical changement dans sa manière de travailler. Lui qui avait toujours été seul aux commandes de ses projets musicaux s'est cette fois ouvert à d'autres producteurs. C'est ainsi que les ‘credits’ renseignent DJ Muggs, de Cypress Hill, mais aussi Grease, déjà aux manettes pour DMX ou encore Mad Dog, le rimailleur issu du London Posse. Autre surprise, l'éviction de Martina, la voix féminine des titres du passé, au profit d'une petite nouvelle, prénommée Kioka: "Nous avons décidé qu'elle se consacrerait entièrement à son album solo", explique Tricky.

Déjà le top?

Musicalement parlant, l'évolution est notable. Le style inimitable du rappeur, bande-son rêvée pour un bon vieux film d'horreur, se cogne ici à la pop, aux rythmes et aux percussions latino, au raggamuffin et aux guitares acoustiques. La tension, omniprésente sur une marche funèbre comme ‘Wash Away’ ou dans la ritournelle de piano de ‘Luv’ qui n'est pas sans rappeler John Carpenter, éclate parfois en gros riffs bien saignants. Globalement plus accessible, ‘Juxtapose’ séduira ceux qui ont apprécié ‘Maxinquaye’, d'autant que la nouvelle vocaliste de l'équipe possède des inflexions de voix qui ne feront pas oublier celle de Martina. La presse semble cette fois avoir fait volte-face: ‘Tricky a enregistré l'album de sa carrière’, peut-on déjà lire un petit peu partout. Chez nous, il sort le 14 août...

Interview parue dans le n° 75 du magazine Mofo de juillet/août 1999.

The Black Crowes

Make up your own fuckin' mind!

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Les Black Crowes ont sorti le meilleur de leurs albums de nostalgie seventies dont ils se défendent être les représentants : "By Your Side". Heureusement, ces jeunes hippies américains qui traînent derrière eux une carrière chahutée vieille de dix ans déjà ont un discours autrement plus convaincant quand il traite des remous puritains qui secouent (hé, hé) leur pays...

Pour l'un de vos albums, "Amorica", vous aviez commis une pochette choquante ornée d'une photo d'un monokini aux couleurs du drapeau américain d'où dépassaient quelques poils pubiens... Quelle est ta réaction face à ce qui s'est passé aux Etats-Unis pour Bill Clinton?

Chris Robinson : Je ne suis pas vraiment surpris que des gens baisent, que le président baise... Je ne suis pas tellement étonné par ce qui se passe non plus. Aux States, c'est le règne de la fausse moralité qui prévaut: les couples dorment dans des lits séparés... Je ne regarde pas les infos. Je ne crois pas au gouvernement américain, je crois aux gens. Les politiciens manipulent pour leur propre bénéfice. Ils sont pires que les rock-stars. Il faut être diablement machiavélique pour devenir président. Tout le monde semble surpris qu'il ait menti: savez-vous combien de gens mentent là-bas à Washington? C'est devenu ‘l'American Way Of Lying’! Aucun politicien ne dit la vérité car elle est trop dangereuse. Quand on ose la dire, il y aura toujours quelqu'un pour ne pas être d'accord. Et cette situation, les politiciens veulent absolument l'éviter parce qu'ils ont besoin du vote de tous. Je n'ai besoin du vote de personne. Pour qu'on ne s'attarde pas sur les sujets importants, les médias et le gouvernement tentent de dévier notre attention vers des histoires de grosses dondons à cigare.

Pourquoi n’en parles-tu pas dans tes chansons?

Chris Robinson : Ce consumérisme, cette rapacité est un mensonge pour moi, et je ne veux ne rien avoir à faire avec lui. C'est pourquoi je ne m'intéresse pas aux nouvelles.

Mais en tant que personne médiatisée, tu pourrais avertir ton public de...

Chris Robinson : Pourquoi? Je parle de ma politique en matière de relations humaines et d'émotions. Si je commence à dire aux gens ce que j'en pense et ce qu'ils doivent faire, je deviens alors moi-même un politicien. ‘Make up your own fuckin' mind’! Je dis ce que je pense, mais je ne pense pas que ce soit forcément bien pour tout le monde... Chacun doit avoir son propre jugement.

Tous les soucis rencontrés par le groupe vont finalement donner un certain sens de la sérénité?

Chris Robinson : Oui. Comme le reste. Au plus longtemps on reste sur cette planète, au plus de merde on doit traiter... Moi, je peux écrire des chansons à ce propos, mais des chansons qui peuvent signifier quelque chose à quelqu'un dans une situation similaire. Et nous passons tous par là des périodes différentes ou identiques de la vie. C'est ce qu'on appelle apprendre, la sagesse en quelque sorte.

Croyez-vous que l'accomplissement total d'un album, peut se faire uniquement dans la douleur et l'effort?

Steve Gorman : Pas nécessairement. Travailler dur peut aider mais ce n'est pas nécessaire. On se sent bien mais après être passés par la douleur, la confusion et l'angoisse. C'est la vie.

Chris Robinson : Les seules personnes qui sont constamment heureuses sont les chrétiens ou les gens qui se sont fait lobotomiser. Le reste du temps, c'est... je fais face!

Croyez-vous que la nostalgie des seventies vous a aidés dans votre carrière?

Steve Gorman : Non, parce que s'il existe une nostalgie pour les années 70, j'imagine qu'elle va rapidement céder sa place à une autre pour les années 80.

Chris Robinson : C'est ce qui se passe...

Steve Gorman : Si les gens qui écoutent nos albums se rappellent leur jeunesse, c'est leur perception de notre musique.

Chris Robinson : Notre musique n'a rien à voir avec les seventies. On a beau porter les cheveux longs et des boucles de ceinture imposantes... Les gens du heavy metal avaient les cheveux longs lorsque nous avons débarqué. Et je déteste le heavy metal.

Que pensez-vous de tous ces vieux groupes qui se reforment?

Steve Gorman : Ca dépend. Si on se réunit pour le chèque, les gens le voient. C'est leur choix, leur formation et leurs chansons. C'est mieux qu'un autre groupe les imitant pour chanter la même chose. L'âge n'est pas un problème dans le rock si tu as conscience de l'âge que tu as et que tu n'entres pas en compétition avec toi-même. Avec toi à 21 ans ou avec quelqu'un qui a cet âge alors que tu en as déjà 10 de plus. Mick Jagger aurait dû grandir il y a bien longtemps je crois. Il pourrait, en tant que plus grand frontman du monde, être un peu plus sincère, je pense.

Voyez-vous des liens entre vous, les Stones, Aerosmith et Ten Years After?

Chris Robinson : Nous nous sentons plus proches de Bob Dylan ou de Neil Young.

Steve Gorman : Ils enregistrent des disques qui leur ressemblent et c'est sans doute la raison pour laquelle ils sont toujours populaires. Ils restent sincères.

Quel bilan tirez-vous de vos dix ans d'existence?

Chris Robinson : Le bilan est... que quelque chose a survécu, ce qui n'est pas rien... Il est bon de savoir que nous avons fait ce que nous avions envie de faire et que nous sommes toujours là. C'est comme quelqu'un qui atteint la maturité, qui se retourne et voit dix ans dans le rétroviseur en se disant qu'il peut réellement jouir du moment présent parce qu'il sait que c'est ici et maintenant. Et qu'il espère survivre à d'autres épreuves et connaître d'autres joies.

 

Interview parue dans le magazine Mofo n° 71 de mars 99.

The Red Crayola

Soldier talk

Écrit par

Paru en 1979, ce disque constitue le troisième elpee de The Red Crayola (ou The Red Krayola), l’orthographe du nom du groupe variant suivant les périodes. Ce disque bénéficie aujourd’hui d’une réédition sous la forme du cd. Pour bien comprendre le contexte de cette œuvre, il faut se replonger à l’époque de la guerre froide entretenue entre les States et l’U.R.S.S. Des tensions politiques superbement traduites dans la musique et surtout les lyrics de la formation. Une musique punk. Mais un punk intellectuel, excentrique, esthétique, psychédélique, expérimental au sein duquel se bousculaient folk, jazz, rock, country et blues. Pas étonnant que pour concocter cet opus, Mayo Thompson avait reçu le concours de l’intégralité du line up de Pere Ubu ainsi que du saxophoniste de X-Ray Spex, Lora Logic. Manquait plus que Don Van Vliet alias Captain Beefheart, et bonjours la jam psychologique…



Michel Fugain

Bravo & Merci

Écrit par

A l’heure où Yoko Ono cherche à se façonner une nouvelle crédibilité à l’aide d’une pléiade de featurings allant de Peaches à Craig Armstrong, d’Antony ‘of Antony And The Johnsons’ aux Flaming Lips, Michel Fugain use de ce fameux procédé consistant à faire appel à tous ses amis pour lui écrire un album : Aznavour, Lama, Le Forestier, Adamo, Sardou, Duteil et même Nougaro revenu d’entre les morts. Quel gratin ! Alors, miracle ? Michel marche-t-il sur les eaux ? Fidèle à son image de doux rêveur, à force de jouer avec ‘le robinet à douleur’ -un coup je l’ouvre un coup je l’ouvre pas- ‘je ne parlerai pas de la mort, de la couleur du sang…’, ‘Je dis tout haut que le monde est si beau, l’amour est un sacré cadeau, quel joli mot la vie…’, c’est un jus tiède qui coule sans discontinuer. Va falloir que quelqu’un se dévoue pour éponger. ‘Attablez vous la Terre est servie’, quel rebelle ce Michel ! Quitte à taper dans le nougat et la guimauve, autant se farcir le dernier Henri Salvador.



La Troba Kung Fu

Clavell Morenet

Écrit par

La Troba Kung Fu a été fondée par l’ancien chanteur de Dusminguet. Un des groupes phare de la scène ‘mestizo’ espagnole. Tout comme Ojos de Brujo. Ce disque voyage au cœur du bassin méditerranéen et un peu au-delà : rumba catalane, musique des Balkans, éléments afro-cubains, percussions orientales, reggae ; le tout joué avec un esprit plutôt rock’n’roll, même si l’auditeur ne rencontrera pas ici de guitares distos, mais plutôt des grattes sèches et des accordéons. Un disque très accrocheur, recelant même un futur tube de l’été, si les radios s’y intéressaient : le sautillant « Calor Calor », dans un style évoquant les Gipsy Kings jammant avec la Mano Negra. Un disque d’été qui arrive au bon moment. Reste à voir si l’hiver va durer jusqu’au mois d’août, cette année.