Parade Ground a été formé en 1981 par les frères Jean-Marc et Pierre Pauly. Pionniers de la cold wave et de l'EBM, ils ont gravé leur premier single, « Moan On The Sly », en 1983 et sont restés actifs jusqu'à aujourd'hui. Notons qu'entre 1988 et 2007, le duo a disparu des radars pour se consacrer à d'autres projets artistiques comme l'écriture et les arts plastiques, ainsi qu'à la composition pour deux opus de Front 242 (“Evil” et “Off”). Leur style combine une cold-wave glaciale et radicale à une synth-pop dansante, caractérisée par des rythmes incisifs et des mélodies synthétiques, le tout soutenu par une esthétique visuelle dadaïste teintée d’industrial. Outre Front 242, ils ont régulièrement fréquenté Colin Newman (de Wire). A trois reprises, leur compo “Moans” a servi de B.O. pour des films hollywoodiens, et notamment “Little Sister” (2016). Musiczine a pu rencontrer Pierre et Jean-Marc à l'occasion des 45 ans de carrière que le duo fête cette année.
Merci d'avoir accepté cette interview ! Parlons de “Moans”, votre plus grand hit. Il date de quelle année, encore ?
Jean-Marc Pauly (JM) : “Moans”, c'était en 1987.
Pierre Pauly (P) : Le morceau a connu un regain de popularité spectaculaire ces dernières années. Il y a cinq ans, il a été intégré dans la B.O. du film américain “Little Sister”, ce qui nous a valu des retours incroyables. Sans oublier un beau chèque de la SABAM (rires) !
JM : Au total, le morceau a été repris dans trois films hollywoodiens. Et les gens viennent souvent me voir pour me dire : ‘Tu sais, moi, je vis avec cette chanson : elle m'a même aidé à consolider mon couple’.
P : Nous nous sommes produits à Stockholm récemment et les gens nous disaient : ‘J'attends depuis 1987 de vous voir en concert’ ! Et à chaque fois, c'est de ce morceau que l'on nous parle.
Et ce qui est fascinant, c’est que, sur ce titre, il y a une profusion d'invités de marque, dont, je crois, Colin Newman, de Wire.
P : Oui, il a participé aux chœurs.
Et Daniel Bressanutti, de Front 242, y a également collaboré.
P : Oui, bien sûr.
Je suppose que l'enregistrement a été réalisé à Aarschot, dans le studio de Daniel ?
P : Oui, oui.
Et il y a aussi Patrick Codenys, également de Front 242.
JM : C'est ça.
P : Daniel et Patrick étaient impliqués dans chacun de nos disques. Et Colin Newman a tenu à assurer les backings et à jouer de la guitare ! Le solo de guitare, à la fin, c'est lui...
JM : C'est amusant d'ailleurs parce qu'à l'époque, j'avais un accord de guitare qui était particulier, en 'open tuning' et j'ai dû montrer à Colin comment le jouer.
P : Et Colin a gentiment adapté sa manière de jouer. Il avait emporté sa guitare blanche mythique (NDR : une Airline Map). Et aussi deux grandes valises, remplies d'anciennes pédales d'effets. Il a réalisé des tests pendant une heure et il a trouvé ce qui lui convenait.
Je propose qu'on évoque les débuts. Si je me souviens bien, vous avez commencé à écouter de la musique très tôt.
JM : En 1972.
A l'époque du glam ?
P : C'était surtout Slade !
Alors, on a ça en commun ! Je me souviens encore de “Coz I Luv you” au moment où il est sorti. Et que je suis allé acheter le 45 tours.
JM : Pierre adore encore ce morceau à ce jour.
P : Oui, surtout la partie au violon !
Donc Slade, on est d'accord, un groupe fondamental. Quoi d'autre ? T. Rex, Bowie ?
P : Bowie, en effet. Et Kraftwerk, c'était la première étape électronique pour nous.
Et puis le punk et le post-punk ?
JM : La période punk a ouvert toutes les portes. Des albums comme celui de Wire, “154”, n'auraient jamais pu trouver leur place à l'époque où les dinosaures occupaient le terrain.
P : C'était une période incroyable. J'étais encore à l'athénée. On échangeait les premiers 45 tours des Buzzcocks. Il y avait “Metal Box“, de PIL. Je séchais les cours pour aller acheter des disques chez Caroline, près de la Grand Place.
Je vous ai demandé de sélectionner des coups de cœur de cette époque-là et, chronologiquement, je crois que le premier, c'était sans doute “Hong Kong Garden”, de Siouxsie & The Banshees, en '78, non ?
JM : Oui, on l'a vue sur scène à l'époque.
P : Mais notre tout premier concert à l'étranger, c'était à Londres.
C'était Wire ?
P : C'était Wire, lors d'un festival Et quelques années plus tard, on a pu côtoyer Colin Newman. Incroyable !
Ce qui est marrant, c'est que le papa de Siouxsie était Belge.
P : Ah bon ? Je ne savais pas.
Elle s'appelle Susan Ballion. Son père était Wallon. Et alors, “Hong Kong Garden”, c'était un restaurant chinois à Londres, souvent attaqué par des skinheads. Elle a écrit la chanson en réaction à cette situation.
P : Elle aimait beaucoup choquer. Récemment, sur Facebook, les gens se plaignaient du fait que, sur une photo de l'époque, elle portait un brassard représentant une croix gammée. C'était uniquement pour choquer. Colin Newman nous disait toujours qu'il faisait de la musique pour choquer et pour combattre les vieux dinosaures. Mais, dans les commentaires, sur Facebook, les gens postaient : ‘C'est la dernière fois que j'écoute Siouxsie’, ce qui est débile.
A côté de Siouxsie, vous avez choisi Public Image Limited et le titre “Public Image”, extrait de leur premier album. D'après ce que j'ai compris, la chanson était en fait une diatribe contre Malcolm McLaren.
JM : Pourtant, il les a bien aidés.
Oui, mais ils se sont quittés en mauvais termes, on va dire.
JM : Lydon a été fort influencé par Malcolm McLaren.
Pour ne pas dire façonné par...
P : Oui, c'était sa ‘chose’.
Et le riff de basse emblématique de Jah Wobble.
P : On avait vu PIL, en concert, à cette époque. Ils avaient joué derrière un rideau. Et personne n'avait osé aller arracher la tenture ou prendre une initiative.
JM : Autre anecdote : Pierre a défait le lacet de John McGeogh.
Donc, cet épisode s’est produit lorsque John jouait dans Magazine. Mais ça, il ne faut jamais faire. Mais John est resté très calme, je crois ?
P : Oui, très calme. Il a juste reposé son pied devant quelqu'un d'autre, qui lui a relacé la chaussure. Plus tard, nous avons retrouvé John, qui était dans...
The Armory Show ?
P : Oui. C'était lors d'un festival. On a discuté dans les coulisses et je lui ai dit : ‘C'est moi qui avais défait tes lacets’. Il m'a répondu : ’J'aurais dû te foutre ma guitare dans la gueule’ !
Tu aurais alors une cicatrice en plus sur le front (rires) !
P : Voilà, exactement. J'en ai déjà pas mal.
Je le dis pour les gens qui ne connaissent bien Pierre. En concert, il a l'habitude de se brutaliser le front.
P : On m'a d'ailleurs conseillé de ne plus le reproduire, parce que je risque d'attraper un cancer de la peau.
JM : Si on ne peut même plus se marteler le crâne... (rires)
P : On ne peut rien faire dans ce monde, c'est terrible.
Votre carrière a commencé en 1981, dans le magasin d'instruments de musique Hill's Music, à Bruxelles, il me semble…
P : Mais oui, parce que Daniel (NDR : Bressanutti) y régnait comme un monarque. Beaucoup de gens venaient le consulter parce qu'il était très au courant des nouveaux appareils électroniques. Nous, on était un peu les enfants de la maison. On pouvait s'asseoir sur l'escalier et y rester pendant des heures. Il nous montrait le fonctionnement des premiers synthétiseurs. Donc, on a appris sur le tas grâce à lui, chez Hill's.
C'est marrant parce que c'est aussi chez Hill's Music que Patrick Codenys et Jean-Luc De Meyer ont rencontré Daniel B. Rappelons que Front 242, c'était d'abord Daniel et Dirk Bergen. Et Jean-Luc et Patrick ont rejoint le projet un peu plus tard.
P : Oui, et par la suite, ils ont eu un succès inouï. Ils le méritaient vraiment, car ils ont beaucoup travaillé.
C'est à ce moment-là que vous avez commencé à composer et que vous avez sorti “Moan on the Sly” ?
JM : En fait, l'histoire, c'est que Patrick Codenys nous a repérés lors d'un concert au Cool Gate, chez Serge Nicolas. Il a eu un coup de foudre parce que nous étions un peu atypiques, et très en colère. Il cherchait des groupes impressionnants sur scène.
P : Il nous a dit par après que ce qui lui avait plu chez nous, c'est qu'on tapait du pied, mais on tapait vraiment très fort.
“Stomp your feet”, comme demandait le chanteur de Slade (rires) ?
P : Noddy Holder ! Oui, c'est la même chose : ‘Clap your hands, stomp your feet’ !
Et alors, il vous a proposé de sortir un disque ?
P : Oui. Ils étaient sur New Dance Records à l'époque et il nous a proposé : ‘Venez, on va enregistrer à Aarschot et vous allez sortir un disque sur notre label’. Et le label a accepté. Mais huit jours avant la sortie du premier 45 tours, Philippe Sion nous a déclaré : ‘Non, je ne le sens pas, je n'ai pas envie’.
JM : C'est surtout qu'il était tombé en faillite. Il rencontrait des problèmes d'argent, comme d'habitude.
P : Donc, on a dû racheter le pressage du disque et payer tous les autres frais. On a réglé le montant en plusieurs fois.
C'était “Moan on the Sly” ?
P : Oui. On a pu l'enregistrer dans un bon studio. La manager des Names nous aimait bien. Elle nous avait conseillé d'aller dans le studio où les Names enregistraient.
Ce n'était pas à Aarschot ?
P : Pour ce morceau-là, non. Ce sont les vinyles suivants qu'on a enregistrés à Aarschot.
Mais alors, où a été enregistré “Moan On The Sly” ?
P : Au Studio Livingstone, à Bruxelles. Mais souvent, on enregistrait dans différents studios. On avait aussi gagné un prix lors d'un festival ; et ce prix, c'était un enregistrement gratuit.
JM : C'était lors du ‘National Rock Meeting’ à Saint-Nicolas.
Il existe toute une flopée d'anecdotes de ce type dans le livre que vous venez de sortir, qui s'intitule “Words, Swords, Words”.
P : Oui, on peut le commander auprès de votre label : VUZ Records.
Je recommande ce bouquin pour son contenu, mais aussi pour les anecdotes complètement dingues. Spontanément, je pense à la Jaguar rouge. Racontez-nous l'histoire de cette voiture.
JM : Ma mère avait commencé à travailler comme dame de compagnie chez un baron, ici à Bruxelles et ce dernier est devenu un peu notre mécène. Nous recevions chaque mois 2 500 €. Et il nous a permis de rouler dans sa Jaguar.
P : Il était propriétaire de plusieurs voitures, et il nous a cédé sa vieille Jaguar rouge décapotable.
Comment faisiez-vous pour mettre le matos là-dedans ?
JM : Ce n'était pas pour le matos, c'était pour reconduire Daniel, le plus souvent, jusqu'à Aarschot.
P : On conduisait aussi les amis de Front 242, pour aller acheter des vêtements à l'étranger.
Des vêtements militaires ?
P : Exactement ! Des vêtements militaires. Et ils ont été critiqués pour ce choix...
On va quand même rappeler l'histoire parce certains ne sont pas au courant et pourraient mal comprendre. Comme tu expliquais tout à l'heure, ils avaient surtout envie de provoquer et de faire du second degré, voire du troisième. Ils voulaient dénoncer justement les idées qu'ils ne soutenaient pas en les projetant au visage des gens, d'une certaine manière.
P : C'était pour choquer. Ils portaient des habits militaires et des brassards, sur lesquels était inscrit ‘Front 242’. Il n'y avait pas de croix gammée ou de trucs de ce genre. C'était vraiment plus visuel qu'autre chose. Pourtant, ils ont été mal perçus, surtout au Pukklepop. Une bagarre a éclaté entre la direction du festival et le groupe, parce que Richard avait harangué le public en criant ‘move your body !’ Des spectateurs ont essayé de monter sur scène et la sécurité n'a pas apprécié. Donc, ils ont traité Richard de ‘pea brain’ (Trad : idiot).
JM : Nous, nous avons choisi le nom ‘Parade Ground’ justement en réaction contre le service militaire. Pierre a été obligé de l’accomplir. Je me suis fait réformer.
Et puis, on arrive tout doucement à la période Play It Again Sam (PiaS). Vous avez été signé par ce label belge dans la foulée de Front 242 ?
JM : C'est plus compliqué que ça. On a d'abord suivi Front chez Himalaya. Ensuite, Himalaya est devenu Another Side. Et puis seulement Played Again Sam. Il y a une anecdote à ce propos : à l'origine, ils nous avaient refusés.
En première écoute ?
P : On avait filé une démo à Kenny Gates et Michel Lambot, les fondateurs du label, et ils avaient refusé de nous signer.
JM : Ensuite Richard, de Front 242, monte dans la voiture de Kenny Gates, il insère une cassette et déclare: ‘Écoute, j'ai quelque chose de bien à te faire découvrir’.
Et c'était ça ?
JM : Oui. Et il a trouvé ça très bien. Et il a demandé : ‘Qu'est-ce que c'est ?’
Eh bien, c'est ce que tu viens juste de refuser (rires) !
P : C'est le groupe que tu as refusé il y a une heure.
Kenny, si tu nous lis.
JM : Merci à Richard.
Merci à Richard, en effet !
P : Richard nous aimait beaucoup. Il venait voir tous nos concerts à nos débuts. Il voulait absolument devenir notre manager.
Avant même de rejoindre Front ?
P : Absolument ! Il venait régulièrement nous voir. Il connaissait les paroles des chansons par cœur. Il s’était proposé : ‘Je veux être votre manager, il faut absolument que vous explosiez!’.
JM : Mais, une semaine après, il intégrait Front 242.
Tu vois à quoi ça tient ! Ne s’est-il pas produit sur scène une fois en votre compagnie ?
P : Oui, mais c'est plus tard. C'était encore une histoire impliquant la Jaguar rouge. On était allés été chercher Daniel à Bruxelles. Le concert de Front était programmé dans le Limbourg. Il y avait des embouteillages. Quand on est arrivés là-bas, Richard a déclaré : ‘Non, tu es en retard. Moi, je ne veux pas jouer.’ Pour emmerder Daniel, il a ajouté : ‘Je vais me joindre à Parade Ground sur scène’. Et il l'a fait. Ensuite, Daniel a trouvé les bons arguments afin que Richard rejoigne quand même Front pour le concert suivant.
JM : Nous étions des futuristes. Il faut rouler très vite en voiture pour s'envoler jusqu'à la lune.
Et donc, on arrive au disque “Dual Perspective”, qui contient vos deux plus grands hits. On a déjà parlé de “Moans”. Il y a aussi “Gold Rush”, sur ce 12 pouces. C'est bien un 12 pouces ?
P : Oui, tout à fait. Il est paru sur Play It Again Sam.
Maintenant, parlons des autres sélections. Vous avez aussi choisi Joy Division, ce qui est parfaitement logique. Le morceau “A Means to an End”, extrait de l'album “Closer”, paru en 1980.’
JM : C'est un ami journaliste, Philippe Carlot, qui nous l’avait conseillé, en ces termes : ‘Il faut absolument que vous voyiez ce groupe, il est formidable.’ Nous sommes allés les découvrir au Plan K, à Bruxelles, et le concert était très froid. Et puis, le son n'était pas au point. Pourtant, en rentrant chez moi, j’ai revu mon jugement et j'en ai conclu : ‘C'est le concert le plus génial que j'ai jamais vu’.
C'était le concert où Cabaret Voltaire était également à l’affiche ?
JM : Non, c'était l'autre concert au Plan K, aux côtés de Digital Dance.
P : Digital Dance, et l'excellent Stephan Barbery ! Très important pour nous. Il a réalisé toutes nos pochettes par la suite.
Et donc, le concert était génial ?
JM : C'est toujours le meilleur concert que j'ai jamais vu.
P : Nous avons pu écouter Joy Division au moment où ils amorçaient un virage électro.
Il y avait de plus en plus de synthés. Sur “Closer”, la moitié est post-punk et l'autre, c'est déjà de la wave synthétique.
P : C’est exact !
JM : On sentait bien qu'ils voulaient évoluer.
Et Jean-Marc, quels sont tes souvenirs de ce concert ? Tu te remémores encore de l’attitude de Ian Curtis ?
JM : Il était extraordinaire, effervescent. Je dis toujours, c'était une aspirine effervescente dans de l'eau. Il était vivant, émouvant, il sortait de lui-même. C'était extraordinaire.
P : On se souvient aussi que c'est là que nous avons rencontré Annick.
On parle ici d'Annick Honoré, la compagne ‘extra-conjugale’, du chanteur de Joy Division, Ian Curtis. Elle travaillait à l'ambassade ? Ou déjà au sein du label à ce moment-là ?
JM : Oui, elle bossait chez Another Side.
P : Je la vois encore, il y avait des grandes tables et elle se chargeait des entrées.
JM : Il y avait une ambiance incroyable dans cette salle. Par la suite, nous avons été très proches d'Annick, qui était pour nous comme un ange.
On la regrette encore aujourd'hui.
P : Oui, vraiment.
Je l'ai connue plus tard. Un jour, je l'ai rencontrée au Botanique et je lui ai dit : ‘Il n'y a pas à dire, mais elle me botte, Annick’ (rires).
P : Bravo, ha ha ha !
Et après Joy Division, vous avez choisi Section 25 et le morceau “Haunted”.
P : C'est mon groupe préféré. Les frères Cassidy, c'était quelque chose !
“Haunted” est extrait de leur premier album, paru sur Factory Records et produit par Martin Hannett.
JM : Le même producteur que Joy Division.
Passons maintenant à votre période “Rosary”. Ainsi, on respecte la chronologie. Car après Play It Again Sam et l'album “Cut Up”, il y a eu, je crois, un hiatus dans la carrière de Parade Ground. Et ce, jusqu'en 2007. Est-ce bien exact ?
P : Oui, mais concernant cette période, on doit évoquer des albums de Front 242, “Up Evil” (NDR : “06 :21 :03 :11 Up Evil”) et “Off” (NDR : “05 :22 :09 :12 Off”), auxquels nous avons participé, en 1993.
JM : En fait, nous étions un peu fâchés contre PiaS, parce que nos ‘grands frères’, Front 242, nous avaient laissés tomber. Nous n'avions plus de label.
En outre, le problème de PiaS, c'est qu'ils ne distribuent pas assez de Pias-tres... (rires)
P : Oui, Phil (rires). Quelques années plus tard, Daniel nous a appelés pour nous demander de concevoir les paroles et les mélodies vocales des albums “Up Evil” et “Off”, de Front. C'était un travail considérable parce que Jean-Marc, quand il commence quelque chose, il y va à fond !
JM : Oui, et puis surtout, Daniel, de Front, était derrière moi pour me dire : ‘Plus dur, encore plus dur !’.
P : Daniel taillait dans les paroles. Je me souviens d'un mot, c'était : ‘I confess’. Il justifiait : ‘Non, ça fait trop penser à 'fesses' ! Tu enlèves’ (rires).
JM : Donc, on a travaillé énormément.
Il est dur, Daniel.
JM : Il est exigeant avec les autres comme il l'est avec lui-même.
P : Ils étaient aussi en bisbille au sein de Front. Richard et Jean-Luc étaient fâchés à mort parce qu'on nous avait demandé d’effectuer leur travail. C'est vrai qu'ils n'y parvenaient pas. Mais, si on leur avait donné un peu plus de temps, à mon avis, ils y seraient parvenus. A la fin du processus, il y eu une scène incroyable. Il fallait entériner officiellement les paroles que Jean-Marc avait écrites. On les a donc reçus chez nous, autour d'une grande table, et Patrick Codenys était assis au bout de cette table. Il tenait un marteau. Et, à chaque fois, il prononçait le titre d'une chanson et, ensuite, criait : ‘sold !’. Et il tapait du marteau sur la table (rires).
Si je comprends bien, dans les titres dont vous avez partagé la composition, il y a ‘Religion’ ?
P : Bien sûr.
Ça, c'est énorme ! C'est quand même un titre très connu.
P : Oui, c'est le plus connu de cette époque-là.
Qui a fait quoi dans la composition de “Religion” ?
JM : ‘Let me burn you, let me burn you, let me burn you down’.
P : Jean-Marc a composé les mélodies vocales et a écrit le texte. Et le reste, la musique, c'est Daniel.
Uniquement Daniel ?
P : Oui, en général, c'était exclusivement Daniel et Patrick ajoutait des sons.
Il intervenait un peu comme un architecte sonore ?
P : Oui, principalement.
Mais le musicien, c'était Daniel. Les autres ne connaissaient pas vraiment la musique, les harmonies.
P : Non, et puis, je te dis, pour cet album, les autres n'étaient pas très impliqués.
JM : On a prétendu que nous étions riches, car nous avions travaillé sur deux albums de Front.
Les paroles et les mélodies du chant, représentent au moins 50% des droits, non ?
P : Normalement, on avait droit à 50%, mais finalement, on n'a obtenu que 3% ! Ils avaient des accords et comme les patrons du label étaient leurs amis, ils se sont arrangés entre eux.
Et en parlant de “Religion”, puis-je vous questionner sur votre séjour au monastère ?
JM : Bien sûr. Après tous ces événements, nous étions dégoûtés du milieu de la musique; on ne voulait plus rien entendre. Et j'ai ressenti un appel. Donc, nous avons intégré une communauté religieuse en France, en Haute-Marne, où nous sommes restés pendant deux ans. On y a passé des moments formidables. On devait suivre le mode de vie des moines.
Le régime devait être spartiate.
P : Effectivement ! On assistait à la messe, aux aurores. Mais le plus chouette pour nous, c'est que mon neveu connaissait une dame qui possédait les clés d'une petite église de village. On a donc eu la possibilité d'y enregistrer.
JM : Le père abbé était très, très gentil et très ouvert. Il nous laissait vraiment faire ce qu'on voulait. On composait de la musique gothique dans ce lieu magique, qui date du XIVᵉ siècle.
P : Je jouais de la guitare et du synthé, en bénéficiant d'une acoustique inouïe. On y a enregistré les prémices de l'album “Rosary”. Pour moi, c'était la perfection. Vraiment, il n'y a pas un défaut dans cet album. Peut-être le son, qui aurait pu être meilleur, mais c'est tellement riche. Il y a des trouvailles partout, des préludes, des intros, des outros. Voilà. C'est pour notre retour. On aura pris une pause d'environ 10 ans.
JM : Et là, nous sommes très loin de “Gold Rush”.
C’est ce que j'allais dire.
JM : C'est carrément de la musique industrielle.
Le changement de style musical est, en effet, assez significatif. Il part d'une cold wave EBM, même synth-pop pour se diriger vers quelque chose d'industriel. On vous compare souvent à Front, mais perso, j’estime que votre première période est plutôt proche du style de Trisomie 21, voire de Joy Division. C'est un patchwork. Il y a même du Tears for Fears dans la voix.
P : Oui, tout à fait.
On y décèle également des traces d’Eyeless In Gaza.
P : Wow ! C'est un compliment !
La voix affiche ce côté 'high pitch voice', très synth-pop quelque part, combiné à une cold-wave très profonde et des éléments EBM, c'est unique. Il n'y a personne d'autre qui offre ce spectre-là.
P : On nous a souvent comparé à The Cure mais...
Non, ça n'a rien à voir avec The Cure.
P : Et donc, nous étions encore au monastère lorsque nous avons reçu un coup de téléphone de Dirk Ivens, qui nous a proposé de revenir et de jouer au BIM Festival.
Organisé par son acolyte, Peter Mastboom.
JM : Des Juggernauts.
Dès lors, vous avez aussi enregistré pour son label, Minimal Maximal.
P : Pour l'album “The 15th Floor”.
JM : Dirk a toujours été un grand fan du groupe. Et au début, il avait assisté au premier festival où nous avions gagné un prix et il nous avait transmis du courrier de fans. Des véritables lettres enflammées. Nous les avons conservées et quand il est venu manger à la maison, de nombreuses années plus tard, on lui a donné les lettres.
Il a dû être content. On a une pensée pour lui parce que sa santé n'est pas au top pour l'instant, mais apparemment, ça va.
P : Croisons les doigts !
On en vient aux prochains concerts, qui se dérouleront en Belgique pour l’anniversaire de la formation, car vous fêtez, cette année, les 45 ans d'existence de Parade Ground !
JM : Ben oui !
Vous serez tête d'affiche du Festival ‘TwoFourThree : the next generation’, à Bruxelles.
P : Oui, l'affiche programme aussi Krieg-B, Extra Bleu Ciel...
Extra Bleu Ciel qui est un projet soutenu par Fernando Wax, de Red Maze Records ! Ils sont présents sur la dernière compilation du label de notre émission WAVES.
P : Extra Bleu Ciel, c'est de la minimal synth ; c'est vraiment superbe. Très mélodique, très beau.
Les voix sont superbes.
Fernando Wax (WAVES) : C'est un duo : Sadie et Nora.
P : Il y aura aussi Camy Huot, Bad Time et Mi6. Il se déroulera au Drink Drink le 11 avril.
Là où se produisent les soirées So New Wave.
P : Effectivement. On va écouter et regarder ces concerts ! Krieg-B, c'est vraiment de l'EBM pur.
Mi6, c'est le groupe d'un des membres de Factheory ? Dominique Nuydt ?
P : Absolument ! Dominique. C'est le bassiste de Factheory. La musique est davantage orientée Kraftwerk.
Et il y a l'autre concert du côté de Mons, à Hautrage, organisé par Olivier, d'Alterprod. Au Canal 10.
P : De nouveau en compagnie de Krieg-B.
JM : The boys are back in town...
Un morceau de Thin Lizzy ! Datant de 1976 ! Chanté par Phil Lynott, la tête de linotte (rires) !
P : Oui, la tête de Linotte.
Et donc, si on respecte la chronologie, après 2007, après Dirk Ivens ?
P : Vu que nous avions énormément composé lors de notre séjour dans le monastère, la suite de “Rosary” était prête à être publiée. C'est notre nouveau label, VUZ Records, qui a sorti “Sanctuary”.
JM : Et ensuite « Ora et Labora ».
Et là, on arrive à 2025, où vous avez sorti deux releases.
P : Exactement. D'abord, “The Hidden Side”, paru chez Dark Entries.
Et “Heaven With Care” !
P : Dark Entries est très important pour nous. On aime tellement Josh Cheon (NDR : le fondateur du label).
JM : Malheureusement, nous avons été refusés aux États-Unis, à cause des problèmes mentaux dont j’ai souffert dans le passé.
P : Oui, c'est une histoire de dingue. Nous devions accomplir une tournée, il y a 3 ans. Les Américains étaient prêts à payer les avions, les hôtels, tout. Il s'agissait de 10 dates, tu imagines, des têtes d'affiche de festivals et tout ça. Mais on a été bloqués à l'entrée.
JM : Ils se sont renseignés. Je ne sais pas comment ils sont parvenus à savoir.
Les fédéraux ont accès à tout, via la NSA et le FBI. Tu es vraiment screené dans tous les détails. C'est la procédure depuis 2001, depuis le Terrorist Act.
P : On avait dû remplir des documents. Parmi les questions, il y avait : ‘Venez-vous aux États-Unis pour tuer le président (rires) ?’
JM : Bien sûr, on ne vient rien que pour ça.
P : L'Ambassade des États-Unis à Bruxelles a contacté le psychiatre de Jean Marc.
Big Brother is watching you ! Mais vous avez quand même réussi à sortir quelque chose chez Dark Entries finalement...
P : Oui, deux albums. D'abord “The Golden Years” est paru il y a quelques années.
Une compilation !
P : Oui, une compilation comprenant tous les morceaux les plus connus. La spécificité de ce label-là, c'est vraiment d'aller chercher des vieilles démos, des bandes en mauvais état et de les ressortir. Et pour les 20 ans du label, il nous avait aussi demandé un morceau pour sa ‘compile’. L’an dernier, il a sorti “The Hidden Side”.
Et ensuite, “Heaven With Care”, paru chez VUZ.
P : Qui réunit les premières démos de tous nos morceaux les plus connus.
Ainsi que des inédits.
P : Notamment “A message to Europe (for the dreamers)”.
De quand date cette démo ?
P : De 1982.
45 ans plus tard, cet inédit de Parade Ground est disponible sur Bandcamp. C’est fou, non ?
P : Oui, tout à fait.
Concernant Wire, vous avez sélectionné “I Should've Known Better”. Pourquoi avoir choisi un titre composé et chanté par Graham Lewis ? Et pas par Colin Newman ?
P : Parce qu’i s’agit de notre morceau préféré de Wire.
On cite souvent “The 15th”.
P : Il passe trop souvent à la radio. En fait, tout le catalogue de Wire pourrait y être diffusé (rires) !
JM : Il existe une interview de Robert Smith, dans laquelle il déclarait que, le jour où The Cure serait plus grand que Wire, ils arrêteraient. Et quelques années après, les gars de Wire sont allés à la rencontre des musiciens de The Cure pour leur demander quand ils arrêteraient (rires) ?
P : C'était lors d'un concert de The Cure - je pense - accordé à Forest National, qu’on était allé conduire les membres de Wire, dans la Jaguar rouge. Et, sur place, on est allé dans les loges et c'était impressionnant de voir les gars de The Cure et Wire parler et rigoler ensemble. Un moment fou !
Si on s’attarde sur la remarque de Robert Smith : je crois qu'il a souvent tendance à livrer de telles déclarations.
P : Ah bon ?
Oui. Il avait aussi eu ce type de discours pour And Also The Trees. Vous savez sans doute que c'est grâce à The Cure qu’AATT a pu sortir son premier disque ?
P : Non, je l’ignorais.
Eh bien, à ce moment-là, Robert s’était fendu de propos du style : ‘Vous êtes nettement meilleurs que nous!’ Je crois qu'il pratique très bien l'understatement, en toute modestie.
Fernando Wax : Nous qui vivons la wave aussi depuis plus de 40 ans, on a constaté que Bruxelles était, à une certaine époque, carrément une sorte d'épicentre de la scène. Et, pour les jeunes générations, il est important de rappeler que des groupes comme Front 242 et Parade Ground ont transformé la musique. L'EBM et la musique bruxelloise ont permis l'éclosion d'autres types de musique électronique dans le monde, qui ont toujours un impact aujourd'hui. Alors, comment vivez-vous cet impact que vous avez exercé sr autant de générations ?
JM : Nous donnons tout comme si c'était la dernière fois, que ce soit sur scène ou en studio.
Mais êtes-vous conscients de cet impact ?
P : Oui, bien sûr. Mais il nous surprend et nous émeut toujours énormément. A Stockholm, récemment, des gens témoignaient : ‘“Moans”, a une réelle importance pour nous’. On comprend difficilement, car ce morceau est très abstrait. Et, à Stockholm, on a vraiment apprécié, car le public était jeune.
JM : A Paris, aussi, il y a énormément de jeunes de 15 ou 16 ans qui assistent à nos concerts. Ils se comportent comme de nouveaux convertis, très enthousiastes. Ils connaissent toutes les paroles.
P : Pour nous, les deux meilleurs publics, on les rencontre à Paris et Barcelone.
FW : À l’Ombra Festival ?
P : Oui. Nous étions en tête d'affiche le premier jour. Et le public était incroyable. Vraiment, j'avais presque la chair de poule. J'amène le matériel sur scène, je branche le tout et les gens viennent me toucher.
Il faut quand même informer les gens qui ne vous connaissent pas bien que vos concerts sont extraordinaires. Je me souviens du festival Summer Darkness, en 2012. Je ne vais pas tout déflorer parce que c'est bien de découvrir et d'avoir la surprise, mais ce sont des shows uniques et complètement... dada (rires) !
P : Merci.
Dada, comme le Dadaïsme ! C'est un chaos organisé. Mais je n'en dis pas plus. Allez les voir en concert !
P : On essaie de surprendre le public à chaque fois. J’imagine d'autres chorégraphies. On essaye de faire évoluer les morceaux, d’amener des 'backings' différents et de dénicher des nouvelles idées. C'est ce qui nous permet de continuer dans la durée, je crois. Nous essayons de faire évoluer le groupe malgré tout.
Merci à vous pour cette interview ! C’était vraiment un honneur de vous recevoir. Et on encourage les gens à acheter vos albums, où que ce soit, et à aller assister à vos concerts. Et acheter le livre. Oui, n'oublions pas le bouquin. On peut le commander chez VUZ Records. Thank you, guys.
P : Split up.
JM : Cut up.
Pour célébrer ses 45 ans, Parade Ground se produira :
- le 11 avril au festival 243 au Drink Drink à BXL - organisé par Inclassablevents & So New-Wave
- le 2 mai au Canal 10 à Hautrage - organisé par Alterprod
Pour écouter l'interview de Parade Ground diffusée dans l'émission de radio WAVES, c'est là (part 1) et là (part 2).