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La fuite d’Ellside

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Les Nuits Botanique 2003 : du 17 au 28 septembre

Sur les marches descendant vers le parc verdoyant du Botanique, des centaines de badauds mélomanes tapent la discute en attendant que ça commence. A leur droite, les grandes serres, une tente censée, par la transparence de ses parois, donner une vue imprenable sur l'architecture du bâtiment. A peine les plus petits pourront y admirer, de l'intérieur, un bas de mur un peu crade, et les autres la cité administrative, juste en face du boulevard. Le son est infâme, mais l'ambiance est souvent à la fête. Dans les couloirs, entre le Musée et l'Orangerie, c'est aussi l'affluence. Cette année, les Nuits Bota auront donc fait le plein, malgré une programmation assez (trop ?) pointue et un déficit évident de têtes d'affiche. De ces 11 nuits chaudes et amicales, voici quelques souvenirs totalement subjectifs. En avant la musique !

Le premier jour, il y avait tout d'abord Sharko, songwriter atypique qui n'hésite jamais à mouiller sa culotte pour donner à son public des concerts mémorables. Pour la présentation de son nouvel album, « Sharko III », David Bartholomée s'était donc dit qu'il fallait faire quelque chose de spécial. Au programme : des ballons tombant du ciel, des cabrioles, du karaoké, une jolie casquette de policier, des amis (Black Nielson, la première partie, du pop-rock honnête) reprenant en cœur « It's a sad sad planet » d'Evil Superstars, le bain de foule habituel, et surtout, de bonnes chansons servies avec panache et bonne humeur, à défaut de perfectionnisme. C'est que Sharko n'est pas taillé dans le bois avec lequel on fait des flûtes : la routine, il connaît pas, et ses chansons sur scène ne sont jamais les mêmes. Ca change tout le temps, parce que Sharko n'aime pas s'ennuyer, clown au cœur léger (parfois triste) qui prend sa musique à bras le corps mais refuse de la servir pré-mâchée. C'est parfois bancal, mais ça fait partie du show : notre ami ne reste jamais en place, et sa tête fourmille d'idées qui donnent envie de le suivre en tournée comme un con de groupie. « Spotlite », « Excellent », « President » sont en tout cas des hits, qu'on espère bientôt téléchargeables sur notre gsm, pour frimer à la cour de récré…

Moins drôle mais quand même pas mal : les Mancuniens (applaudissements !) de I Am Kloot. Il y a deux ans nouveaux fers de lance de la vague « New Acoustic Movement », John, Andy et Peter reviennent avec un nouvel album éponyme, qui s'il ne devrait pas déclencher un raz-de-marée médiatique, plaira aux amateurs de chansons pop-folk bien troussées. C'est sans prétention, il n'y a pas de solos de guitares à la Darkness, mais faudra faire avec… En concert, c'est charmant : sans se prendre la tête mais blaguant de bon cœur comme trois étudiants un peu attardés, Andy, Peter et John s'appliquent joliment à leur interprétation de « To You », « Morning Rain », « Twist » et « Dark Star », petits hits de l'époque qu'on se remémore avec plaisir, comme une vieille copine qu'on aurait perdue de vue. Les nouveaux morceaux, « From Your Favourite Sky », « Cuckoo », « Life In A Day », ne piqueront sans doute pas la pole position aux White Stripes et aux Strokes dans le cœur des midinettes fashion victims, mais qui s'en soucie ? I Am Kloot n'est ni glamour ni tendance, mais tient quand même bien la route parce que ses pneus sont rodés et son volant équipé d'un air bag.

Au lieu de faire des métaphores sportives à deux balles comme Sharko [voir l'interview], passons au jour suivant : Davide Balula, NLF3 Trio et Tim Keegan, une petite soirée sympa placée sous le signe des musiques passerelles, entre folk, jazz et électro. Davide Balula fait partie d'une petite confrérie électronique en passe d'acquérir une reconnaissance des plus méritées : Active Suspension, label parisien au catalogue impeccable, lointain cousin d'Acuarela, Anticon et Planet Mu, où comment mélanger les genres en évitant le gloubi boulga prétentieux. Pour vous faire une idée, une compile indispensable : « Active Suspension vs. Clapping Music (NDR : un autre label, en fait plus ou moins le même) », qui réunit des gens comme TTC, Encre, Colleen, dDamage, Domotic, Hypo, Odot Lamm et bien d'autres. Davide Balula pratique un folk drakien passé à la moulinette électronique, parsemé de cris d'oiseaux, de souffles lascifs et de silences même pas gênants. C'est beau et délicat, et tout à fait singulier. Le public, clairsemé mais attentif, réservera d'ailleurs à notre ami chanteur (murmureur) et guitariste (accompagné d'un préposé aux machines) un accueil des plus chaleureux, jusqu'à réclamer un « bis »… Rendez-vous était pris pour le lendemain, aux Halles Saint-Géry, pour un petit concert improvisé totalement foireux mais d'une générosité folle.

La suite avec un autre label, Prohibited, puisque les trois zigues de NLF3 Trio en sont les patrons, mais font aussi de la musique. Et quelle musique ! Du rock (post, kraut), du jazz, de l'électro, tout ça à la fois, la transe en plus. C'est dans cet interstice, et celui de l'impro, que le trio évolue, avec grâce et concentration, comme si Faust, Tortoise et Ravi Coltrane s'étaient tous retrouvés à la Rotonde du Bota, sans rire.

Quant à Tim Keegan, leader des méconnus Departure Lounge, il aura clôturé la soirée dans une ambiance délétère (il était tard, et le public encore moins nombreux), rajoutant au charme de ses chansons pop-folk composées sur un nuage. Au programme, quelques classiques de son groupe et beaucoup de nouvelles chansons (à paraître sur son prochain album solo), dont une ode à la pomme de terre de toute beauté, qui nous ferait presque culpabiliser de manger des frites.

A noter également qu'en raison du manque de public venu voir Jay Alanski et Fred Poulet, il était permis de passer de la Rotonde au Musée. L'électro parisienne d'Alanski est prétentieuse et stérile.

Quant à Fred Poulet, il aura bien plu (du moins au début) : ses chansons pleines de jeux de mots rappellent Gainsbourg, Fersen, Thiéfaine et Kat Onoma. Ca fait beaucoup, mais c'est tellement gratifiant d'étaler sa culture… Un peu comme Poulet d'ailleurs, qui s'amuse avec les mots mais n'évitera pas la blague de mauvais goût (« J'aime bien Bruxelles, c'est comme à Paris : il y a plein d'Arabes »)… Euh! Oui, ben, euh!… Froid. A la fin, il réclame un rappel pour « faire un triomphe ». Sympa, le gars. Dommage qu'il n'y avait que 30 personnes. Et pas d'« Arabes ».

De toute façon, ce n'est pas bien de se battre : on est ici pour faire la fête. Parfois, c'est dur : y a personne, le son est pourri (les Grandes Serres) ou la musique n'est pas très dansante. C'était le cas, vendredi, d'Oval/So, Jan Jelinek, Pole et Four Tet. L'électro au laptop, en live, n'est jamais très marrante : il n'y a rien à voir si ce n'est un type scrutant son Apple en fronçant les sourcils. Pas très rock'n'roll. Pourquoi ne pas utiliser une souris lançant des lasers ou un écran géant avec des femmes à poils ou des déguisements ridicules ? Jan Jelinek, c'est bien : un peu dub, à la Pole. Le problème chez ces types, c'est qu'on aime bien leur musique mais on ne sait pas trop quoi en dire.

Markus Popp, lui, avait au moins ramené une copine, Eriko Toyoda, une Japonaise à la voix fluette mais charmante, genre Tujiko Noriko. A deux (So), ils viennent de sortir un bel album éponyme, pop dans l'attitude. Alors que son électro abrupte sous le nom d'Oval peut parfois laisser poindre un certain ennui (l'expérimental passe mal en live), en compagnie de Toyada l'Allemand se lâche et perd ses tics de bidouilleur un peu snobinard. Oval/So : c'est joli et mélodieux, même si sur scène cela reste encore un peu hésitant.

Heureusement, il y avait Kieran Hebden alias Four Tet, dont le set carré et boombastic nous aura permis, enfin, de nous dérouiller les jambes. Beaucoup moins subtil que sur disque (l'excellent « Rounds »), Four Tet balance la sauce sans faire le précieux. D'accord, c'est parfois facile (ces beats poids lourd), mais à minuit, après trois heures de laptoperies statiques, on ne demande pas son reste et on danse, « to the underground ».

Samedi, on passe au rock. Noyés sous une chape de bruit compacté et malmenés par le son de leurs instruments qui leur ricochent sur la gueule, les Américains de The Sights n'auront pas eu la tâche facile. Il est 20h00 tapantes, et le rock garage prend ses quartiers dans les Grandes Serres, alors que dehors tout le monde boit des bières. The Sights, c'est efficace, mais mineur : des groupes de garage au look chevelu tendance Mick Jagger il y a trente piges, on en a déjà vu défiler ces deux dernières années (des Soledad Brothers à Vue). N'empêche que c'est un bon hors-d'œuvre, avant Guided By Voices et Spiritualized.

Il y a avait aussi Mew, cinq types qui font du My Bloody Valentine pour les jeunes. L'incroyable : le chanteur, à la voix de castrat. Sur disque, on aurait juré que c'était une fille. Ben non. Reste que ces mecs font de la musique sympathique, à défaut d'autre chose. Le raccourci « Kevin Shields » est peut-être grossier, mais écouté du fond de la tente, où ça sonne vilainement aux tympans (cette acoustique !), on reste un peu coi.

Idem pour Guided By Voices, malgré la pêche de Pollard. Beaucoup de chansons, beaucoup de tubes, mais que personne ne connaît. On a beau les avoir vu dans un clip des Strokes, qui ne jurent paraît-il que par eux, on ne peut s'empêcher d'être triste. Parce qu'ils méritent eux aussi leur part du gâteau. Pollard est un mélodiste hors pair, qui gâche parfois son talent. A trop écrire. A trop vouloir tirer de plans sur la comète. A trop s'épancher sur des albums fourre-tout qui auraient pu être terribles deux fois plus courts. Ce type est un stakhanoviste de la guitare et du refrain pop-rock qui tue, et pourtant il pointe au bureau de chômage du music business. Triste. Jason Pierce, lui, vend plus de disques, même si la grande époque, celle de « Ladies and Gentlemen… », est bel et bien révolue.

On se souvient d'un concert des Spiritualized à l'Orangerie, aux Nuits, il y a six ans. Fantastique. Des gens tombant dans les pommes. Pas d'évanouissement cette fois : juste quelques bonnes chansons (dont « Come Together » en ouverture, « I think I'm in love »), mais sans psychédélisme. Jason Pierce est maintenant un type sevré, recyclé dans le gospel et buvant de l'eau ferrugineuse. Assis dans un coin, il faisait même un peu pitié. Le nouvel album, « Amazing Grace », n'est pourtant pas mauvais. Plus calme. Plus réservé. Toujours illuminé, mais d'une lumière filtrant non plus par l'entrebâillement des Portes de la Perception, mais d'une porte d'église. A confesse, le Jason ! Ses fidèles, en plus, étaient mal debout : c'est que le sol n'est pas droit, et tout poussiéreux. L'année prochaine, il faudra remédier à ce problème, qui donne mal au dos et donne trop de boulot de cirage.

Dimanche, rebelote : cette fois, on a mis nos baskets les plus pourries pour aller voir Broadcast et Peaches. La musique feutrée et paysagiste de Broadcast aurait sans doute été mieux lotie à l'Orangerie : dans les Serres, la voix de Trish Keenan perdait de sa délicate saveur, et de son mystère. Et le reste, forcément, d'en pâtir. Résultat : le grand concert qu'on espérait n'eut pas lieu, et l'on se retrouva à boire des bières à l'extérieur en attendant que notre désespoir se tasse. « Haha Sound », s'intitule le dernier (et excellent) album de Broadcast. Pour l'occasion, on le rebaptisera « Caca Sound », même si ce n'est pas drôle…

De toute façon, c'était surtout pour Peaches qu'on était là, parce que la voir en concert est une expérience limite mais inoubliable. Peaches respire le sexe. Elle cultive l'ambiguïté (homo, hétéro, bi ?). Les hommes l'aiment pour ses longues jambes et ses poses suggestives. Les femmes aussi. C'est la reine du « queer » : qu'on soit gay ou pas, homme ou femme, on est troublé par Peaches. Seule sur scène, elle prend pourtant toute la place. Une véritable entertainer, qui sait comment séduire son public, et le mettre à genoux. La musique : des riffs de guitares, des beats, une structure rythmique des plus binaires. Et des cris félins, qui suintent la testostérone, la cyprine et les phéromones. Parfois, deux femmes à (fausse) barbe (et faux pénis) l'accompagnent dans ses ébats électro-rock, la ligotant, la caressant, la provoquant. C'est du chiqué, mais ça se regarde (et s'écoute) quand même avec plaisir. Peaches magnétise tous les regards, même si beaucoup sont là pour la performance, pas pour la musique. Pourtant, des titres comme « Shake Your Dix », « I U She » et « Stuff Me Up » sont de véritables bombes (sexuelles). Sur « Kick It », Peaches chante même avec Iggy Pop, présent presque pour de vrai, sur un écran derrière elle. Un sacré show, sacrément chaud. A la suite, un dj-set d'Unkle, efficace mais pas très fédérateur. C'est qu'après Peaches, tous nos sens étaient en compote. Ouah, où est la sortie ?

Moins sexe, Das Pop : les tenues de joueurs de tennis seventies ont l'air pourtant de plaire aux filles, puisque Das Pop est un des rares groupes belges à posséder une base solide de groupies, toutes mignonnes dans leur T-shirt « I Love »… Il faut dire que les Gantois, sur scène, assurent pas mal : depuis Werchter, ils ont fait d'énormes progrès, et leur show est réglé comme du papier à musique. La setlist est donc toujours la même (jusqu'à la cover d'« Abracadabra » du Steve Miller Band, qui clôture chacun de leurs concerts), et pourtant cela reste percutant. Les Das Pop sont mésestimés par beaucoup de gens, parce qu'ils sont trop « clean », parce que leur pop est soi-disant inoffensive, parce qu'ils ressemblent à un boys band éprouvette sponsorisé par Bjorn Borg. Des ragots pulvérisés par des prestations impeccables, comme celle-ci et tant d'autres.

On ne peut pas en dire autant des Fun Lovin' Criminals, qui courent après l'inspiration depuis leur excellent premier fait d'armes il y a plus de sept ans (« Come Find Yourself »). De cette pièce maîtresse, quelques reliques auront été jetées en pâture à un public plutôt clairsemé (« Scooby Snacks », forcément, « King of New York »,…). Les New-yorkais, aujourd'hui, tronçonnent dans le bois punk-rock le plus vulgaire : de ce qui plaisait chez eux avant (ce mélange des genres, rock, soul, rap, funk) ne subsistent que des traces, en pointillé. Les FLC vivent et jouent dans la certitude que tout leur est acquis. Mais à force de trop s'imaginer que le public suit, bientôt il n'y aura plus personne. A ce moment-là, Huey et ses deux potes ressembleront un peu au Pumpkin du film de Scorsese : de gros pantins bien cons, jouant leur musique sans saveur devant un grand poster mural sur lequel serait reproduit, dans les moindres détails, un public chaleureux et réceptif, applaudissant à tout rompre leurs idoles de toujours. Brrrr.

Dernier jour, dimanche : un peu de hip hop décomplexé et d'électro pour chiennes de gardes. Hanin Elias est la copine d'Alec Empire. Déjà tout un programme. Comme son ami (amant ?), elle aime faire du bruit. Son dernier album, « No Games No Fun », casse un peu les oreilles mais peut s'écouter quand on est fâché. Sur scène, la diablesse joue aux ingénues, coincée dans sa petite robe de bal et lançant sourires et clins d'œil aux mâles de la salle. Elle est toute petite, Hanin Elias, mais elle n'aime pas qu'on la sous-estime. Elle le gueule, d'ailleurs, tandis que derrière elle, des images sanguinolentes sont projetées, de Takashi Miike à ses propres clips, petits films gore de série Z. Il n'empêche qu'elle a beau sortir ses griffes, elle ne nous fait pas vraiment peur. Au contraire on regarde ses crises d'un air détaché, comme un père accompagnant sa petite fille à un concert de Marilyn Manson.

La suite n'avait rien à voir : d'abord Buck 65, Canadien qui fait du rap à la Tom Waits, bref qui braille d'une voix caverneuse des trucs marrants sur des beats costauds, puis l'incroyable Sage Francis, dont le flow et la hargne laissent pantois. Avec ses airs de bûcheron famélique, Sage Francis fait un peu peur. D'autant qu'il parle de choses stupéfiantes, avec ou sans beats, notamment d'Apocalypse et de la planète Mars. En primeur, il aura dévoilé quelques morceaux de son nouveau projet, Non Prophets, sur Lex. Voilà deux artistes qui font du hip hop inventif et jouissif, intelligent et festif, sans tomber dans les travers de leurs collègues d'MTV, qui ne sont assurément pas du même monde… (G.E.)

Le retour de Tuxedo Moon en live ! Il y a vingt ans que les plus fidèles aficionados attendaient cet instant. C'est d'ailleurs ce qu'une spectatrice clamera plusieurs fois au cours de leur set. Pourtant certains musiciens du groupe s'étaient déjà réunis, épisodiquement, pour travailler ou retravailler l'un ou l'autre projet. Et puis, il ne faut pas oublier, qu'à une certaine époque, ils vivaient tous à Bruxelles. Mais si Blaine Reininger, Steven Brown, Peter Principle et Luc Van Lieshout sont bien au poste, Winston Tong a décliné l'invitation. Et le public semble connaisseur, car lorsque la formation monte sur scène, il le réclame. En vain, puisque ce seront Blaine et Steven qui assureront les parties vocales. Blaine s'est coupé les cheveux. Il ressemble de plus en plus à Willy Deville. Il dialogue avec le public entre chaque morceau, et n'a pas perdu son sens de l'humour si particulier. Enfin, s'il se réserve toujours le violon avec une dextérité et un feeling contagieux, il assure également les parties de guitare. Des six cordes très électrifiées qu'il entraîne parfois dans le psychédélisme. Peter libère de sa basse des sonorités pulsantes, palpitantes, un peu comme s'il était le cœur de l'ensemble. Steven passe alternativement des claviers à la clarinette, tout en alliant sobriété et efficacité, pendant que Luc cuivre le tout de sa trompette (parfois bouchée) aux accents jazzyfiants très prononcés. Et le tout évolue au gré de cette boîte à rythmes si particulière, presque mystérieuse mais toujours aussi envoûtante. Bruce Geduldig est bien sûr de la partie. Mais s'il joue toujours sur les effets d'ombre et de lumière, la danse et l'expression théâtrale ont pratiquement disparu de la circulation. Bref, maintenant venons-en au concert. Tuxedo Moon y a présenté son nouvel album (NDR : il devrait sortir au printemps prochain). Des titres d'excellente facture, mais qui vu leur complexité n'accrochent pas immédiatement. Normal pour une musique dont la démarche est volontairement intellectuelle. Ce sont donc les standards qui ont fait vibrer le plus la salle (« Desire », « Waltz », « St John », « In the manner of speaking », et un « Egypt » au cours duquel Luc est passé à l'harmonica) atteignant même des moments d'intensité exaltants. Bref, du bonheur ! Deux rappels ont ainsi ponctué un tout grand moment des Nuits Botanique. Et tant pis pour celles ou ceux qui n'y étaient pas… (BD)

Des Nuits, qui, encore une fois, se terminent en beauté, malgré le froid des derniers jours, malgré la concurrence (les autres salles de concert), malgré la banqueroute de certaines programmations (notamment celle avec « rinôçérôse » au Cirque Royal, déménagée au… Musée). A l'année prochaine, comme d'habitude ? (G.E.)

 

Pukkelpop 2003 : samedi 30 août

Dernière ligne droite, et à peine le nez qui coule : heureusement, Arsenal devrait rapidement nous réchauffer avec son trip-hop limite lounge de très bonne tenue (le beau " How Come ? " en clôture). " Mr. Doorman " ramène même le soleil, malgré le fait que la chanteuse et le rappeur aient déclaré forfait (à la place, des samples).

Mais la première vraie bonne surprise du jour, et même du festival, viendra juste après, au Château, avec les Américains d'Ima Robot (prononcez " I Am Robot ") : du punk funk comme on l'aime, avec des musiciens de Beck et un chanteur au beau bagout. Ca groove, tendance PIL (la voix) et Gang of Four, et le répertoire recèle quelques tubes en devenir comme ce " Dynomite " dansant à souhait. L'album sort mi-septembre, et c'est clair qu'il faudra y jeter une oreille…

Entre le rétro-futurisme d'Apparat Organ Quartet (des synthés cheap à la Add N To X), les relents stoniens (encore) de The Vue et le nu-métal sans odeur d'Adema (" le groupe du frère du chanteur de Korn "), on n'aura pas choisi… Préférant attendre Matthew Herbert et son Big Band, parce qu'on aime l'originalité du bonhomme, et sa démarche : cette fois, pas de morceau housy à base de samples de boîtes de Coca concassées et d'hamburgers broyés (Herbert n'aime pas l'impérialisme), mais un orchestre de cuivres et d'autres musiciens, live, avec l'artiste aux laptops… Le résultat ? Intéressant, en rien tape-à-l'œil, quoiqu'un peu statique.

Dans un tout autre genre, The Blood Brothers, programmés au dernier moment, auront eux aussi fait très fort : leur mélange de guitares hardcore, de ruptures rythmiques proches du free jazz et de vocaux hystériques n'est certes pas des plus reposants, mais peu importe, ça défoule… Ecoutez leur " Burn, Piano Island, Burn ! " tous les matins au saut du lit, ça vous met la patate pour le restant de la journée.

A contrario de South San Gabriel, sous peine de rester au pieu jusqu'au coucher du soleil… Si l'Américain brille dans un registre " alternative country " proche de Sparklehorse et de Lambchop, difficile de rester éveillé à l'écouter marmonner des histoires tristes seul sur scène…

D'autant que sur la Main Stage, les affreux Pennywise martèlent leur punk bourrin avec une sacrée énergie, poussant les V.U. dans le rouge, et le vice jusqu'à en remettre une couche (les jeunes aiment ça, et ils en redemandent).

Mais la palme de la ‘couche de trop’ est attribuée à Michael Franti ! Ce type joue tellement les gars ‘positifs’ qu'il finit par paraître ridicule : le pire, c'est quand il s'en prend à Bush et sa guerre contre le terrorisme (ok), en prônant plutôt la guerre contre le militarisme (sic)… Euh, oui mais Michael, ça reste quand même une guerre, non ? Et c'est pas bien non plus, comme les gens qu'on enferme dans des cachots, parce que eux aussi ils " méritent de la musique " (" Everyone Deserves Music "), et mon voisin aussi, qui m'emmerde le dimanche quand il tond sa pelouse, et même ce con de Bush, tiens, parce qu'il faut s'aimer et s'entraider, c'est même pour ça qu'à un moment t'as demandé aux gens de se tenir par l'épaule, comme à un grand rassemblement hippie, en chantant " Taxi Radio ", ton nouveau tube qui s'appelle comme ça parce que " c'est deux mots que tout le monde comprend dans le monde entier ". Merci, Michael ! Parce que grâce à toi, tout le monde il est content et heureux de vivre, et c'est le principal. Trop cool, quoi !

Plus costaud, Radio 4 au Château : pour leur troisième passage en Belgique, les New-yorkais ont frappé fort – rythmiques d'enfer, riffs tournoyants, percus extatiques, tubes à la pelle… Devant un public surchauffé, ils auront prouvé une fois pour toutes qu'ils comptent bien rester, malgré la hype qui les entoure, malgré ce machin (le " punk funk ") auquel ils sont sans cesse affiliés. C'est vrai que leur musique groove comme un bon vieux PIL, rocke comme du Clash, transpire comme du Section 25. Ce concert fût le meilleur des trois : nos gars sont bien en place, balançant la sauce avec maîtrise et habileté. Même les titres de leur premier album, passé inaperçu faute d'être " tendance ", sonnent comme de vrais hymnes à la danse, et n'ont pas à rougir face à ces tueries que sont " Our Town ", " New Disco ", " Save Your City " et bien entendu l'immense " Dance To The Underground ", qui clôtura ce concert avec panache, sous un déluge d'applaudissements amplement mérités.

Tout le contraire des Mars Volta, qui pourtant furent eux aussi à l'origine d'un des meilleurs live de ce Pukkelpop : les 5 Texans (dont deux d'At The Drive In, rappelons-le) n'ont certes laissé aucune place aux manifestations bruyantes (sans blanc, pas de " hourra ! "), mais leur prestation n'en fût pas moins des plus époustouflantes. Sur une heure de concert, seulement deux morceaux : " Roulette Dares (The Haunt Of) " et " Cicatriz Esp ", de leur excellent album " " De-loused In The Comatorium " (l'un des albums de l'année). Sur le CD, ça dure en tout 20 minutes (pile !)… En live, ça dure une heure. Comprenez : The Mars Volta ne fait pas de l'emocore (At The Drive In est une bien vieille histoire), mais du punk progressif (du " Punk Floyd "). Un peu comme au temps de Yes et de King Crimson, la rage en plus. Certes, Cedric Bixler (le chanteur) singe parfois Jim Morrison ou Robert Plant, et Omar Rodriguez-Lopez (le guitariste) lui aussi en fait trop (quel virtuose du manche !)… Mais ces gars-là sont dans un trip total, façon seventies et tout le toutim ! Ne pas prendre le temps de comprendre leur démarche et de les accompagner dans leur délire peut évidemment très vite agacer. Ce qui expliquait les mines décaties de certains spectateurs pas habitués à ce genre de spectacle. La musique de Mars Volta ne se zappe pas : elle s'écoute de l'intérieur, et ça passe forcément par une attention sans failles, malgré ces quelques digressions théâtrales, malgré ce décorum prog parfois pompeux…

Ceux qui préféraient moins se casser la tête (nous ça va, merci) n'avaient qu'à aller voir PJ Harvey, qui ne sort pas de disque mais venait juste pour chanter qu'elle existe toujours. Ca commence fort avec le splendide " To Bring You My Love ", du tout aussi splendide album du même nom. Puis " Rid Of Me ", " 50Ft Queenie ", " Big Exit ", " Good Fortune ", " Me-Jane ", " The Whores Hustle And The Hustlers Whore ", " Working For The Man ",… Autant de tubes qui rappellent que la PJ fait partie des plus grands songwriters de ces 15 dernières années. Vêtue d'une robe blanche " elvisienne " plutôt courte et entourée de ses fidèles compagnons Mick Harvey (basse) et Rob Ellis (batterie), PJ Harvey n'aura levé le voile (c'est une image) sur son nouvel album (à paraître cet hiver) qu'un seul instant, le temps d'une petite bombe punky à la " Dry " qui parle de ses… cheveux. En final (10 minutes trop tôt), un " Man-Size " d'une puissance impressionnante achèvera de nous convaincre que PJ Harvey est bel et bien de retour, et qu'elle n'est pas contente. Chouette !

Mais le summum de cette soirée déjà parfaite, c'était du côté du Château (encore !) qu'on allait le connaître, avec les quinquagénaires punks de Wire. De retour après plusieurs années d'absence avec un album incendiaire (" Send "), les quatre Anglais ont mis le public, composé à la fois de vieux fans et de nouvelles recrues un peu ‘fashion victims’ (punk funk revival oblige…), à genoux. Ce mélange d'électronique hypnotique, de guitares incisives et de lyrics post-situ, interprété avec une rage 100 fois supérieure à celle de tous les groupes de la Skate Stage réunis, aura prouvé que l'âge dans le rock n'entre pas en compte, et qu'on peut toujours sonner actuel malgré une carrière déjà bien longue. Terrible !

Après une telle claque, Limp Bizkit n'avait qu'à bien se tenir… Après Axl Rose l'année dernière, Fred Durst, la plus grande tête à claque du music business, que personne n'aime, parce que : 1/ Pour les puristes nu-métal, ce gars-là est un vendu ; 2/ Il se tape Britney Spears ; 3/ Il a tellement la grosse tête que son guitariste, qui tenait le ménage et composait presque tout, s'est barré. En live, cela se traduit par : 1/ des canettes balancées avec vigueur sur sa tête de gros frimeur ; 2/ des doigts levés et des gens qui dorment (ou vont voir Pretty Girls Make Grave, excellent combo rock de Seattle, entre Magnapop, The Slits et les Strokes). Il n'empêche que Limp Bizkit, à une époque pas si lointaine, incarnait avec Korn le futur du métal, avant d'être récupéré par des marques de casquettes et de boissons pétillantes. Fred Durst était alors notre compagnon (de beuverie, de baston, de déprime) fidèle, et des titres comme " Nookie " et " Break Stuff " rythmaient notre quotidien de leurs riffs puissants et de leurs scratches hip hop. Aujourd'hui, Limp Bizkit n'est plus que l'ombre de lui-même, malgré les derniers hits de " Chocolate Starfish… " (" Hot Dog ", " My Generation ", " My Way ", " Take A Look Around ", tous joués ici), malgré le fait qu'en live, cela reste une belle machine rock bien huilée (décor, pyrotechnie, show de Fred Durst, dont l'égocentrisme vire tout doucement à la mégalomanie). " Faith " (la cover de George Michael) en final (20 minutes trop tôt !) et dédicacé à " toutes les filles ", c'est avec amertume qu'on tire un trait sur ce Pukkelpop grande cuvée. Il y a eu la pluie. Il y a eu Fred Durst (aurait-il voté pour Bush ?). Il y a eu des annulations (Aaah, Jackass…). N'empêche, c'était quand même drôlement bien. Rendez-vous l'année prochaine, avec on l'espère, le grand retour d'Axl.

 

Radio 4

La politique est un moteur...

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" Dance to the underground " constituait le nouvel anthem punk funk de la fin 2001. Dans la foulée, le quintette de New York commettait son deuxième opus l'an dernier, " Gotham ! ". Personnellement, je dois avouer qu'à première écoute, ce disque ne m'avait pas trop accroché. Ce n'est qu'après avoir assisté à leur set 'live' accordé en avril denier, à l'Aéronef de Lille, que je suis tombé sous le charme de leur musique. Et tout naturellement je suis retourné vers l'album, en y découvrant toutes les facettes qui m'avaient alors échappées. Faut dire que j'avais été assez impressionné par la prestation du percussionniste, PJ. Il communique tellement de feeling, de chaleur, de couleurs, aux compositions. Une impression confirmée par leur prestation époustouflante exécutée par la formation lors du dernier festival Pukkelpop. A cette occasion, PJ O'Connor nous avait accordé un entretien, ma foi, fort intéressant.

A l'origine, Radio 4 était réduit à un trio (Greg Collins aux drums, Anthony Roman à la basse et Tommy Williams Jr. à la guitare, ces deux derniers se partageant les vocaux). PJ et Gerard Garone, le claviériste, sont arrivés un peu plus tard. C'est d'ailleurs depuis leur intégration que leur punk funk a pris une orientation plus groovy. A leurs débuts leur style était bien plus radical. Mais comment on réagi les autres membres du groupe à ce changement ? PJ raconte : " La métamorphose s'est opérée spontanément. Il faut d'abord qu'à NYC coexistent une scène consacrée au hip hop et aune autre à la musique électronique. Et Anthony aime chevaucher les deux styles. C'est aussi un peu cela la signification de Radio 4 : quelque part entre les deux. La progression s'est effectuée naturellement sur la chanson 'Dance to the underground'. Avant que je ne débarque dans le groupe. Elle est d'abord sortie sous la forme d'un EP aux States. Nous avons piqué les idées du post punk, là où il s'est arrêté en 1981. Mais on n'a pas voulu faire du revivalisme. Aussi on lui a donné une nouvelle orientation. Il était donc évident que nous allions prendre cette nouvelle direction, après la sortie de ce titre… "

A partir de ce moment, la musique est devenue plus dansante. Le groupe a même déclaré récemment que dans le futur elle le sera encore plus. PJ embraie : " Tout à fait. Sous le nouveau line up, il y aura plus de public qui va taper du pied (NDR : il joint le geste à la parole). 'Dance to the underground' et 'Struggle' sont des appels au groove. Le disco a un son groovy. Le punk recèle une face groove disco. Ce qui nous intéresse, c'est que le public parvienne à prendre son pied, notamment en dansant. Nous allons donc bien accentuer cette tendance… " On comprend ainsi beaucoup mieux pourquoi Tim Goldsworthy et James Murphy, habituellement plus habitués à travailler avec UNKLE ou Primal Scream, ont produit 'Gotham'. " Leur manière de travailler est tout à fait unique. Sur 'Gotham !' je joue des congas sur quelques morceaux. Lorsque j'ai réécouté les bandes, quelle n'a pas été ma surprise de ne plus les entendre ! En fait, ils les avaient enlevés, puis replacés sur d'autres compositions. Donc, vous enregistrez un album, vous leur refilez la matière première, et vous leur laissez faire leur popote. C'est un peu comme si vous donniez une esquisse en noir et blanc à un artiste, pour qu'il y mette de la couleur… "

Radio 4, est le titre d'une composition de PIL, Radio 4 aurait-il des affinités avec l'infâme John Lydon ? " Les affinités sont uniquement musicales. Dernièrement les Sex Pistols ont joué à New York, alors que nous tournions en Europe. Il répondait à une interview, lorsque note single est passé à la radio. Sans se soucier de l'entretien, il a déclaré que nous étions occupés de nous faire un fameux paquet de fric avec cette chanson. Et il pensait au fric qu'il aurait pu se faire s'il avait écrit cette chanson. Ce type est épouvantable, quelqu'un qu'on cherche à éviter. J'ai parfois l'impression qu'il tire une certaine gloriole à décevoir… " Radio 4 se réclame donc du punk. Mais le considèrent-ils comme une mentalité, une mode ou un son ? " Le punk est une mentalité sonore ! Des groupes comme Gang Of Four et les Replacements ont eu une influence énorme sur le groupe. Wire aussi. Et lors de ce festival, nous avons eu le bonheur de les rencontrer. Nous sommes toujours émerveillés devant ce groupe. Ils constituent un exemple pour nous. Leur musique également. Et bien sûr le Clash. C'est aussi un mode de vie. Le DIY. La créativité est un élément indissociable chez Radio 4. Dans ce groupe, il n'y a rien de facile. C'est un peu l'attitude punk. La mode va et vient. Vous avez beau porter des vêtements, ce qui compte, c'est la façon dont le cœur est habillé. " En cherchant à rendre leur musique à la fois furieuse, politique et sexy, Radio 4 marcherait donc sur les traces de Big Audio Dynamite ? PJ acquiesce. " Oui, tu as raison ! Ta réflexion est intéressante. Tout d'abord, l'aspect sexuel de la musique procède des lignes de basse, des drums et des percussions. Dès qu'on entre dans le domaine de la danse, on touche au primal. Le sexe, le rythme et la batterie sont les fondements de la création. Ce qui explique pourquoi nous aimons Big Audio Dynamite ! Mais il est beaucoup plus important de se consacrer à la politique locale, parce que c'est la façon la plus facile de toucher au changement. A contrario de G.W. Bush, on se bat sur ce plan. C'est ce combat qui nous intéresse. Là où on vit. Strummer, Paul Westererg, Dylan et Springsteen se préoccupaient d'événements qu'ils connaissaient et qu'ils comprenaient. Ce sont des modèles pour Anthony, dans le domaine des lyrics. Il n'accorde guère de place à la fantaisie dans ses textes. Il cherche à transmettre des messages importants. C'est aussi la mission de 'Gotham !'. "

Chez Radio 4, la politique est en quelque sorte un moteur. C'est même le comportement du pouvoir administratif de New York qui les a poussés à écrire des textes aussi engagés. A dénoncer ce qu'ils ont vu et vécu. " A la fin des 70's, Clement Burke, le drummer de Blondie, avait annoncé la couleur. Il avait prévu ce qui aller se produire à New York. A Omaha, dans le Nebraska ou à Detroit, les groupes ont le temps d'écrire des chansons sur ce qui se passe. De bonnes chansons. Ils ont même le temps de glander. A Manhattan, les loyers sont trop élevés. Il y a toujours quelqu'un pour frapper à la porte pour te dire qu'il te reste 5 minutes. Ce qui explique pourquoi les habitants émigrent vers Brooklyn. Et que nous les avons imités. L'administration Giuliani, c'était un peu le Big Brother. Un jour, un journaliste du New York Times a écrit que si vous apercevez le sommet de l'Empire State Building, c'est que nous vous apercevons. Il est affolant de devoir subir un pouvoir aussi importun, indiscret. Il empiète même sur votre vie privée. Evidemment, les attentats du 11 septembre continuent de nous affecter. Et il fallait s'attendre à ce que des tas de chose changent. Mais pas dans le sens qu'on imaginait. Je fréquente un club, à cause des lois sur les cabarets. Il n'y a plus moyen de faire la fête. Parfois en pleine soirée, alors que le public est encore occupé de danser, la police vient décréter la fermeture de la salle. C'est absurde et injuste en même temps. On ne peut même plus fumer dans les bars de NY. C'est aussi la raison pour laquelle on est parti à Brooklyn. "

Radio 4 aurait-il trouvé la balance exacte entre l'âme du gospel, l'accessibilité de la new wave et l'attitude du post punk ? " Pas encore. Mais, c'est notre objectif. Mais lorsque nous l'aurons trouvé, cela sonnera le glas du groupe. C'est comme si nous avions accompli notre mission ; atteint la quête du 'Graal', si tu préfères ! "

Merci à Vincent Devos.

 

Pukkelpop 2003 : vendredi 29 août

Malgré la pluie qui s'abattit sur le site toute la nuit, on échappa au déluge boueux de l'année dernière… Cette journée fût clairement placée sous le signe du rock, avec une affiche sans faute au Marquee, d'abord avec les Soledad Brothers : trois mecs de Detroit qui connaissent la discographie des Stones sur le bout des doigts, mais qui sont encore jeunes et ne s'habillent pas en collant de fitness. Très chouette, même s'il est clair qu'ils n'ont pas inventé l'eau chaude.

Ensuite, dans une veine plus blues, The Black Keys : un chanteur-guitariste et un batteur… Tiens, ça ne vous dit pas quelque chose ? Ben tiens ! Signés sur l'excellent label de (néo-) blues Fat Possum (RL Burnside), ces deux jeunots sonnent comme un bon vieux disque de Robert Johnson, sauf qu'ils sont blancs et qu'il leur arrive aussi de péter un câble façon Black Sabbath. De sacrés musiciens, en tout cas, à ne pas rater lors de leur prochain passage chez nous, à l'Ancienne Belgique.

Les gars de Cave In nous ont quant à eux laissé plus de marbre : il faut dire que leur dernier album, " Antenna ", nous a laissé comme un sale goût, celui de la trahison. Sorti chez une major et tristement limé aux entournures, " Antenna " n'a pas la rage de ses prédécesseurs, bien plus hardcore et sans concessions. Maintenant, c'est de la power pop à la Foo Fighters (" Antenna " a été produit par… Dave Grohl), bref c'est un peu lisse. D'où ce drôle de concert, alternant nouvelles compos pour midinettes et machins trash d'une autre époque, comme si sur scène se tenait devant nous un groupe complètement schizophrène. Bizarre.

Mais pas plus que Hot Hot Heat, qui finalement nous pompe un peu l'air (voir chronique du concert au Bota) : à force de singer Robert Smith tout en prenant des poses springsteeniennes, la chanteur de ce combo canadien finit par agacer. Ce côté " Eye of the Tiger " version pop-cold wave a certes ses bons côtés (" Bandages ", " Get In or Get Out "), mais pas non plus de quoi crier au génie. Dans un an, on n'en parle plus.

Tout comme The Raveonettes, d'ailleurs : la bassiste Sharin Foo est charmante, c'est vrai… Mais quelle monotonie ! Forcément, quand on compose seulement avec trois accords, toujours en " si " bémol majeur et sans cymbales, ça restreint le champ d'attaque. Le public ne s'y est pas trompé, boudant les Danois, que l'on aurait de toute façon mieux vus au Marquee… Seuls " Attack of the Ghost Riders " et " Beat City " (en final), bref leurs titres les plus corsés, nous auront fait tapé du pied.

Le vrai pied, justement, c'est avec The Kills qu'on l'a pris : exécutant leurs chansons à la structure rythmique squelettique (une boîte à rythmes, une/deux guitares) et leur morgue splendide, VV et Hotel incarnent le rock à l'état pur. Entre eux, le courant passe, électrique, extatique : rarement aura-t-on vu un couple aussi soudé par l'amour et la musique, aussi tendu vers le même objectif – celui de vivre, tels Bonnie and Clyde, en brûlant la vie par les deux bouts. " Fuck The People " est une de leurs magnifiques rengaines : cette " fuck attitude " est d'une beauté troublante, surtout quand il n'y a plus de pudeur, juste de la colère, des nerfs à fleur de peau. VV et Hotel sont beaux, et leur musique est l'une des seules aujourd'hui qui prend ainsi aux tripes.

Si le rock est partout en cette journée maussade, c'est aussi parce qu'il y a des changements d'horaire qui nous ont fait rater pas mal d'autres trucs : Danger Mouse & Jemini par exemple, qu'on a juste vu 5 minutes parce qu'ils n'ont pas joué à l'heure indiquée… Pas cool : ces Américains ont sorti un des meilleurs albums de l'année.

Tout comme The Majesticons, même si ce qu'on en a vu n'était pas vraiment à la hauteur… Après l'électro d'hier, c'était donc au tour du rap d'envahir le Château (exception faite du Youngblood Brass Band, une fanfare concédant devant plus à Frank Zappa qu'au tonton de Marcinelle jouant du trombone à l'Amicale des Zèbres). Demain, le punk funk.

Entre-temps, The Polyphonic Spree semait sa bonne parole (" Smile ! ! ! ") au Marquee, et Gus Gus, en retard, balançait son trip-hop fade à un public qui de toute façon n'en avait rien à foutre.

Parce qu'à côté, à la Boiler Room, il y a avait LFO, mythique groupe de techno du début des années 90, aujourd'hui réduit au seul Mark Bell, plus connu pour son travail récent de producteur chez Björk et Depeche Mode. Une chose est sûre : LFO n'a rien perdu de sa force de frappe, malgré les années (sept ans qu'on attend un nouvel album ! Il arrive fin septembre). L'ambiance est torride, le son est bien corsé, les BPMs martelés. Du délire !

Moins délirant : la nouvelle coupe de cheveux de Beck, sorte de permanente à la David Hasselhof qui ferait presque passer le petit génie de la pop pour le sosie " djeune " d'Helmut Lotti. Dans ces conditions, dur dur de rester objectif : la moumoute était telle qu'on ne voyait plus que ça, et la musique de paraître bien fade face à ce système pileux sponsorisé par Loréal. Mais qui est responsable de ce relookage façon Tom Jones ? Résultat : " Mixed Bizness ", " The New Pollution ", " Loser " et " Devil's Haircut " auront eu du mal à nous convaincre une fois chantés par un type arborant une coupe de tarlouze ignoble… comme si les cheveux du songwriter le plus accompli de sa génération nous empêchaient d'émettre le moindre avis distancié. Que les choses soient claires : les trois morceaux de " Sea Change " étaient magnifiques, tout comme ce " Nobody's Fault But My Own " fragile et bancal… Même le reste, interprété plus " à la coule " qu'auparavant, n'était pas mal non plus. Mais Beck a vieilli, et ses goûts capillaires avec. Et ça, c'est pas cool.

Après telle surprise (surtout visuelle), Alison Goldfrapp se devait de nous remonter le moral : y a-t-il une vie après la permanente ? Attifée telle une diva gothique, jouant avec son theremin comme avec son clitoris (véridique), la Goldfrapp nous aura mené par le bout du nez, jusqu'à nous faire oublier tous nos problèmes d'apprentis coiffeurs. Le dernier album de Goldfrapp, " Black Cherry ", profite du revival eighties avec sans doute trop d'arrivisme… Mais pourquoi bouder notre plaisir face à ces tubes en chaîne (" Train ", " Twist ", " Tiptoe ",…), mélanges coquins d'électro rétro et de parfait glamour ? Alison, quand tu nous tiens !

Décidément, Suede n'a pas de bol : après avoir joué la " première partie " des Guns 'n' Roses l'année dernière, voilà que le groupe de Brett Anderson se retrouve à nouveau en seconde tête d'affiche, devant des milliers de fans de Foo Fighters qui n'attendent plus que Dave Grohl. Brett a beau se démener comme un beau diable, balancer son micro et haranguer la foule, rien n'y fait : la britpop, dont Suede était l'un des plus fiers étendards, n'intéresse plus personne. Un best of sort bientôt. S'agit-il d'un signe avant-coureur de séparation ou de remise en question ? A voir la réaction du public, mieux vaut pour Anderson qu'il s'intéresse à cette question, et fasse le bon choix. Parce que dans l'optique actuelle, Suede ne passionne plus que les fans purs et durs. Et ils sont de moins en moins nombreux.

Avec " Sumday ", les modestes skateurs de Grandaddy n'ont certes pas réitéré l'exploit de " Sophtware Slump " (mais comment auraient-ils pu ?)… Toujours est-il qu'en concert ils restent une valeur sûre : le show est bien rôdé, les morceaux s'enchaînent avec naturel, Jason Lytle est bien sympathique (et remercie le public pour son accueil formidable). Un bon concert, équilibré, où il y a autant de chouettes trucs à voir (l'écran) qu'à écouter (les hits)…

Mais les plus attendus de cette journée, c'était bien sûr les Foo Fighters, numéros 1 en Flandre, grands gagnants du référendum (tout le monde pouvait envoyer, via le site, un top 5 des artistes qu'il souhaitait voir à l'affiche), bref des gars qui cartonnent, mais restent étonnamment humbles et sympas. Autre fait remarquable : Dave Grohl a chanté. Pour de vrai ! Parce que d'habitude, il gueule comme un taré, à se demander si finalement c'est vraiment lui qui enregistre les parties vocales sur chaque album du groupe (le fameux syndrome " Milli Vanilli "). Ca commence fort par un " All My Life " dantesque, malgré la pluie qui tombe maintenant depuis une bonne demi-heure. Les hits s'enchaînent : " The One ", " Times Like These ", " My Hero ", " For All The Cows ", " Learn To Fly ", " Low ", " Everlong ", " Tired of You " (un slow ?), " Breakout " (repris en cœur par des milliers de fans),… Incroyable comme ces types-là ont composé des hits : à la pelle. En final, l'excellent " Monkey Wrench ", ponctué de deux/trois bons " Oh Yeah ! ! ! " dont seul Dave Grohl a le secret… La pluie tombe de plus belle, mais qu'à cela ne tienne, il y a Richie Hawtin à la Boiler Room, et comme d'hab', ça déchire (un album de Plastikman est prévu pour octobre). Aaargh, cette pluie ! Demain, c'est le rhume assuré.

Pukkelpop 2003 : jeudi 28 août

On avait dit qu'il ferait chaud cette année à Kiewit, vu la canicule qui frappa notre plat pays pendant presque deux mois… C'était bien entendu une prédiction d'amateurs, puisque durant ces trois jours de fiesta musicale, il y a eu de la pluie… La première nuit, ce fût la tornade : heureusement, notre tente n'en aura pas trop souffert… Pas comme celles de certains (environ 600 campeurs), qui auront du dormir tant bien que mal dans un entrepôt des usines Phillips. L'année prochaine, promis, on ne jouera plus aux apprentis météorologues ! Il n'empêche qu'on s'est bien amusé, et qu'avec chance la boue ne transforma pas le terrain en merdier impraticable.

Pourtant, tout commença dans l'ambiance la plus estivale, le soleil au rendez-vous et The Coral sur les starting blocks : les six gamins (le plus vieux n'a que 21 ans) d'Angleterre n'auront pourtant pas convaincu les quelques centaines de festivaliers venus les applaudir, sans doute agacés par ce jam à rallonge pendant " Goodbye ", qui dura 15 minutes sur un set… d'une demi-heure. Avant cette démonstration en roue libre de leur talent d'instrumentistes hors pair, The Coral aura juste eu le temps de bâcler quatre chansons (" Bill McCai ", " Calendars & Clocks ", " Skeleton Key ", " I Remember When "). C'est un peu fort de café pour un groupe qui avait la dure tâche d'inaugurer les festivités sur la Main Stage… Les fans de " Dreaming of You " en auront eu pour le frais. A ceux-là, on conseillera de revenir les voir en première partie de Blur dans deux mois (mais, hum, c'est déjà complet).

Après les jeunes, les moins jeunes : avec DAF dans le Dance Hall, on pouvait s'attendre à quelque chose de puissant, malgré la nostalgie. C'est que Gabi Delgado Lopez (le bras dans le plâtre) et Robert Görl (caché derrière son synthé) ne sont pas nés de la dernière pluie : leur électro-pop tourne dans nos lecteurs depuis vingt ans, surtout depuis que l'elektroklash les a rappelés à notre bon souvenir. Normal qu'avec tous ces pilleurs de tombe, le duo allemand revienne au devant de la scène pour montrer qui sont les chefs. Un nouvel album, et ce concert-événement, bien que d'un ennui profond : à part " Der Mussolini " et " Alles Ist Gut " (et encore), ce live de DAF n'aura eu pour seul impact que nous convaincre d'une seule chose – que la langue allemande c'est bien moche et que l'EBM c'est pour les ringards.

En ces temps de rock'n'roll revival, mieux valait se taper Electric Six, les seuls Américains qui osent se moquer de Bush (le clip de " Gay Bar ") et pratiquer du disco-rock sans tomber dans le ridicule. " Fire ", le disque, est une vraie bombe. En concert, c'est pareil, même si le son est rarement à la hauteur de leurs compos farfelues. Dick Valentine hurle comme un Mike Patton castré, et ces copains moulinent comme des dératés. Dans le public, la sauce prend bien, surtout lors des fameux " Danger ! High Voltage " et " Gay Bar ". Le feu, la guerre nucléaire, les femme, la danse, les gays, le rock : Electric Six, c'est le mauvais goût pratiqué avec classe. Une autre preuve ? La reprise de " Radio Gaga " de Queen, même pas pathétique. Ces gars-là sont très forts.

Quid de Alien Ant Farm, Damien Rice, The Teenage Idols, Donna Summer ? 1/ Ces blaireaux d'Alien Ant Farm ont bien de la chance d'avoir pour ami un certain Michael Jackson : sans cette reprise rigolote de " Smooth Criminal ", sûr que ces tâches n'auraient jamais connu le succès. Leur musique est laide, le chant est atroce, les refrains d'une pauvreté insondable. Suivant.

2/ Damien Rice, pas vu. De loin, en passant. Cet Irlandais chante des chansons tristes, à l'instar d'un Tom McRae ou d'un Ron Sexmith. C'est beau, mais sous une tente à moitié vide (le Marquee, trop grand, faute de Club cette année), ça fout un peu les chocottes. On n'est pas venu ici pour se taper une grosse déprime (et d'ailleurs ce genre de folk intimiste se prête rarement aux festivals). Suivant.

3/ Sur album, The Teenage Idols impressionne, bien que leur garage-rock n'ait rien d'exceptionnel… Sur scène, c'est autre chose : avec ses rouflaquettes et son ventre bedonnant, le chanteur donne plus l'impression d'être un clone bon marché d'Elvis qu'un rockeur scandinave fan des Hellacopters. Et puis ces ululements font tellement penser aux Cramps et au JSBX qu'on préfère aller voir ailleurs, là où ça sent moins le papier carbone et l'arnaque marketing. Suivant.

4 / Donna Summer. Ce type (Jason Forrest, en fait) est fou. Il mixe tout et n'importe quoi sur de la drum'n'bass assourdissante (un peu comme DJ/Rupture), en bondissant comme un taré. Chaud. En même temps, il y avait DAF. La prochaine fois, on saura qui aller voir. Suivant.

Cex : l'un des grands moments de ce festival. Vous l'avez raté ? On vous en a sans doute parlé… C'était ce grand échalas en slip kangourou qui sautait dans tous les sens au milieu d'un public éberlué, les yeux noircis de Rimmel et les cheveux en pétard. Sans parler de ses platform boots à grosses tûtes, qu'il balançait ça et là avec un rictus de dément. La musique ? Du hip hop coriace débité à la mitraillette, sur un tapis de beats électroniques à la limite de l'industriel (certains morceaux ressemblaient à du NIN). Pendant trois-quarts d'heure, Cex (Riyan pour les intimes) sera resté dans le public, à provoquer les plus récalcitrants. Grandiose ! Voilà un type qui ne se pose pas de questions et rétablit l'équilibre entre l'artiste et ses spectateurs, sans se prendre pour une star indigeste qui toiserait son monde avec son grunge-métal de merde (qui a dit Staind ?). Big up !

L'élément scénique, voilà le problème du Pukkelpop : si certains se l'accaparent avec humour et sans aucune gêne, d'autres s'y perdent faute d'habitude et de repères. Que faisaient les Texans de Sparta sur la Main Stage ? Certes, leur prestation de l'année dernière en avait soufflé plus d'un… Mais leur place était-elle sur cette grande scène, devant un public de fans de Staind ? Qu'importe, finalement, parce que les Américains auront de nouveau prouvé, par leur puissance et leur rage, qu'ils valent (plus) que ces têtes d'affiche à la noix pour ados attardés. Malgré les nuages, malgré l'indifférence générale, Jim Ward et ses potes auront fait de leur mieux pour acquérir leur " Artist Pass Unlimited " au Pukkelpop. Rendez-vous est déjà pris pour l'année prochaine, avec normalement un nouvel album à défendre, que l'on espère aussi bon que ce " Wiretap Scars " de haute volée. Seul bémol : s'ils étaient venus deux jours plus tard, on aurait pu rêver en la reformation ponctuelle d'At The Drive In… L'espoir fait vivre, non ?

Après la ‘Gigolo Review’ et juste avant DJ Hell, Ladytron avait plutôt intérêt à réchauffer l'atmosphère, un peu triste sous ces nuages pesants et cette pluie par intermittence. Difficile quand on fait de l'électro-pop un peu figée et maniérée, malgré les hits (" Seventeen ", " Blue Jeans ", " Playgirl "), malgré le joli minois des deux chanteuses. Ces refrains synthétiques n'auront finalement que refroidi davantage l'ambiance, mais qu'ils soit tous pardonnés : n'est pas Electric Six qui veut (et d'ailleurs ça n'a rien à voir).

Pour être vraiment surpris, c'est au Château qu'il fallait encore une fois se rendre : après Cex et Super Numeri (des Russes mélangeant Jagga Jazzist à Tortoise), c'était au flamand Arne Van Petegem, alias Styrofoam, de nous séduire sans peine avec son indietronica splendide. Signé chez le prestigieux label Morr et copain de tournée des Notwist, Styrofoam a sorti cette année le merveilleux " What's There to Show That Something's Mising ", notre " Neon Golden " à nous. Sur scène, il est entouré d'un batteur et d'un guitariste (le chanteur d'Orange Black), voire d'un rappeur, qu'on a déjà pu entendre chez Pole (Fat John). En mélangeant shoegazing à la Slowdive et bleeps bucoliques à la Fennesz, Styrofoam mérite sans peine le titre de " meilleur ambassadeur électro " de Belgique. L'avenir nous le dira, mais après tel concert…

Mais voilà qu'est venu le temps d'aller voir les bêtes de foire de ce festival (pas Jackass, ils ont annulé), l'happening pop à la Warhol (le fameux " 15 minutes of fame " revu à la sauce elektroklash), la plus belle arnaque médiatique (et musicale) de ces dernières années (mais revendiquée comme telle) : tadaaaaa….. Fischerspooner ! ! ! Eh bien oui, c'était donc vrai : les deux zouaves, dont l'un (Casey Spooner, le chanteur) déguisé en grande folle peroxydée, font bien du play-back, leurs danseuses aussi, la " choré " est digne de celle d'un " prime " de la Star Ac', et " Emerge " reste le plus grand tube pop à avoir… émergé de la scène elektroklash. Tout le concert tendait vers cet instant ultime : " Emerge ", grandiose, magique, démentiel. Les confettis volent. La folle se lâche (après un stage diving grandiloquent). Le public exulte. " Me-dio-cri-ty " ! ! !, gueule-t-il avant de perdre le contrôle de ses membres et de se trémousser sans retenue devant ce spectacle ahurissant (d'artificialité) mais tellement jouissif. Mémorable, même si les puristes de la chose " live " auront sans doute crié au scandale. C'est qu'ils n'aiment pas danser et donc qu'ils n'aiment pas " Emerge ", bref qu'ils sont soit fous, soit sourds.

Changement radical avec les six " lads " de Mogwai, tête d'affiche du Marquee alors qu'il y a six ans ils jouaient à 12h00 dans le Dance Hall. Depuis cette époque, beaucoup de choses ont changé pour les Ecossais : érigés en maîtres d'un post-rock cyclothymique dont ils sont pratiquement les seuls survivants, ils sont depuis passés par tous les stades de la dépression musicale… Du classique " Young Team " aux de plus en plus calmes " Come On Die Young " et " Rock Action ", la discographie de Mogwai témoigne d'une homogénéité exemplaire, sans surplace ni changement de cap bouleversants. Leur dernier né, " Happy Songs For Happy People ", laisse ainsi la place à davantage de synthés et d'ambiances cold wave, se rapprochant petit à petit du Cure période " Faith ". Dommage qu'en festival, il s'avère souvent impossible d'apprécier leur musique à sa juste valeur : trop de bruit, trop de gens… Une ambiance qui se prête difficilement à ces tempos lents et ces explosions inattendues, qu'il faut écouter avec attention et confort pour en profiter pleinement.

Mieux vaut dans ces cas-là privilégier les trucs plus lourds et sans prétention, genre ces Fat Truckers et leur électro-punk bon marché : au moins ça dérouille les guiboles et ça fait rire les plus crevés. Fat Truckers, donc : trois rigolos de Sheffield dont l'objectif est de faire du Cabaret Voltaire version clown, avec synthés gras et refrains niais (" Anorexic Robot ", " Superbike ", etc.). Drôles et je-m'en-foutistes, ces types ne vont certes pas révolutionner le langage musical… Mais pour terminer la soirée, c'était plutôt bienvenu…

Et Massive Attack, alors ? Eh bien le groupe (sic) avait l'air plus en forme qu'à Werchter (rythmique plus ciselée, ambiance plus électrique… Même Horace Andy semblait revigoré). Tant mieux pour tout le monde, mais il est clair que ce n'était pas bien difficile…

Rock Werchter 2003 : dimanche 29 juin

A peine remis de la veille, nous voilà repartis pour une journée de décibels, de coma sous le soleil et de sprint entre les deux scènes : heureusement qu’avant Cypress Hill, les artistes qui se sont succédés n’étaient pas de ceux qui exigent à leur écoute des boules Quiès et du Nurofen (à l’exception des gamins de Good Charlotte). Le rock burné, c’était hier. Aujourd’hui, c’est le rendez-vous des familles. Pour redémarrer en douceur après trois nuits de camping et trois (deux et demie) journées de festival, rien de mieux qu’un petit Das Pop, ce groupe flamand sans prétention qui allie mélodies catchy et légères touches eighties. Nonobstant le synthé qui faisait des siennes, Bent Van Looy et les autres redoubleront d’énergie pour faire oublier cet incident technique. Tous leurs hits seront passés en revue, plus une reprise sympathique de l’« Abracadabra » du Steve Miller Band.

De quoi se mettre de bonne humeur pour le reste de la journée, et accueillir en fanfare les joyeux drilles de De La Soul, qu’on croyait pourtant définitivement à la retraite. Deux platines, trois MC’s : les rappeurs old school du « Daisy Age » (ce rap hippie, en rien revanchard) n’ont besoin de rien d’autre pour mettre le feu. «  Me, Myself and I », « Ring Ring Ring », « Stakes Is High », « Thru Ya City », « All Good », « Oooh » : autant de hits cool et sympathiques qui s’apprécient à l’aise, assis, debout ou couché.

Idem pour la musique ensorcelante des Hollandais de Zuco 103, qui mixe allègrement samba brésilienne, BPMs exotiques et fiesta latino. Entourée d’un groupe soudé (le percussionniste Stefan Kruger, le claviériste Stefan Schmid, plus un bassiste et un DJ), Lillian Vieira pouvait se lâcher et narguer les spectateurs de ses poses suggestives. En trois quarts d’heure, l’électrisante chanteuse n’aura laissé aucune chance aux festivaliers en bout de course, assommés par la chaleur et le manque de repos. « Vous chantiez ! (Ces trois derniers jours) J’en suis fort aise… Eh bien, dansez maintenant ! », semble-t-elle dire aux endormis qui osent rester de marbre face à ses déhanchements lascifs… La musique elle aussi était chaude comme la braise : d’abord on souffle dessus (le début du concert), puis ça prend doucement, pour finir en brasier (la fin, boombastic avec ses rythmes house, balearic, afro). Zuco 103 sort un album live en septembre, qu’on espère enregistré à Werchter… Ca nous rappellera les vacances, et ce chouette moment qu’on a passé à danser sous le Marquee, trempé et content, la fatigue presque oubliée…

Presque. Parce qu’après la samba, c’est l’heure des ballades écorchées, du coup de pompe au cœur, de la mélancolie possessive : « If words could kill/I’d spell out your name », susurre Tom McRae sur « The Boy with the Bubblegun », en toute fin de concert. Auparavant, l’Anglais dépressif aura plaisanté sur son hamster et sur la pluie qui le poursuit (heureusement pas ici), enchaînant ses perles avec retenue mais délicatesse. « You Only Disappear » ouvre le bal (celui de « Carrie » ?), suivi du tubesque « Karaoke Soul » (et ses violons insistants), puis de « Dose Me Up », « A&B Song », etc. Normalement plus à l’aise en salle, McRae se sera montré bien bavard, et son folk-rock crépusculaire n’aura jamais pâti de la concurrence déloyale des gros décibels de Supergrass, au même instant sur la Main Stage. Gaz et ses trois potes ont beau faire du boucan, rien n’y fait : le soleil a vaincu les plus solides, qui dorment lamentablement entre deux piles de verres en plastique ramassés pendant le set des affreux Stereophonics. Et pourtant, Supergrass aura mis les bouchées doubles: « Sun Hits The Sky », « Lose It », « Mary », « Moving », « Pumping on your Stereo », « Richard III », « Lenny », « Caught by the Fuzz »,… Que des classiques, en plus de quelques morceaux de leur dernier album, « Life On Other Planets ». La chaleur ? Quelle blague ! Même le sang (la cuisse de Danny, étrangement blessée) n’arrête pas ces quatre Anglais, qu’on croirait échappés de la Planète des Singes. Mais que fait la Croix Rouge ?

Peut-être a-t-elle trop de boulot du côté du Marquee, plein comme œuf depuis l’arrivée sur scène de Skin, l’ex chanteuse de Skunk Anansie. Une chose est sûre : si la tigresse a rétracté ses griffes et laissé pousser sa crinière, elle n’en a pas pour autant perdu son sex appeal. « I’d like to shag you all », ronronne-t-elle après une version remodelée de « Weak » (dépucelée ?) : euh, oui, mais, hum, tout le monde en même temps ? Restons-en à la musique, ça vaudra mieux : moins sauvage que le pop-rock-metal de son ancien groupe, plus câline, elle se goûte sans danger, comme si l’amour avait remplacé la colère, les bons sentiments la rancune et la rage. Il est bien fini le temps des « Selling Jesus » : Skin se met à nu, au sens figuré pour une fois. De son interprétation en douceur, on retiendra surtout ce « Trashed » habité, et bien sûr « Twisted » et « Hedonism », qui nous rappellent avec émotion cette époque où la féline rôdait sur la Main Stage en montrant les crocs…

De belles chansons pour les cœurs tendres : c’est aussi la spécialité d’une autre donzelle au physique avantageux, Nina Persson des Cardigans. Avec son beau minois et sa voix caressante, la belle Suédoise aura charmé l’assemblée, faute de mieux. C’est que les chansons des Cardigans passent mal en plein soleil, plus habituées à la tiédeur du soir et aux ambiances feutrées qu’au raout de masse… En plus de tous ses mâles, Nina partageait la scène avec Eva, une charmante nouvelle recrue : encore une, et c’est les Corrs ! Sans blague : ce « Lovefool » mièvre et sucré, c’est bon pour « Tournez Manège »… Seuls « Erase & Rewind » et « My Favorite Game » oseront accélérer la cadence et piétiner les plates-bandes d’une pop-rock plus couillue. Mais le grand huit musical, lui, n’est pas encore au programme. 

Heureusement qu’il y avait Cypress Hill pour réveiller enfin cette foule anesthésiée : qu’ils soient là reste certes un mystère (ils n’ont plus rien sorti depuis un bail), mais au moins leur set aura eu le mérite de faire trembler la plaine, sous les coups de boutoir de bonnes grosses basses et d’appels festifs à la défonce. « I Wanna Get High », « Hits From The Bong », « Stoned Is The Way » : il n’en fallait pas plus pour remuer les fumeurs de haschisch mais aussi les autres, tout aussi défoncés par les rayons U-VB qui filtrent à travers la couche d’ozone. Aaah, que ça tape dur sur nos têtes ! Mais B-Real et Sen Dog n’ont rien à faire de nos malheurs : ils balancent leurs bombes de « stone-rap » sans interludes – 14 titres en 50 minutes ! Des hits, pour la plupart : « Ain’t Going Like That » en ouverture, puis « Pigs », « Cock the Hammer », « Dr Greenthumb » (illuminé par un solo de percus très impressionnant), « When The Shit Goes Down », et bien sûr « Insane In The Brain », avec pour terminer le terrifiant « Rock Superstar » et ses riffs métalliques (samplés) qui laissèrent le public à genou… Au loin, tandis que se dispersaient déjà les spectateurs à la recherche d’un désaltérant bien mérité, les premiers nuages de la journée voilèrent enfin le soleil, rafraîchissant l’atmosphère juste avant le début du concert des Audio Bullys, sous la tente.

Simon Franks pourrait bien être le cousin de Mike Skinner : même dégaine de vacancier british débonnaire, même accent de « lad » ayant grandi dans la banlieue de Londres (ou d’ailleurs), même attirance pour la Jupiler… Sauf qu’ici les beats cognent davantage, et les refrains sentent plus l’Axe « fraîcheur pour hommes » : les Audio Bullys, avec leur « hooligan house » de comptoir et leur look de « trainspotters », ne font donc pas dans la dentelle… Sur CD (voir chronique), c’est plutôt limite, mais en live ça dérouille les guiboles. Les mains en l’air, yeaaaahhh ! ! ! Et même si le MC était parfois à la masse, et sa voix sans relief, on aura bien dansé, bien sué, bien ri. Le clou du spectacle : un « We Don’t Care » hénaurme, qui nous mit sur les rotules. LE concert bourrin du festival, bref un grand moment, que l’on s’empressera de raconter aux potes. La prochaine fois (au Pukkelpop), on prendra notre sifflet et nos fumigènes achetés au Fan Shop du Sporting Club d’Anderlecht.

Après telle bamboula, le rock à papa de Coldplay aurait pu casser l’ambiance : c’était sans compter sur le professionnalisme des quatre fils préférés de l’Angleterre, et surtout sur le charisme de Chris Martin, devenue une véritable bête de scène en l’espace de quelques mois de tournée intensive. Pour rappel, Coldplay avait joué à Werchter l’année dernière, en fin d’après-midi, devant un public à peine attentif. Douze mois plus tard, la donne a fort changé : les Britanniques sont maintenant des stars, prêtes à rivaliser avec, au hasard, REM… selon Martin « le deuxième meilleur groupe du monde » ! Rarement en tout cas aura-t-on vu plus belle ascension : dire qu’il y a trois ans, ils jouaient dans la tente Club du Pukkelpop à 13h00 tapantes ! Et si Chris Martin devenait le nouveau Bono (mais un Bono des quartiers riches, un peu coincé et trop lettré) ? C’est bien parti pour lui, au vu du tour de son col de chemise, qui ne cesse de s’élargir… Oui, le leader de Coldplay attrape la « grosse tête » : pendant « Everything’s Not Lost », c’est à peine s’il obligea le public à chanter, vexé qu’il ne s’y soit pas mis plus tôt… Non mais, gros mégalo ! Mis à part ça, le concert fût de très bonne tenue : tous les hits, en plus d’un inédit (« Your World’s Turned Upside Down », très… U2) et d’une face B qui n’en avait pas l’air (« One I Love »). Coldplay semble un groupe fait pour durer, dont la popularité ne cesse de grandir. Reste à espérer que Chris Martin ne deviendra pas une rock star imbuvable, et qu’il arrêtera de nous pomper l’air avec son « World Trade Fair ».

Et puis vint le miracle, la béatitude, la huitième merveille du monde, la bénédiction « urbi et orbi » : Moloko et son électro-pop-funky-jazz de bazar, Roisin Murphy et son air mutin, tous ces tubes enchaînés repris à tue-tête par un public déchaîné. Une ambiance incroyable. Une chaleur tropicale. Un concert torride. Une sacrée claque. Moloko n’était jamais arrivé à cette perfection, atteinte ici en deux tours de passe-passe : dès les premières notes de « Familiar Feeling » la joie du public explosa ; comme si toute la journée il avait fallu attendre le moment opportun pour se laisser aller, pour jouir tous ensemble, pour s’oublier dans le « nous », en vibrant aux beats groovy de la sexy Roisin, seule maîtresse à bord de cette Pyramide qui tangue, qui chavire, qui transpire. Quelle femme ! Cette voix ! Qui passe sans problèmes du blues langoureux (sur « I Want You ») aux gémissements lascifs du dance-floor extatique (le reste). « Come On », « Fun For Me », « Pure Pleasure Seeker », « Forever More », « Cannot Contain This » : autant de hits exutoires qui nous auront emmenés au septième ciel… Dommage d’ailleurs qu’il n’en existe pas un huitième, parce qu’avec « The Time Is Now » et « Sing It Back », on serait bien monté encore un peu plus haut… Il reste encore REM, Gotan Project et Buscemi, mais pour nous le festival pourrait s’achever là, à genoux, les mains jointes, devant Roisin, notre Madone du week-end, Sainte protectrice des festivaliers à bout de souffle, tannés par le soleil mais contents de cette quasi-fin mémorable.

A peine nos esprits retrouvés, voilà qu’on hallucine devant trois lettres rouges qui semblent clignoter au loin, sur la Main Stage : L.U.V. Mais voilà que déboule Michael Stipe, et l’on finit par comprendre : c’est REM, et tout est AMOUR. Le concert commence par deux vieux morceaux bien remuants, « Get Up » et « Begin the Begin ». C’est la cinquième fois que REM nous rend visite à Werchter (85, 89, 95, 99, 03), cette fois pour promouvoir un best of (1989-2001) qui sort à la rentrée. Stipe, aidé par Peter Buck, se souvient : les Ramones, Jeff Buckley, Lou Reed,… Ils étaient là eux aussi. Quelques années plus tard, il ne reste qu’eux trois, amputés d’un batteur mais encore au top : la marque des grands groupes. « Drive » fait tomber sur la plaine une ambiance religieuse… Mais un nouveau morceau, « Animal », replonge les VU dans le rouge : apparemment, le prochain album sera plus rock (une impression confirmée plus tard par « Bad Day », un deuxième inédit). « The One I Love », « Finest Worksong » (tous les deux de « Document »), « Daysleeper », « What’s the Frequency, Kenneth ? » : il faudrait trois heures au groupe pour jouer tous ses hits…  Mais c’est aux premières notes de « Losing My Religion » que le public s’enflamme vraiment, reprenant les paroles en chœur, le sourire aux lèvres, les yeux fermés pour certains. Ces moments-là, quand tout le monde vibre en même temps, sont souvent inoubliables. C’est le moment pour Stipe, Mills et Buck de calmer le jeu, avec « At My Most Beautiful » et « Electrolite », deux belles chansons qui montrent l’étendue de leur talent… Ces gars-là peuvent aussi bien écrire un hymne pop sans âge qu’une ballade simple et touchante : très fort. Après une brève incursion dans leur dernier album, « Reveal » ( « She Just Wants to Be » et « Imitation of Life »), « Man on the Moon » et « Walk Unafraid » finissent de nous séduire… En rappel, « Everybody Hurts » (interrompu par une fan hystérique) et « Cuyahoga » (de « Lifes Rich Pageant », paru en 87) montrent une dernière fois à quel point REM joue toujours sans filet, étalant une classe impressionnante (et quel talent !). « It’s the End of the World… » clôture le spectacle en beauté, avec un Stipe survolté qui semble rajeuni de 20 ans. Pour une fois la pluie n’aura pas gâché la fête : alors que les trois lettres L., U., V. clignotent et s’éteignent, il est temps pour nous de baisser pavillon et de plier bagage. Quatre jours de décibels, de bières et de coups de soleil, ça fatigue… L’année prochaine, c’est certain, on louera un mobil home. 

Rock Werchter 2003 : samedi 28 juin

Samedi, journée du rock costaud. Les hostilités démarrent en trombe par les jeunes Hollandais de Krezip, peu connus de ce côté-ci de la frontière linguistique, mais de véritables stars en Flandres. Le public, déjà bien présent malgré l'heure matinale, leur réserve un bel accueil. Pourtant, rien de neuf sous le soleil du rock le plus mainstream : des morceaux gentiment heavy cèdent la place à des ballades, et ainsi de suite. Sur « I Would Stay », tube flamand d'il y a trois ans, les jeunes fans des premiers rangs reprennent les paroles en chœur : émouvant. A noter : la chanteuse s'appelle Jacqueline. Pas super glamour, mais comme elle a des gros seins, ça compense.

Festival flamand oblige, Werchter invite toujours les gloires provinciales du Limbourg et d'ailleurs. On a beau ne rien comprendre à l'accent West-Vlaams des rappeurs de 'T Hof van Commerce, il n'empêche qu'ils mettent un beau souk à chacune de leur apparition sur scène. Buzze, Flip Kowlier et DJ 4T4 n'auront donc eu aucun mal à faire bouger la plaine, à coup de « Kom Mor Ip » et de « Dikkenekke » festifs et malins. 4T4 balançant la sauce en mixant vieux hits de Dre et galettes persos, c'est toute la communauté néerlandophone qui était à la fête. « Buzze Buzze… Zonder Totetrekkerie, yo ! ».

Comprendra qui pourra, mais tant qu'à faire, mieux vaut ça que le vilain metal de Stone Sour, le groupe de Corey Taylor, chanteur des Slipknot. « I just woke up, I'm still drunk but I'm ready to have a really good time », grogne-t-il dans son micro : pas nous, plutôt dégoûtés par ses sales manières et sa gueule de serial killer. Il aurait mieux fait de garder son masque.

De l'autre côté, il y avait Janez Detd, sympathique quatuor de punk-rock du nord de la Flandre (encore). « Vier simpele jongens uit vier simpele dorpjes », mais dont la sympathie et l'humilité ont touché le public, qui leur a réservé un formidable accueil. Sans doute que Janez Detd n'en attendait pas tant, et nous non plus : on venait là en dilettante, on est parti enchantés, sûr d'avoir assisté là à l'un des concerts les plus chouettes de tout le festival. En même pas une heure, Janez Detd aura retourné la pyramide comme une crêpe avec ses mini-bombes à la Blink 182, « Raise Your Fist », « Anti-Anthem », « Beaver Fever », « Classe of 92 ». Quelle ambiance, mes amis ! Pendant tout le week-end, ce sera d'ailleurs sous la tente que se dérouleront les concerts les plus chauds et acclamés. Et celui-ci, assurément, en aura fait partie, à la grande satisfaction de Nikolas et de ses potes, qui, selon leurs propres dires, ont joué « le concert de leur vie ». Après deux années de galère (problèmes de cœur, de groupe, de matos, de maisons de disques), Janez Detd aura prouvé qu'il ne sert à rien de baisser les bras, mais au contraire de « lever le poing » et de continuer coûte que coûte. Une belle leçon de vie, traduite ici avec maestria par des riffs canons et des reprises furibardes (« Mala Vida », « Who's the King », « Take on Me », « Walk This Way » : la fête). A la fin, l'adrénaline au bord de l'explosion, Nikolas fera un bond de trois mètres ( !) de la scène jusqu'au public : un miracle qu'il ne s'écrase sur les barrières. Comme quoi, le bonheur donne des ailes. Impressionnant !

Succéder à telle claque ne devait pas être une mince affaire… C'était sans compter sur le talent des Saïan Supa Crew, cinq rappeurs de Paris qui manient la langue de Voltaire comme les Samurais leur épée – la référence au Wu Tang n'est pas tout à fait fortuite. Sans matos sur scène, juste leur micro et une bonne dose d'humour et d'énergie, les Saïan ont réussi à charmer un public pourtant majoritairement flamand, grâce à ces bons vieux « Everybody screaaaams ! » et « Raise your hands in the air ! », deux jaugeurs d'ambiance plutôt faciles mais toujours efficaces. Ca bouge, ça groove, SSC est dans la place : cinq voix, cinq flows, cinq fois plus de plaisir. Leurs textes, débités à la vitesse vv', parlent de ségrégation, de faits de société, mais aussi des filles, du rap et d'autres choses moins clichés. Le moment fort du concert : lorsqu'un des cinq rappeurs, seul sur scène, aura décliné ses talents de human box pendant 10 minutes, jusqu'à reprendre « Voodoo Chile » rien qu'avec la langue et par quelques contorsions buccales. Big up !

Xzibit en congé de l'Eminem Family, le voilà à nouveau sur nos terres venu botter le cul (« kick some ass ») des petites pépettes et des b-boys qui rêvent d'Amérique. « X to the mothafuckin' Z » ne fait pas dans la dentelle : son rap West Coast se la joue gros bras, même si ses histoires de fric, de drogue et de « drive boy shooting », ça n'impressionne personne. Pour lui faire plaisir, on fera donc semblant d'être apeuré par ses manières de gangster… Et on hochera la tête sur « Front 2 Back », « DNA », « Spit Shine » (de la BO de « 8 Mile »), « Bitch Please » et « Multiply ». Tous ces potes, 50 Cent, D12, Obie Trice, Dr Dre, bref le posse au blanc-bec Mathers : qu'ils viennent, on leur déroulera le tapis rouge. Qu'ils pensent seulement qu'ils sont les plus forts, en baise, en a-fonds (« Alkoholic »), en hip hop, en muscu, en gueule. Ca ne nous empêchera pas de croire que derrière un bar, à Bruxelles, n'importe quel mec les enterrerait après trois bières… Ouais ! ! ! Et on croise nos avant-bras sur « X », en pensant à la biture que se prendrait ce fier-à-bras s'il savait ce que « boire » veut dire. Va prendre tes pilules et parader dans tes clips de gros branleur : tu ne perds rien pour attendre.

« Wok'n'woll ! », dirait Sean Bateman (voir « The Rules of Attraction ») s'il voyait The Datsuns : quatre Néo-Zélandais qui singent AC/DC, The Stooges, Thin Lizzy et Motörhead avec une belle morgue, comme s'ils étaient tombés dans la marmite seventies quand ils étaient petits. Si Christian et Phil Datsun passeront en revue toutes les poses ridicules de l'histoire du hard rock (ne manquait plus que le solo de l'un sur les épaules de l'autre, façon Angus Young), Dolf, lui, gueulait comme un Richie Blackmore en pleine mue… « Like A Motherfucker From Hell ! ! ! » : yeah, « wok'n'woll ! ». Une heure de pure magie rock, blues, heavy : les Datsuns sont jeunes, et pourtant ils sonnent comme un bon vieux disque de Deep Purple. Le public était chaud, répondant au quart de tour à ces riffs sexy et ces appels à la luxure : « Lady », « Harmonic Generator », « What Would I Know », « In Love »,… En final, un « Freeze Sucker » d'anthologie, pendant lequel on pouvait voir sur scène les fantômes de Bon Scott et de Dave Alexander taper le bœuf à côté d'un Dolf survolté, qui finira par tout casser. The Datsuns ont beau être des anachronismes vivants, coincés dans une faille spatio-temporelle qui les fait croire qu'il n'y a plus eu de nouvelle (et meilleure) musique depuis « Back In Black », il faut dire qu'ils assurent. N'empêche, mieux vaut ne pas abuser de ce genre de spectacle un peu rétrograde : on finirait par se laisser pousser la moustache.

Les Queens of The Stone Age aiment Werchter, et ils nous le rendent bien : l'année dernière, Josh Homme et ses amis stoners avaient laissé bouche-bée la plupart des festivaliers, grâce à de nouveaux titres poids lourd, une technicité renversante, et surtout à la poigne monstrueuse de Dave Grohl, invité-surprise d'un concert aujourd'hui inscrit à tout jamais dans les annales du festival. Pour leur troisième passage à Werchter, les QOTSA n'avaient donc qu'à balancer leur rock costaud (mais finaud) sans faire de chichis : on serait là pour les applaudir, et lever du poing en remuant la tête – voilà du vrai « wok'n'woll », puissance mille. Malheureusement, il arrive parfois aux « meilleurs groupes rock live du monde » d'être fatigués, de céder à la routine, de se reposer sur leurs lauriers. C'était le sentiment qui planait lors de ce concert, même si un QOTSA en roue libre vaut toujours mieux que 10 Good Charlotte qui pètent la forme… Le public non plus n'était pas des plus réceptifs : en cause sans doute le soleil et le sommeil, et ce mix approximatif qui bourdonnait à nos oreilles. Mais on reste quand même subjugué par la voix terrible de Mark Lanegan (Aaaah, l'hénaurme « Song for the Dead »), et cette rythmique implacable qui fait toujours des étincelles : à la fin, un excellent « Regular John » revisité (de leur premier album) et un medley « No One Knows/Feel Good Hit of the Summer » finiront par réveiller la foule tétanisée. Un peu tard quand même pour pardonner, à la fois au groupe et au public, son manque d'enthousiasme…

Mais ce bon vieil Arno allait leur montrer ce que « réveiller les morts » veut dire, à tous ces jeunes ! Introduit sur scène par Lux Jansen (Studio Brussel) comme le « vrai Roi des Belges » (Le Prince Laurent était présent dans les backstages), Arno aura livré, comme d'habitude, un set habité et concis, privilégiant les ambiances éthyliques et électriques aux ballades romantiques (exception faite du très beau « Les Yeux de ma Mère »). Au démarrage assez bordélique, l'Ostendais se rattrapera joliment en enfilant tube sur tube, par un final grandiose (« Les Filles du Bord de Mer », « O La La La » et « Putain, Putain ») qui fera se déhancher toute la plaine. « Dank u Godverdomme » : au contraire des QOTSA, Arno n'aura pas failli à sa réputation d'entertainer bourru mais tellement sincère. Putain, putain, c'était vachement bien !

On ne peut pas en dire autant de The Streets, alias Mike Skinner, dont le premier album, « Originate Pirate Material », révèle pourtant un talent hors du commun pour mettre en son l'Angleterre fish and chips. Comme à l'ABBOX en novembre dernier, Skinner aura déçu par sa nonchalance : se baladant sur scène comme s'il était à Knokke-le-Zoute (ce short de touriste !), le rappeur n'aura donné de lui-même (et de ses chansons) que le minimum syndical, accompagné d'un copain qui s'occupait des refrains mais dont la voix manquait de justesse. Sur « Geezers Need Excitement », cette association de malfaiteurs ressemblait presque à du Starsky et Hutch : un peu mous du genou, les deux compères roulaient des mécaniques mais en restaient aux préliminaires, laissant le batteur et le sampler faire tout le boulot, tandis qu'eux buvaient leur bière. « I can do more than Xzibit », se vantera Skinner pendant « Too Much Brandy » : d'accord, mais est-ce si difficile (relire plus haut) ? Heureusement, « Let's Push Things Forward » suivi de « It's Too Late » remettront les pendules à l'heure, prouvant à l'arraché que Skinner est moins plouc qu'il n'en a l'air (sur scène, tout au moins).

Le problème, quand on joue en même temps qu'une grosse tête d'affiche, est qu'au fur et à mesure de votre concert, tout le monde se barre : en plus d'être un peu mou, le concert de The Streets aura eu l'autre malchance de rivaliser avec celui de Metallica, dont c'est le grand retour après (plus ou moins) cinq ans d'absence. « Today is a great day to be alive », grogne James Hetfield en début de concert, avant de balancer un « Battery » d'une brutalité à faire peur : oui, Metallica is back, et ça va faire mal ! Un nouveau bassiste (le balèze Robert Trujillo, vu et entendu chez Suicidal Tendencies, puis chez Ozzy), un nouvel album (« St Anger », trash mais longuet), une nouvelle jeunesse : autant d'éléments qui augurait d'un concert solide, qu'on soit fan ou pas de ce metal carnassier qui vous prend aux tripes. Les quatre chevaliers de l'Apocalypse étaient très en forme : pas une minute de temps mort, sauf bien sûr sur « Nothing Else Matters », repris en cœur par des milliers de fans exultant (certains faisaient le pied de grue tout devant depuis 11h00 du matin !). Interprétant seulement deux nouveaux morceaux (« Frantic » et « St Anger »), Metallica préféra livrer un set best of, loin de toute contingence promotionnelle. Sans doute pour remercier les fans, toujours aussi fidèles et nombreux malgré le départ de Newsted et le bide de « Load » et « Reload ». Au programme, que des classiques, donc : « Master of Puppets », « Harvester of Sorrow », « Sanitarium », « From Whom the Bells Tolls », « Sad But True », « No Remorse », « Ride the Lightning », « Creeping Death », et en rappel « One » et « Enter Sandman » sur fond pyrotechnique, bref que du trash haute tenue, celui d'avant la période creuse (après le Black Album). Contents du formidable accueil de leurs fans belges, Hetfield, Hammett, Ulrich et Trujillo iront même saluer les premiers rangs après l'apothéose finale, de tapes amicales en distribution d'onglets pour les collectionneurs.

Pendant ce temps, le duo norvégien Royksopp terminait péniblement sa besogne, après une heure d'un set sans grande innovation (si ce n'est la reprise élégante du « Clocks » de Coldplay, chantée par une belle inconnue) : on avait déjà vu les deux amis plus inspirés, et surtout plus dansants. Il est temps pour eux de s'atteler à la suite de leur excellent « Melody AM », faute de quoi on se lassera vite de leurs apparitions multiples. Il est tard, et demain nous attend la dernière ligne droite. Alors que quelques traînards scandent le « One Nation Army » des White Stripes devenus en trois jours l'hymne du festival, nous rentrons au camping pour un gros dodo, qu'on espère bien réparateur.

Rock Werchter 2003 : vendredi 27 juin

Commencer la journée du vendredi par les Polyphonic Spree était une bonne idée : leur pop psychédélique de bazar met la pêche, et en plus c'est assez drôle. Imaginez 21 illuminés en robe blanche sautant dans tous les sens, possédés par une force cosmique digne des tribus sectaires les plus délirantes. Un peu comme si Raël et les Compagnons de la Chanson s'invitaient chez les Muppets, et déliraient sur du Mercury Rev en sniffant du poppers. Au milieu de ce joyeux fatras, un homme, Tim DeLaughter, le gourou qui mène tout ce beau monde à la baguette : c'est lui qui donne le « la », distribue les bonnes notes, bref joue le chef d'orchestre. « Good Morning ! ! ! », criera-t-il à maintes reprises, alors qu'il est 15h00… Sans doute que pour ces joyeux drilles, le temps n'a pas de prise : The Polyphonic Spree, c'est un peu la quatrième dimension du pop-rock le plus orchestral. On voudrait comprendre leur tintamarre, mais on reste coi, les pieds trop accrochés à la terre ferme. Eux s'en donnent en tout cas à cœur joie : ça pète dans tous les sens, ça n'a ni queue ni tête, à vrai dire c'est un peu gadget. Ce fatras de trompettes, de flûtes, de guitares, de voix, … DeLaughter ne sait pas où donner de la tête, perd parfois le contrôle de ses sbires extasiés ou qui feintent l'extase. Ces gens n'ont peut-être que rien de fantasque. Peut-être pointent-t-ils dans leur bureau du lundi au vendredi (sauf aujourd'hui). Peut-être ont-ils été « castés » par une maison de disque en mal de sensations fortes. A part lors de 2/3 morceaux (« It's The Sun » au début, « Soldier Girl » à la fin), la sauce n'aura pas vraiment pris du côté du public. « Too Much », diront certains. C'est clair que ça sent un peu l'arnaque, fashion oblige.

Tout autre chose avec la world music de Susheela Raman au Marquee : cette Londonienne d'origine indienne a gagné le Mercury Prize pour son premier album, « Salt Rain ». Elle revient aujourd'hui avec « Love Trap », même condensé épatant de world, d'électro, de folk et de pop. Ce multiculturalisme musical a le mérite de proposer autre chose que les sempiternels groupes de rock qui squattent en général l'affiche. Cette année, Werchter aura ainsi fait preuve d'un éclectisme surprenant, en programmant (enfin !) plus de hip hop et plus de world (reggae compris). Les points forts du concert : l'excellent « Bolo Bolo », l'enjoué « Love Trap », et puis ce solo de tablas d'Aref Durvesh, fidèle musicien de Susheela qui nous prit par la main, direction « la jungle indienne, ses plages de sable fin et ses couleurs chatoyantes ». Autre invité : un type de Guinée-Bissau, venu tout droit de Couleur Café pour nous chanter une petite histoire sympathique et remuante. Un beau concert, loin de tous les clichés qui collent à la world music, souvent confinée aux ambiances exotiques des bars à tapas et des magasins de meubles de la rue Haute.

Le cas Interpol est devenu une habitude dans ces colonnes : après le Pukkelpop, l'AB Club et l'ABBOX (voir les différentes reviews), les New-Yorkais étaient à nouveau de retour chez nous, pour ce qui ressemblait fort à une consécration. En un an, le quintette est passé du statut d'outsider de la nouvelle scène rock à celui de valeur sûre. L'accueil chaleureux du public amassé sous la pyramide en sera le plus beau témoignage. Malgré un son de batterie saturé pendant le premier quart d'heure, Interpol aura de nouveau prouvé qu'il est un des groupes les plus solides du revival post-punk/cold wave, à défaut d'être vraiment singulier. Il y a du Joy Division (« Roland », « Untitled »), du Smiths (« Say Hello to the Angels »), du Television sous cette chape de riffs éthérés et de rythmes plombés. Mais cette musique qui côtoie les anges se savoure mieux en club, dans une ambiance tamisée, et pas en plein après-midi devant 5000 personnes. Comme Black Rebel Motorcycle Club l'année passée, Interpol aura surtout convaincu par la manière forte : c'est le sort des groupes qui montent, dont la popularité (surtout francophone) oblige à jouer toujours plus fort et plus vite, parce qu'ils n'ont plus vraiment d'autre choix.

Depuis quelques mois, The Roots cartonne sur les ondes avec « The Seed (2.0) », une tuerie soul-hip hop signée en fait Cody ChesnuTT, dont le premier album (double !), « The Headphone Masterpiece », est un des chefs-d'œuvre oublié de ce début d'année.

Après leur passage remarqué à l'AB en avril dernier, la bande à ?uestlove prit d'assaut la Main Stage, devant l'indifférence quasi générale. C'est qu'en live, les Américains n'hésitent pas à noyer leurs morceaux dans d'interminables solos de basse (balèze Leonard Hubbard, dit « Hub ») et de batterie, comme si le P-Funk et Jimi Hendrix étaient toujours d'actualité. En tout, à peine 7 morceaux, dont les excellents « Next Movement » et « Water », et bien sûr « The Seed », seul véritable moment de communion avec le public. Pourtant, The Roots est une des rares formations cataloguées « hip hop » qui joue live avec des instruments, ce qui devrait contenter les amateurs de rock…

Mais il faut dire qu'au même moment se produisait Grandaddy au Marquee, ces cow-boys skaters à la pilosité effrayante, dont les complaintes country-space pop séduisent toujours autant de fidèles, malgré ce décevant « Sumday » depuis un mois dans les bacs. Heureusement, Grandaddy puisera aussi dans ses précédents albums (« Hewlett's Daughter », « The Crystal Lake », « Chartsengrafs » de « The Sophtware Slump », « AM 180 » et « Laughing Stock » de « Under the Western Freeway »), et puis ces images à l'arrière, c'était plutôt sympa. Quand le scarabée plante sa boule de caca sur une épine et qu'il se démène pour l'en faire sortir (« Microcosmos » ?), le suspense est à son comble : réussira, ne réussira pas ? Oui ! ! ! C'est l'ovation, le délire, au nez et (surtout) à la barbe de Jason Lytle et de ses gentlemen farmers.

On rigole, et pourtant la suite est à pleurer, à cause d'un type qui s'est mis dans la tête que faire du rock de djeunes allait lui valoir tous les honneurs, alors qu'on le connaissait pour ses prises de risques et ses délires d'égocentrique autiste. Tricky a vendu son âme au business, en préférant se fourvoyer dans une bouillie infâme de métal et de reprises cul-cul (« Lovecats » de Cure, « Dear God » d'XTC, sans parler de ce « You Don't Wanna » piqué au « Sweet Dreams » d'Eurythmics, quelle finesse !) que tenter d'encore nous surprendre, comme c'était toujours le cas lors de ses précédents faits d'armes (de « Maxinquaye » à « Juxtapose »). Et puis cette chanteuse, une fan qu'il a engagée après l'avoir vue dans les premiers rangs de ses concerts en Italie : une copie conforme de Martina, mais sans sa classe ni son assurance. A peine si elle sait quand et comment chanter : une vraie poupée sans personnalité, juste contente d'être sur scène avec son idole. Pffff… Tricky n'est plus que l'ombre de lui-même, comme sa musique, qui a gagné en violence ce qu'elle a perdu en charme et subtilité. Ca cogne, ça gigote, mais depuis quand pogote-t-on à un concert de Tricky ? Nous serions-nous trompés de scène ? Est-ce le syndrome Cypress Hill (plus de guitares, plus de bruit) qui gagne peu à peu tous les artistes trip hop de Bristol, après 3D voire Roni Size ? Ca déménage, certes mais ce n'est plus du Tricky : juste du rap-métal rouleau-compresseur qui mise sur l'efficacité, plus sur la sensibilité. Quelle désillusion ! Comme quoi fumer des joints à longueur de journée, ça vous grille les neurones plus vite qu'on ne le pense.

Après cet entubage splendidement marqueté (« Mon nouvel album va écraser toute la concurrence », a-t-on pu lire ailleurs : tu parles), Moby avait intérêt à nous remonter le moral. Facile quand on est comme lui une usine à tubes : suffit de jouer tout « Play » et quelques autres classiques techno-bobo, et c'est la « pérave ». Quelque chose, pourtant, nous turlupine : comme la Star'Ac et Milli Vanilli, Moby l'endive semble jouer en playback… A part les voix, tout semble préenregistré. Suffit d'appuyer sur… « Play » (ben tiens !), et c'est parti mon kiki pour un 'best of' lisse et sans accrocs, plein de bons sentiments et d'applaudissements ravis. Moby, en tout cas, pète toujours autant la forme : il court de gauche à droite, fait semblant d'un peu jouer de la guitare, puis fait semblant d'un peu pianoter sur son synthé ou de taper sur des tam-tams… C'est bien calibré pour plaire au plus grand nombre et aux concessionnaires Renault. Pour couronner le tout, une reprise de « Creep » chantonnée de sa voix chevrotante, de quoi avoir définitivement le public dans sa poche : ce comportement de fayot est d'une indigence rare. Heureusement, un petit « Feeling So Real » remettra les pendules à l'heure : ce classique acid un brin daté fait toujours plaisir à entendre. Décidément, Moby a du talent pour se faire aimer par (presque) tout le monde : les vieux, les jeunes, les ringards, les branchés, les rockeurs, les clubbers, les publicitaires, les anti-Bush (« Je suis une Américaine mais je pense que j'ai une idiote pour président »), les fans de Radiohead et les végétariens. Mais où reste Eminem ?

La nuit est déjà tombée sur le site quand Massive Attack entre en scène ou plutôt 3D et ses musiciens au look d'androïdes, genre T-1000 dans la Matrice. D'entrée, « Future Proof » plombe l'ambiance : c'est glacial et sans reliefs, ça fout le bourdon en même pas trois minutes. La voix de 3D est à peine audible, noyée dans les reverbs et les basses menaçantes… Derrière lui, un écran géant affiche des données qui nous concernent : « Vrijdag 27 juli, Werchter, België, 100th Window »… Pendant tout le concert, nos yeux resteront rivés à cet écran pixellisé d'une sophistication renversante ($$$) : toutes ces informations nationales défilant à vive allure (+ l'Irak)… Massive Attack aurait-il consulté pour ce concert un spécialiste du Ministère de l'Intérieur ? Heureusement qu'il y avait cela pour nous distraire, parce que la musique, elle, était franchement insipide. Après la débâcle Tricky, le somnifère Massive Attack : décidément, cette journée aura été celle des désillusions bristoliennes. A peine aura-t-on vu Daddy G et Horace Andy, qui avaient eux aussi l'air de s'ennuyer ferme. Quant à Debbie Miller et Dot Allison, elles n'auront pas non plus fait remonter la température. Même « Unfinished Sympathy », « Teardrop », « Safe From Harm », pourtant des classiques, sonnaient faux dans cette ambiance frigorifiée. On vous a déjà dit ce qu'on pensait de « 100th Window » (voir chronique) : ce concert en sera la triste confirmation. Quand même : tout cela fout un peu les boules. Allez vite au lit, et qu'on oublie tout ça !

 

Rock Werchter 2003 : jeudi 26 juin

4 jours, 53 groupes : pour sa trentième édition, on peut dire que le festival de Werchter a su mettre les petits plats dans les grands. A un tel point que le Beach Rock a même dû annuler son édition, faute de têtes d'affiche… toutes présentes sur le terrain gazonné d'Herman Schueremans, devenu imbattable en organisation de concerts. Cette surenchère pourrait à terme éclipser toute concurrence, et faire de plus en plus mal au portefeuille. Le prix du combi-ticket-4 jours à 108 euros, sans compter le camping (14 euros !), n'a pourtant pas freiné les amateurs de rock, puisque Werchter était déjà complet un mois avant son coup d'envoi… Avec ses 280.000 spectateurs et son affiche maousse costo, Werchter s'impose donc une fois pour toutes comme l'événement rock qu'il ne fallait pas rater. On y était, on a vu, on l'a vécu. Résumé de quatre jours de folie musicale, avec nos tops et nos flops.

21h45 : tandis que des milliers de festivaliers sont encore coincés dans les embouteillages ou agglutinés tel du bétail devant les portes étroites de l'entrée principale, les premières notes de « Hunter » retentissent sur la Main Stage, devant un parterre de fans attentifs. Affublée d'une paire de lauriers verts qui lui donnent l'air d'une femme-nénuphar, Björk fait déjà mouche. Suivent « Pagan Poetry » et « Joga », alors que des feux d'artifice déchirent le ciel et provoquent les premiers frissons. Voilà qui commence bien ! Malheureusement le plaisir fût de courte durée, et ces feux de Bengale fendant les nuages, devinrent rapidement … des pétards mouillés. En cause : ces morceaux de « Vespertine » sans rythme ni fantaisie, qui s'enlisent dans un magma de bleeps agaçants et de loops somnifères. A force de trop vouloir prendre le taureau pop par les cornes, l'Islandaise oublie l'élément essentiel qui faisait tout le charme de ses précédents albums : ce mariage détonant entre mélodies sucrées et avant-garde précieuse, refrains fédérateurs et souci de l'expérience. Ici, la recherche a trop pris le pas sur l'évidence : ne reste plus que la réflexion, rarement synonyme d'exaltation. « Cocoon », « Heirloom », « An Echo, A Stain » : du vent, qui fait tourner sa couronne de nénuphar, mais pas notre tête… Quant aux trois nouveaux morceaux divulgués presque avec gêne tant ils manquent de consistance, ils n'augurent pas du meilleur… A la fin, Björk reprendra quand même ses esprits, le temps d'un mini-best of bien trop court pour lui pardonner ses errements du côté obscur de l'electronica la plus chiante. « Hyperballad » (feux d'artifices), « Bachelorette », « Pluto » et « Human Behaviour » (feux d'artifice) : c'est peu quand on connaît le répertoire de la dame. Et puis tous ces pétards qui cassaient nos oreilles durant les seuls moments où ce concert valait la peine : c'est bien joli, mais on n'est pas à Disneyland.

Il est 23h30, et la plaine est bondée : l'ambiance commence à surchauffer. Le problème, quand on commence directement avec une tête d'affiche, c'est le temps d'acclimatation : quasi nul. Voilà sans doute l'une des raisons de la distraction du public lors du concert de Björk, sans compter que ses morceaux casse-tête se digèrent mal en apéro. Avec Radiohead, les choses prendront une toute autre tournure. Attendus à chaque apparition comme les messies depuis le raz-de-marée OK Computer, les cinq d'Oxford n'auront pas failli à leur réputation de groupe rock le plus important de ces dix dernières années. Avec un nouvel album en poche, le très beau « Hail To The Thief », Thom Yorke et sa bande n'avaient qu'à se baisser pour ramasser les louanges d'un public depuis longtemps acquis à sa cause. Il est presque minuit, le groupe arrive sur scène. Les deux guitaristes Jonny Greenwood et Ed O'Brien entament un combat de tambours hypnotiques, les faisant résonner dans toute la plaine devant 70.000 personnes silencieuses. C'est « There There », premier single de « Hail To The Thief ». Le son est limpide. Thom Yorke s'installe devant son micro, concentré. C'est parti pour 1h30 d'un concert grandiose, sans temps morts, parfait de bout en bout. « 2+2=5 » voit les Anglais revenir à un son plus brut, comme à l'époque de « The Bends », toutes guitares dehors, avec un Thom possédé qui hurle à la lune. Puis c'est la première accalmie : « Morning Bell » de « Kid A », et le bluesy « Talk Show Host », que l'on retrouve sur la BO de « Romeo + Juliet »… Après seulement quatre chansons, l'impression générale est déjà plus que positive : Radiohead maîtrise à la perfection son répertoire, en s'autorisant quelques dérapages et variantes qui prouvent son ouverture et sa volonté de prendre des risques. Peu de groupes pop-rock ont cette stature. Cette envie de ruer dans les brancards tout en restant fidèles à cette idée de la chanson pop. Björk, es-tu là ? Et puis Thom Yorke sourit ! Rarement l'a-t-on vu si content d'être là : il paraît que le groupe a lui-même demandé à Schueremans de pouvoir jouer à Werchter… « Lucky » confirme notre bonheur, et le leur, puis c'est « Kid A » et l'agité « National Anthem », avant un cataclysmique « The Gloaming », dont les bleeps énervés marqueront la fin d'une première partie irréprochable. Parce qu'ensuite ça se calme, avec les superbes « Sail to the Moon » et «  Where I End and You Begin ». Derrière son piano, Thom, comme un poisson dans l'eau, donne quelques directives à ses quatre compères : on voit qui est le chef, même si Radiohead semble être l'un des (trop) rares groupes à fonctionner vraiment en démocratie. Accroché à sa guitare tel un marin à son mât en pleine tempête, Ed O'Brien tisse le squelette rythmique du morceau, aidé par la frappe subtile de Phil Selway et la basse ronronnante de Colin Greenwood, toujours en retrait (34 ans ce jour-là !). Quant à Jonny Greenwood, s'il ne tricote pas son manche, c'est qu'il triture ses Ondes Martenot, ses vieux transistors et son laptop, en bonne cheville ouvrière du groupe, spécialiste des tâches ardues et des bruits en tous genres. L'ambiance, quasi-religieuse pendant ces deux slows radioactifs d'une beauté imparable, s'embrase avec les classiques « Fake Plastic Trees » et « Just », puis se détend lors d'un « Go To Sleep » raisonnable et d'un « I Might Be Wrong » routinier. « Paranoid Android » remet le feu aux poudres : voilà une chanson incroyable, aux tiroirs dans lesquels on pioche sans cesse, sûr d'y découvrir encore de nouvelles merveilles. L'atmosphère, électrique et survoltée, prend à la gorge. Radiohead n'a jamais si bien joué, et Thom n'a jamais autant souri… « Idiotheque », « Everything in it's Right Place » : que ceux qui faisaient la moue à l'écoute de « Kid A » et d'« Amnesiac » fassent leur mea culpa ! Un concert d'une qualité pareille oblige les indécis à revoir leur copie : va falloir se faire une raison ! Et ce n'est pas « Exit Music (For a Film) » qui nous fera dire le contraire : quelle claque ! En rappel, les lancinants « Sit Down, Stand Up » et « Pyramid Song » prolongeront notre plaisir, avant l'apothéose « Karma Police » et son refrain repris en cœur par 70.000 fans, seuls avec Thom Yorke, exultant comme un gamin. « For a minute there, I lost myself ». Le temps, suspendu pendant 1h30, reprend peu à peu ses droits, et nous notre esprit. On n'est que jeudi, et déjà on est sûr d'une chose : la prestation brillante de Radiohead restera dans les annales du festival ; et on voit mal qui pourrait les détrôner durant ces quatre jours.

Pas Underworld en tout cas, qu'on a connu plus convaincants: il y a dix mois au Pukkelpop, Karl Hyde et Rick Smith avaient mis le feu à Kiewit. Ici, ce n'était pas la forme olympique, même s'il faut avouer qu'Underworld en festival, cela reste l'occasion rêvée de jumper les bras en l'air. Le set débuta en douceur par « Rez », « Cowgirl » et « Pearls Girl », puis le duo accéléra la cadence (« Two Months Off », « Dinosaur Adventure 3D »), avant le climax « King Of Snake » et bien sûr « Born Slippy », l'un des rares classiques électro à mettre tout le monde d'accord, rockeurs et clubbers, fans de boum-boum et fidèles de James Hetfield. Karl Hyde bondit toujours sur scène comme un faux djeune qui boit du jus de tomates, et Smith s'affaire toujours à la besogne informatique (surtout depuis le départ de Darren Emerson), mais à part ça, pointaient chez les deux compères une certaine fatigue. Ce n'est pas sérieux quand on a 40 ans... Un peu mou donc, même lors de l'explosif « Moaner », leur morceau pourtant le plus éprouvant pour les guiboles. Sur la fin, on est donc parti dormir, tandis que retentissaient en rappel les premières notes du relaxant « Jumbo », comme si Underworld avait compris que seuls nous importaient maintenant la douceur des bras de Morphée. Zzzz (et ce n'est que le début).

Supergrass

Sans la musique nous serions probablement au bord du suicide...

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Supergrass est, pour l'instant, allergique aux interviews. Surtout Gaz Coombes et Mickey Quinn, respectivement chanteur/guitariste et bassiste du groupe. C'est donc Danny Goffey, le drummer, qui les a remplacés au pied levé. Si certaines questions allaient inévitablement demeurer en suspens, cet entretien devait au moins permettre de rencontrer un autre son de cloche. Ce fut rarement le cas. En fait, le trio (passé depuis l'arrivée du frère de Gaz, à un quartet), s'est fabriqué une telle carapace, qu'il devient de plus en plus difficile de lui tirer les vers du nez. Difficile, pourtant, de comprendre qu'on ne puisse récolter l'une ou l'autre info, au sein d'un terreau aussi fertile que le Supergrass ( ?!?!? ). Heureusement, en creusant un peu, on finit toujours par trouver…

' Life on other planets' constitue le titre de leur quatrième album. Un titre qui en vaut bien un autre. Encore qu'on aurait pu croire qu'il serait une réponse, à peine voilée, aux médias, coupables de les avoir imaginés figurants dans le film 'La planète des singes'. Ce n'est pas le cas. La science-fiction n'est pas la tasse de thé de Danny. D'ailleurs sa réaction fuse, lorsqu'on lui parle de 'La machine à remonter le temps' d'H.G. Wells ou de 'La guerre des étoiles' de Georges Lucas : " A mon avis, c'est toi qui viens d'un autre monde ! " Réponse facile, il faut l'avouer. Même le surnaturel n'a pas l'air de le chiffonner. Sur 'Brecon beacons', les lyrics font pourtant des références bizarres aux sorcières galloises. Danny s'explique : " La chanson est inspirée d'un fait divers imaginaire qui s'est produit dans une petite vile du Pays de Galles, au sein de laquelle une fille a été assassinée. Les sorciers étaient accusés. Or, ce crime avait été commandité par la municipalité. C'est même un policier qui avait commis le crime. Mais la rumeur persistante était parvenue à jeter le discrédit sur des innocents. Même si c'était des sorciers… " En y réfléchissant bien, cette histoire tient bien la route et aurait même pu faire l'objet d'un faits divers…

Mais qu'est ce qui inspire essentiellement les lyrics des chansons ? Pas la politique, en tout cas. La guerre en Irak ? La position de Tony Blair dans ce conflit ? Pas davantage. " Nous avons notre avis personnel sur le sujet, mais nous ne connaissons pas suffisamment la situation et les enjeux pour prendre position. Ce ne serait pas honnête de notre part. " Alors ce n'est pas demain la veille que Supergrass composera une chanson à caractère socio-politique. " C'est vrai que nous pourrions davantage nous consacrer aux questions du bien être social. Nous essayons d'y apporter notre écot, en participant aux concerts caritatifs. Mais de là à écrire un texte sur le sujet… Tu sais, on ne comprend pas toujours ce qu'on raconte dans nos chansons. Ce qui s'explique facilement, lorsqu'on sait que certaines d'entre elles sont écrites par différents intervenants. Ce qui justifie, aussi parfois qu'une même chanson est susceptible d'avoir une signification différente. Aussi bien celles et ceux qui écoutent que pour les musiciens… "

Les relations avec la presse (NDR : surtout britannique) ne sont donc pas au beau fixe, pour l'instant. Faut dire que Gaz a déclaré récemment qu'au plus les groupes ou artistes devenaient médiocres, au plus ils prenaient de la place dans leurs colonnes. Pensait-il à Oasis en faisant cette déclaration ? Danny rectifie : " En fait Gaz parlait surtout des tabloïds. Tu sais cette presse qui passe son temps à photographier les artistes accompagnés de jolies nanas. Ce n'est pas notre truc. Mais c'est vrai que si elles ne posaient pas en notre compagnie, personne ne voudrait nous photographier… " (rires)

Sans la musique, les membres de Supergrass vivraient probablement comme des reclus. " Parce que notre situation nous a obligé à parler avec vous. Lorsque nous étions jeunes, nous sortions beaucoup à Oxford. C'était avant que nous ne devenions aussi connus. Nous étions et nous sommes toujours des êtres sociables. Notre vision de l'existence n'est pas négative. Mais pour nous, la vie serait très difficile sans la musique. Nous serions probablement au bord du suicide. Probablement… (rires)… car nous ne sommes pas foutus de faire autre chose… " Mais comment un (super)groupe comme Supergrass parvient à décompresser ? En général, les artistes qui ont atteint un statut semblable, se réfugient dans le cocooning. Danny nuance " Tout dépend si tu es déprimé… Je ne suis pas nostalgique et préfère regarder vers l'avant. Personnellement, je préfère m'extérioriser. Sortir et boire un coup… ouais ! "

En chroniquant leur dernier opus, j'avais conclu que Supergrass n'en finissait plus de revisiter l'histoire de la pop britannique, adressant, pour la circonstance, quelques clins d'œil au glam de Bowie et de Bolan. Et, empruntant même, sur 'La song', l'un ou l'autre riff aux Stanglers. " Oui, mais après 8 années d'existence, on peut quand même affirmer que le groupe s'est forgé sa propre identité. Nous ne voulons pas piquer les idées des autres, même si on ne peut nier l'influence de tel groupe ou de tel artiste. La musique de Bowie est intemporelle. On peut écouter n'importe laquelle de ses chansons. L'oublier un certain temps. Et puis y revenir. Elle plaira toujours autant. J'apprécie aussi beaucoup le rythm'n blues. Sly & The Family Stone, Marvin Gaye. Mais nous écoutons tellement de choses différentes. Nous n'avons pas de préjugés, pourvu que ce soit bon… " Originalité, cet elpee est parsemé de bruitages curieux : des oiseux qui pépient, des moutons qui bêlent, etc. " C'est parce qu'on est légèrement tarés. Parfois il existe trop d'espace entre les plages. Et en réfléchissant à la question, on s'est dit qu'on pouvait y glisser des bruits d'animaux. C'est sans doute de l'enfantillage ; m'enfin… "

Danny aime jouer des drums sur un tempo rapide. Il a l'habitude de jouer de cette manière. Mais sur le dernier opus, quelques titres sont imprimés sur un tempo plus lent. " Gaz et Mickey préfèrent jouer plus lentement, plus doucement. Mais c'est plus difficile pour moi. Jouer vite est plus marrant. J'y prends vraiment mon pied… " Le 9 décembre dernier, Taylor Hawkins, le drummer de Foo Fighters est monté sur scène pour y remplacer Danny, lors d'un concert accordé à Amsterdam. " En effet, nous étions à la même affiche. Et Taylor était venu me voir avant le concert, pour me demander de lui refiler quelques petites astuces techniques. Il a encore besoin d'apprendre. Au cours du rappel, je lui ai fait signe de monter sur les planches. Et il s'est mis à jouer très, très vite. A la fin du morceau, je lui ai sauté dessus et je l'ai aplati. Dave Grohl s'est alors fâché, en me criant 'Ca ne va pas la tête, saute pas sur mon batteur !' "... (rires)

Merci à Vincent Devos.

Quelle est la chanson que Danny préfère chez :

Bowie ? " Hang on to yourself "

Curtis Mayfield ? Il mime, mais ne se souvient plus du titre.

Smiths ? " Asleep "

T Rex ? "Ride the white swan"

Stone Roses ? "Bye bye badman"

Happy Mondays ? "Wrote for luck"

JJ Cale ? Passons le mot grossier…

The Who ? " I can't explain "

The Beatles ? "Helter skelter" et "Happiness is a warm gun"

The Kinks ? "Thank you for the days"

Supergrass? "Richard the Third"

The Folk Implosion

La thérapie du Folk Implosion...

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Au cours des trois dernières années, Lou Barlow a vécu des moments difficiles. Sebadoh provisoirement au frigo, il comptait beaucoup sur son Folk Implosion pour revenir dans le parcours. Mais son opus éponyme, paru en 1999, a été mal reçu par la critique. En outre, son fidèle bassiste John Davies, avec lequel il avait fondé Folk Implosion et en compagnie duquel il partageait l'écriture, a pris du recul par rapport au monde de la musique. Dans ces conditions, pas difficile de comprendre que Lou n'avait plus le moral et se soit tapé une déprime. Heureusement, le troisième opus de Folk Implosion figure déjà parmi les musts de l'année. Intitulé " The New Folk Implosion " il devrait lui permettre de voir le bout du tunnel. Enfin, c'est tout le mal qu'on lui souhaite.

En empruntant Imaad Wasif chez Alaska, Lou semble avoir fait le bon choix. Après 10 jours de répétition, le trio est parti en tournée avec les Melvins. La mayonnaise a pris instantanément. Chaque concert est devenu un exutoire pour Loobie. Et lorsque le groupe est rentré de ce premier périple, il a décidé de poursuivre l'aventure et s'est mis à écrire de nouvelles chansons. Le New Folk Implosion était donc né. Lou s'épanche : " Le thème de cet elpee reflète ce que j'ai vécu au cours de cette période difficile. De cette obligation à me surpasser pour en sortir. Du besoin de trouver une main tendue. Les lyrics des chansons traduisent cet état d'âme et les questions qui taraudent mon for intérieur. Comment comprendre, appréhender le changement ? Et chaque fois que je joue une de ces chansons 'live', c'est un pas de plus vers la guérison. J'avais un besoin vital de me remettre à écrire, à jouer. J'ai enregistré cet album en sachant que nous partirions en tournée. Cet objectif m'a aidé à en sortir. Mais aussi les véritables amis, en qui j'avais confiance… "  

Folk Implosion semble à nouveau remis sur rails. Mais que devient Sebadoh ? L'aventure est-elle provisoirement ou définitivement terminée ? A-t-il l'intention de la reprendre un jour ? Loobie demeure fort évasif sur le sujet : " Je ne sais pas. J'y pense beaucoup ; mais j'ignore où et quand. Pas pour l'instant en tout cas ; mais peut-être lorsque je jugerai le moment opportun… " Dans le passé, chacun des groupes ou projets montés par Barlow véhiculait sa propre identité. Sentridoh canalisait ses expérimentations lo-fi, réalisées sur son quatre pistes, chez lui. Sebadoh correspondait davantage à la face folk et rock de son répertoire, alors que fruit d'un énorme travail studio, Folk Implosion reflétait surtout sa face pop/rock la plus avant-gardiste, n'hésitant pas à intégrer la technologie la plus moderne. Depuis la sortie de 'The New Folk Implosion', on a l'impression que les différences ne sont plus aussi nettes. Il rétorque : " Je ne suis pas tout à fait d'accord. Folk Implosion épouse une forme plus pop, alors que Sebadoh privilégiait la face la plus expérimentale. En fait, elles changent constamment. Je ne souhaite pas m'imposer des règles. Plus je vieillis, plus je pense que l'esprit expérimental implique une approche intello. L'expérimentation devrait être naturelle, sans qu'un processus ne soit préétabli, ni qu'elle soit le fruit d'une décision consciente. J'aime les jolies chansons basiques. J'aime les sonorités qui flattent l'oreille. Et j'aime assister à la combinaison de tous ces éléments…"  

Deadsy, formation de nu métal, au sein de laquelle on retrouve le fils de Cher, Elijah Blue, a repris dernièrement une chanson de Lou : 'Brand new love'. Il apprécie la démarche. " Superchunk avait été le premier à reprendre une de mes chansons. Il y a également James McNew de Yo La Tengo, Teenage Fan Club… Mais celle que je préfère est celle de Deadsy. Ils ont réalisé un travail remarquable. J'ai été très honoré par cette cover… " Et si cet exercice de style est un flop ? " Il reste un compliment. Je n'ai jamais interdit quiconque de le tenter. Ce qui compte, à mes yeux, c'est d'avoir pris le risque. Et si elle n'est pas trop réussie, ce n'est pas de leur faute, mais de la mienne. Non, ce type de démarche est un compliment… " Imaad Wasif préposé à la guitare, Lou a repris le rôle de bassiste qu'il assumait à ses débuts, au sein de Dinosaur Jr. Pas facile de jouer de la basse et de chanter en même temps. Ce n'est pas le premier musicien qui est confronté à cette difficulté. Et qui l'avoue. Mais il aime le challenge : " Se concentrer sur le rythme me semble facile. Mais conjuguer rythme et mélodie est une autre paire de manches. C'est une technique que je suis toujours occupé d'apprendre. J'essaie de développer un style qui me soit propre. J'aime les instruments à 4 cordes. J'ai d'abord appris à jouer de la guitare, puis de l’ukulélé. C'est un instrument qui ne compte que 4 cordes. J'y suis très à l'aise. Six, c'est trop pour moi. En outre, dans le style que je pratique, c'est amplement suffisant. Mais chanter et jouer de la basse en même temps est une lutte de tous les instants. J'aime les choses difficiles. Elles m'attirent. Plus c'est difficile, plus j'ai envie de m'y frotter ; même si je n'obtiens pas toujours les résultats escomptés. La difficulté est un challenge, pour moi…" 

Deux producteurs (Aaron Espinoza et Micky Pretalia) ont participé aux sessions d'enregistrement de l'elpee. Etonnant de sa part, lorsqu'on sait qu'il a déclaré récemment ne pas trop aimer les disques surproduits. " Tu sais c'est un peu un service que je leur rends. Ce sont des amis ; et il faut bien leur procurer du boulot. Pour moi, travailler avec un producteur est une formalité. Car dans le fond, je prends toutes les décisions finales. Malheureusement, dans le futur, il ne me sera plus possible de faire appel à eux ; car je ne dispose plus autant d'argent qu'avant. Et puis, je pense que travailler seul constituera un nouveau défi pour moi…"  

Parmi les chansons de son nouvel elpee, j'ai un petit faible pour 'Coral' ; un formidable périple dans le Paisley Underground que n'aurait pas désavoué le Dream Syndicate. Loobie semble surpris. " Ah bon, toi aussi ! C'est curieux. C'est celle que nous aimons le moins ; et toutes les personnes que nous rencontrons pensent comme toi. Nous allons devoir nous mettre à la répéter… Le Paisley Underground du Dream Syndicate ? J'écoutais beaucoup ce groupe quand j'avais 17 ou 18 ans. Mais ta réaction peut se comprendre, car Imaad et Robert sont tous deux californiens. " Ben tiens ! L'occasion était donc belle de lui demander ce qu'il aimait et écoutait lorsqu'il était jeune. Il avoue que sa jeunesse a baigné dans la musique sombre, ténébreuse de Cure, Joy Division, Bithday Party, des Bad Seeds, d'Einsturzende Neubauten et plus curieusement du krautrock (NDR : Can, Faust, je suppose). Et puis, il a découvert Black Sabbath. " A l'instar des groupes nés au cours des 60's et des 70's, je trouvais que leur musique était bourrée de fun. Très marrante, quoi ! " Ah bon ! Et il revient une deuxième sur Black Sabbath, lorsque je lui parle de 'Creature of Salt', que j'imaginais fruit de la rencontre entre Nick Drake et King Crimson. " J'aime bien Nick Drake. Moins King Crimson. Il est composé d'excellents musiciens. Mais leur musique et trop complexe. En fait, au départ, cette chanson était acoustique, et on a décidé, en l'électrifiant, de l'interpréter avec plus de pêche, à la manière de Black Sabbath… " Je comprends aujourd'hui beaucoup mieux pourquoi le trio a accompli cette tournée avec les Melvins. " C'est vrai, les Melvins ont surtout été influencés par Black Sabbath et nous par les Melvins… King Crimson était beaucoup plus monochrome (il mime le son). Black Sabbath mettait davantage l'accent sur les lyrics. C'est vrai que leur musique était sombre. Mais pas pour moi… "

Lou a également joué avec les Four Tenors, l'an dernier. Mais qui sont ces Four Tenors ? " J'ai découvert ce groupe punk lorsque j'étais encore en secondaire. Ce fut un de mes premiers concerts. J'étais alors âgé de 14 ans. A cette époque, je considérais alors Steve Westfield, son leader, comme un héros. Un personnage marrant, charismatique qui me faisait, en quelque sorte, rêver. La formation adore se produire en Europe et ses concerts se terminent souvent dans le chaos. Et puis l'an dernier, on a effectué une tournée d'une semaine et demie, deux semaines, ensemble. Steve, Stevo Matthewson et Sophie Williams avaient tout organisé. C'était fantastique et en même temps incroyable de jouer en leur compagnie… "

Il est faux de croire que Loobie serait inspiré par tout ce qu'il déteste. A cet égard, il tient à remettre cette déclaration dans son contexte. " J'avais lu une interview de Robert Altman qui reconnaissait que ses meilleures influences ils les puisaient dans les films qu'il détestait. Parce qu'après avoir assisté à la projection d'un film qu'il déteste, il en conclut que c'est le genre de film qu'il ne tournera jamais… Je ne joue que ce que j'ai envie de jouer ". Tant qu'on est dans le cinéma, les musiciens de Folk Implosion ont participé au tournage d'un film. Bien qu'ils y jouent le rôle de musiciens, ils sont acteurs ! " C'était une aventure intéressante, même si je n'aime pas interpréter un rôle, réciter du texte. Cela paraît fort complexe. Il y a un monde fou qui tourne autour de vous. Beaucoup d'argent investi. Les acteurs travaillent énormément. Ils exercent un métier bizarre, mais qui nécessite une grande force mentale. Et j'ai été impressionné par l'énergie que ce métier exige. Mais, j'ai apprécié de me retrouver sur un plateau, palper l'atmosphère qui gravite autour, observer tout ce qui se passe au cours d'un tournage. Avoir pu expérimenter une autre forme d'art et rencontrer des gens fut pour moi une aventure enrichissante. Mais devenir acteur, merci beaucoup. Il y a trop de tension… "

Loobie entretient deux sites web. C'est cependant son frère qui lui a tout appris. " J'ai un frangin très intelligent. Un génie de l'informatique. Nous avons travaillé ensemble sur les projets, mais c'est lui qui a réalisé la maquette. Il fait tout pour rendre la vie la plus facile aux artistes. Il avait donc choisi le système le plus simple, le plus direct, à utiliser. Et il m'a enseigné la manière de créer des fichiers, de calibrer les scans, d'uploader, etc., Je n'y dépense pas toute mon énergie, mais pour rester à la page, il fallait que je me familiarise à cet univers. Cependant j'aime assez bien me consacrer à l'entretien de ces sites…"

Merci à Vincent Devos 

The Folk Implosion

A pas de Lou...

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Ne pas confondre Alaska et Alaska et Alaska ! Si un distrait pensait assister à un concert du combo espagnol ou à celui réputé pour sa musique progressive, il a dû déchanter. Et le set auquel il a assisté le laisser de glace. Et pourtant ! En fait, le groupe qui ouvrait la soirée est californien ; et implique deux musiciens du nouveau Folk Implosion. Soit le guitariste Imaad Wasif (ex Lowercase) et le drummer Russel Pollard (toujours Sebadoh), pour la circonstance préposé à la basse. Un line up complété pour la tournée par une drummeuse. Très jolie par ailleurs. Ce qui ne l'empêche pas de taper dur sur ses fûts, la longue chevelure noire lui cachant constamment le visage. Enfin, pour ce que j'ai pu voir de leur prestation. Une bonne vingtaine de minutes. Au cours desquelles le band s'est fendu d'un long trip électrique, psychédélique, vivifiant, dans l'esprit du 'Paisley Underground'. Imaad y prend vraiment son pied et finit par se contorsionner en se roulant sur les planches. Bonne entrée en matière, même si Alaska pourrait y gagner en faisant preuve d'un peu plus d'originalité.

Née sur la côte Ouest des States, d'un père d'origine japonaise et d'une mère irlandaise, Mia Doi Todd me fait penser à… une squaw cheyenne. Et je dois vous avouer qu'on l'inviterait bien dans son tepee (NDR : pour y prendre le thé, hein !). Pratiquement inconnue en Europe, Mia a déjà commis quelques albums, dont le dernier « The golden stat » a été produit par l'ex époux de Suzanne Vega, Mitchell Froom. Et en assistant à son set, on comprend mieux pourquoi Froom a accepté ce challenge. Mia est avant tout une ‘folk singer’. Sur les planches, elle s'accompagne tout simplement d'une guitare sèche, et s'autorise même une version a cappella de « Age ». A vous flanquer des frissons partout ! Elle possède une très jolie voix. Pure, cristalline, douce, mais très intense et profonde. Son timbre me fait d'ailleurs tantôt penser à Joni Mitchell, à Joan Baez, à Jacqui Mc Shee (NDR : pour ceux qui ont connu Pentagle !), ou encore bien sûr, à Suzanne Vega. Elle interprète des chansons qui parlent de liberté individuelle, de conflits sociaux et personnels, de la nature et de ses cycles. Franchement, il n'y manquait qu'un quatuor à cordes et on tombait de sa chaise (NDR : surtout qu'il n'y en avait pas, et qu'une partie du public était assis à même le sol). Mais que voulez-vous, chez certains majors, il faut vendre des centaines de milliers d'albums pour qu'on s'intéresse à votre cas. N'empêche, d'ici quelques mois, on risque bien de reparler de cette talentueuse Mia Doi Todd. Et en bien !

Exit John Davies, le nouveau Folk Implosion implique donc Imaad Wasif à la six cordes, Russell Pollard aux drums et bien sûr Lou Barlow, qui en est revenu à ses premières amours, en troquant sa guitare contre une basse. Il se réserve toujours le chant en se servant de deux micros aux tonalités différentes. Petite surprise, Mia Doi Todd vient apporter son concours aux samples et aux boucles, pour entamer le concert. Et elle reviendra en fin de parcours, pour assumer quelques backing vocaux. Lou est en pleine forme. Il plaisante entre chaque interprétation. Et son humour est toujours aussi subtil. Il entame son set par les compos les plus musclées de son nouvel opus. Et je dois avouer, qu'elles passent bien la rampe. Tout comme celles du Folk Implosion première mouture, d'ailleurs. Après une bonne demi-heure, Barlow et Imaad s'asseyent pour entrer dans la phase acoustique. Barlow a repris sa vieille gratte. Imaad a recours au bottleneck. L'intensité et l'émotion sont très palpables. Et atteignent une nouvelle dimension en rappel, lorsqu'il revient seul, toujours flanqué de sa sèche. Pour interpréter une nouvelle chanson. Puis égrener quelques morceaux intimistes, minimalistes, mais dont il a le secret pour les rendre magiques. Deux rappels plus tard le public était aux anges… Et moi aussi !

Festival Domino 2003 : du 7 au 16 avril.

Pour sa septième édition, le Festival Domino organisé par l'Ancienne Belgique aura fait le plein et proposé une belle brochette d'artistes atypiques en marge de la pop. De la cold wave tamisée d'Interpol à l'électro-jazz tarabiscoté du big band norvégien Jagga Jazzist, dix jours de musique inclassable et moderne, d'effervescence salvatrice et d'expérimentations sonores sans complexes. Malgré quelques temps morts et de légères déceptions, Domino n'aura donc pas failli à sa réputation : celle d'un festival incubateur de nouvelles tendances, plate-forme tête chercheuse du meilleur de la pop, du rock, du hip hop et de l'électro d'aujourd'hui et de demain.

C'est un groupe belge, et wallon de surcroît, qui aura ouvert les festivités (lundi 7 avril) : Girls In Hawaii, dont on attend avec impatience le premier album. En conjuguant mélodies bien ficelées et chant anglophone sans accent, ce tout jeune groupe de musiciens déjà aguerris aura séduit le public, pourtant majoritairement néerlandophone. C'est qu'il s'agit là d'un exploit : de mémoire, on n'avait plus vu de groupe wallon sur la scène de l'AB depuis belle lurette… Pour l'occasion, le chanteur n'aura de cesse de remercier le public en flamand dans le texte : sympathique. « Found In The Ground », leur premier single, est déjà diffusé en boucles sur les ondes… francophones. Sûr que leur passage à l'AB leur ouvrira d'autres portes, d'autant qu'on les compare déjà à dEUS… signés eux aussi, alors que personne ne voulait d'eux, sur un label « wallon » (Bang !, en l'occurrence). Un seul hic : les chansons laissent un goût d'inachevé, comme s'il manquait un couplet/refrain pour vraiment nous accrocher. Une affaire de temps et de répétitions, mais d'ores et déjà on tient, avec Girls In Hawaii, un futur grand groupe.

Ed Harcourt, lui, n'a plus grand chose à prouver : ses deux albums (« Here Be Monsters » et « From Every Sphere ») sont d'une qualité irréprochable – de la pop orchestrée à la manière d'un Brian Wilson, céleste et envoûtante. Pourtant, son concert n'aura pas répondu à toutes nos attentes, en cause sa voix un peu rauque et fatiguée (« C'est parce que j'ai léché des chats hier, à Amsterdam… »), et surtout ces conditions live, qui noient la finesse habituelle des arrangements dans un volume sonore plus qu'approximatif. En ouverture, un vieux morceau au piano, « Whistle of A Distant Train » augurait pourtant du meilleur. « All of Your Days Will Be Blessed », certes plus pop-rock, confirmait cette belle entrée en matière… Mais déjà l'on sentait, après le premier refrain, un certain essoufflement : Ed Harcourt aurait pu faire de ce titre un tube sur lequel remuer la tête et taper gaiement du pied… Il le chanta avec une telle paresse qu'on applaudit poliment, au lieu de crier « Encore ! », un grand sourire barrant notre visage. La suite fût du même tonneau, avec quand même quelques éclairs de génie : « Apple of My Eye » et « Late Night Partner » (une nouvelle chanson, jouée en solo) en rappel, l'amusant « Ghost Writer » aux allures de ballade à la Tom Waits, « Something In My Eye » et « She Fell Into My Arms »,… Bref que des anciens morceaux, ou presque. Les titres de « From Every Sphere » manquaient soit de punch, soit d'élégance. On avait déjà connu Ed Harcourt plus en forme, même si le bonhomme aime toujours autant prendre le public à partie et faire le pitre, comme lors du titre « Jetsetter », à la fin duquel il demanda aux gens d'aboyer au lieu d'applaudir. Décidément, ce type fait une fixation sur les animaux domestiques : ce soir, il fût davantage bouledogue que lévrier.

Le lendemain (mardi 8 avril), autre soirée pop-rock, en fin de compte pas plus marginale que celle de la veille : le festival Domino, si l'on s'en tient à sa volonté de défrichage hors-pistes, débute donc gentiment, sans vraiment remplir son cahier des charges. Qu'importe : Interpol et Dead Man Ray restent suffisamment originaux pour faire semblant d'être ‘en marge de la pop’, le credo de Domino. C'est aux Anglais (Brighton) de British Sea Power qu'il revint la tâche, difficile, de débuter la soirée. Leur rock déjanté quoique balourd n'aura pas fait de vagues : imaginez The Beta Band et Motörhead batifolant en plein Summer of Love, mais sans leur classe. Anecdotique, si ce n'est leur accoutrement (cagoules, casques, oiseaux empaillés,…).

Dead Man Ray, comme d'habitude, aura laissé planer une impression douteuse : entre élans soniques indomptables et impros blues-rock impénitentes, les Anversois auront soit subjugué, soit ennuyé. Parce que pour les apprécier, il faut aimer le bitume, la grisaille urbaine, le blues des grandes métropoles. Parce que leur rock moderne semble taillé pour l'écoute en voiture, « Sur la route ». Pour ce concert, Dead Man Ray aura surtout joué des morceaux de « Cago », en égratignant au passage Studio Brussel, qui refuse de passer leur nouveau single, « Need », sous prétexte qu'il n'est pas radiophonique… Daan était en méchante forme, dédiant leurs chansons aux « chevaux dans la salle » (« Horse »), « à ceux qui croient à demain mais pas à après-demain », « à Maurice (Pialat ?) qui est mort », tout en se félicitant de ne pas avoir évoqué l'Irak (une gageure il est vrai). Voir Dead Man Ray sur scène, c'est toujours une expérience intéressante…

Tout comme Interpol, dont c'est déjà la troisième venue chez nous en quelques mois. On a déjà dit ce qu'on pensait de leur musique : une féroce relecture de Joy Division, des Smiths et de Television, des refrains imparables, une classe mortelle,… Encore une fois les cinq New-Yorkais auront fait mouche, surtout qu'on sent maintenant la machine bien rodée. Même le français de Paul Banks (le chanteur) s'améliore. Côté musique, que du bon, entre colère rentrée (« Roland » en ouverture, « PDA ») et envolées vers les anges (« Untitled », « Hands Away »). Certains leur reprocheront ce style trop appuyé : une marque de fabrique qui les sert autant qu'elle les ligote. Nous, on aime, et tant pis si leur cold wave/post-punk sent parfois le renfermé. Ils n'inventent rien, ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de nous impressionner. Pour finir cette soirée, un peu d'électro gentillette avec Tujiko Noriko, énième émule, cette fois nippone, de Björk. Pas de bol : son laptop en berne, on n'aura pas retenu grand chose. Quelques bribes de Fennesz (ces clicks and cuts), des mélodies colorées et une voix retravaillée en direct : bien sympa, mais quand la machine déraille, l'électronicien se trouve toujours bien dépourvu.

Jeudi 10, soirée hip hop avec le label Definitive Jux : d'abord Cavemen Speak, combo avant-hop de Courtrai (trois Belges, deux Suédois) aux rimes intelligentes et au tapis de beats subtils et soyeux. Leurs albums (« Wooden Cast » et le récent « Shadowanimalssolos ») se composent de longs épisodes rappés qui se suivent comme autant de chapitres d'une même histoire, peuplés de personnages fantasques aux noms biscornus (dAn&theiDIOt, Homesick Nomad, The Boring Siaz, Spleenventer, Radical,…). A suivre de près.

Quant à Beans, échappé en solo de (feu) Anti-Pop Consortium, son électro-hop squelettique aura davantage interloqué que convaincu. Seul avec son lecteur CD portable, le rappeur n'eut en effet pas peur du ridicule : plus DIY que ça, tu meurs. Au moins, ça évite les notes de frais en roadies : suffit d'appuyer sur « Play » et de rapper tranquille, comme sur le disque. Plus fort encore : sans musique, genre spoken word sans chichi. Extrême, sans doute. Un peu facile aussi.

Heureusement pour les amateurs de hip hop grognard et plus scénique, il restait El-P et Murs (+ le Dj de Cannibal Ox aux Platines), qui se partagèrent le show avec poigne et une bonne dose d'humour noir. Sans cesse sur la corde raide entre rap couillu et beats de haut vol, les deux compères de Def Jux réussirent à mettre le feu au public de l'ABBOX, pourtant clairsemé. Au programme : diatribes anti-Bush, exhortations bombastic et « battles » violentes, dans le plus pur esprit old school. Amusant mais déconcertant : on croyait assister à un concert de hip hop aventureux (écouter les disques)… On a eu droit à du gros son plus festif que vraiment inventif.

Pendant ce temps, au Club : Erlend Oye et son « Ful Effect Show », bref accompagné de vrais musiciens, venus tous ensemble défendre l'album du jeune blanc bec de Kings Of Convenience, « Unrest ». Contrairement à son récent passage à Namur, Erlend s'est donc donné pour tâche ici de rendre le plus fidèlement possible les chansons électro-folk qu'il a composées à travers le monde ces deux dernières années, de New York à Berlin. Au final, on retiendra pourtant une envie furieuse d'orienter encore davantage ses morceaux du côté du dance-floor : des titres comme « Sudden Rush » ou « Like Gold » faisaient ainsi la part belle aux gros BPMs, s'étirant sur plus de cinq minutes pour laisser le loisir au public (ravi) de se lâcher « à donf ». Mais celui qui s'amusait le plus, c'était encore Erlend, sautillant comme un ado attardé, sur scène ou dans la salle. Le concert, à maintes reprises, prenait alors des airs de surboum d'annif, avec le Norvégien en clown à grosses lunettes (mais cette fois sans moustache). Quelques inédits, une version allumée de « Remind Me » et un « Everybody Party Has A Winner And A Loser » seul à la guitare en clôture, et Erlend pouvait rentrer chez lui satisfait : la fête a battu son plein, tout le monde s'est bien marré, il pourra revenir l'année prochaine.

Samedi 12, rendez-vous était pris avec The Mars Volta, le nouveau groupe d'Omar Rodriguez et de Cedric Bixler, ex-At The Drive-In. Leur album sort en juin, et l'on peut déjà dire qu'il sera une vraie bombe, à en juger par les morceaux joués ce soir, d'une puissance et d'une inventivité au-delà de tous soupçons. The Mars Volta joue du rock apocalyptique, sans cesse sur le fil du rasoir, avec violence et emphase. Mais pas seulement : dans des titres comme « Drunkship of Lanterns » (téléchargeable sur leur site, www.themarsvolta.com), on entend aussi du dub, du krautrock, du prog, de l'électro, du hardcore, du punk. Comme si King Crimson, Led Zeppelin, Fugazi, Captain Beefheart et Pink Floyd s'étaient réunis dans un même studio et avaient tapé le bœuf pendant des heures. En live, c'est encore plus fracassant : Bixler et Rodriguez sautent comme des dératés, tandis que les trois musiciens qui les accompagnent (un batteur molosse, un claviériste possédé, un bassiste concentré) tentent à peine de calmer le jeu. Sans doute que Mars Volta est la plus impressionnante artillerie live qu'on ait vu depuis belle lurette… Jamais stagnante, leur musique ne souffre d'aucun temps mort, la rapprochant en cela d'une certaine définition du free jazz. Fantastique !

Juste avant, à l'étage, Radian déroulait ses rythmiques hypnotiques et cliquetantes devant un parterre de fidèles. Ce trio (basse/batterie/laptop) originaire d'Autriche était déjà venu à la soirée Thrill Jockey des Nuits Botanique : à l'époque, on était resté sceptique. Cette fois, notre impression fût toute autre : rares sont en effet les groupes qui peuvent se targuer d'être tout à fait marginaux, presque seuls au monde… comme Radian. Le plus incroyable chez eux, c'est ce perpétuel décalage des résonances : le batteur frappe, et l'impact se ressent quelques secondes plus tard, filtré d'abord par le laptop. Sorte de post-rock plein de loops, la musique de Radian semble mourir à chaque instant pour mieux renaître, tourner sur elle-même mais pas tourner en rond, comme une implosion sonore capturée live et rembobinée à l'envers.

Hangedup est un duo canadien abrité par le label Constellation, maison de Godspeed You ! Black Emperor. Geneviève Heistek (violon) et Eric Druven (percussions) font d'ailleurs presque autant de bruit que leurs compagnons, et seulement à deux… Mais de bruit, Hangedup ne retient que la puissance, le retentissement : ainsi leurs pièces néo-baroques sonnent comme de véritables cathédrales de sons, construites sur la répétition et la surenchère (toujours plus vite, toujours plus fort), jusqu'à l'explosion, libératrice. Devant de telles montées d'adrénaline, difficile de rester calme. Comme on dit, « ça fait du bien par où ça passe ».

Un festival qui s'appelle « Domino » ne pouvait qu'accueillir le label du même nom pour une soirée-événement (dimanche 13) : les dix ans de cette maison londonienne toujours à l'affût des nouveaux talents, au catalogue impeccable et à l'esprit frondeur et conquérant. Au programme : Clearlake, Stephen Malkmus et Four Tet.

Les Brightoniens de Clearlake, malgré la très bonne tenue de leur deuxième album « Cedars », n'auront pas retenu l'attention du public. Dommage : leurs mélodies balèzes et leurs refrains accrocheurs rappellent le meilleur Go-Betweens, croisé avec la puissance de feu de QOTSA et la fraîcheur de la brit-pop d'il y a 7-8 ans. D'abord calme et timide (« The Mind Is Evil », « Keep Smiling ») puis davantage rouleau compresseur (« Come Into The Darkness », « Can't Feel A Thing »), la power-pop de Clearlake ne sait, en live, sur quel pied (nous faire) danser : voilà sans doute la raison de l'indifférence des gens présents ce soir, plus attentifs à l'heure qui passe qu'aux perles jetées en pâture par ce quatuor d'exception.

C'est que Stephen Malkmus traîne derrière lui une cohorte de vieux fans élevés à l'indie-pop, du temps où le chanteur dégingandé faisait encore de bons disques. Pensez donc que les « support acts », comme on dit, ces gens-là s'en lavent les mains… Pourtant, osons le dire, au risque de nous faire des ennemis : Malkmus sans Pavement, c'est comme du pain sans levure : ça ne prend pas. Son deuxième album solo, « Pig Lib », le confirme : finies les mélopées nonchalantes, vive les soli à la Eagles… Heureusement, l'ex-Pavement a gardé son humour (noir) : pendant tout le concert, on aura ri avec ses blagues à deux balles et ses prises de becs (avec sa compagne-bassiste Joanna Bolme), sans parler des pitreries de John Moen (le batteur). Entre chaque morceau, place donc à la discussion entre potes, de l'éloge de la Zélande (« Zeeland is lekker ») aux explications surréalistes des titres. Côté musique, « Jenny and the Ess-Dog », « (Do Not Feed the) Oyster », « Dark Wave » et l'inédit « Troubbble » auront été les plats de résistance.

Quant au reste… Four Tet, alias Kieran Hebden, termina la soirée en beauté, avec son électro-folk de haut vol. Son troisième album, « Rounds », sort début mai : un mélange réussi d'instruments acoustiques, de beats impressionnistes et de bruits du quotidien, servi ici sous la forme d'un mix abrasif plutôt dance-floor. On en reparle.

La soirée du mardi 15 fût sans doute la plus consistante, du moins si l'on s'en tient au discours en marge prôné par Domino (avant-gardisme et découvertes). Si Kim Hiorthoy était présent in fine durant tout le festival, à travers une expo de ses travaux réalisés pour les labels norvégiens Smalltown Supersound et Rune Grammofon, c'est en live qu'il frappa le plus notre esprit et nos oreilles. Parce que ce Scandinave aux allures de nerd n'est pas qu'un designer de talent : c'est aussi un électronicien doué, dont les deux albums (« Hei » et « Melke ») n'auraient pas à rougir d'une comparaison avec, au hasard, Boards of Canada. Sur scène pourtant, Hiorthoy n'hésite pas à durcir le ton, rajoutant à ses vignettes bucoliques de sautillants BPMs, jusqu'à parfois se lancer, hilare, dans une drum'n'bass incendiaire.

Mais la grande claque vint de Jagga Jazzist, un big band (10 musiciens !) électro-kraut-jazz (avant-lounge ?) d'une classe inouïe. Et d'une technicité époustouflante, à l'image du batteur-leader Martin Horntveth, au jeu de baguettes complètement déjanté. Du côté des influences, on pourrait citer Tortoise, Aphex Twin, John Coltrane, Squarepusher, Motopsycho, Herbie Hancock,… Mais on serait encore loin de la réalité. A la fois organique et sophistiquée, la musique de Jagga Jazzist ne cesse de surprendre, ne prévenant jamais l'auditeur de la tournure que prennent, à chaque instant, les beats, les cuivres et les percussions. Sans arrêt en déséquilibre et en renouvellement, les dix musiciens de cet orchestre extra-terrestre semblent ne faire qu'un, tout en laissant le hasard, fruit des plus belles idées, enrayer la machine. Jagga Jazzist est le seul groupe du festival à s'être fait ovationné pendant plus de dix minutes, laissant le public émerveillé : la preuve qu'il est encore possible d'emprunter des sentiers musicaux jusqu'ici vierges de toute empreinte humaine, sans pour autant laisser l'auditeur sur le bord de la route.

La soirée de clôture (mercredi 16) aura plutôt déçu : terminer par de la musique triste (mais pas sinistre) n'était sans doute pas une bonne idée. On aurait préféré fêter ça dans la joie et l'allégresse ! Mais non… Le blues, donc. Comme un lendemain de veille. D'abord avec Friends of Dean Martinez, trois gaillards aphones frappant leurs guitares (et leur batterie) dans l'autisme le plus obscur, pour qu'en sortent de longues plaintes instrumentales, entre Ry Cooder et Calexico, mais sans le soleil et la tequila. Un peu tannant… Surtout que dehors, il fait beau.

Et ce n'est pas Jackie-O Motherfucker qui va soigner nos maux de tête, et calmer cette envie tenace d'aller voir ailleurs (sur la terrasse d'un café, pour tout dire). Pourtant, à y écouter de plus près, on s'accroche à ce post-rock arthritique plus qu'expérimental, presque silencieux. En une heure et trois morceaux, ces Américains auront repoussé avec langueur les limites du rock, tout d'un coup plus proche de Sun Ra et de Steve Reich que de n'importe quoi d'autre.

Dehors, il commence à faire noir. Les nuages finissent par cacher le soleil. Le moment idéal pour savourer la sublime country-rock de Songs : Ohia, dont le dernier album, « The Magnolia Electric Co », est un chef-d'œuvre. Que s'est-il donc passé lors de ce concert, d'une banalité affligeante ? Les bières 33cl du bar de l'AB auraient-elle engourdi nos neurones, ou celles de Jason Molina, pour que celui-ci nous balance ses morceaux comme de vulgaires pastiches de Willie Nelson ? Entre les splendeurs de l'album et leur interprétation sur scène, on cherche encore le rapport… Certes, Songs : Ohia s'est parfois fendu de quelques riffs forts en gueule, et Molina n'a pas son pareil pour décocher des paroles d'une noirceur éclatante, mais il manquait à ce concert la foi et l'ardeur, comme sur les disques. Sans parler de l'ambiance, mortifère. Faut dire qu'avec Molina et ses sbires, on ne pouvait s'attendre au concert le plus folichon du festival. Mais au plus habité, oui. Domino s'est donc terminé sur une fausse note, au grand dam de ses organisateurs. Qui nous ont quand même fait découvrir de sacrés bons groupes, comme d'habitude. Rendez-vous est déjà pris pour l'année prochaine, avec une soirée de clôture on l'espère autrement plus printanière. 

Convention Prog-résiste 2003 : Plackband + Galahad + High Wheel + Magenta

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Les 4 et 5 octobre avait lieu la Convention annuelle du magazine 'Prog-résiste'. L'événement était, comme d'habitude, organisé au fameux 'Spirit of 66' de Verviers, petite salle d'environ 350 places qui, mine de rien, se forge peu à peu dans le monde une réputation de club mythique. L'équipe organisatrice avait, cette année, fait le pari d'inviter 8 groupes en deux jours. La volonté affichée était d'offrir à ces formations, appréciées par les chroniqueurs du magazine, mais par ailleurs peu connues, une audience plus digne de leur talent. Démarche audacieuse et sympathique. Par bonheur, le public a suivi. La journée du samedi a attiré plus de 300 personnes, dont votre serviteur.

Les Hollandais de Plackband ouvrirent les festivités. Ce groupe, assez récemment reformé pour ré- enregistrer et interpréter en public ses compositions des années 80, pratique un néo- progressif  gentil et aimable, résolument ancré dans le passé, et teinté de Genesis (un peu) et de Marillion (beaucoup). Le nouveau chanteur souffrait de la gorge et ne put révéler toute la mesure de son talent. Qu'importe, le public, indulgent et solidaire, fit au groupe bien mieux qu'un accueil poli, et Plackband dut accorder un rappel. 

La tête d'affiche de cette journée était Magenta, groupe anglais pour la première fois  en concert hors de ses frontières. Le combo propose un Prog mélodique de facture très classique au travers de plages systématiquement longues où guitare et claviers remplissent l'espace sonore dans une belle connivence en se partageant les soli. Le tout est agrémenté par une bonne et belle chanteuse ainsi qu'un un enthousiasme perceptible et communicatif. Un peu trop conventionnel, peut-être? Cela n'empêcha pas le public, malgré l'heure avancée, de faire à Magenta une ovation et lui réclamer force rappels. Ou alors ces manifestations de bonheur saluaient l'ensemble de la journée. Car les meilleures surprises se situèrent en milieu de programme.

Galahad, tout d'abord. Le groupe anglais vient de sortir un album tout bonnement excellent (NDR : chroniqué sur le site). Et pour notre bonheur, la prestation scénique, très énergique et menée tambour battant par un chanteur charismatique et théâtral, fut tout à fait à la hauteur. Galahad privilégie la cohésion et la fluidité et nous a ainsi offert un set très festif, exempt de toute démonstration. A signaler toutefois, le très jeune (18 ans) et fort prometteur bassiste. Le public ne fut certes pas avare d'applaudissements et le groupe parut même surpris de faire un tel tabac. Il faut dire que lors d'un précédent passage au 'Spirit of 66', Galahad avait attiré à peine 50 personnes. Galahad: un nom à retenir!

Vint ensuite High Wheel. A vrai dire la grande claque de cette journée. Fort de deux CDs très intéressants, ce quatuor allemand propose un Prog-Rock très riche et éclectique, tantôt complexe, tantôt mélodique voire symphonique. Sur scène, la virtuosité des musiciens crève les yeux et les oreilles. Les claviers sont omniprésents, mais toujours en nappes ou au second plan. Le batteur se démène très efficacement derrière ses fûts. Mais les meneurs de jeu, d'évidence, sont le guitariste/chanteur et le bassiste. Etablissant un contact chaleureux avec son public, High Wheel a offert un concert intense et pêchu, très efficace tant dans ses harmonies vocales parfois complexes que dans ses longues séquences instrumentales, le plus souvent prodigieuses. Indescriptible, le set développa notamment quelques climats très tendus, à la King Crimson, d'autres plus ludiques, à la Gentle Giant, et fut ponctué de véritables explosions guitaristiques, de soli très 'métal' évoquant carrément Michaël Schenker. Dans le public, le délire succéda à la surprise. On ne s'est pas ennuyé une seconde. Et les commentaires unanimes d'après concert désignèrent en High Wheel un très grand groupe de scène.

Avec deux excellentes surprises et deux prestations honnêtes, qui plus est dans des registres variés, le bilan de la journée était donc largement positif. Bravo à 'Prog-résiste' d'avoir eu le nez creux pour sa programmation. A l'année prochaine, les gars!

 

The White Stripes

Elephant

Devant pareil disque, tout le monde s'incline. Du moins ceux qui croient encore que le rock n'est pas moribond. Parce que la bête ronronne encore, prête à vous sauter à la gorge à tout moment, alors que tout le monde prédisait sa fin imminente. Non : le rock n'est pas mort, puisqu'il y a les White Stripes. Oubliez les Strokes, les Hives, les BRMC, tous ces fossoyeurs qui remuent la terre sans la fertiliser. Parce que le rock'n'roll, cette furie infidèle et rebelle qui finissait par se mordre la queue, a trouvé en Meg et Jack White ses plus ardents symboles, de valeureux défenseurs que rien n'arrête, pas même 1 million de " White Blood Cells " vendus aux quatre coins du monde. Ce n'est pas demain la veille que Meg et Jack (Frère et sœur ? Mari et femme ? Qu'importe !) vendront leur âme au music business en échange d'un album de gangsta rap ou de techno luna park. Parce que les White Stripes sont le rock'n'roll, point barre. Ils n'ont que faire des modes. Les White Stripes incarnent à la fois le renouveau du rock et son antithèse, en utilisant des éléments du passé pour inventer une musique qui paraît pourtant vierge de toute Histoire. " C'est dans les vieilles casseroles qu'on fait les meilleures soupes ", comme on dit. A la différence que Meg et Jack, eux, y rajoutent un bon bouillon Knorr fait maison, dont la recette miracle tient en trois mots : simplicité, sincérité, félicité. On entend chez eux du blues des années trente, du folk des années soixante, du glam des années septante et du hard des années quatre-vingts, mais complètement dégraissés, ramenés à leur plus simple apparat, pour plus d'efficacité. Les White Stripes, ce serait donc un mix bio de toutes ces musiques, dont on ne garde que l'essentiel : l'essence. Une batterie, une guitare, une (parfois deux) voix : c'est tout. Mais c'est suffisant pour traduire au plus près ce que doit être le rock : une sensation primitive qui vous fait sursauter, qui vous prend aux tripes sans artifices. Juste de la rage et de la passion. Le strict minimum pour un rendement (et une claque !) maximum : une règle de plus en plus suivie par les groupes de rock d'aujourd'hui (The Kills, The Black Keys,…), où la basse n'est même plus de la fête. " Elephant ", pourtant, commence avec une ligne de basse, hénaurme, tribale, jouissive… " I'm gonna fight them off / A seven nation army couldn't hold me back " : le message est clair… Cet album, en quelques secondes, écrase déjà la concurrence. Avec un sacré pied de nez aux rockeurs poids lourds qui envahissent les ondes et les écrans, puisqu'il s'agit bien, en fin de compte, d'une guitare, mais accordée en octave ! Sacré Jack : un instant, on pensait qu'il allait sortir la grosse artillerie, et perdre ainsi de cette virginité perpétuelle qui fait le charme de sa musique… " Black Math " accélère un peu le tempo dans un style punk-garage absolument tubesque, tandis que " There's No Home For You Here " présente un Jack démultiplié, comme si le blues de Son House s'était vu corrigé par le " Bohemian Rhapsody " de Queen. Dix Jack pour le prix d'un, pourquoi faire la fine bouche ? Et ces riffs, monstrueux, qui ne cessent de déchirer l'air alors qu'on croyait guetter un semblant d'accalmie… Le repos du guerrier, heureusement, ne se fait point attendre, avec cette reprise d'un vieux standard de Burt Bacharach chanté à l'époque par Dusty Springfield : " I Just Don't Know What To Do With Myself ", aussi fort que le " Jolene " du premier album. Un classique célébré ici comme il se doit, avec humilité, mais sans s'y coller comme à l'école. " The Cold Cold Night " continue dans cette lancée pleine de sang-froid, après la violence des trois premiers morceaux… Mais cette fois c'est Meg qui chante, en petite-fille mutine de Moe Tucker. Sa voix, comme son jeu de baguettes, est approximatif. C'est à ce moment qu'on se demande avec étonnement pourquoi on accroche tant, alors que cette nonchalance extrême devrait passer pour de l'indigence. Pourtant, ça passe. Plutôt bien, même… Comme les deux morceaux suivants, " I Wanna Be The Boy " et " You've Got Her In Your Pocket ", des ballades romantiques, la première au piano, la deuxième sans Meg, qui clôturent en beauté la partie douce mais dense de cet album éléphantesque. Retour au blues rocailleux, à la guitare qui raille et au chant écorché avec " Ball and Biscuit ", sept minutes de sexe et de colère entre les Stooges et Muddy Waters ; puis ce piano, à nouveau, introduit par un prêche de bigot bientôt atomisé par de gros riffs heavy pleins de distorsions, direction les feux de l'enfer (" Little Acorns "). Suit " Hypnotise ", deuxième chanson punk-garage de l'album, dégainée plus vite que Lucky Luke : à peine deux minutes. Un titre classique, à la White Stripes, qui ressemble étrangement à " Fell In Love With A Girl "… Idem pour " Girl, You Have No Faith In Medicine ", tout aussi accrocheur et rieur, supposé d'ailleurs se retrouver sur l'album précédent. Entre les deux, un morceau plus étonnant (" The Air Near My Fingers "), avec orgues, pont à la Led Zep' et paroles gratinées, en un mot : épique. La cerise sur la gâteau s'appelle " It's True That We Love One Another ", une sympathique ritournelle country chantonnée avec Holly Golightly des Headcoatee, écrite en une demi-heure et enregistrée en vingt minutes. Terminer ainsi sur une note d'humour, presque infantile, témoigne encore une fois du vent de fraîcheur et de liberté que les White Stripes font souffler sur le rock depuis maintenant deux ans. Sans se soucier des tendances dernier cri (l'album a été réalisé en dix jours au studio " vintage " Toe Rag à Londres, avec du matos d'avant 63… Si ça c'est pas rock'n'roll), Jack et Meg White viennent tout simplement, avec cet " Elephant " gargantuesque, d'accoucher d'un chef-d'œuvre intemporel. Et d'entrer dans l'Histoire !

Swell

Whenever You´re Ready

Cinq ans qu'on n'avait plus de nouvelles de Swell. Et depuis " For All The Beautiful People ", il s'en est passé des choses : Monte Vallier, le bassiste, a décidé de quitter le navire, et Sean Kirkpatrick, le batteur originel, est revenu, huit ans après son départ. David Freel, le chanteur-guitariste, est toujours là. A trois, ils auront signé au moins deux chefs-d'œuvre de folk-pop mélancoliques, " 41 " et " Too Many Days Without Thinking ". C'était la grande époque. Aujourd'hui ils ne sont plus que deux : Freel et Kirkpatrick. Ils ont donc décidé de jouer à leur aise, sans se prendre la tête. Résultat : " Whenever You're Ready ", septième album du groupe, sonne comme un retour aux sources, sans fioritures ni grandes remises en cause. Le style Swell est toujours le même et continue à fonctionner, cahin-caha, en roue libre sur les terres battues de la Californie (la pochette). Il est certain que Swell ne nous surprend plus, et ne nous surprendra sans doute plus jamais… Rien n'a vraiment changé sur la route de Swell, si ce n'est qu'en duo, on a plus tendance à revenir aux choses simples. Un peu comme la pub Herta, qui met en scène ce gosse et son papa cuisant leur saucisse en pleine montagne, avec les moyens du bord… Les choses de la vie, quoi… Il n'empêche que " Next To Nothing ", " In The Morning " (oh, des violons !), " Say Goodbye ", " Better Than Oil " (oh, des chœurs féminins !) et " California, Arizona " sont de fort belles chansons. Le reste coule un peu trop de source, et la source commence à tarir. A la fin, il n'y a plus de saucisses, et on est tout seul comme un con dans la montagne.

NB : En parallèle une compilation de B-sides plutôt intéressantes datant de la première époque, vient de sortir… Pour fans transis, seulement (" Bastards & Rarities 1989-1994 ", Badman Recording/Konkurrent).

Elbow

Cast Of Thousands

Le premier album d'Elbow, " Asleep in the Back " (2001), avait laissé une impression fugace de disque agréable à l'écoute, sans plus. C'était du pop-rock un peu renfrogné, trop timide pour vraiment marquer son temps. Enfanté dans la douleur, ce " Cast of Thousands " prend une autre tournure : Elbow a mûri et ose davantage, aux niveaux chant, mélodies et lyrisme (leur marque de fabrique, à l'instar des Doves, leurs amis). Sur le morceau d'ouverture, " Ribcage ", Guy Garvey s'est par exemple accroché un micro à la gorge, qu'on n'entende plus (ou mal) le découpage des syllabes. Une technique qui donne au morceau une patine un peu glauque, comme si le chanteur était sur son lit de mort et ânonnait une dernière prière. Il y a d'ailleurs des chœurs (ceux du London Community Gospel Choir, déjà entendus chez Blur) qui l'accompagnent dans son oraison funèbre, comme si le paradis ouvrait ses portes et laissait entrevoir sa lumière. De cette musique des anges (" Fallen Angel ", plus enlevé), Elbow a retenu non pas la candeur, mais un certain fatalisme : c'est beau, mais pas folichon. Sur " Fugitive Model ", les violons donnent envie de pleurer plutôt que de rire. Puis " Snooks " nous rappelle que Radiohead reste une influence majeure d'Elbow : ces rythmes tribaux, ce cri déchirant… Sans doute que les cinq Mancuniens ont écouté et aimé " Kid A " et " Amnesiac ". Le milieu du disque recèle les plus belles perles : " Switching Off ", " Not A Job ", deux ballades aériennes d'une finesse de diamantaire, et surtout " I've Got Your Number ", longue complainte relâchée, entre notes bleues et riffs hendrixiens. Vers la fin, notre attention se dilue un peu, faute de refrains vraiment accrocheurs… Elbow se retire de la scène, en douceur, et nous laisse seuls avec nos rêves. Au loin, des anges passent, après un dernier tour de ronde (" Flying Dreams "). La nuit tombe, les enfants dorment. Chut.

Daryll-Ann

Trailer tales

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Cet excellent quintet batave vient d'enregistrer son troisième album. Un disque beaucoup plus intimiste, paisible, lo fi que " Seaborne West " ou encore " Happy Trauma ". La plupart des chansons baignant dans une forme de mélancolie douce réminiscente de Belle & Sebastian. Jelle Paulusma, le leader du groupe, se limite même au chant et à sa six cordes acoustique sur deux titres : " Swords & words " et le morceau maître, pour lequel il a quand même pris le soin de napper la mélodie d'une légère bruine de claviers. Les musiciens de Daryll-Ann reconnaissent pour influence majeure Neil Young. Celui des Byrds et de Buffalo Sprinfield. Ce qui explique pourquoi, les chansons se chargent parfois d'intensité électrique. A l'instar du psychédélique brumeux " A piece of work (I'm trying her) ". Les Beatles également. Feu George Harrison, en particulier. Les harmonies vocales sont donc soignées, limpides. Et la somme de toutes ces influences se manifeste à travers le contagieux " It's only love ". Un hit potentiel ! Daryl-Ann se montre cependant le plus audacieux lorsqu'il teinte ses compositions de jazz cool singulier. Un peu à la manière des High Llamas. La sonorité des claviers aquatiques y est certainement pour quelque chose. Mais également le ton plus frivole, plus ensoleillé, plus guilleret…

 

Dinosaur Jr.

Dinosaur Jr

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Fondé en 1985 par Jay Mascis et Lou Barlow (NDR : futur Sebadoh et Folk Implosion), Dinosaur Jr a laissé une trace indélébile dans le paysage alternatif du rock, influençant au passage des formations aussi illustres que Sonic Youth, Nirvana, les Lemonheads ou encore Buffalo Tom ; alors que le groupe reconnaissait lui-même pour influence majeure, le Crazy Horse de Neil Young. Les dix fragments qui composent cet elpee sont issus de sessions d'enregistrements accordées à la BBC entre 1988 et 1992. Ce qui explique pourquoi on retrouve encore, sur certaines compositions de cet opus, la basse aventureuse de Barlow. Ce sont également les plages les plus féroces, les plus urgentes, véritables brûlots d'électricité rugissante, chargés de distorsion et de feedback. A l'instar de " In a jar ", " Budge " ou encore de " Raisins ", rehaussé par la présence d'une voix féminine. Car la voix de Mascis était et est toujours aussi écorchée, gémissante. On a cependant droit, avec " Keeblin " et " Get me ", à deux versions acoustiques, démontrant par là que Dinosaur Jr était également capable d'évoluer dans un registre plus paisible ( ?!?!?). Un document !

 

Corey Harris

Downhome sophisticate

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Corey Harris est déjà devenu une référence alors qu'il est à peine âgé de trente ans. Originaire de Denver, dans le Colorado, ce bluesman est respecté par tous ses pairs. Ce musicien de la rue avait effectué ses débuts sur "Between midnight and day" en 1995. Il était alors hanté par les fantômes de Robert Johnson, de Lightnin' Hopkins et de Howlin' Wolf. L'album "Fish ain't bitin" est paru en 97, suivi deux ans plus tard par "Greens from the garden". Il commet en 2000 "Vu-du Menz", un elpee enregistré en duo avec le pianiste Henry Butler. Corey Harris a produit ce nouvel opus en compagnie de Jamal Millner. Le travail est soigné, le son absolument superbe. Passé les quelques effets sonores, la voix puissante émerge d'un environnement à la richesse très dense. Voix et instruments se mêlent. Composée de Vic Brown ou de Houston Ross à la basse et de Johnny Gilmore à la batterie, la section rythmique pousse les deux chanteurs guitaristes, Harris et Millner, au sein d'un univers sonore agrémenté de cuivres et d'orgue.

"Money on my mind" évolue dans le delta blues électrique et contemporain. Un héritage trafiqué en un cocktail détonant, au cours duquel les surprises fusent de partout. La voix de Harris est très puissante. Elle domine sans forcer son entourage ; et il en faut pourtant de la force pour le dominer ; car l'accompagnement est résolument électrique. A l'instar de "Don't let the devil ride" et du traditionnel "Keep your lamp trimmed and burning", infectés par cette slide saturée. Son comparse, Millner, incarne peut-être l'élément modérateur. Son "Capitaine" est ainsi une douce ballade instrumentale pour deux guitares acoustiques. Millner chante aussi, mais d'une voix beaucoup moins agressive et marquante. Le retour de Harris coïncide avec la mise à feu de "Fire" ( !?!?), une messe incantatoire, décapante, au cours de laquelle les cordes flirtent avec ivresse vers des sommets déjantés. "bb" est un joyeux instrumental. Talonnées par le piano du grand Henry Butler, les guitares explosent dans la joie. Chantée partiellement en français, "Sister Rose" baigne au sein d'une musique créole, exotique, toute droite sortie des Caraïbes. Nous restons au cœur de cette atmosphère des îles, très latine, pour aborder "Black Maria". Sans aucun doute le sommet de l'album pour sa richesse et sa beauté mélodique. Un état de grâce qui se prolonge tout au long de l'atmosphérique "Chinook".

 

Gilbert Bécaud

Gilbert Bécaud

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‘Il faudra bien que ça arrive, je partirai’. Ouvrir un album posthume par cette phrase, il fallait oser. C'est pourtant ce qu'avait proposé Gilbert Bécaud et qu'a réalisé son fils Gaya. Écrire, composer, chanter, le père avait fait tout ce pour quoi il était indispensable. Il a laissé le matériau brut à ses héritiers et ses amis qui ont pris soin d'y apporter la touche finale, de tout mettre en valeur sans rien trahir.

On retrouve ici quelques amis, via un duo avec Serge Lama ou des extraits de comédie musicale interprétés par Annie Cordy (le poignant " Bravo " sur la rafle du vel'd'hiv). Et puis, surtout, on constate que Bécaud vivait bien avec son temps. Sur " On marche ", il prend même des accents rap et scratch pour ironiser sur ce monde de gagnants : " Tu n'marches pas, t'es foutu/Les autres te marchent dessus/il faut marcher mordant/Ou t'es perdant ". Et il fait même un cadeau aux écolos en prenant la défense du loup face aux chasseurs intempestifs : " L'homme n'est pas en danger/le loup tue pour manger/Les loups tuent pour ne pas mourir/Les hommes tuent par plaisir ". N'y voyez pas de l'opportunisme : le respect de la nature, Bécaud le chantait dès 1976 dans " Mr Cousteau ", " Le Rhône " ou " La légende de l'esquimau ".