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Paddang à la poursuite des fantômes…

Paddang est un trio de rock psyché formé en 2020 à Toulouse. Osees et King Crimson à fond dans lʼautoradio et un nom de groupe inspiré d'un spot de surf en Indonésie, Paddang file à toute berzingue dans une épopée cosmique. Les trois voix dictent le ton et…

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My Little Cheap Dictaphone (MLCD)

Rat des villes et rat des champs

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Quatre longues années se sont écoulées depuis la parution de l'initial « Music Drama ». Ce premier album, enregistré entre Liège et le Nebraska, tournait les projecteurs en direction du trio, titillant les tympans des rockeurs les plus réticents. En 2006, My Little Cheap Dictaphone reprend du service. « Small Town Boy », leur nouveau disque, dévoile leur cheminement artistique. Entre folk et rock, la pop du trio a gagné en maturité. Les excursions initiatiques ont leurs bons côtés. My Little Cheap aussi...

Qu'évoque « Small Town Boy », le titre de votre nouvel album ?

Un « Small Town Boy » représente l'homme dans toute sa diversité. Il s'agit d'un campagnard aimant se balader en ville. Cet intitulé nous représente bien : nous apprécions autant la vie urbaine – sorties, concerts, cafés – que la vie de reclus propre aux campagnards. Le côté festif d'une ville nous attire. Mais nous rejetons ses côtés stressants. « Small Town Boy » est également un compromis entre le passé et la modernité, entre la technologie et la tradition.

Vos chansons comportent-elles des touches autobiographiques ?

En fait, nous touchons essentiellement à l'autobiographie. Quelques textes de cet album ont été écrits en collaboration avec une écrivaine norvégienne. C'est une de nos meilleures amies. En ce sens, elle nous connaît bien et, à travers ses textes, elle touche à notre personnalité. Encore une fois, c'est très autobiographique !

L'introduction d' « At the Other End Of Love » peut faire penser à « Float On » de Modest Mouse. Est-ce une influence, une source d'inspiration pour « The Other End Of Love » ?

Pas vraiment... Nous recherchions davantage un côté urgent, une sorte de locomotive sonore. Cette chanson évoque une histoire d'amour tragique : la fin d'une romance. C'est l'opposition entre le côté dramatique de la chanson et le côté frappant de la grosse caisse qui donne ici l'impulsion.

« Upside Down » est votre premier single. La partie banjo de cette chanson renvoie à l'univers des Thrills mais sans le côté Beach Boys. C'est plus forestier. On se trouve davantage du côté de Sparkelhorse... Pensez-vous parfois aux influences que les méchants journalistes risquent de vous coller aux basques ?

Parfois, nous y songeons. Mais ces rapprochements sont souvent forts subjectifs... Tout dépend de l'expérience musicale du journaliste. Bon, ici, tu évoques les Thrills et Sparklehorse. Ce sont des groupes que nous apprécions. Mais cette chanson n'est pas un single pour ces valeurs référentielles. Nous abordons plutôt « Upside Down » comme l'ouverture de la saison printanière, une sorte d'hymne à la joie.

Sur votre nouvel album, la chanson « Travel » s'emploie aux réjouissances. Considérez-vous que la musique soit le meilleur moyen de voyager ?

La musique participe à tous les voyages : humains et artistiques. Nous baignons continuellement dans la musique. D'un côté, nous en jouons et de l'autre, nous en écoutons. C'est aussi ce qui nous permet de vivre. « Travel » évoque les voyages engendrés par la musique, les rencontres faites à ces occasions. Nous voulions parler des gens aperçus une fois en cours de route, toutes ces personnes qu'il faut laisser derrière nous lorsque le voyage nous mène à l'étape suivante. Cette chanson parle également de la peur de l'avenir. En effet, que se passera-t-il une fois que nous serons grisés de ces pérégrinations ? Aujourd'hui, nous sommes musiciens, nous vivons de notre passion. Mais que se passera-t-il dans dix ans ? Là, nous sommes contents de voyager. Mais si un jour nous ressentions un désir de stabilité dans nos vies... que se passera-t-il ?

Vous avez évoqué les rencontres éphémères, toutes ces relations d'un jour, d'un soir. Comment ressentez-vous ces rapports humains momentanés ?

Il convient de distinguer deux choses. D'une part, les gens qui sympathisent par pure envie de discuter lors de la soirée et, d'autre part, il y a des personnes avec lesquelles nous ressentons une certaine affinité. Celles-là, nous essayons de ne pas les perdre de vue...

N'en avez-vous pas assez que les gens viennent vous trouver en vous garantissant que votre concert était génial ?

Au contraire, c'est plutôt encourageant ! Le gros problème, c'est que je ne sais jamais quoi répondre. Quand un type arrive vers moi surexcité et me dit 'Ouah j'adore tout ce que tu fais et tout', je ne peux m'empêcher de lancer un pauvre 'merci'. Certaines personnes doivent penser que je suis un peu froid et renfermé. Mais en réalité, je ne sais vraiment pas quoi répondre lorsqu'on me dit des choses aussi gentilles.

Depuis votre premier album, il s'est passé beaucoup de choses, notamment une parenthèse Hollywood Porn Stars. En tout, il s'est écoulé quatre ans depuis « Music Drama ». Qu'est-ce qui a changé pour vous au cours de ces quatre années ?

Après le premier album, nous avons fait de nombreux concerts. Après deux ans, Red Boy a composé quelques titres plus rentre-dedans en compagnie d'Anthony Sinatra. Au départ, ces chansons ressemblaient davantage à une blague entre potes qu'à un projet déterminé. A ce moment là, nous avions déjà préparé de nouveaux morceaux pour My Little Cheap Dictaphone. Mais la blague en duo s'est rapidement transformée en Hollywood Porn Stars. Pendant deux ans, nous avons donc opté pour une pause. Pour My Little Cheap Dictaphone, le changement est surtout à chercher dans le retard engendré par ce deuxième projet. Car, on ne peut le nier, nous avons évolué : si nous avions enchaîné les deux albums de My Little Cheap Dictaphone, les compositions de « Small Town Boy » auraient été différent. Nous avons eu le temps de prendre du recul, d'apprendre et d'écouter de nouvelles choses. Tout cela enrichit forcément votre expérience.

Vous êtes fortement engagés et impliqués au sein du Collectif Jaune Orange. Pouvez-vous expliquer les fondements et l'esprit qui animent cette communauté d'artistes ?

A la base, Jaune Orange est un collectif composé de plusieurs groupes. Le but était de créer une plateforme susceptible de les représenter. Lorsqu'un groupe du collectif a de bons échos du public, il peut ainsi soutenir les autres formations, les pousser vers le haut. Ici, les groupes travaillent pour eux. C'est donc une association composée des bonnes volontés des groupes. Il s'agit avant tout d'une histoire de copains, une aventure où l'argent n'a que peu d'importance. Parfois, nous organisons des concerts avec le Collectif. Les fonds récoltés à ces occasions nous permettent de financer d'autres activités. C'est aussi simple que cela.

Vous sentez-vous plutôt « Sacrés Belges » ou « Massacrés Belges » ?

Il y a de bonnes choses dans chaque camp, mais aussi de mauvaises. Nous nous sentons aussi proches de groupes présents sur la compilation « Sacrés Belges » que sur celle des « Massacrés Belges ». Ainsi, par exemple, un des instigateurs du label indépendant « Matamore » est aussi un des initiateurs du Collectif Jaune Orange ! Nous aimons aussi le label Top 5. Aujourd'hui, c'est peut-être mal vu d'affirmer une telle chose mais tant pis : nous nous sentons aussi proches des deux structures ! Nous sommes convaincus que chacun peut trouver sa place...

En plus de vous voir sur scène, le public vous croise régulièrement dans les salles de concerts. Quelles sont vos dernières découvertes musicales ?

Pour l'instant nous écoutons beaucoup Josh Ritter, un singer songwriter américain. Nous avons aussi beaucoup apprécié le dernier album d'Arcade Fire : un compromis parfait entre la scène indépendante et le grand public. Dernièrement, nous avons vu Venus en concert... Les sonorités de leur dernier album sont vraiment très chouettes. Nous pourrions encore citer Calexico, Bruce Springsteen, Architecture In Helsinki, Art Brut, Flaming Lips, Spinto Band, Okkervil River, etc. On s'intéresse vraiment à toutes les nouvelles sorties.

 

 

CocoRosie

Le mythe du paradis perdu

Telles deux rescapées d'un monde où l'amour serait roi et l'inconscient une valeur politique, les sœurs Casady croient encore que notre civilisation peut être sauvée, par l'imagination. Un fantasme, une aberration, peu importe : leur musique est là pour panser nos plaies, laissées béantes à force d'être seulement soignées par notre vaine certitude. De qui, de quoi ? L'homme est trop sûr de lui-même, et c'est ce qui l'oblige, un jour, à ravaler sa fierté de travers et mourir, seul. Aucune rédemption possible ? Pour prévenir l'agonie on écoutera « Noah's Ark » et « La Maison de Mon Rêve » en boucle : c'est comme du yoga, en version 'folk hip(pie)-hop'. Hip hip hip hourra ?!? Et advienne que pourra. Mais qu'en pense Sierra Casasy, une des deux CocoRosie ?

En l'espace d'un an vous êtes devenues des stars de l'Internationale folk. Qu'est-ce qui explique selon vous cet intérêt soudain pour CocoRosie ?

Eh bien… La réalisation de notre premier disque (NDR : « La Maison de Mon Rêve ») a été  pour nous une surprise totale. Même en plein enregistrement, on avait du mal à imaginer sa concrétisation : qu'il atterrisse dans les mains du public, et même qu'il existe, tout simplement ! Il est arrivé si vite et de manière si spontanée que même une fois l'album terminé on se sentait… Comment dire… C'est comme s'il menait sa propre existence, sans l'aide de personne, comme s'il avait une âme. Et bien que je l'adore, j'étais très surprise que tant de gens y trouvent leur compte et s'y reconnaissent. C'est quelque chose que je peux très bien comprendre, mais pas expliquer ! Peut-être est-ce dû au fait qu'en ce moment l'humanité connaît une mauvaise passe et ressent le besoin de revenir à quelque chose de plus primal, d'originel, qui touche au plus profond de son être et de son cœur. C'est palpable en ce moment au niveau artistique. Ce retour aux sources, à l'état primitif. Peut-être peut-on même parler de spiritualité. En fin de compte on espère que notre musique est un acte d'amour, qui libère l'imagination.

C'est vrai que votre musique dégage beaucoup de spiritualité, et touche en cela notre conscience collective. Tous ces bruits du quotidien qu'on y décèle renvoient à la nature et aussi à l'enfance. C'est comme un retour aux origines, d'avant les remords et les désillusions de l'âge adulte.

Je pense que les enfants sont très innocents, et qu'à travers cette innocence ils s'avèrent capables d'embrasser le monde de manière quasi mystique. Quand ils racontent une histoire ils parviennent ainsi à révéler la vérité qui la sous-tend, sans tomber dans les préjugés et les préceptes sur lesquels bute l'adulte. Nous avons tellement de bagages, d'a priori et de frustrations… Je pense que les adultes ont peur, et c'est la raison pour laquelle on raconte nos histoires comme si nous étions restées des gosses, dans le but de révéler en même temps la lumière et les ténèbres.

Quand on écoute la musique CocoRosie, on se sent réconforté. Elle nous rappelle l'utérus, la quiétude amniotique, quand l'être humain s'avère encore intact, sans peurs et sans reproches.

(NDR : belle comme un soleil, elle sourit encore) Oui… Je ne sais pas… Il est difficile d'être objective tout le temps ! (NDR : elle rit) Mais je vois très bien ce que tu veux dire. L'important pour nous, en tant qu'artistes, c'est d'évoluer dans un espace qui déborde d'humanité. Nos histoires abordent ce sujet, sans trop d'arrière-pensées… L'humain, c'est l'essentiel.

Sur la pochette de « Noah's Ark » on peut voir des licornes, qui durant le Moyen-âge étaient le symbole de la pureté et de la virginité… Tout se tient !

(NDR : grand sourire.) Exactement ! On accorde beaucoup d'importance aux créatures mythologiques, et on adore les animaux ! Pour nous la mythologie s'apparente à une manière de vivre, à une sorte de médium qui permet la remise en question, la transformation, la recréation. C'est comme une renaissance.

Pourquoi l'une d'entre elles saigne ?

Elle pleure. Des larmes sacrées de tristesse. 

Mmm, quelles jolies bêtes ! Et les oiseaux, les chats, les chevaux,… On en entend plein sur vos deux disques ! Pourquoi donc ?

On aime les sons qu'ils produisent, c'est tout !

Avez-vous bossé différemment sur ce disque ?

Non, notre démarche s'est révélée plutôt similaire : on a pas mal improvisé, et fait confiance à notre troisième œil… La seule grande différence, c'est qu'au lieu d'avoir tout concentré dans une petite pièce, on a bossé partout, à tout instant. Comme on a beaucoup tourné ces derniers mois, on y réfléchissait aussi bien sur la route que backstage, quand on sentait que c'était le moment. C'est ça l'inspiration : elle peut aussi bien jaillir pendant la nuit dans une chambre d'hôtel qu'avant un concert, peu importe où l'on se trouve… Un peu comme les escargots, tu vois ? Qui portent leur maison sur leur dos ?

Euh… Oui, bien sûr ! Mais tous ces lieux de passage n'ont pas l'air de vous avoir tellement influencées : « Noah's Ark » ressemble fort à « La Maison de Mon Rêve », non ?

Oui, l'expérience reste avant tout très intime, et c'est ce qui est étrange : peu importe le fait qu'on voyageait tout le temps, on arrivait toujours à réinventer ces mondes de créativité et de musique dans lesquels on se sent si à l'aise… Même si partir en tournée s'avère un véritable challenge. Parce que c'est fatigant et qu'à un moment t'as envie de tuer tout le monde ! Nous avons vite réalisé qu'il était tout à fait possible de préserver notre propre univers… Grâce à notre imagination.

Cela signifie-t-il que rien ne peut vous émouvoir en-dehors de votre propre psyché ? Que la musique vous sert avant tout d'échappatoire ? Que vous ne ressentez aucune volonté de confrontation avec la société qui vous entoure ? 

Oui, définitivement. Quand nous sommes en plein processus de création, nous évitons d'être en contact avec notre environnement immédiat. Je pense que notre musique se suffit à elle-même mais qu'au final elle exprime quand même bien la façon dont on appréhende le monde, et comment celui-ci nous affecte. L'environnement qui nous entoure, on ne s'y intéresse pas de manière littérale : c'est bien plus profond, bien plus fort et authentique…. On parle ici de connexion avec nous-mêmes, avec les gens qui nous entourent, d'une façon plus imaginative, quasi surréelle. C'est comme si on était en contact avec notre propre subconscient, et peu importe s'il nous échappe, si on ne comprend pas ! Parce que même pour nous c'est un mystère… Mais c'est après, une fois que le travail est fini, qu'on peut tenter d'interpréter les histoires qu'on raconte, les sentiments qu'on ressent, à travers la musique, les mélodies et les paroles. Et par là y déceler nos opinions sur la politique ou le monde actuel… Tu saisis ? 

Il y aurait donc chez CocoRosie une grande part laissée à l'inconscient, d'où le titre de votre premier disque, « La Maison de Mon Rêve » ?

Absolument ! Et je pense que cette perspective n'a rien à voir avec une quelconque notion d'échappatoire. Pour moi c'est comme si au contraire nous étions en osmose avec le monde qui nous entoure, avec l'humanité, son histoire et ses cicatrices ; et ce quelle que soit l'importance accordée à nos rêves et à notre inconscient dans le processus créatif. 

Dans le livret du cd promo on peut lire que votre musique est 'connectée au passé, et vague à propos du futur'. Donc quoi ? Vous avez peur du futur ? La maison de vos rêves ne ressemble-t-elle pas, en fin de compte, à une prison dorée ?

(NDR : interloquée) Ce n'est pas ce qu'on a voulu dire ! Je n'étais même pas au courant ! Il est difficile de superviser tout ce qu'on écrit sur nous, il y a tellement de gens qui bossent pour CocoRosie… 

Tu n'es donc pas d'accord avec cette assertion ?

Je pense qu'il y a intégration de l'histoire dans notre musique, pour autant qu'elle nous affecte émotionnellement… Mais il est certain qu'on ne peut imaginer l'avenir, c'est quelque chose qui reste pour nous un mystère… Et c'est justement ce que nous chérissons ! 

Et que penses-tu de cette soi-disant nouvelle scène folk à laquelle on vous affilie, en compagnie de Devendra Banhart, d'Antony, de Vetiver, de Joanna Newsom, de Ben Chasny et j'en passe ?

A vrai dire on s'en fiche ! Elle ne nous dérange pas. On s'y est fait. Mais quand on lisait les premières reviews de « La Maison de Mon Rêve » on se sentait quand même offensées… En quoi notre art, dans tout ce qu'il symbolise de personnel, a-t-il à voir avec un 'genre' ? Ca n'a aucun sens ! Mais on s'y est habitué, et finalement c'est bien d'être comparées à des artistes qui sont avant tout des amis… »

Vous les connaissiez avant que le succès et la médiatisation n'arrivent ?

Devendra, c'est un vieux pote. Quant à Antony, nous sommes d'abord tombées amoureuses de sa musique avant de le connaître… 

C'est lui qui chante sur « Bisounours » ?

Non…

Ah bon, on dirait que c'est lui ! Il chante même en français.

Tu veux parler de Spleen ? (NDR : rappeur et 'human beatbox' français qui les accompagne sur disque et en tournée).

Ah, euh, c'est-à-dire non, je… Tu en es sûre ?

C'est moi !

Soit. Vous aimez donc la culture française ?

Cette culture est si poétique ! Et romantique, même si c'est cliché de le dire… On aime beaucoup Rimbaud, Jean Genet : leurs œuvres nous parlent, de façon spirituelle. 

Peux-tu m'en dire plus sur le titre de l'album, « Noah's Ark » ?

(NDR : soudainement, elle s'émeut et sa voix se fragilise) On tente de trouver le chemin qui nous mènera vers un monde nouveau… Vers une nouvelle vie. Notre monde touche à sa fin, tu ne crois pas ? 

Mmmm ?

Oui. Notre monde. Les gens.

Pourquoi poses-tu cette réflexion ?

Ne penses-tu pas que l'humanité agonise ? 

Yep, mais ce n'est pas nouveau. C'est ainsi depuis la nuit des temps, non ?

Oui, mais je pense qu'en ce moment c'est de pire en pire… 

L'humanité est en danger !

Oui… (NDR : de plus en plus émue, pensive). Il vrai que ce n'est pas nouveau. Le profit, le matérialisme, la corruption, l'obscurantisme,… Ces notions existent depuis toujours, elles vivent au cœur de notre humanité et sont très destructrices... Enfin bref… La mort est inhérente à l'humanité, et sur « Noah's Ark » on essaie de comprendre comment on en est arrivé là… L'Apocalypse approche ! C'est la raison pour laquelle il faut prendre le large, vers le nouveau monde…  (NDR : un ange passe)

L'arche du titre, c'est la passerelle qui relie l'ancien monde et le nouveau ?

Oui, c'est comme un pont entre ce monde-ci et celui de notre imagination. 

Tu penses donc qu'il est plus facile de capitaliser sur notre imagination, sur nos mondes intérieurs, plutôt que sur le monde dans lequel on vit ? Si on suit ton avis, on n'est pas dans la merde !

Bon, je suis sûre que les gens peuvent changer… Et je pense qu'il est très important de croire en ses rêves et en ses idéaux, parce qu'ils révèlent ton identité. C'est le mythe auquel il est nécessaire de croire, et il se passe ici, maintenant ! Il n'a donc rien à voir avec le fait de fuir notre monde : il faut juste parvenir à vivre à fond son propre mythe personnel, tant qu'il est encore temps !

Tahiti 80

Une musique noire jouée par des blancs…

Écrit par

Fondé en 1993, ce groupe rouennais rencontre un succès phénoménal au Japon. Par contre, en France, il est considéré comme marginal. Peut-être parce que les chansons sont interprétées dans la langue de Shakespeare. Ou que leur musique n’accroche pas le public hexagonal. Pourtant, le combo ne manque pas de talent. Et puis, au fil des albums, il n’hésite pas à se remettre en question. Avant de se produire en concert à la Maison de la Culture de Tournai, Xavier Boyer, parfois rejoint par ses acolytes, nous a accordé cette longue interview…

Tahiti 80 pratiquerait de la pop moderne traditionnelle. C’est ce que mentionnait un article, paru dans un magazine de presse musicale spécialisée. Partagez-vous ce point de vue ?

(Cacophonie ambiante) Ce n’est certainement pas ce qu’on a pu déclarer. En outre, ca ne veut rien dire du tout. Donc…

Oui, il me semble !

On a toujours beaucoup écouté les artistes issus des sixties. C’est la source d’inspiration basique de notre son. Des sixties, mais aussi des seventies. Parce qu’il existait une approche dans l’écriture des morceaux qui a peut-être un peu disparu aujourd’hui. Mais on a toujours suivi l’évolution musicale. Tant à travers la musique électronique que noire : la soul, le hip-hop, le dub ou le reggae. Notre objectif était ainsi de mêler tradition et modernisme. Pas de rester bloqué dans le passé ; car si c’est pour refaire ce qui a déjà été fait, ce n’est pas très intéressant. Mais lorsqu’on parvient à combiner des éléments hétérogène, le résultat est  généralement original et assez personnel.

Vous appréciez la musique des sixties, et en particulier les Beatles, les Zombies et les Beach Boys. Que vous ont apporté ces groupes sur le plan musical ?

Je pense que les années 60 étaient une époque au cours de laquelle les compositeurs étaient encore capables d’écrire des chansons. Elles recelaient de véritables progressions harmoniques et on pouvait compter jusqu’à 50 accords par morceaux. La totale quoi. Que ce soit au niveau du songwriting, de la performance ou du son, à la fois très intéressant et caractéristique. On osait expérimenter des trucs que personne n’oserait tenter aujourd’hui. Hormis Radiohead, peut-être. Mais c’était plein de charme. Ces artistes étaient alors très, très jeunes et ne prenaient pas trop de recul. C’est absolument la période clé de la musique moderne. Mais également, ils plaçaient chaque fois la barre très haute. Ainsi quand l’un sortait un 45trs, l’autre devait absolument faire mieux. Et puis ils n’hésitaient pas à nous gratifier de singles élaborés qui atteignaient les 6 minutes. C’est la raison pour laquelle on est très branché sur cette époque. On y découvre encore et toujours des idées…

Vous avez déclaré que l’élément le plus important dans votre musique était la voix car elle crée la mélodie des morceaux. N’avez-vous jamais pensé chanter ‘a capella’ ?

Euh… On devrait ! Je pense que c’est une des particularités et un des avantages de l’anglais. La voix occupe une position centrale, tout en s’associant complètement aux autres instruments. Elle devient même instrument tout en véhiculant des idées à travers les paroles. Lorsqu’elles sont exprimées en langue française c’est différent. Le texte prime et surtout on est confronté à certaines contraintes dans le rythme. C’est la raison pour laquelle on a fait ce choix. Cet équilibre nous semblait intéressant et nous permettait de concrétiser nos idées. Maintenant, j’ignore si on va se lancer dans l’a capella. Nous allons encore patienter quelques années, pour laisser passer ce qui est encore une mode. On va attendre un petit peu et lorsque ce sera démodé, on tentera l’exercice de style…

En 1976 paraissait un film de Michel Lang qui s’intitulait ‘A nous les petites anglaises’. Vu votre succès au Japon, n’êtes-vous pas occupés de réaliser une version musicale de ‘A nous les petites Nippones’ ?

Non, non, nous n’avons jamais adopté cet état d’esprit. Nous sommes sérieux. Nous privilégions davantage l’aspect musical que l’attitude rock’n’roll. Nous ne saccageons pas les back-stages. Nous n’avons pas encore cassé de guitare sur scène ; et les groupies, nous les saluons, c’est tout. Nos fans féminines sont très gentilles et nous offrent de petits cadeaux.

Oui mais entrer en concurrence avec Bon Jovi là-bas, est-ce flatteur ou agaçant ?  

Nous sommes très contents lorsqu’on parvient à contrecarrer le pouvoir de domination exercé par Bon Jovi. D’autant que ce groupe est absolument affreux. C’est à la fois un rêve et en même temps un objectif pour chaque formation pop, quand tu débutes, de jouer une musique qui te plaît mais en même temps susceptible de plaire au plus grand nombre. C’est le principe même de la musique pop. Les Beatles, par exemple, en constituent l’exemple le plus parfait. En préservant leur intégrité artistique, ils recueillaient un succès commercial énorme. Si à notre échelle on parvient à marcher sur leurs traces dans un pays comme le Japon, c’est plutôt flatteur. Et si on réussit à piquer des fans à Bon Jovi et consorts, c’est encore mieux !

Votre nouvel album est plus black, plus funky, la rythmique davantage mise en avant, la musique me semble plus sensuelle, dansante, parfois même proche d’un certain disco. J’y détecte même un peu l’âme de Prince. Une réaction ?

C’est absolument l’esprit au sein duquel baigne l’album. Entre la sortie du 2ème et 3ème cd, par exemple, le marché nippon nous a sollicités pour réaliser une compilation. On a donc dû sélectionner les morceaux en piochant quelque peu dans le catalogue de notre maison de disques. Mais on a remarqué qu’elle possédait la collection de tous les Stax et Motown. Or nous avons toujours été des mordus de ces labels. Et tout en nous gavant de musique, surtout dansante, à cette époque, on se tapait aussi des DJ sets. Je pense que ces influences ont toujours été présentes dans notre musique. Par exemple, le premier morceau qui nous a lancé, c’est « Heartbeat ». On y retrouvait déjà ce mélange entre rythmique noire et mélodie blanche. Donc pour ce nouvel album, on décidé de se livrer à fond dans ce style, en enlevant un peu de guitare pour disposer tous les éléments rythmiques quasiment au même niveau que les voix. On a voulu enregistrer un album qui corresponde au feeling de l’instant. Pas qui se focalise sur un genre déterminé. Au final, je pense que notre manière d’écrire colle bien à cette orientation rythmique. Et le résultat est différent de tout ce qu’a pu proposer n’importe quel autre groupe jusqu’à ce jour. Et dans le futur, pourquoi pas, nous pourrions intégrer des éléments traditionnels empruntés à la musique brésilienne ou autre…

Vous aimez également Sly Stone et Marvin Gaye, mais également Curtis Mayfield. Etes-vous collectionneurs de vieux vinyles de ces artistes ?

Oui… (rires) Nous disposons tous d’une belle collection de disques du style. On les a dénichés aux Etats-Unis et au Japon. Aux States, parce qu’il y existe le plus grand éventail à des prix concurrentiels et au Japon, car on y dégote les trucs les plus pointus. C’est un peu cher mais en bon état et on a donc pas mal chiné là-bas. On a chiné au Japon (rires).

Par quel hasard avez-vous bénéficié du concours de Neal Pogue et Serban Ghenea ?

Ce sont des choix du cœur que nous avons un peu provoqué, comme la plupart des collaborations décrochées, jusqu’à présent. Deux albums nous ont toujours marqués chez Serban et Neal. Le premier album de N.E.R.D. et celui d’Outkast, notamment la partie d’André 3000. Ce sont des disques qui nous bottent particulièrement, à cause du son, des rythmiques et de cette pulsation très en avant. Mais pas comme du R’n’B trafiqué par des producteurs pour mettre la chanson en retrait. Bref, on est un peu allés au culot et on a foncé tête baissée. C’était nos deux premiers choix. Et lorsqu’on les a contactés on s’est dit que peut-être l’un des deux accepterait de mixer un compo. Mais finalement, ils étaient tous les deux hyper emballés. A un tel point que nous avons dû les départager pour attribuer les morceaux. Par la suite, notre collaboration a été plus étroite avec Neal. Nous avons ainsi parachevé le disque ensemble, au studio. Quelque part c’est aussi assez flatteur de pouvoir bénéficier du concours de telles pointures qui bossent pour des artistes célèbres. Et il est aussi gratifiant de voir de tels personnages être réceptifs à notre musique ; puis qui acceptent de travailler à des prix inférieurs à ceux exigés pour les stars renommées. Mais tout s’est déroulé de manière naturelle…

Et Linda Lewis ?

Pour Linda Lewis, le choix était plutôt marrant, car on avait décrété que si nous devions échanger un duo avec une chanteuse, nous opterions d’abord pour Minnie Riperton et puis Linda. Mais en même temps nous ne savions pas trop nous y prendre pour la contacter. Et puis, c’était un peu con-con de dire ‘on aimerait bien écrire des chansons pour toi ou alors que tu viennes chanter sur notre disque’. En fait, je l’ai rencontrée lors d’une émission de radio en Angleterre, à laquelle elle participait. Donc, j’arrive à l’entrée et je vois son nom sur le registre. Je demande donc à la standardiste si c’est bien la chanteuse Linda Lewis. Mais elle ne la connaissait pas du tout. Quand je suis entré dans le studio, j’ai vu une femme habillée en noir et coiffée d’une coupe afro. C’était bien elle. Lors de l’émission, je suis parvenu à l’impressionner, car je connaissais toute sa carrière. Après cet épisode, on a gardé le contact et on l’a appelé le moment venu. Et ça c’est génial aussi de pouvoir travailler en compagnie d’artistes dont tu apprécies la musique, dont tu es fan.

La mise en forme de votre nouvel album est hyper raffinée, une sensation accentuée par le falsetto des vocaux, un raffinement qui évoque, pour ma part, Todd Rundgren voire Scritti Politti. Qu’en penses-tu ?

Todd Rundgren forcément ; mais Scritti Politti, je connais très, très peu. Quand on a sorti notre premier album, beaucoup de gens nous parlaient de Prefab Sprout, Style Council ou d’autres groupes du style qu’on connaissait vaguement ; mais qui, au final, n’étaient pas du tout des influences pour nous. Mais je pense que par la suite on s’est inscrit dans une lignée de musiciens blancs jouant de la musique noire. Mon objectif n’est pas de parvenir à chanter comme Marvin Gaye, mais de communiquer une émotion. Par exemple, Todd Rundgren c’est vraiment quelqu’un dont on admire la démarche artistique, même s’il s’est parfois planté. Mais au moins, il a été jusqu’au bout de ses idées ! En ce qui concerne le son, tu le trouves très léché. Etonnant, parce que c’est l’album le plus brut qu’on ait enregistré. Il regorge de premières prises. De trouvailles que l’on a conservées. Mais effectivement, on est d’un naturel soigneux. Peut-être que pour le prochain, on effectuera des prises encore plus brutes. 

Pourquoi avoir intitulé l’album « Fosbury » ? Etes-vous devenus accros au saut en hauteur ? Ou alors avez-vous voulu vous servir d’une métaphore pour traduire le grand bond que vous tentez de réaliser dans l’évolution de votre musique ?

Nous aimons beaucoup le sport. Et on y a décelé cette portée métaphorique. En fait, nous avons choisi ce titre aussi à cause de son rôle d’outsider, qu’il incarnait à l’époque. Sa technique était unique. Tout le monde le montrait du doigt. Craignant même qu’il mette sa vie en danger. Qu’il se brise la nuque. Mais dans cette histoire, le plus intéressant, c’est qu’au départ, il n’était pas pris au sérieux, mais qu’au final, il a décroché la médaille d’or et récolté les acclamations. Ensuite, il s’est retiré de la compétition et s’est impliqué dans des mouvements pacifiques. En analysant un peu son parcours, on a voulu, en quelque sorte, défendre une ambition musicale. Essayer de convaincre les gens. Ne pas enregistrer le même disque que son voisin. Mélanger des genres qui ne sont pas, à premier abord, compatibles…  

Jeanne d’Arc a été brûlée à Rouen ; mais vous chantez quand même dans la langue de Shakespeare. N’avez-vous jamais entendu des voix s’élever pour que vous vous exprimiez dans celle de Molière ?

Un jour, nous participions à une émission sur France Inter. Nous nous produisions en showcase et une vieille dame réagit à l’issue de celui-ci en nous demandant pourquoi on ne chantait pas en français. Guy Carlier lui répond alors que les Zombies n’ont jamais chanté en français. Quand on se rend à l’étranger, il est courant de s’entendre dire que nous pratiquons une musique aux influences américaines et anglaises mais adaptée à la sauce française. Après, je pense que c’est le style qui dicte un peu la langue.

Votre reprise de « So You Want to Be a Rock 'n' Roll Star » des Byrds, vous la jouez encore en live ?

Non, plus aujourd’hui. Mais elle était plus Rock’n’Roll que Star… (rires) On y avait inclus un solo et un intermède psychédélique au beau milieu. Elle ne figure plus à notre répertoire depuis que nous disposons de suffisamment de morceaux personnels. C’est vrai qu’à une certaine époque on interprétait pas mal de reprises. Récemment on s’est quand même attaqué à l’une ou l’autre reprise et notamment une d’Epic Soundtracks.

Votre premier mini-album « Twenty Minutes » est sorti à 536 exemplaires ? Je suppose que vous en avez conservé quelques-uns dans un coffre fort…

J’en ai 3 chez moi. Non je ne dirais pas mon adresse je n’habite pas au ‘bip’. Et en plus on récupéré quelques exemplaires, parce qu’on en avait filé 10, à un copain, qui bossait à la Fnac de Nantes. Il n’en avait vendu que 6 du paquet. Je n’ai par contre pas récupéré l’argent, mais bien les 4 autres Eps en circulation.

Apparemment, vous n’aimez pas les groupes à guitares… Une raison ?

Non, non, j’aime bien les groupes à guitares. Mais c’est comme pour le saxo, je n’aime pas les solos. Ils ont salopé beaucoup de morceaux au cours des dernières années. Par contre, on a toujours détesté la noisy pop. Et un groupe comme My Bloody Valentine. Enfin, pas tout à fait celui-là, car au départ l’idée était intéressante, mais l’armée de suiveurs qui ont pris le train en marche n’a strictement rien apporté. Aujourd’hui, un autre courant refait surface, la ‘New Wave’… On nous a souvent taxés de revivalistes parce qu’on a composé un morceau qui rendait hommage à Ray Davies ; alors que cette démarche nous tenait à cœur. Lorsque certains artistes se mettent à piller les années 80, donc la ‘New Wave’, on n’entend pas beaucoup de voix s’élevant pour clamer que ce n’est pas nouveau ce qu’ils proposent. The Raptures, c’est quand même un bon groupe. Pourtant 20 ans auparavant des formations new-yorkaises pratiquaient déjà cette forme de ‘funk blanc’, mais ils y ont ajouté une voix qui chante comme ça ‘Hwuuuuuuu uuuuuuuh’. Finalement, c’est un peu la même technique que celle utilisée pour le cinéma. On reprend un concept intéressant, mais on le remet au goût du jour.

Phoenix, ce sont des potes à vous ?

On ne les connaît pas du tout. Et ce n’est pas bien. Mais je pense qu’ils ont la même attitude à notre égard. Mais le plus marrant, c’est que nous sommes souvent comparés. C’est sans doute parce que les deux groupes puisent leurs références aux mêmes sources américaines, tout en conservant cet esprit pop/rock français…

Maxïmo Park

Le bonheur est dans le (Maxïmo) Park...

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Depuis quelques mois, le label anglais Warp, considéré comme un des pionniers de l'électronique anglaise, s'intéresse de plus en plus à des groupes (ou artistes) musicalement étrangers à ses racines. Après Vincent Gallo, Gravenhurst et !!!, Maxïmo Park est venu grossir l'écurie. Son premier elpee fait suite à deux excellents singles qui nous avaient donné l'eau à la bouche. Son titre ? " A certain trigger ". Un disque très britannique, mais fort différent de ce que l'Albion nous réserve habituellement. Tom English (le drummer) et Paul Smith (le chanteur) ont donc accepté de passer sur le grill de Musiczine…

Mais pourquoi un label comme Warp, aussi branché sur la musique électronique, a-t-il décidé de signer Maxïmo Park ? Paul prend la parole : " Je pense que le label s'est intéressé à nous parce que nous étions différents. Aussi bien dans l'utilisation de la guitare qu'à travers le message que nous essayons de transmettre. Des émotions directes véhiculées que du dynamisme affiché par nos chansons… "

M.P. vient du nord-est de l'Angleterre ; de Newcastle très exactement. Une région dont la mentalité est tout à fait indépendante du reste de l'Albion. Tom s'explique : " Un état d'esprit qu'on retrouve, par exemple, à Middlesbrough. Par contre, si on descend un peu plus vers le nord-ouest, alors on atterrit dans des villes comme Manchester ou Liverpool ; des cités auxquelles on associe instantanément des figures de proue comme les Beatles, La's, Echo & the Bunnymen, les Stone Roses, les Smiths ou encore Joy Division. Newcastle n'a jamais eu cette aura. Il y est même difficile de s'y faire un nom. Ce qui explique pourquoi cette région a acquis une mentalité indépendante. Vous n'existez qu'en dehors de ce qui est labellisé musique pop. Ou alors vous vous laissez rattraper par le système. Et vous partez à Londres pour y épouser ses aspects les plus mercantiles. Nous voulons rester comme nous sommes. Nous ne cherchons pas d'autre influence que nous-mêmes. Il est indispensable de faire preuve d'introspection, sans quoi non n'arrive qu'à imiter les autres artistes… " Tom confirme : " A l'instar de Sheffield, Newcastle est vraiment indépendante. Parce qu'on y place la musique d'abord. C'est aussi ce qu'on fait. A l'origine, nous nous efforçons de composer de la bonne musique. Et ensuite on essaie de la vendre. Si nous avions opté pour la formule inverse, nous nous ennuierions très vite et notre objectif de départ serait faussé… " Paul reprend le crachoir : " Tu sais, tout le monde peut vendre de la daube ; mais au bout du compte ce sera le public qui aura le dernier mot. Notre ambition, notre volonté, est de parvenir à convaincre les auditeurs de regarder, d'écouter deux fois un groupe. Que son opinion ne soit pas arrêtée, définie. Parce que la musique mérite un second regard, une seconde écoute. Nous avons opté pour ce cheminement…"

Newcastle est également une ville où est enracinée une très forte tradition de réalisme social britannique. Il ne faut pas oublier que c'est au cours des années 80, que Margaret Thatcher y a procédé à la fermeture des mines de charbon. Paul acquiesce : " Nous ne pouvons cacher nos origines. Parler de la vie au quotidien dans nos lyrics est une des caractéristiques du groupe. Ce qui ne veut pas dire que nos textes soient chiants. En fait, nous transcendons le quotidien pour montrer qu'il recèle une certaine beauté. Et ce que tu appelles 'réalisme social britannique' transpire dans nos chansons. J'écris à propos d'événements, de lieux que je connais. De l'endroit où j'ai grandi. Du partage de notre origine particulière. Bien sûr, notre musique répond également à des critères plus universels ; parce qu'on y retrouve de la colère, de la frustration. Vous savez, cette sorte de colère humaine née au cours des années 50 et 60. Mais au-delà de ces aspects, on y décèle beaucoup de joie et d'attention… " Un peu de pathos, également… Paul réagit : " On ne peut pas ignorer l'aspect tragique de l'existence. Mais on ne peut pas, non plus, se lamenter sur le sujet. Pour sortir de ce pathos, il est également nécessaire de cultiver le sens de l'humour et parvenir à une combinaison judicieuse entre ces deux expressions. A travers des lyrics auto dérisoires. Des changements de ton, d'atmosphère. Et pour maintenir l'attention de l'auditeur, nous travaillons sur la ligne mélodique… " La colère est donc bien une force qui anime les chansons de M.P. Paul admet : " Les gens expérimentent la colère dans la vie de tous les jours. Mais il faut rester attentif, car la colère peut vous bouffer ; et alors on n'est plus qu'une boule de nerfs. Ce mode de vie est très dangereux, parce que vous ne serez jamais satisfait. Ces pulsions négatives, vous devez essayer de les canaliser. Après avoir écouté une chanson, vous pouvez être en état d'ivresse. Etre littéralement transporté. Surtout lorsque la musique est de bonne facture. La colère est bien présente dans nos chansons, mais la chanson dépasse la colère (NDR : le tout dépasse les parties !), parce que nous la transformons en énergie positive… " Des chansons qui vibrent donc positivement avec une énergie contenue. Tom ajoute : " Les compositions sont compactes, très denses. Elles ne comportent pas de solo de guitare ou de passage instrumental qui tire en longueur. Il n'y a guère de moment pour souffler. Nous ne voulons pas gaspiller le moment présent. L'album ne compte que 45'. Mais chaque instant est important… " Et Paul de paraphraser : " Nous avons beaucoup à donner. L'énergie est notre carburant. La musique exprime la vie. La vie est elle-même une énergie ; et sans énergie, il n'y a pas de vie… "

 La scène britannique refait surface. Surtout depuis que la guitare est remise à l'avant-plan. Et il faut reconnaître que pour Maxïmo Park, cette situation est plutôt favorable. Mais après avoir écouté leur premier elpee, il faut quand même se demander si le groupe n'aurait pas eu intérêt à naître soit au début des eighties, en rejoignant une scène emmenée par des groupes comme les Smiths ou les Chameleons ; ou encore mieux à la fin des seventies, lorsque des formations comme House Of Love, Modern English, Sad Lovers & Giants ou encore Kitchens of Distinction faisaient les beaux jours de la scène indie insulaire. Paul met les choses au point : " Nous sommes des fans de tous ces groupes. Ils appartiennent à notre patrimoine musical. Mais nous ne voulons pas nous attarder sur le passé. Nous avons besoin de nous tourner vers le présent et le futur. J'écoute des tas de styles musicaux ; même du rap. Cette musique est très créative et m'inspire. Surtout pour l'utilisation de mots dans la rime. Si nous avons des influences, elles sont avant tout fusionnelles… " Et Tom d'embrayer : " Ta réflexion n'est pas dénuée d'intérêt. Parce que ce qui se passe sur la scène britannique aujourd'hui peut être comparé à une époque ou la musique était aussi forte : la new wave et la cold wave… "

Au sein du quintette, les goûts musicaux oscillent de Roxy Music aux Smiths, en passant par Joy Division, Fugazi, XTC, Will Oldham, Underworld et Interpol. Un point commun, tous les membres du combo apprécient particulièrement un certain Life Without Buildings, dont nous n'avons guère entendu parler à ce jour. Tom s'explique : " Nous respectons ces groupes ou ces artistes pour le style musical qu'ils pratiquent. Mais ils représentent une inspiration plutôt qu'une influence. Nous ne voulons pas sonner comme eux. Nous voulons être reconnus pour notre originalité, que tous ces groupes étaient parvenus à atteindre à leur époque. Nous sommes à la recherche constante de nouveaux sons. Nous voulons être sur la même longueur d'onde que le public et entrer en communion avec lui. Et si nous sommes un groupe pop, nous le sommes de manière différente. "

Pour M.P., le monde est trop obsédé par des catégorisations et des règles secrètes. Pour eux, il n'existe que de la bonne et de la mauvaise musique. Ne s'agirait-il pas plutôt d'une question de sensibilité ou de goût ? Et n'est-ce pas la raison pour laquelle les auditeurs on besoin de ces catégorisations et de ces règles ? Paul concède : " Le public a besoin de catégories pour pouvoir décrire ; mais lorsqu'on commence à catégoriser, l'attrait est limité. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes simplement appelés groupe pop. " Tom commente : " Nous essayons de défier les barrières de la catégorisation. Tout simplement parce que je ne ressens pas Maxïmo Park comme un groupe de rock ou une formation indie. Nous pratiquons de la musique contemporaine, avant tout. Si on nous attribuait une étiquette punk, métal ou rock, le public conclurait que cette musique ne leur est pas adressée. Nous croyons en notre étoile. Nous avons nos goûts. Nous pensons que notre musique ressemble à celle du monde ; immortalisée quelque part sur la planète à un moment précis. Le fait de transcender ces catégories permet aux fans de punk ou de métal d'avoir une porte ouverte sur notre musique. La pop est finalement un terme très vague… "

Mais que pensent nos deux interlocuteurs de deux formations très contemporaines comme Futureheads et Franz Ferdinand, auxquelles les médias les associent régulièrement. Pour Franz Ferdinand, les avis sont assez divergents. Tom apprécie plus qu'il ne savoure. " Ils ont encore un beat disco à la Blondie et un bon riff derrière. Qui vous font bouger. Franz Ferdinand est plus attaché aux lyrics et on ressent qu'ils prennent du bon temps. Ce que je vois chez F.F., je ne le vois pas chez Futureheads. Ils ne sont pas sur scène pour passer du bon temps, mais pour bosser. " Paul donne son opinion : " Ce sont de bons amis. Nous sommes fans de Futureheads. Ils n'habitent pas loin de chez nous. Ils travaillent très dur. Je suis content de voir où ils sont arrivés. C'est un excellent groupe de scène. Il n'existe pas de compromis chez eux. Ni de complaisance. Simplement de l'intransigeance. Leurs harmonies vocales et les mélodies sont très originales. Mais sur scène, j'apprécie autant les deux formations… "

'The night I lost my head', 'Once a glimpse' et 'Kiss you better' sont apparemment des contes de rencontres romantico-sexuelles manquées. Mais paradoxalement, ce sont également les plages de l'album… les plus glamoureuses. Pour la circonstance, partageraient-ils cette sensibilité 'glamour' avec Roxy Music ? Paul clarifie : " 'Kiss you better' parle de séduction. Mais j'accentue l'aspect de la tentative que celui de l'échec. Dans la vie, il faut prendre des initiatives. Il existe toujours une alternative. Le message va au-delà des paroles. Chacun a droit à ce choix. Il est trop facile de se sentir frustré parce qu'on n'a pas pris de décision. Le danger c'est d'aboutir à des choses qu'on n’a pas envie de faire. Sur un air guilleret, 'The night I lost my head' véhicule un message plus profond. Une déception. Qui laisse encore l'opportunité de choisir. Le message est de ne pas être passif. Aller de l'avant. Il y a une sorte de vibration qui te pousse à opter pour ce qui se présente à ce moment là. 'Once a glimpse' est la chanson la moins glamoureuse. Elle évoque des souvenirs. Quelqu'un qui construit sa vie en la berçant de souvenirs… tout comme chez Roxy Music, il ne faut jamais s'arrêter à la connotation sexuelle du texte de base, mais aller au-delà… "

Sur 'Graffiti' Paul chante 'Je ferai des graffiti, si tu chantes en français pour moi ; que faisons-nous ici si la romance n'est pas morte'. L'intéressé s'explique : " Cette chanson parle de la vie d'une petite ville. Au sein de laquelle un type se demande comment il doit faire pour en sortir. Comme s'il voulait s'extraire du monde. Or la ville la plus proche est également la plus éloignée. Donc tu conçois la vie dans une perspective romantique. Et la culture française recèle cette dimension romantique. Pour les Anglais du nord-est, elle possède quelque chose d'exotique. Mai 68. Ses bagarres. Dans cette chanson, ce type veut que ça change et observe cette période de changement. Il se dit que s'ils ont été capables de le faire, pourquoi pas lui. Il éprouve de la nostalgie, car il ne se passe rien dans sa ville. Et il a conscience que dans son patelin, ces événements ne se produiront jamais. C'est une vision romantique. Une échappatoire. Je suis alors dans un autre monde. En fait, il s'agit de regarder ce qu'il y a de beau au coin de la rue ; alors que jamais personne ne le fait. Pour dire aux gens que le bonheur est près de chez lui. L'esthétisation du quotidien ! " Il en ressort une idée de libéralisme : je vais m'en sortir seul ! Paul continue : " Personnellement, c'est un appel aux armes. Cette chanson évoque pour moi mon séjour à Paris. Mon premier séjour à Paris. J'étais malade. Et je voulais en profiter. J'avais 21 ans. Une expérience inoubliable ! Ce dépaysement avait valeur de vision romantique. (NDR : par référence à George Byron dans ‘The world is mine’). "

'Acrobat' est une compo très étrange. On y retrouve à la fois le débit oratoire de Jarvis Cocker de Pulp et un sens théâtral inspiré par Peter Gabriel. Paul se défend : " Je vois ce que tu veux dire. Mais ce que tu ressens n'a rien à voir avec le message que j'ai voulu faire passer. 'Sheffield sex city' de Pulp est une chanson qui libère une charge émotionnelle très importante. Elle est très proche de mon cœur. Je connais très mal Peter Gabriel. Mais je suis conscient qu'en 'live', il a souvent accentué l'aspect théâtral, emphatique, de ses chansons. Personnellement, j'ai surtout voulu injecter dans 'Acrobat' une dose maximale de sensibilité. Etre plus proche de l'auditeur. Aller droit au but. Et je suis assez content du résultat… "

Sur 'Postcard of a painting' figure un passage de claviers rognés qui évoque manifestement le jeu de Ray Manzarek des Doors. Tom réplique : " C'est Luke (NDR : le claviériste !) qui a voulu l'intégrer lors de l'enregistrement. Et on sait que ce moment précis est différent de la chanson. Beaucoup plus swing. Et ça l'amuse. Mais il ne s'agit pas d'une référence aux Doors (NDR : mon œil !) ".

Un certain Paul Epworth produit leur premier elpee. Pourquoi ce choix ? Tom s'explique : " Il est jeune et enthousiaste. Dans le domaine de la production, il est vraiment doué. Son approche de la mise en forme n'est pas figée. Il n'en est pas à son coup d'essai. Il est à l'écoute des artistes. Il veille à ce qu'il y ait une distribution d'énergie en faveur d'une production équitable. Il met en avant tous les moments d'inspiration. Encore une fois, la musique est ainsi mise en avant. Il capture les bonnes vibrations. Lorsqu'on enregistre, on a besoin de confiance. Et on injecte énormément d'énergie dans l'enregistrement. On la retrouve d'ailleurs également sur scène. Il est d'ailleurs essentiel de bien la canaliser sous ses deux formes. Lors des sessions d'enregistrement, la plupart des producteurs veulent capturer l'instant 'live' pour donner l'aspect le plus dynamique à la chanson. Ces ingénieurs du son veulent la perfection. Tandis que Paul Epworth travaille sur une relation de confiance. Et on a cette vision de faire les choses comme on pense qu'elles doivent être faites. On a accepté immédiatement la collaboration. A cause de sa façon de travailler et de placer d'abord la musique à l'avant-plan. "

Merci à Vincent Devos.

 

 

The Fuzztones

C est dans les vieilles marmites qu on fait la meilleure soupe...

Écrit par

Vétéran de la scène garage, Rudi Protrudi a fondé son premier groupe, King Arthur's Quart, en 1966. Entre 1976 et 1983, il a sévi chez le très obscur Tina Peel, avant de fonder les Fuzztones. Une formation devenue aujourd'hui légendaire. Bien sûr l'aventure a vécu quelques pauses ; mais elle a eu le mérite de refaire régulièrement surface. Albums et tournées à la clef. A l'issue du set accordé à l'Aéronef de Lille, ce 2 avril, Rudi nous a accordé cette très longue interview. Faut dire que vu son parcours, il a de quoi raconter…

Les Strokes, le Hives, Mando Diao, les Von Bondies ou encore les Detroit Cobras, n'ont rien inventé. Les Fuzztones non plus, d'ailleurs. Mais Rudi ne s'en cache pas, et ne s'en est d'ailleurs jamais caché. Cherchant à perpétuer ce qu'il considère comme le véritable héritage du rock'n roll : Les Animals, Them, les Doors et les Stones d'avant 1969 en tête. A un tel point que parfois, on imagine que les compilations 'Nuggets' et 'Peebles' sont devenues sa Bible ou son Coran. Rudi s'en défend : " J'apprécie ces anthologies. Elles sont importantes. Et donnent l'opportunité au public novice de découvrir ces groupes. Mais aussi à ceux qui n'ont pas les moyens de se procurer les singles de cette époque qui se négocient à des prix exorbitants, de compléter leur compactothèque. Bien sûr, les Fuzztones sont influencés par ce type de musique ; mais également par le rock'n roll des 50's. Même par les New York Dolls. Notre répertoire d'influence est très ample. Nous ne nous contentons pas d'explorer un créneau musical unique. Nous ratissons large. J'ai fondé mon premier groupe dans les 60's. J'ai découvert les 'Pebbles' au Top 40 au cours de mon adolescence. Dès 1966 ! Et en particulier les Seeds, The Blues Magoos et Music Machine. Difficile de croire que ces formations atteignaient le top 10 à cette époque. On n'appelait pas cette musique garage, mais le top 40. Je suis très heureux que cette musique refasse surface. Qu'on la rende accessible. Et de toutes façons, on l'aurait fait nous-mêmes. Nous n'avons pas attendu… "

Rudi a joué en compagnie d'une multitude de musiciens. Et en particulier de ses idoles. Mais il rêve encore de se produire en compagnie de Bo Diddley et surtout de Jerry Lee Lewis. Il a aussi côtoyé une multitude d'artistes dont le Chocolate Watch Band, Vinnie Martell (le guitariste de Vanilla Fudge), Sean Bonniwell, Sylvain Sylvain des New York Dolls, Craig Moore et surtout feu le célèbre Screamin' Jay Hawkins. Rudi lui rend d'ailleurs hommage sur son dernier elpee, 'Salt for Zombies', en utilisant des enregistrements de sa voix entre plusieurs plages. Un peu comme s'il se manifestait outre-tombe. Rudi se confie : " C'était un ami. On s'entraidait beaucoup. Et bien qu'il soit disparu, il parvient encore à se manifester dans ma vie, de temps à autre. La nuit au cours de laquelle il est décédé, il m'avait appelé. Il vivait à Paris. Il n'était plus très jeune et perdait un peu la mémoire. J'avais beau lui répéter que je ne disposais pas de fax, c'était toujours ce numéro qu'il composait d'abord. Il m'appelait le plus souvent au beau milieu de la nuit, quand je dormais (NDR : ce qui peut se comprendre vu le décalage horaire !) Et lorsque je décrochais l'appareil, j'entendais le signal d'émission d'un fax. La nuit qui a précédé sa mort, il a de nouveau essayé de me contacter. Sans succès. Vous devinez facilement pourquoi. Le lendemain, j'ai appris la triste nouvelle. J'étais la dernière personne à qui il voulait parler. Et je ne saurai jamais ce qu'il avait voulu me dire. Note dernière conversation par téléphone s'était déroulée une semaine avant qu'il ne nous quitte. Et la dernière chose qu'il m'a dite est 'Rudi je ne vais pas mourir !' Et c'est dans cet esprit que j'ai enregistré ce nouvel opus. Pour honorer sa mémoire. Afin qu'il reste une trace. Personnellement, j'ai l'impression qu'il est toujours bien présent auprès de moi. Chaque soir, son esprit monte sur scène pour nous inspirer… Il adorait faire de farces. Peu de temps après sa disparition, il m'est arrivé une drôle d'aventure. Je traversais un pont au beau milieu de la nuit. Et il a éteint les phares de ma voiture. La nuit suivante, sur le même pont, il a recommencé la plaisanterie. J'aurais pu me tuer, mais je pense qu'il veillait. En fait c'est son sens de l'humour. Et les phares se sont rallumés après avoir franchi le pont… "

Pour concocter 'Salt for Zombies', Rudi a invité James Lowe des Electric Prunes et Sky Saxon des Seeds. Une manière de rendre hommage à ses héros. Protrudi confirme : " En fait, c'est assez facile pour moi. Je me lie facilement d'amitié avec mes héros. D'abord je les invite à bosser avec nous. Puis je les encourage à remonter sur scène. Et la plupart d'entre eux me remercient par après. James Lowe est probablement un des personnages issu des sixties avec lequel je m'entends le mieux. Un gars très intelligent, très terre à terre ; mais surtout très sympa. Sa célébrité ne lui a pas monté à la tête. Et puis, il m'a autorisé à reprendre certaines chansons des Electric Prunes, gratos. M'enfin, ces reprises étaient la moindre des choses que je pouvais faire pour lui… " Au cours de sa dernière tournée en Grèce, Mark Lindsay, le chanteur de Paul Revere & The Raiders, a rejoint les Fuzztones sur les planches. Pour deux shows. Rudi précise : " The Raiders étaient le premier groupe que j'ai vu en 'live'. En 1966 ! C'était une des meilleures formations sur scène. Mais la roue tourne. Et 38 ans plus tard, j'ai eu l'occasion de les remercier à ma manière… " Arthur Lee de Love appartient également au cercle des amis de Rudi. " Il y a quelques semaines, nous avons participé au festival 'The Deat' à Londres. Un festival qui s'étalait sur 3 jours. A l'affiche, les Yardbirds se produisaient le premier jour. Le lendemain, le Chocolate Watch Band. Et le surlendemain, Love. Nous avons rejoint Arthur backstage, à l'issue du set. On se débrouille toujours pour être sur la guest list. Notamment lorsque nous avons assisté au set 'live' des Pretty Things. C'était incroyable. Une conjugaison de musiciens talentueux au sein d'un des groupes majeurs de l'histoire du rock'n roll. En outre, ils ont encore capables d'écrire de bonnes chansons. Comme sur leur dernier album 'Rage before beauty'. Des gars très sympas, en plus. Nous nous sommes également liés d'amitié… Lors de l'enregistrement de notre dernier opus, Sky Saxon et James Lowe nous avaient rejoints. Pour le prochain, nous inviterons deux autres musiciens issus des années 60. J'ignore de qui il s'agira, mais j'ai déjà ma petite idée. Je connais beaucoup de monde issu de cette époque. Beaucoup d'entre eux jouent encore, même si certains ont abandonné depuis des lustres. Mais ils demeurent d'excellents musiciens. Et je compte en inviter régulièrement, lors de l'enregistrement de mes prochains disques… Mais mon rêve serait de jouer en compagnie de Bo Diddley et surtout de Jerry Lee Lewis… " Et Rudi a oublié de mentionner Syd Barrett auquel il voue une grande admiration, un profond respect. Evidemment, vu l'état de santé de l'ex Pink Floyd, ce serait une utopie. Et d'ajouter " Personne ne pourra jamais atteindre le génie de Syd. Il est la classe à lui seul… "

Rudi n'est apparemment guère branché sur la musique contemporaine. Même psychédélique. Les Warlocks, Spiritualized ou Madrugada : il n'en a jamais entendu parler. Il se justifie : " Je n'écoute pas la musique actuelle. Pas que je refuse de l'écouter, mais je ne tiens pas à dépenser mon fric pour des groupes dont je n'ai jamais entendu la moindre note. Les radios ne diffusent que ce que les compagnies majors souhaitent qu'elles diffusent. Elles imposent leur playlist. Je suis conscient de passer à côté de plein de choses que je ne peux écouter. Et par conséquent, pas acheter. Tu sais, les States constituent un big business. Et ce big business contrôle le monde de la musique. Ce qui explique pourquoi on ne nous balance que des conneries. Je suis complètement hors de ce circuit. Je ne comprends pas et je n'ai pas envie de le comprendre. Mais il est vrai qu'il faudrait que j'essaie d'écouter de la musique moderne. Si j'ai le temps… et l'opportunité… "

En 1983, les Fuzztones accomplissaient une tournée mémorable en première partie des Damned, sur le sol britannique. Rudi s'en souvient très bien : " Mémorable ? Tu parles ! Oui, oui, je m'en souviens très bien. Inimaginable ! Difficile de décrire les conditions dans lesquelles le périple s'est déroulé. Nous nous étions déplacés à 7 ou 8 personnes, le staff compris. Et tout ce petit monde était véhiculé dans un camion/caravane très inconfortable. Il n'y avait même pas de fenêtre et nous ne savions même pas où nous allions. Les Damned nous laissaient la moitié de l'éclairage et la moitié de la scène. Ils nous accordaient sept minutes de soundcheck. Et toutes les nuits, lorsqu'on se produisait, les fans nous crachaient dessus, nous jetaient des cigarettes allumées et des bouteilles. A cette époque, les fans purs et durs suivaient le groupe de concert en concert. Damned venait de sortir 'Phantasmagoria' et l'interprétait 'live'. Un album qui trahissait l'envie du groupe de prendre une nouvelle direction. Et je dois avouer qu'ils avaient fait le bon choix. Mais son public voulait du punk. Et il n'aimait pas cet album. C'est alors qu'il a réalisé que nous étions plus punk que les Damned ! Il a alors commencé à nous suivre. Nous avions, en quelque sorte, volé le public de Damned. Mais je pense que nous avions largement payé nos dettes. Après avoir vécu une telle aventure pendant trois mois, au cours desquels nous voyagions 8 à 12 heures par jour ou par nuit dans des conditions épouvantables, nous méritions vraiment cette reconnaissance. Mais avec le recul, il faut admettre que cette expérience a été salutaire… "

'Salt for Zombies', le dernier album des Fuzztones est partagé entre covers et compos personnelles. Enfin pas tout à fait, puisque ces dernières ont été écrites par son épouse. Qui décrit les expériences personnelles de Rudi. Une sorte d'autobiographie par personne interposée. " Je m'y dévoile. Je m'y livre. C'est la même chose pour les covers. Nous n'effectuons jamais de reprises qui ne veulent rien dire pour nous. Tout au moins les lyrics. Je choisis ces morceaux parce qu'ils me parlent et parce que j'estime l'adaptation possible. Si vous ne vous identifiez pas à la chanson, comment voulez-vous faire pour la communiquer à l'auditeur ? Aussi, je l'adapte en fonction de mon existence, de mes pensées et de mes expériences. A ce qu'on ressent et à la façon dont on regarde la vie… " Dans le passé ces textes lui ont valu des critiques acerbes. Un journaliste a même un jour pondu que les Fuzztones étaient à la misogynie ce que Tom et Jerry étaient à la violence écervelée. De quoi faire bondir Rudi : " Cette réflexion émane d'un critique ringard et ignare. Un type qui n'a jamais baisé. Et s'il l'a fait un jour, sa partenaire avait gardé sa petite culotte. Je ne suis pas un personnage de dessin animé. Ces journalistes sont incapables d'imaginer que quelqu'un puisse vivre différemment tellement ils sont formatés par le discours unique du politiquement correct. Je ne suis ni un misogyne efféminé ni un pédé ! Toute ma vie, j'ai dit aux femmes ce qu'elles devaient faire. Et elles l'ont fait. Les femmes aiment bien les mecs qui sont un peu machos. Ai-je raison ? (NDR : une fille dans le fond de la pièce répond par l'affirmative) C'est ce que je suis pour le meilleur et pour le pire. Car je suis le chef dans mes relations… " Pour en revenir à l'autobiographie, Rudi est occupé d'écrire la sienne dans un livre. Et il a déjà choisi le titre de son bouquin : 'Pissing in the wind' (trad : en pissant dans le vent). Mais est-il sûr de pisser dans la bonne direction ? " C'est ce que j'ai fait toute ma vie : pisser dans la bonne direction ! C'est sans doute la raison pour laquelle j'ai eu du succès… et des échecs. Mais au moins je les ai vécus avec panache… " A l'origine, les Fuzztones véhiculaient une imagerie de la jeunesse typiquement américaine : les motos, les filles, le sexe, l'infidélité, l'alcool et la délinquance qui en découlait. Vingt ans plus tard, le message est-il identique ? Surtout lorsqu'on sait que le puritanisme a fait son chemin aux States. Rudi réagit : " Ben oui. Merde alors ! Nous n'avons plus rien à voir avec ce qui se passe aux Etats-Unis aujourd'hui. En fait, lorsque nous étions jeunes, nous symbolisions ce qui alimentait nos fantasmes. Des fantasmes, oui des fantasmes… Que nous n'avons concrétisés qu'à l'âge de 25 ans… "

A l'instar de la plupart des formations 'psyché/garage', la culture du Moyen-Orient a eu une influence majeure sur la musique des Fuzztones. Même indirectement. Rudi acquiesce : " Le psychédélisme des 60's était directement inspiré du Moyen-Orient. Cette musique est vraiment capable de vous transporter ailleurs. Et je m'adresse ici aux journalistes qui me traitent de pédé : j'aimerais savoir combien d'entre eux ont déjà consommé du LSD ? Je suis certain qu'ils n'ont pas la moindre idée des effets qu'il produit. J'ai pris cette substance depuis 1968, et je sais combien elle affecte la musique. Lorsqu'on ne sait pas de quoi on parle, on la ferme. Comment peut-on critiquer ce qu'on ne connaît pas ? Si vous affichez une appréciation saine pour les drogues psychédéliques, alors la musique orientale est un excellent moyen de transport. Elles agissent sur le système de perception auditive…. "

La plupart des médias considèrent 'Lysergic emanations' comme l'album de référence pour les Fuzztones. Evidemment, notre interlocuteur ne partage pas cet avis. " Personnellement je pense qu'il s'agit de 'Songs we taught the Fuzztones'. Pourquoi ? Parce qu'à l'époque, il n'existait que 2 ou 3 groupes de garage revival qui avaient sorti des disques avant nous. En fait leurs projets se sont concrétisés avant le nôtre, parce que des labels leur avaient montré de l'intérêt. L'elpee a été enregistré en 1984 ; mais nous nous consacrions à ce type de musique depuis 1980. Or, à cette époque, personne ne s'intéressait à nous. Je pense que c'est un album remarquable. Pourtant, ce n'est pas celui que le public a surtout retenu de nous. Question de goût. Ou d'opinion ! Et une opinion, c'est comme un trou du cul ; tout le monde en a un… "

Sin Records est le propre label des Fuzztones. Mais apparemment, Rudi ne souhaite pas signer d'autres groupes. " Non. Quoique. Je m'explique. En fait, l'affaire tourne autour d'une même personne. Et je n'ai pas d'argent. J'ai produit une formation que j'ai toujours adorée, parce que j'étais sûr de récolter les royalties. Et puis je vais sortir en même temps un double CD et un double vinyle. Une histoire qui va me coûter la peau des fesses. Mais ce sera un album d'hommage. A ce jour, j'ai reçu beaucoup de réponses. Il sortira fin de cette année. Des artistes et des groupes issus des quatre coins de la planète viendront interpréter notre répertoire à leur manière. Et il y aura quelques grosses pointures : Ian Ashbury, Plasticland, Mash Mallow, Jane County, Nikki Sudden et des tas de gens dont vous n'avez jamais entendu parler et que vous apprécierez parce qu'ils ont vraiment bourrés de talent. Et dans la foulée, nous sortirons un disque qui a déjà choqué du monde à Los Angeles. D'autres ont souri. C'est tout ce que je puis dévoiler. Top secret ! J'ai encore une multitude d'autres projets. Je n'arrête jamais… "

Rudi a également fait du cinéma. Il a notamment joué dans un film de vampire intitulé 'Night turn'. Pas étonnant qu'il partage la même passion que les Cramps pour les films de série B. Rudi confirme : " C'est parce que nous avons grandi à la même époque et que nous partageons les mêmes influences : le rock'n roll, les films de série B, les voitures et les guitares des années 60, la culture trash. Nous n'avons jamais laissé les rêves mourir. Et c'est la façon dont nous vivons également. On a un jour assumé le supporting act des Cramps. Mais ils n'ont plus voulu nous inviter, parce que nous étions meilleurs qu'eux (rires). En réalité nous nous apprécions beaucoup. Poison a participé à l'enregistrement d'un de mes disques et elle a remplacé notre bassiste, au pied levé, lors d'une tournée… "

Hormis pour son dernier opus 'Salt for Zombies', Rudi est l'auteur du graphisme des pochettes des Fuzztones. Mais n'a-t-il jamais rêvé un jour de devenir dessinateur de BD ? Rudi s'épanche : " Lorsque vous jouez de la musique, vous avez une réponse immédiate. Quand vous vous investissez dans l'art, il faut attendre des mois avant de voir un retour. Et j'ai besoin de ce feedback immédiat pour savoir si ce que je fais est valable. J'ai cependant confiance en moi. J'estime que ce que je fais est bien ; mais si je n'ai pas la réaction du public, j'éprouve d'énormes difficultés à le supporter. Un artiste qui expose doit tabler sur la fréquentation du public. L'attente est donc plus longue pour y parvenir. Je ne pense pas qu'il existe beaucoup d'artistes susceptibles d'exprimer ce qu'ils ressentent aussi instantanément qu'à travers la musique. Il y a des exceptions, mais elles ne courent pas les rues… J'adore le travail de Bolek Budzyn. Il y a quelques années que je suis attentif à son œuvre. Et je la comprends très bien. Avant cet elpee, j'avais confectionné toutes les couvertures. C'est lui qui a dessiné la dernière. Il peut t'aider. Je peux l'aider. J'estime qu'il est utile de s'aider, de s'entraider. Notre audience n'a pas spécialement besoin de cette collaboration, mais elle constitue un plus. En outre, elle exprime une forme de reconnaissance vis-à-vis de son travail…"

Merci à Vincent Devos et à Emilie (Aéronef)

 

The Libertines

C'est la came qui a foutu le bordel...

Ils sont magnifiques. Ils sont les coqueluches d'une presse rock à scandales qui voient en eux les nouveaux Sex Pistols. Mais au-delà des frasques pathétiques de Pete Doherty, les Libertines viennent surtout de pondre un des disques les plus flamboyants de l'année. Oubliez toutes ces histoires de came et de prison : les Libertines, c'est d'abord un groupe de rock comme on n'en fait plus, qui brille avant tout par son panache et son sens mélodique hors pair. En exclusivité pour Musiczine, le bassiste John Hassall se confesse. Et nous dévoile tout ce qu'on voulait savoir sur les Libertines… ou presque.

Après tous les problèmes que Pete et Carl ont rencontrés, pensais-tu qu'il y aurait un deuxième album des Libertines ?

C'est clair que nous avons eu de grosses difficultés pour surmonter tous les problèmes rencontrés lors de l'enregistrement de ce deuxième album… Mais après la sortie de prison de Pete, après toutes les merdes qu'on s'est tapées, la meilleure chose à faire était de retourner en studio pour donner une suite à " Up The Bracket "… C'était la meilleure solution, et pas attendre que Pete soit sevré, parce que sinon on serait toujours nulle part. (Il arrête de parler et réfléchit) Hier soir j'ai vu le clip de " Can't Stand Me Now " à la télé, c'est un live, et putain il est incroyable… On s'est vraiment bien marrés ce soir-là, c'était si cool… C'est pourquoi il fallait qu'on enregistre ce deuxième album, et même si à chaque fois qu'on terminait une chanson on avait l'impression que ce serait la dernière, eh bien… (Il s'arrête) Nous avons vécu une période difficile, pleine de doutes et de remises en question… Jusqu'à se demander si on arriverait au bout de ce disque. Mais grâce à des gens comme Alan McGee et Mick Jones, on y est parvenus. Sans eux, on n'aurait jamais eu la force ni le courage de continuer.

Ca va mieux en ce moment, maintenant que Pete a bel et bien claqué la porte ?

Non, pas du tout. Jouer au sein des Libertines s'avère toujours un plaisir, mais de là à dire qu'on est heureux de jouer sans lui… On ne peut pas faire des concerts comme celui de ce soir (l'interview a eu lieu au Botanique, l'après-midi de leur concert) et faire semblant d'être contents. Sans Pete on ne peut pas rendre justice aux chansons des Libertines.

Est-il toujours considéré comme membre du groupe ou bien n'est-ce déjà que de l'histoire ancienne ?

On a expliqué à Pete qu'on ne voulait plus jouer avec lui tant qu'il n'avait pas résolu son problème de drogue. (Un ange passe) Il est le bienvenu, évidemment… S'il se ramène maintenant en nous promettant d'avoir arrêté la drogue, on l'accueillerait à bras ouverts. On adorerait jouer à nouveau avec lui. C'est ce qu'on souhaite le plus au monde.

Est-ce si difficile pour lui de comprendre ?

Arrêter la came n'a rien de facile. Moi j'ai arrêté d'en rire, parce que je sais ce qu'il endure… Il n'y a rien de plus terrible qu'être obnubilé par la drogue. Mais il est possible de décrocher. Je l'ai fait : Pete peut le faire.

Estimez-vous dérangeant que la presse se focalise sur cette histoire, alors que finalement tout ce qui compte c'est la musique ?

Ouais… Comme maintenant, en fait ! (Il se détend) Il est clair que ce tapage masque tout le propos et l'essence des Libertines, qui est la musique, pas les drogues et les scandales. La musique devrait être la seule raison valable à évoquer lorsqu'un groupe écrit et sort un disque, non ? Il ne devrait pas y avoir d'autres raisons que la musique.

Qui est le type qui remplace Pete à la guitare ?

Anthony, un musicien que Carl a rencontré à New York. C'est un très bon guitariste, et un mec formidable… C'est le seul qui pouvait remplacer Pete. Dans notre malheur on a donc de la chance, parce qu'il assure vraiment sur scène.

Mais qui chante à la place de Pete ?

Carl se charge de toutes les voix, sauf des chœurs, que je chante moi-même. Gary et toi n'avez jamais été sous les feux de la rampe chez les Libertines : il y en a toujours eu que pour Pete et Carl… Comme si vous étiez les musiciens de l'ombre.

Alors les Libertines, aujourd'hui, c'est Carl tout seul et vous en " backing band " ?

Gary et moi nous considérons comme des membres à part entière des Libertines. On mérite d'être considérés comme tels, parce que les Libertines sont un groupe de quatre personnes. Sans nous deux, ce ne serait pas les Libertines ! Je pense que tu peux t'en rendre compte en écoutant la musique, et pas en t'arrêtant au parfum de scandale qui entoure Carl et Pete. Je pense que c'est clair !

Mais vous ne participez pas au processus de composition…

Pete et Carl sont les seuls songwriters : Gary et moi n'écrivons rien pour les Libertines… (A la fin de cette interview John nous confiera avoir fondé son propre groupe, Yeti. Infos : www.yetintelligence.com)

Il paraît que l'enregistrement de cet album s'est déroulé dans des conditions un peu… bordéliques. Est-il exact que des vigiles vous tenaient à l'œil en cas de baston générale ?

Ouais… Même si en réalité ce n'était pas si chaotique. Ces types de la sécurité nous suivent partout, même en tournée… Ils ne sont pas là aujourd'hui : sans doute qu'en Belgique on ne court pas trop de risques ! En fait ce sont des amis : faut pas tout prendre au premier degré ! Mais il est vrai qu'en studio l'ambiance était plutôt… bizarre.

Parce qu'on ne ressent pas vraiment cette tension à l'écoute de l'album.

Elle existe, c'est clair, mais elle est souvent exagérée par les médias… Dès qu'on joue ensemble, en studio ou sur scène, tout se passe plutôt bien ! On n'est pas sans cesse en train de se taper sur la gueule, même s'il y a des bagarres, comme dans tout groupe de rock. On dit tellement de conneries sur nous ! Les médias donnent de nous une image de groupe violent, et il est très difficile de s'en débarrasser. Si seulement le public pouvait ignorer ces rumeurs, on s'en porterait beaucoup mieux…

En même temps votre label, Rough Trade, profite de cette image " sex, drugs and rock'n'roll " pour promouvoir The Libertines…

C'est vrai… Rien que la photo sordide de la pochette… (Il s'interrompt). Il y a des problèmes au sein du groupe. De gros problèmes. Personne ne le nie. Quand Pete et Carl composent une chanson comme " Can't Stand Me Now ", elle parle d'elle même. Quand t'écris une chanson, tu parles de ce que tu connais, de ce que tu trouves important, authentique et honnête. C'est la raison pour laquelle ça vaut la peine d'écouter The Libertines. Quand Pete et Carl chantent " Can't Stand Me Now " ou " What Became Of The Likely Lads ", ça signifie quelque chose. Ce n'est pas de la pose.

Tu viens d'évoquer la pochette de l'album (NDR : un gros plan de Pete et Carl, l'air à moitié défoncés). Elle est différente de celle qu'ont reçue les journalistes, où l'on vous voit tous les quatre. Pourquoi n'avoir pas conservé celle-là ?

Je ne sais pas… Je suppose que celle de Pete et Carl est plus représentative de l'album… Mais je préfère l'autre, parce qu'on est tous dessus. Enfin bref (il souffle), je pense que… Je n'aime pas la nouvelle pochette.

Changeons de sujet. Il paraît que tu t'es converti au bouddhisme.

(Les yeux pétillants) Oui, c'est vrai.

Est-ce une manière pour toi de rester zen quand tout autour de toi baigne un peu dans le chaos ?

Ce n'est pas seulement la raison, même si c'est clair que ça aide… C'est avant tout personnel. Si je pratique le bouddhisme, c'est parce que c'est le bordel dans ma vie en général ! (Il se détend) Je suppose qu'il y a plein de raisons. Mais plus tu pratiques, plus tu te rends compte que tu le fais non pas par rapport à ton boulot ou à une situation précise, mais par rapport à ta vie entière… Et c'est alors que tu découvres que ta vie est sans dessus dessous. Mais grâce au bouddhisme, tu parviens à la changer, à améliorer tes relations avec les autres. C'est vraiment formidable.

Pourquoi ne tentes-tu pas de convertir Carl et Pete ? Ca leur ferait du bien !

Ouais, c'est ce que j'essaie de faire ! Il y a pas mal de groupes en Angleterre qui se sont mis au bouddhisme, comme les Eighties Matchbox B-Line Disaster… (Surprise dans l'assistance). Même s'ils ne sonnent pas très bouddhistes ! Quand je médite dans le bus, les autres se foutent toujours de ma gueule, mais maintenant je m'en fous ! (rires)

Pour beaucoup de gens les Libertines symbolisent le groupe de rock ultime : de grandes chansons, des drogues, de l'alcool et, on s'en doute, du sexe… Te plairait-il de jouer dans un groupe moins déjanté, sans tout ce décorum ?

Hmmm, ouais ! Parce que ce qui nous a rendu célèbres - les drogues, les conflits d'ego - ce n'est pas l'essentiel : ces conneries ne nous sont d'aucune aide. Tu peux toujours dire qu'elles nous font de la pub, mais toujours est-il que Pete, aujourd'hui, n'est pas parmi nous… Et ça devrait être le cas. Nous devrions connaître les plus belles années de nos vies, et tout est en train de partir en couilles à cause des drogues et de tout le reste… Nous avons toujours voulu avoir du succès, et au moment où il arrive… tout foire. Il est clair que j'aimerais changer pas mal de trucs dans les Libertines, mais ça ne dépend pas de moi.

 Que penses-tu de la présence de Pete dans d'autres groupes (NDR : Babyshambles, Wolfman) ?

Je suis content qu'il fasse toujours de la musique, et je suis sûr que c'est bien, mais… (Il se tait) Je suppose qu'il est en colère de ne plus faire partie des Libertines… Mais comme je suis persuadé qu'il est un musicien talentueux, je ne m'inquiète pas trop pour son avenir. Pourtant, ce serait mieux pour lui s'il arrêtait de se droguer.

C'est quoi, finalement, le positif dans toutes ces histoires ? Qu'est-ce qui te donne envie de continuer à jouer au sein des Libertines ?

La chose la plus incroyable à propos des Libertines, c'est que ce n'est pas du business. It's real. Ca n'a rien à voir avec le fait de gagner plein de pognon, de baiser à droite à gauche ou de sniffer de la coke. C'est une aventure humaine, avant tout. Et les chansons qu'écrivent Pete et Carl sont magnifiques.

Comment entrevois-tu le futur des Libertines, maintenant que Pete est parti ?

Je ne sais vraiment pas… Personne ne croyait qu'on ferait un deuxième album, et le voilà… Qui sait ? Tout est possible.

Cali

L'exorcisme parfait

Depuis la sortie de son premier album, Cali est devenu notre meilleur ami, notre confident, notre défouloir et notre psy. Ses chansons d'amour écrites sans détours ni mensonges accompagnent nos humeurs changeantes et nos doutes quotidiens : dans ses mots qui cinglent nos certitudes on se love jusqu'au dégoût… Cet album, c'est la vie, et ça fait un bien fou. Rencontre avec un amoureux de l'existence, dont la sincérité nous aide à progresser et jouir, vaille que vaille.

Ton album débute par la chanson " C'est quand le bonheur ? " : est-ce qu'aujourd'hui tu te sens heureux ? Ou bien, malgré la reconnaissance, le succès, les rencontres, l'amour du public, tout reste relatif ?

Tu sais, c'est une question très conne, mais je l'assume… Pour moi le bonheur c'est ni le passé ni le futur, mais ces moments où l'on réalise ce qu'on vit sur l'instant. Des fois je me surprends à avoir des bouffées d'extase : ça dure 10-20 secondes, au volant de ma voiture par exemple et je ne sais pas d'où ça vient, mais je suis hyper heureux pendant 10 secondes. Puis ça s'arrête parce qu'on repense à des images du passé ou du futur, et c'est moins le bonheur… Ce que je trouve fort chez " C'est quand le bonheur ? ", c'est que je l'ai écrite en deux ans : les couplets deux ans avant le refrain. Mais dès qu'il est arrivé, le reste a coulé tout de suite : ce titre a été un tremplin idéal pour le reste de l'album.

Le bonheur… Penses-tu que les gens heureux en amour peuvent apprécier ton disque à sa juste valeur ? Comme s'il fallait avoir vécu ce que tu chantes pour vraiment te comprendre…

J'essaie de me persuader que tout le monde peut y trouver son bout de gras à grignoter ! Si tu l'as vécu ou si t'es malheureux, ça peut t'aider à te dire que t'es pas le seul… Un peu comme le journal de 20h, quand tu vois toutes les merdes qui se passent dans le monde, et que tu te dis qu'il y a pire que toi… Et puis les autres peuvent se dire : " Moi je ne vis pas ça, tant mieux ! ". Les deux sentiments peuvent donc être appréhendés, et je trouve ça bien.

C'est quand même bizarre de voir à tes concerts des gens qui chantent en chœur tes sombres textes, en souriant de toutes leurs dents… Ce n'est pourtant pas le Grand Jojo !

C'est le but ! J'aime par exemple l'idée que " C'est quand le bonheur ? " puisse être jouée lors d'un mariage, où tout le monde serait heureux et ferait une farandole… Alors que le texte en lui-même pourrait être lu lors d'un enterrement. J'aime bien cette dualité… " Je chante " de Trenet, par exemple : quand tu lis le texte, c'est terrifiant ! Mais quand tu l'écoutes comme ça en voiture, sans penser au texte, avec le vent dans tes cheveux, t'es heureux, quoi ! J'aime bien ces mariages un peu douteux. C'est comme avec ma violoniste, qui est très classique, alors que mon guitariste, lui, est fan de punk ! J'aime bien ce genre de conflit. C'est ce qui me fait avancer.

Voilà ce qui est intéressant : cette dichotomie entre tes textes, durs et déprimants, et ta musique, gaie et pleine d'allant.

Je crois que c'est plus fort quand tu plombes réellement le texte et que tu l'habilles de musique guillerette. Je me suis souvent essayé à écrire des textes très noirs en les accompagnant de musique très sombre, mais à la fin il ne te reste plus que la corde pour te pendre… C'est pas le but du jeu non plus, quoi !

La redondance n'aurait pas donné à ton disque cette violence… qui en fin de compte se veut salutaire.

Je crois de toute façon que la vie est comme ça. Quand tu discutes avec des amis tu te remontes le moral, tu rigoles, tu bois des coups, mais chacun traîne son boulet derrière lui… C'est ça l'idée, ouais.

Alina Reyes (NDR : grand écrivain qui s'est suicidée) a écrit un jour : " Où est l'amour sinon dans le mal brûlant du désir, de la jalousie, de la séparation ? "… Tu es d'accord ?

C'est peut-être sa vision de l'amour parfait. Pour moi il faut qu'il y ait de la violence. Pas physique, mais dans les pleurs. Ca peut aller très loin : le mal au ventre, les crises de nerfs, on se dit des choses qui vont trop loin et puis juste après il y a le calme plat, on essaie de se rattraper, de se pardonner, puis arrive le câlin, puis la mer se déchaîne à nouveau… L'idée c'est que le couple supporte ça tout le temps. Mais il arrive à un moment donné où la violence des mots, des situations ou même des silences… Quand il ne reste rien. Pour moi, l'amour parfait c'est ça : des très hauts et des très bas.

Un couple doit-il se déchirer pour mieux se retrouver ?

Je ne sais pas s'il doit le faire, mais il doit être capable de le faire.

Et quand on dit que les gens heureux n'ont pas d'histoires à raconter (le fameux " Happy people have no stories ") ?

Je crois que les gens les plus heureux sont ceux qui ne réalisent rien du tout. Quand on a la chance, ou le malheur, de réfléchir un petit peu, c'est là qu'on peut plonger dans le malheur total, oui…

Et quand tu dis que " Mourir d'amour n'est plus de ton âge ", ça veut dire quoi ? A chaque rupture on 'meurt', non ?

C'est une phrase d'un instant : j'ai dû l'écrire quand j'avais 72 ans. Ou 84. Mais quand j'ai à nouveau eu 35 ans ou 19, c'est revenu d'actualité, " mourir d'amour " ! (rires)

Tes textes sont écrits au masculin, avec la femme qui passe pour la méchante de service, et l'homme pour un couard qui n'a rien vu venir, et qui soit implore " quelques miettes de tendresse ", soit fait le gros dur… ou passe d'un état à l'autre en quelques secondes. La vie, quoi…

Je me suis souvent surpris à conjuguer des adjectifs au féminin quand j'écris mes textes, donc je crois que mes chansons peuvent être tournées dans les deux sens. Il suffirait de changer quelques mots pour que mon album puisse être chanté par une fille ! Mais comme je suis un garçon, la méchante de service c'est la fille. Si j'avais été une fille, c'eût été le contraire…

M'enfin c'est bizarre que…

Le panache est important. J'adore ça. C'est-à-dire : une chanson, tu sais qu'elle va être lue ou écoutée, donc tu frimes. Moi je suis un frimeur. Je frime en me faisant soit largué, soit en acceptant de partir… Mais avec le panache. Même si dès que la lumière s'éteint, je me retrouve seul avec mon malheur et ma tristesse, complètement désintégré. J'aime bien cette idée-là aussi : quand la lumière est allumée, on sourit, et puis… J'aime bien cette idée des scènes de théâtre, où des gens vivent des malheurs absolus et sont obligés de jouer. Ca me correspond bien.

Le pire, c'est quand tu crois connaître ton/ta partenaire, et que tu te rends compte que d'une minute à l'autre tout peut basculer : en l'espace d'un instant, elle/il devient une personne totalement étrangère… C'est un sentiment vraiment horrible.

C'est horrible. Horrible. Mais si tu te retournes sur ta vie, il y en a qui disent qu'ils ont perdu du temps, moi je suis plutôt du genre à me dire que j'étais tellement pur et vrai avec elle que j'ai plutôt gagné du temps sur ma vie… Mais c'est terrible, c'est clair. Mais quelque part il faut être honnête et quitter l'autre au moment où tu le veux. Il y a des personnes qui restent ensemble et puis t'arrives à tes vieux jours et tu te dis que t'as gâché ta vie ou celle de l'autre, parce que tu sais qu'elle voulait te quitter depuis toujours mais qu'elle ne l'a pas fait, ou vice versa. Il n'y a rien de plus terrible.

Tu racontes les maux du cœur avec crudité, sans pudeur ni politesse. Est-ce pour toi la manière la plus sincère pour parler de ce genre de choses ?

C'est la plus sincère pour moi. Ce sont les mots que j'emploie tous les jours. J'aime bien cette idée de ne plus mentir. Tu vois, j'ai 35 ans, j'ai vécu au sein d'autres groupes pour lesquels j'écrivais des textes beaucoup plus mystiques, beaucoup plus difficiles à comprendre : le sens était caché derrière les images, était très difficile à discerner. Là aujourd'hui j'éprouve de la jouissance absolue à me retrouver devant des gens et à leur dire tout crûment ce que je pense. Ca me fait vraiment du bien, quoi ! Tu vois les yeux des gens et tu leur dis " je, je, je " avec des phrases très crues… Mon petit challenge c'est de rester dans le format chanson et poésie, avec mes mots. C'est ça qui m'intéresse.

Es-tu fier en un sens de " toutes les ignominies que ta bouche peut déverser " ?

Si tu veux, oui. Mais si tu me vois à 6h du matin complètement saoul ou à 6h du soir complètement clean, je te parlerai pareil. On pourra avoir la même discussion au sujet de l'amour. C'est quelque chose de fort : ne plus mentir, ne plus être un imposteur… Parce que souvent on va à son travail et on est obligé de se cacher derrière son costard. Moi non : mon travail ma permet d'être moi-même 24h/24.

Se dire tout, ne rien se cacher, est-ce selon toi une condition essentielle à l'harmonie dans un couple ?

C'est clair ! Moi par exemple ma copine, je ne la vois pas beaucoup, mais quelque part elle se raccroche au fait qu'elle sait que je suis vrai, et que je sais qu'elle est vraie. Je ne vois pas pourquoi je ferai n'importe quoi en son absence… Tu sais, chaque mensonge est un boulet qu'on traîne derrière soi…

Concernant l'écriture de tes textes : on te sent proche d'une certaine démarche littéraire à l'américaine, basée sur l'oralité.

(surpris et ravi) Tu tapes dans le mille ! Ecoute, moi je suis très fan de Brautigan, de John Fante, de Bukowski, de Salinger… J'ai tout lu, même leurs romans pas traduits. Ce sont des gens qui me touchent vraiment.

" Il y a une question " contient une référence à " L'Attrape cœurs ", non (" NDR : Où vont les canards quand ils ont trop froid ") ?

A fond ! Et " mon chien stupide ", c'est Fante ! Ce sont des petits clins d'œil à mes héros…

Est-ce que le format de la chanson pop te semble la meilleure manière pour mettre en musique tes histoires ?

J'ai la chance que ma maison de disque me laisse faire ce que je veux : si sur l'album la plupart des chansons sont formatées, j'en ai plein en réserve qui ne le sont pas. La chanson pop pour moi, c'est faire monter un couplet jusqu'au refrain, pour le faire exploser. Pour moi le maître en la matière, c'est Arno : il arrive à faire des chansons pop ou punk absolues, et juste après il va te sortir une complainte interminable piano-voix ! Il n'a pas de limites : sa seule limite, c'est son imagination… Et puis il ne perd jamais son identité, parce que sa voix est toujours là. C'est l'exemple que j'essaie de suivre.

Dans ta musique aussi tu passes d'un genre à l'autre : on y entend une fanfare, des arrangements de cordes, des guitares rock… En fin de compte ça résume bien tous les états de la rupture : la colère, la tristesse, la désinvolture,…

Et la beauté. Ca peut être très beau, une rupture. C'est une horreur, certes… Mais une horreur qui peut être très belle. Il y a une descente aux enfers irrémédiable mais ça peut aller chercher en toi des choses insoupçonnables. Tu grattes le fond de toi-même… Donc la rupture, si c'est pas mortel, c'est majestueux.

Et c'est universel ! A cet égard quel rôle doit selon toi jouer l'artiste face à son public ? Comment te positionnes-tu par rapport à tes fans ?

Je me sens très profiteur. Quelque part, je me sers d'eux, de leurs sourires, de leurs yeux qui brillent… J'en profite, c'est pour moi, quoi ! Je suis heureux que ça leur fasse du bien, mais c'est à moi que ça fait du bien - de les voir comme ça ! Les gens c'est mon psy, ouais…

Ca fait parfois du bien de penser d'abord à soi, surtout quand tout va mal…

C'est clair. Moi j'ai une TV et je l'allume plus du tout. Et puis quand ça ne va pas bien je regarde le journal de 20h et, c'est hyper affreux ce que je vais dire, mais je me rassure en me disant que ma petite vie, finalement, n'est pas si mal. Le tremblement de terre il est dans mon cœur, mais je ne suis pas sous les décombres.

L'amour parfait, deuxième ?

C'est quand tu te réveilles et que tu vois ta chérie qui dort à côté de toi, et tu te dis : " C'est avec elle que je veux vivre toute ma vie ". Et quand tu sais que tu ne te mens pas à ce moment-là, c'est encore un moment de gagné sur la vie. C'est du bonheur, ça dure un court instant, mais tu recules le temps de la fin, quoi… C'est ça, pour moi, l'amour parfait.

The Kills

Les Bonnie & Clyde de la musique.

Alors que le concert des Kills du 11 juin prochain, à l'AB, est déjà complet, nous avons décidé de nous pencher encore une fois sur ce duo terriblement sexy, sorte de " Bonnie & Clyde " de la cause rock'n'roll, dont le premier album, " Keep on your mean side ", se révèle l'une des claques les plus jouissives de ces derniers mois. Violentes et primitives, hypnotiques et électriques, les chansons des Kills boutent le feu aux bonnes manières rock, faisant la nique à tous ces groupes qui croient que le rock n'est qu'affaire d'attitude. Pas de ça chez les Kills : VV (Alison Mosshart) et Hotel (Jamie Hince) n'ont d'autre arme que leur sincérité, plus quelques morceaux sauvages et rageurs, sans pathos ni paillettes. Et une rage impressionnante, face à la médiocrité, face à ce système qui détruit et humilie. Ce qui frappe chez ce couple, punk dans l'âme mais humble et sympathique, c'est ce dégoût de la société, qu'il tente d'exorciser dans ce rock serré, furieux et authentique. VV et Hotel vivent pour leur musique, d'une manière presque effrayante. Comme si leur vie en dépendait. Comme s'ils se sentaient investis d'une mission. Sauver le rock ? Bien sûr que non. Juste s'abandonner corps et âme dans ce qu'ils font le mieux : jouer une musique écorchée et diabolique, dompter l'électricité, lui faire subir les pires outrages, jusqu'au cri libérateur, cette explosion finale qui crame nos neurones et nous laisse, lessivés mais comblés, sur le tapis. Nous les avons rencontrés à Bruxelles, après leur excellent concert au Botanique.

Parlez-nous de vous… Quelle est votre histoire ?

Hotel : VV vient de Floride. La première fois que je l'ai vue, c'était à Londres : elle jouait dans un groupe (NDR : Discount), qui accomplissait alors en tournée en Angleterre… Mais je l'ai vraiment rencontrée dans un bar. Elle était assez timide, on ne se parlait pas… Quand j'ai vu son groupe sur scène, même si ce n'était pas vraiment mon genre de musique, j'ai été très impressionné : je n'avais jamais vu quelqu'un jouer comme ça. Le changement était incroyable : au niveau social elle était très timide et bizarre, mais une fois sur scène, on aurait dit qu'elle y était née. J'ai alors pris mon courage à deux mains et je suis allé lui parler. Nous avons alors fait une sorte de pacte : devenir les Bonnie & Clyde de la musique.

De quand date cette rencontre ?

H. : C'était en 1998-99… J'étais vraiment sous le charme de sa performance. Ce n'était pas la musique, genre disco-pop, qui m'avait touchée, mais elle seule. D'ailleurs elle n'en était pas l'auteur. Elle était un peu la mauvaise personne dans le groupe. La cinquième roue du carrosse

Pourquoi ces pseudonymes?

VV : Quand nous avons commencé à faire de la musique ensemble, on s'est dit " oublions ce que nous avons fait avant ", " faisons table rase du passé ". Nous avons décidé de nous appeler VV et Hotel dans cette optique, comme si nous étions de petits enfants… Ca n'a pas vraiment de signification, mais ça faisait partie de notre mentalité à ce moment-là.

H. : Lorsque nous avons démarré nous n'avions rien, nous étions enfermés dans une cave à jouer de la musique, nous n'avions aucune idée qu'un jour on pourrait s'intéresser à ce que nous faisions… Nous avions de réelles ambitions quant au groupe, mais nous n'avions jamais pensé que tout ceci pourrait se réaliser un jour… Ce n'est que maintenant, avec les interviews notamment, qu'on commence à y donner un sens. Mais à l'époque nous n'y pensions pas. Ce nom, cela symbolisait ce que nous voulions représenter… Maintenant nous devons le justifier, mais à l'époque c'était sans grande arrière-pensée.

Est-ce délibéré de jouer en duo, et cette manière de composer sans batterie a-t-elle une signification particulière ?

H. : Quand nous écrivons, nous jouons l'un pour l'autre, et nous tapons du pied pour donner le beat. On n'a pas besoin de batterie (un temps). Je n'aime pas la batterie.

Vous n'avez jamais pensé à engager un batteur ?

H. : Oui mais personne n'a rejoint le groupe. La batterie peut vraiment influencer le groupe et sa manière de sonner, et nous ne voulions pas de çà. Nous voulions juste une sorte de métronome, un beat basique, qui donne le rythme, à la Jesus & Mary Chain, ou comme chez Bobbie Gillepsie et Moe Tucker.

Votre musique est très brutale et très simple à la fois, ce qui crée un sentiment d'hypnose. Est-ce important pour vous d'arriver à ce son hypnotique, à cet état de transe ?

H. : C'est ainsi qu'on a fini par écrire. VV a une véritable envie d'écrire mais elle n'a pas de background : ce qu'elle fait avant tout, c'est frapper sa guitare. Aucune mélodie ne sort de sa guitare, mais c'est la façon dont nous composons la plupart de nos chansons, parce que cela reflète notre manière de jouer ensemble. On aime la répétition, la simplicité. C'est ce qui nous touche. VV aime par exemple le " 4-Track Demos " de PJ Harvey, Spacemen 3 et les trucs solo de John Cale… C'est le genre de trucs qu'on écoute souvent, à la fois binaires et puissants. Comme on n'est que deux, c'est tout naturellement vers cela qu'on s'est orienté.

Les paroles vont aussi dans ce sens…

H. : Les paroles sont très spontanées : je ne me souviens pas d'une chanson où nous nous serions assis en pensant à ce que nous allions écrire. Nous jouons et nous chantons à l'arraché, ce qui explique la simplicité de nos textes… Et aussi pourquoi la plupart d'entre eux sont stupides ! (rires). Je ne sais pas… Quand nous avons commencé à jouer à deux, nous ne pensions pas à écrire des paroles, à faire des enregistrements : nous aimions juste jouer. Après avoir joué pendant 2 heures la même chose, on finit par perdre toute son inhibition, et alors on chante des trucs auxquels on pense vraiment plutôt que de chanter des trucs qu'on pense qu'on devrait chanter. C'est le genre de limites qu'on a toujours voulu dépasser.

Quand on vous voit en live, on ressent bien cette perte d'inhibition. C'est un peu comme un trip.

VV : Je suis d'accord : c'est comme un road trip… Ca n'a rien à voir avec ce que nous étions en train de faire avant le concert, et pas davantage avec ce qui se passera après. Quand on est sur scène on ne pense à rien, on oublie ce qui s'est passé ce jour-là… Je ne sais pas vraiment l'expliquer mais c'est cool. J'attends ce moment toute la journée…

On a vraiment l'impression qu'en jouant vous vous libérez.

H. : Oui nous sommes très différents sur scène et dans la vie quotidienne. Mais ce n'est pas une performance. Plutôt une hibernation : pendant toute la journée on " hiberne ", on rassemble toute notre énergie jusqu'à notre montée sur scène. Certaines personnes savent pourquoi ils sont là, d'autres pas… Ceux-là cherchent toute leur vie la raison pour laquelle ils ont été mis sur terre. Moi je ne me suis jamais posé cette question : je sais pourquoi. C'est pour ces moments sur scène, quand on peut devenir à demi-fou, laisser sortir toutes ses inhibitions…

VV. : C'est incroyable cette sensation. Les jours où on ne joue pas, on devient presque fou. C'est comme une sorte de drogue…

On ressent aujourd'hui un nouveau regain pour le rock'n'roll. Avez-vous l'impression que ce revival n'est ressenti qu'ici, parce qu'aux USA on n'a jamais arrêté d'en jouer ?

VV. : Je n'ai jamais entendu parler des Strokes ou des White Stripes quand j'étais encore aux USA, mais bon ça fait déjà 3 ans que je vis en Angleterre. En même temps c'est super facile de jouer dans un groupe aux States : avec mon ancien groupe j'ai fait des tournées pendant 7 ans, sans que personne n'ait jamais entendu parler de nous… En fait, on peut facilement s'y cacher.

Ne pensez-vous pas que ce revival vous sert pourtant d'une certaine manière, grâce à la médiatisation ?

H. : (s'énervant) Je m'en fous ! Qu'est ce que ça veut dire le garage ? ! Plus personne aujourd'hui ne répète dans un garage ! Personne ne sait vraiment ce qu'est le rock'n'roll… L'idée qu'il y a une nouvelle révolution, c'est une blague, c'est de la foutaise… Nous jouons de la guitare depuis l'école, alors que tout le monde s'en foutait, car nous n'avions pas envie de faire ça pour l'argent, pour vendre, pour le succès. Pour nous, il n'y avait pas d'autre alternative : c'était notre seule façon de nous exprimer, d'évacuer nos frustrations. J'ai eu un autre groupe (NDR : Scarfo) avant The Kills, et on n'a presque rien vendu. Mais j'ai continué. Je n'avais pas de boulot pendant des années, j'étais au fond du trou et j'avais honte, mais je continuais. C'est peut-être devenu à la mode, mais j'en ai rien à foutre. On n'a pas sauté sur l'occasion, on n'est pas des opportunistes, on n'a pas triché, parce qu'on le faisait déjà depuis longtemps. Et dans l'indifférence la plus totale.

Vous semblez accorder beaucoup d'importance à votre liberté, à votre indépendance. Vous refusez tout compromis. Est-ce que des groupes comme Fugazi vous ont influencé dans ce sens ?

VV : C'était le premier groupe que j'ai écouté et je les écoute toujours. La liberté artistique et la liberté en général sont des notions très importantes. Ne pas devoir écouter ce que les autres disent, c'est important, car ça peut vous détruire… Nous avons été signés sur un petit label (NDR : Domino) pour presque rien, et donc on peut faire ce qu'on veut. C'était notre souhait… On voulait travailler avec des gens qui ont envie qu'on fasse ce qu'on a envie de faire, et qui ne nous disent pas ce qu'ils veulent qu'on fasse. Sinon, on ne parle plus de musique.

H. : Ce n'est pas comme si on s'était assis pour réfléchir sur notre façon d'agir… Si vous êtes végétarien, vous n'entrez pas dans une boucherie… On sait ce qui est juste pour nous et ce qui ne l'est pas. On n'est jamais allé voir chez les majors pour voir ce qu'on ratait… On savait quel label aurait un sens pour nous, lequel nous conviendrait. On voulait un label qui nous donne autant de liberté possible, un label qui soit aussi proche de nous que si on avait notre propre label, point barre. Maintenant, que certaines personnes nous prennent pour des idiots, on s'en contrefout. Si l'argent m'intéressait vraiment, je n'aurais pas perdu mon temps à faire de la musique… J'aurais fait quelque chose d'autre dont mes parents auraient pu être vraiment fiers…

Cette photo de Florence Rey sur la couverture de votre EP (" Black Rooster "), c'est symbolique de cet état d'esprit ?

H. : J'ai été touché par ce qu'ils ont fait (VV acquiesce), même si c'est affreux… (NDR : le couple Rey est à l'origine d'une sanglante virée ayant défrayé la chronique il y a quelques années en France). Ils sont le symbole d'un certain nihilisme…

Cela rejoint votre idée d'être les " Bonnie & Clyde du rock'n'roll "…

H. : Je lisais, il y a peu, l'autobiographie d'Eddie Sedgwick. Elle était une sorte de produit de son temps, formatée par la société, qui voulait une célébrité dans son genre. Elle a accepté d'endosser ce rôle, et ça l'a finalement détruit… C'est la même chose concernant Florence Rey. Elle est l'incroyable reflet de notre époque. Aujourd'hui, la société ne peut maîtriser les gens qu'avec des cartes de crédit… On peut toujours rabaisser les gens mais certains finiront toujours par réagir, parce qu'ils sont trop intelligents pour se laisser entuber (VV hoche la tête, l'air amoureuse)… Et çà c'est admirable. C'est pour ça que j'estime qu'il est difficile de condamner cette affaire. Je pense qu'elle représente bien notre société.

Ces prises de position, on ne les ressent pourtant pas dans vos textes.

H. : En effet, mais ça ne m'inspire pas d'écrire des textes dans ce sens… Il n'y a pas l'amour d'un côté, et la politique de l'autre. On ne passe pas de l'un à l'autre, c'est lié. Il y a de la politique, et de l'amour, dans chaque chose, dans chacune de nos discussions. C'est pour cela que je n'aimerais pas écrire des chansons exclusivement politiques : en fait, si on veut, il y a des chansons d'amour et des " protest songs " dans tout ce qu'on écrit…

VV, tu viens des USA, et Hotel de Grande-Bretagne : une union, en ces temps de guerre, qui peut prêter à sourire (ou plutôt le contraire). Qu'est-ce que vous pensez de tous ces artistes, justement, qui font de la politique via leur musique, comme dernièrement les Beastie Boys ? Saul Williams ou encore R.E.M. ?

VV : Je n'écoute pas ce genre de musique, et je ne regarde pas la TV ni n'écoute les infos.

H. : Quand Bob Dylan écrivait des protests songs, c'était nouveau. Maintenant c'est bourré de clichés… quant à le faire, autant que ce soit bon. Ca ne sert à rien de faire sa grande gueule, ça ne veut plus rien dire aujourd'hui, ce n'est plus radical. Il faut essayer de faire autre chose. La seule chose que ça veut dire, c'est que je fais partie de la société, et donc que je fais partie de la majorité.

Est-ce que la musique, le rock peut quand même encore, selon vous, jouer un rôle politique ?

H. : Elle peut jouer un rôle, mais ce n'est plus comme dans les années 60, quand la culture jeune pouvait faire passer un message par la musique, comme lors de la guerre du Vietnam. Mais ça n'arriverait plus aujourd'hui. Maintenant les temps ont changé : c'est le capitalisme, et tout le monde est d'accord pour amasser du blé, de quoi vivre confortablement et acheter des bières. C'est cela qui unit aujourd'hui les gens : ils ne sont plus unis par une protestation contre la guerre.. Il faudrait trouver des choses plus radicales, qui créeront un choc… Les choses sur lesquelles on s'appuyait dans les années 60 ne signifient plus rien aujourd'hui.

Pensez-vous pouvoir créer un tel choc, comme dans les années 60 ?

H. : Ce qui est intéressant à notre époque, c'est qu'on ne peut rien prévoir, tout est incontrôlable. Le seul départ confortable pour moi, c'est le nihilisme. Tout le monde est d'accord pour dire que la démocratie est quelque chose pour laquelle il faut lutter. En ce qui me concerne, je pense que c'est de la merde, mais bon… Si on est d'accord pour dire que la liberté est synonyme de démocratie et qu'il faut lutter pour ça, pour finalement se rendre compte que le genre de société qu'on veut est celle qui promeut un haut standard de vie, alors il faut vraiment accepter beaucoup de choses… Et c'est la merde. Nous devenons avides et peu scrupuleux, alors que c'est ce que nous avons construit. Si on y est opposé, il faut se mettre sur le coté. Et c'est ce qu'on fait. On joue de la musique, point barre. En regardant le monde voguer à sa perte.

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