Hormis la tête d’affiche du jour, aucun nom de l’affiche ne parlait vraiment à votre serviteur. Tant mieux : c’est souvent dans ce genre de brouillard que son flair aime s’aventurer.
Direction la Petite Maison dans la Prairie, où le nez le mène tout droit vers Yoa.
En quelques années, Yoa s’est imposée parmi les nouveaux visages de la pop française. Après une poignée d’EP, la chanteuse franco-suisse a publié en janvier 2025 son premier long playing, « La Favorite », disque très personnel où elle aborde la santé mentale, les relations amoureuses, les violences sexuelles et l’identité. Cette progression rapide lui vaut, en 2025, la Victoire de la Musique de la Révélation Scène.
C’est autour de cet opus qu’elle pose pour la première fois le pied à Dour. Elle aborde l’exercice dans une décontraction communicative, à l’aise devant une foule qu’elle doit pourtant encore convaincre en partie.
Avant le concert, elle fixe une règle simple : le respect demeure la base de toute prestation. On aime ou on n’aime pas ; si la proposition ne convient pas, il suffit de partir.
La remarque prend tout son sens dans un festival comme Dour, dont la diversité de programmation permet à chacun de trouver chaussure à son pied parmi les podiums et les univers les plus variés.
Dès les premières minutes, la chanteuse impose une présence singulière, soutenue par une voix profonde qui tranche avec l’image fragile et aérienne que son univers pop électronique pourrait laisser supposer.
Sur les planches, Yoa est rejointe par deux danseuses. Le trio compose rapidement un ensemble cohérent, les trois artistes évoluant en réelle harmonie. La synchronisation réussie des danseuses prolonge les morceaux plutôt qu’elle ne les illustre platement. Le mouvement devient une composante du spectacle et lui apporte une dimension visuelle inattendue.
C’est ce caractère surprenant qui frappe surtout. Yoa ne se limite pas à aligner ses titres. Le set joue sur les contrastes, entre chansons douces, presque intimistes, et morceaux plus dansants, nourris d’électronique. Cette alternance évite au concert de s’installer dans une seule ambiance et révèle plusieurs facettes de son univers.
Parmi les titres interprétés, « 2013 » s’inscrit pleinement dans cette proposition à la fois personnelle et contemporaine. Yoa chante exclusivement en français, plaçant ses textes au cœur d’un spectacle où musique, voix et chorégraphie dialoguent en permanence.
La prestation aurait toutefois gagné en crédibilité par une prise de risque vocale plus marquée. Yoa chante sur bande-son, choix qui laisse une légère frustration au regard de la qualité de sa voix et de la maîtrise de son univers scénique. Cette voix profonde mériterait un dispositif live plus affirmé. Le contraste entre cette présence vocale singulière et l’usage d’une bande enregistrée donne parfois l’impression que le spectacle aurait pu franchir un cap.
Reste une première apparition à Dour convaincante. À l’aise devant l’auditoire, soutenue par deux danseuses parfaitement calées et capable de passer naturellement de la douceur à des rythmiques plus dansantes, Yoa propose un spectacle équilibré. Il confirme surtout que son univers ne se limite pas à une pop électronique introspective : sur podium, l’artiste entend aussi mettre les corps en mouvement, sans renoncer à la sensibilité qui constitue l’une de ses forces.
Toujours à la Petite Maison dans la Prairie, changement radical d’ambiance pour le show de Peaches.
La Canadienne, figure incontournable de l’electroclash et de l’electropunk depuis le début des années 2000, s’est bâti une réputation internationale grâce à une musique provocante, décomplexée, et à des performances qui brouillent les frontières entre concert, geste artistique et cabaret. Par son nouvel opus, « No Lube So Rude », elle prolonge son travail autour du corps, de l’identité et des normes sociales.
Autant le préciser d’emblée : Peaches n’a pas choisi la demi-mesure.
Dès son entrée sur les planches, le ton est donné. La chanteuse transforme presque chaque chanson en nouveau tableau. Pratiquement chaque titre s’accompagne d’une tenue différente, faisant basculer le concert vers un défilé surréaliste. Cette succession de costumes participe à la volonté de surprendre, de provoquer et de jouer sur les codes.
À ses côtés, deux danseuses aux allures volontairement ambiguës complètent le dispositif. Corps, costumes et accessoires brouillent les repères et rendent difficile la distinction entre les identités et les genres représentés. Peaches entretient elle-même ce flou, laissant planer le doute sur ce qu’elle souhaite donner à voir. La surprise, elle, tient bon jusqu’au bout.
Les deux comparses se livrent à des chorégraphies physiques, laissant les corps s’exprimer hors des conventions. La synchronisation entre les trois artistes fonctionne particulièrement bien et donne au spectacle une cohérence visuelle nette. Peaches et ses deux partenaires forment un véritable trio, où la danse pèse autant que la musique.
C’est là que réside la force de cette prestation. Une fois encore, le recours à une bande-son trouble pourtant légèrement l’ensemble. Comme pour Yoa, le spectacle aurait sans doute gagné en impact par une interprétation live. La présence scénique de Peaches, son expérience et sa capacité à capter l’attention auraient pu soutenir un dispositif musical plus organique.
Le volet visuel prend toutefois vite le relais. Impossible de décrocher les yeux de l’estrade. Chaque morceau apporte son lot de surprises, de changements d’apparence et de situations décalées. On ne sait jamais vraiment ce qui va arriver ensuite, et c’est précisément ce qui tient la foule en haleine.
Le set cherche clairement à provoquer le rire ou le choc. Peaches travaille cette frontière sans choisir totalement son camp. Elle provoque, amuse, interpelle et pousse l’auditoire à s’interroger sur ce qu’il regarde. Le corps devient outil artistique, terrain de jeu et parfois arme de provocation.
Musicalement, le personnage central évoque un improbable croisement entre Nina Hagen et Anne Clark. De la première, elle retient cette capacité à repousser les limites de la performance et à transformer l’extravagance en langage artistique. De la seconde, elle conserve cette froideur électronique et cette manière d’utiliser le corps comme instrument au service d’une musique qui ne cherche pas forcément à séduire.
Le résultat tient autant de la performance artistique que du spectacle musical. Peaches ne vise pas la prestation conventionnelle : elle impose son univers, ses codes et ses ambiguïtés. Si l’absence de véritable interprétation live laisse un léger goût d’inachevé, la richesse du dispositif visuel et la complémentarité entre la chanteuse et ses deux danseuses maintiennent l’attention.
Dans l’enceinte de la Petite Maison dans la Prairie, Peaches livre finalement un show à son image : provocateur, déroutant, drôle, parfois déstabilisant, impossible à enfermer dans une case. Un spectacle où l’on hésite entre rire, surprise et simple abandon au mouvement.
Votre serviteur se poste ensuite face à la Main Stage, coincé parmi une brochette de jeunes gaillards qui ne doivent pas dépasser la vingtaine, pour y (re)voir Orelsan.
Le rappeur caennais n’est plus vraiment à présenter. Depuis ses débuts à la fin des années 2000, Orelsan s’est imposé comme l’une des figures majeures du rap français. De « Perdu d’avance » à « Civilisation », en passant par « Le Chant des sirènes » et « La fête est finie », il a bâti une carrière jalonnée de succès populaires, de textes générationnels et d’une capacité rare à faire évoluer son personnage sans perdre son identité. Ses disques l’ont porté bien au-delà du seul cercle rap, jusqu’à en faire l’un des artistes francophones les plus populaires de sa génération.
Le frontman débarque soutenu par une machine scénique parfaitement huilée. Le concert se construit comme une succession de chapitres, autant de séquences qui structurent la progression du spectacle et de la narration. Cette architecture permet à Orelsan de naviguer entre différentes ambiances et plusieurs périodes de sa carrière, tout en conservant un fil conducteur.
Les chorégraphies témoignent d’un vrai travail de mise en scène. Les mouvements s’enchaînent précisément, tandis que l’écran géant installé en fond de plateau diffuse des visuels qui renforcent l’atmosphère de chaque morceau. L’ensemble apparaît spectaculaire, millimétré et pensé dans le détail.
Le concert démarre par « Yoroï », avant « Basique », qui plonge immédiatement la fosse dans l’univers du rappeur. « La Quête », « Le Pacte », « Plus rien », « Ailleurs » et « Boss » installent ensuite progressivement la dynamique du set.
Orelsan alterne les titres issus de ses différentes périodes, faisant voyager l’auditoire dans une discographie désormais particulièrement riche. Le medley « Pour le pire / Jimmy Punchline / Le Chant des sirènes / À l’heure où j’me couche / La pluie / Rêves bizarres » revisite plusieurs morceaux emblématiques, avant « Encore une fois » et « Défaite de famille ».
Le spectacle ne manque pas de moments forts. « Oulalalala », « L’odeur de l’essence », « Tellement d’amis », « Du propre » et « SAMA » maintiennent la pression, tandis que « Soleil levant », « Les Monstres » et « Athéna » apportent d’autres nuances à un set qui joue constamment sur les contrastes.
La foule connaît les paroles et ne se prive pas de le signaler. Orelsan peut compter sur une armée de fans qui reprend les morceaux à ses côtés et transforme la Main Stage en gigantesque karaoké. Le rappeur, lui, se dépense sans compter : il court, saute, harangue l’auditoire et multiplie les déplacements, comme s’il cherchait à repousser ses propres limites.
La dernière partie du concert s’articule autour de « Jour meilleur », « Épiphanie » et « La Terre est ronde », offrant une conclusion plus apaisée après un spectacle mené tambour battant.
Et pourtant, malgré cette énergie, quelque chose semble manquer. Orelsan se dépense sans compter, mais le spectacle paraît par moments si calibré, si maîtrisé, qu’il perd un peu de spontanéité. Tout est là : chorégraphies, écrans, effets visuels, scénographie et artiste infatigable. Derrière cette impression de perfection, il manque peut-être un supplément d’âme. Et la vieille bagnole posée sur les planches, depuis laquelle il se poste parfois pour chanter, ne change pas vraiment l’affaire.
Le contraste frappe d’autant plus que la discographie d’Orelsan repose largement sur une écriture personnelle, parfois intime, souvent introspective. Sur podium, cette dimension semble par moments reléguée derrière une production spectaculaire qui privilégie l’efficacité.
Le pari reste largement réussi sur le plan du divertissement. Le spectacle est solide, professionnel et visuellement impressionnant. Orelsan maîtrise les codes de la grande scène et sait comment entraîner une foule venue avant tout pour lui.
Cette foule, justement, était particulièrement dense. Le parterre, pris d’assaut par les fans du rappeur, chantait chaque refrain, reprenait chaque punchline et célébrait son idole.
Orelsan aura donc livré un spectacle sans faute technique majeure, soutenu par une scénographie ambitieuse et une énergie communicative. Un show efficace, même si, derrière cette machine parfaitement réglée, on aurait aimé retrouver davantage de cette part intime qui nourrit la richesse de l’artiste.
Avant de filer vers ses pénates, votre serviteur s’offre un dernier détour dans l’hémicycle de la Petite Maison dans la Prairie, pour y attraper le spectacle d’Oklou, alias Marylou Mayniel, productrice, chanteuse et compositrice française peu à peu imposée comme l’une des figures singulières de la nouvelle pop électronique.
Après plusieurs projets, dont la mixtape « Galore » en 2020, elle franchit une nouvelle étape par « choke enough », son premier véritable disque studio, sorti en février 2025. L’opus confirme son goût pour les atmosphères éthérées et les expérimentations électroniques, quelque part entre ambient, pop rêveuse et pulsations club.
À Dour, Oklou vient précisément défendre cet univers particulier, difficile à enfermer dans une catégorie. La Petite Maison dans la Prairie se transforme alors en bulle hors du temps, loin de l’agitation des autres podiums. La prestation cherche davantage à installer une atmosphère qu’à provoquer une déferlante d’énergie.
Oklou impose rapidement une présence retenue. Sa voix fragile et délicate se pose sur des nappes électroniques qui confèrent au set une dimension presque irréelle. Ici, pas question de chercher l’efficacité immédiate ni de multiplier les effets spectaculaires : tout se joue dans les textures, les nuances et les silences.
La musique flotte entre deux mondes. D’un côté, des compositions intimes et cotonneuses qui invitent à l’introspection ; de l’autre, des rythmiques plus électroniques rappelant les origines club de l’artiste. Ce contraste constitue l’une des forces de son univers et évite au concert de sombrer dans la monotonie.
Il faut pourtant accepter de se laisser porter. Oklou ne livre pas un spectacle construit autour d’une succession de tubes destinés à faire chanter la foule d’un festival. Son approche est plus sensorielle. Elle demande au spectateur de prendre le temps d’entrer dans son univers, de se laisser absorber par ces sonorités parfois étranges, parfois mélancoliques, mais toujours travaillées.
Cette proposition peut dérouter dans le contexte de Dour. Là où certains podiums cherchent à faire exploser les corps, Oklou semble plutôt vouloir les suspendre. Son concert fonctionne comme une parenthèse, une respiration au milieu du tumulte.
L’auditoire de la Petite Maison dans la Prairie semble progressivement se laisser gagner par cette atmosphère. Les compositions prennent une dimension immersive et esquissent un langage sonore propre à l’artiste.
C’est peut-être là que réside la singularité d’Oklou. Là où la pop électronique contemporaine cherche souvent à impressionner par la démesure, elle choisit la suggestion, voire l’intuition. Ses morceaux progressent par petites touches, construisant des paysages sonores dans lesquels la voix se fond plutôt qu’elle ne s’impose.
La prestation ne cherche donc pas à conquérir Dour par la force, mais plutôt à l’apprivoiser. Oklou propose une expérience musicale délicate, expérimentale et profondément personnelle, qui confirme la place particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage électronique français.
À la Petite Maison dans la Prairie, la Française aura finalement offert un moment suspendu, quelque part entre rêve éveillé et réalité numérique. Le concert ne se donne pas immédiatement, mais gagne à être appréhendé comme une immersion. Dans le tumulte d’un festival comme Dour, cette capacité à créer une véritable bulle sonore constitue déjà une forme de réussite.
Un moment dense, traversé d’une intensité discrète. Une seconde journée qui s’achève dans l’amour. C’est aussi ça, Dour !
(Organisation : Dour Festival)